LIBRAIRIE DE L. UAGUETTE ET C
RUE PIBRRE-SARRAZIM9 R* U
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La ville d'Orléans a eu deux fois l'insigne honneur de sauver le pays en arrêtant l'invasion étrangère, et cela avec un accompagnement de circonstances si étonnantes , que chaque fois l'événement a pu passer pour un miracle. En 451, la nation des Huns, vomie de la Sibérie sur l'Occident, comme pour la ruine de toutes les cités qu'elle trouverait sur son passage, recula tout à coup devant celle-ci, sans cause apparente aux yeux des contemporains , sinon que Dieu , qui poussait ces barbares, avait ordonné qu'ils retournassent en arrière. En 1429, les Anglais, déjà maîtres des deux tiers de la France , et certains de gagner le reste s'ils s'emparaient d'Orléans , dirigèrent vainement contre ses murs toutes les ressources de leur puissance. Lorsqu'ils croyaient déjà tenir cet objet de leur convoitise, il leur échappa avec presque
tout le fruit de leurs autres conquêtes , par Tappa- . rition d'une pauvre fille des champs qui se disait envoyée de Dieu. ^
C'est cette dernière délivrance qu'il convient de raconter, lorsque les Orléanais s'apprêtent à en renouveler la mémoire par un monument majestueux.
Après la mort de Charles VI , il y eut deux roi& de France. L'un était le roi d'Angleterre , Henri VI, mis en possession du trône de saint Louis et par la volonté de Charles VI lui-même, et par une loi sanctionaée des grands pouvoirs de l'État, et par l'assentiment d'un parti considérable qui ralliait à lui la presque totalité des riches , des lettrés et des politiques. Sa domination s'étendait sur les pro-. vinces du nord, qui avaient fait de tout temps la force de la monarchie. L'autre roi était Charles VII, rejeton déshérité de la dynastie des Valois, fils maudit par son père et par sa mère , mis hors la loi connue rebelle et comme meurtrier, soutenu seulement par la loyauté d'un certain nombre de capitaines et par le dévouement dé quelq\ies popidations appauvries, mais plus encore par l'assistance déréglée d'un ramas de bandits qui lui faisaient honte à lui-même. Il régnait sur six provinces du midi, presque toutes de landes et de montagnes.
Entre les deux parties de la France ainsi divisée, rOrléanais demeurait comme une barrière, mais non pas avec la sécurité d'un pays neutre. Le duc d'Orléans , qui en possédait alors la seigneurie, avait dirigé autrefois la faction où s'était réfugiée en dernier lieu la nationalité française; de plus. Tordre de succession considéré jusqu'alors comme la loi fondamentale du royaume l'appelait au trône après la lignée dont Charles VII et un enfant au berceau étaient les seuls représentants. Son honneur comme son intérêt l'attachant de la sorte à la cause du vaincu , il la soutenait de tout son pouvoir. Quoique prisonnier à Londres depuis de longues années , il prêtait à son infortuné parent l'assistance de ses villes et de ses hommes, et (chose étrange) il pouvait le faire sans que les vainqueurs s'en montrassent offensés. Hais là était le danger de la situation , parce que la tolérance qu'on avait pour lui tenait uniquement au grand nombre ' d'amis que sa douce humeur et les grâces de son esprit lui avaient faits dans la haute société anglaise , et qu'il était à craindre que la politique ne fit taire à la fin les considérations personnelles.
Cela eut lieu en* 1427. Les communes d'Angleterre et les Français soumis s'ameutèrent à la fois conti*e un système de ménagements trop propre , selon eux, à fomenter ce qu'ils appelaient l'insurrection; de sorte que, par l'indépendance laissée à
rOrléanaîs, rennemi trouvait un refuge inexpugnable dans ses quartiers d'outre-Loire, et la guerre se perpétuait , et les affaires ne pouvaient pas reprendre, ni l'agriculture refleurir dans les campagnes dévastées. Ces plaintes mirent le gouvernement dans la nécessité d*agir. Il fil partir contre l'Orléanais une première expédition, qui échoua faute d'une bonne direction. Les généraux avaient eu l'impnidence d'entamer le pays par la région boisée du Gâtinais, plus favorable aux courses des partisans qu'aux manœuvres d'une armée régulière : ils furent battus devant Montargis.
L'année suivante, le parlement anglais fit les fonds d'une nouvelle entreprise, et désigna le choix d'un général dans les talents duquel on avait toute confiance. C'était Thomas Montagne, comte de Salisbury , qui s'était distingué auparavant par la conquête de la Champagne. Il passa la mer avec six miUe hommes de noblesse et de cette milice des bourgs, si redoutable par sa dextérité à manier l'arc. Après avoir ramassé à Amiens , à Paris , à Chartres , tout ce que la passion politique put lui fournir d'auxiliaires , il s'avança par les plaines découvertes de la Beauce. La prise de Nogent-Ie-Roi et du Puiset furent le prélude d'une suite de succès qui lui permirent bientôt de s'attaquer à Orléans , toutes les places des environs ayant comme rivalisé
d'empressement à se rendre. Le 7 octobte 1498 , il envoya prendre Olivet par son avant-garde , et luimême arriva, avec le reste de son armée, le mardi 12 du même mois.
La ville d'Orléans n'était pas alors ce qu'on la voit aujourd'hui. La place du Martroy, qui en est devenue le centre, était hors de ses murs. De même que toutes les cités antiques, elle était disposée sur un plan quadrilatère; son plus grand côté, parallèle à la Loire, présentait un développement d'environ mille mètres, tandis que le plus petit, du sud au nord , n'excédait pas quatre cent cinquante mètres. Cinq portes fortifiées y donnaient accès; trente-quatre tours flanquaient son enceinte, plusieurs fois reconstruite sur des fondations qui remontaient à l'époque romaine. Un pont de dix-sept arches , placé un peu plus haut que le pont actuel, la mettait en communication avec la rive gauche du fleuve. Ce pont traversait une île qui a disparu depuis par suite de grands travaux accomplis pour la commodité de la navigation ; il était défendu à sa tète , du côté de la Sologne , par un gros pavillon entre deux tours , lequel , à cause de cela, on appelait les Tourelles.
Resserrée dans le petit espace qu'on vient de décrire, la ville était insuffisante pour sa population, qui, depuis une centaine d'années, avait été se répandant sans cesse hors de son enceinte dans des
faubourgs réputés les plus beaux qu'il y eût en France. On les citait surtout à cause du nombre infini d*églises magnifiques qui s'y pressaient, témoignages de la piété de tous les siècles depuis le temps du roi Robert,
Raoul de Gaucourt, vieux capitaine de grande expérience , et fort ami du roi ainsi que du duc prisonnier, était alors gouverneur d'Orléans. Sa constance bien connue donnait bon espoir pour la défense dont il allait être chargé, car il ne faisait que sortir d'une captivité de treize ans qu'il avait encourue pour s'être obstiné à tenir tète aux Anglais dans Harfleur, déjà livrée par une partie des habitants. Il n'avait guère de troupes pour le seconder; quatre ou cinq cents hommes tout au plus, mais tous consommés au fait des armes' et commandés par des chefs dignes d'eux, dont le principal était Poton de Xaintrailles. Une si petite garnison pouvait suffire momentanément, sinon pour empêcher le siège de se former, du moins pour compléter la défense de la ville. On pensait n'avoir besoin de soldats que pour faire les sorties à la rencontre des convois. La garde des remparts appartenait aux habitants en vertu d'un privilège dont ils se montraient extrêmement jaloux. Ils étaient distribués, par corps de métiers, en autant de compagnies qu'il y avait de tours. En outre , douze canonniers de profession desservaient, avec l'aide d'un personnel
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à eux , soixante-dix boucbes à feu qui composaient Tartillerie de la ville.
Les dispositions des habitants étaient admirables. Leurs procureurs (ainsi appelaient-ils leurs magistrats municipaux) reçurent d*eux , à l'approche du péril, plus d'offres qu'ils n'eurent de sacrifices à imposer. Les bourgeois, les artisans, les religieux et les étudiants, qui formaient une partie notable de la population à cause de l'Université, tous jurèrent de mourir plutôt que d'abandonner l'héritage de leur seigneur^ qu'on voulait lui ravir lorsqu'il n'était pas là pour le défendre. Comme l'ennemi s'avançait du côté de la Sologne, on sortit en masse par les Tourelles afin de dégager les abords de cette forteresse. Elle était masquée par un couvent d'Augustins qu'on démolit; on démolit aussi toutes les maisons du Portereau , faubourg qui dès lors se prolongeait derrière les Augustins , sur le chemin d*01ivet ; et entre les ruines du couvent et la façade des Tourelles, on édifia, avec de la terre et des fascines, un boulevard ou retranchement bastionné.
Cet ouvrage fut le premier par lequel les Anglais commencèrent leur attaque. Ils y vinrent le 21 octobre , pendant que leur artillerie , placée sur les levées de la Loire, foudroyait la ville. La résistance qu'ils éprouvèrent leur fit voir ce que leur entreprise leur coûterait de peine et de sang. Pendant quatre grandes heures ils tentèrent l'assaut, con-
slammenl rejetés de tous les points où ils se présentèrent. Le boulevard était trop petit pour la foule de ses défenseurs : toute la ville aurait voulu y être ; les femmes même étaient accourues avec une partie de leur ménage pour faire fondre de la graisse ou bouillir des cendres, qu'elles venaient à découvert verser sur la tête des assaiUants, On en vit plusieurs prendre les armes des blessés pour s'en servir, frapper de l'épée et de la lance, aussi ardentes que les gens d'armes à donner la mort, aussi peu soucieuses de la recevoir.
Les capitaines anglais, voyant le fossé tout plein de morts et de blessés, jugèrent prudent de faire retirer leur monde. Leur ambition se rabattit à emporter par la sape ce poste qui défiait toute chevalerie. Pendant les deux journées suivantes ils firent pratiquer sous le boulevard des excavations profondes , que l'on consolidait à mesure par de fortes pièces de charpente, auxquelles on devait mettre le feu lorsque la fortification tout entière n'aurait plus d'autre soutien que ces périssables étais. C'est la manière dont en ce temps-là on pratiquait la mine. Les Orléanais, avertis du progrès des tra\'aux, abandonnèrent le boulevard après l'avoir dévasté, et se retirèrent aux Tourelles.
Les Tourelles n'étaient pas de plain*pied avec le bord de l'eau , mais séparées par un canal assez large dont le pont se relevait contre la porte du
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pavillon. Cent ans auparavant, lorsque rartillerie n'était pas encore employée , elles eussent été imprenables; mais à force de tirer dessus presque à bout portant des boulets de quatre-vingts livres, les Anglais les avaient déjà si fort endommagées qu'on désespéra de les tenir davantage. Elles furent défendues par une poignée d'hommes déterminés pendant le temps qu'il fallut pour couper deux arches du pont, mettre à la place un tablier mobile, et munir d'un boulevard le bord opposé de la coupure : après quoi les Tourelles furent abandonnées comme l'avait été le premier boulevard.
Ce double échec ne fut pas sans jeter quelque consternation parmi les Orléanais, aggravé qu'il était par de fâcheuses circonstances. Tous les capitaines, blessés le jour de l'assaut du boulevard, gardaient le lit, de sorte qu'on n'avait plus de chefs; et d'autre part, le roi ayant promis des renforts qui n'arrivaient pas, la pénurie de soldats se faisait sentir. Un événement imprévu vint rassurer les courages en suscitant l'opinion que Dieu avait étendu sa protection sur la ville.
Dans un moment où s'étaient retirés les servants d'une des pièces braquées sur les remparts, un coup de canon partit; on accourut au bruit, et l'on vit un enfant qui s'enfuyait. C'était un écolier qui, rôdant sur les murs et voyant un c^non tout chargé , pour faire malice, y avait mis le feu. Le boulet
vola contre les Tourelles et pénétra dedans par une fenêtre où le comte de Salisbury se tenait en observation. Le noble lord avait aperçu la lumière ; il fit un mouvement qui l'empêcha d'être broyé, mais un éclat de pierre détaché par le boulet l'atteignit au visage et le jeta par terre si cruellement meurtri qu'il expira au bout de quelques jours. Ce coup mit le désarroi dans le camp ennemi; il suspendit les opérations du siège et permit aux Orléanais de respirer pendant un mois.
Comme un bonheur n'arrive jamais seul , le lendemain du jour où le comte de Salisbury avait été frappé , on vit arriver les auxiliaires si impatiem- • ment attendus. Ils étaient commandés par le bâtard d'Orléans, frère naturel du duc prisonnier, le même qui par sa sagesse, par son éloquence et par ses talents militaires , devint plus tard , sous le nom de Dunois , l'ornement du royaume ; mais il n'était encore qu'à l'aube de sa gloire , et des préjugés très-difficiles à surmonter pour un homme de son rang dérobaient à sa vive intelligence ce qu'il y avait à faire pour vaincre les Anglais. Plusieurs capitaines de renom servaient sous ses ordres : Jean de Brosses , seigneur de Boussac et de Sainte-Sévère , maréchal de France ; Théode de Valpergue, depuis bailli de Lyon; les seigneurs de Beuil et de Chaumont-sur-Loire , placés au pre-
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mier rang de la noblesse de Touralne ; enfin , La Hire, le compatriote et Fami de Poton de Xaîntrailles , en compagnie duquel il vit dans l'histoire, la justice du temps leur ayant assuré , comme par indiyis, la renommée qu'ils méritèrent par de communs exploits.
Le renfort qu'ils amenaient n'était guère que de six ou sept cents hommes parlant entre eux autant de langues qu'on en aurait oui dans une armée de toutes les forces de l'Europe : on y voyait des Italiens , des Espagnols , des Basques , des Écossais , des Allemands , et , en fait de Français , des bannis de toutes les provinces du [nord et des volontaires de toutes celles du midi. Les ressources combinées du roi de France et du duc d'Orléans n'avaient pu fournir, pour le moment, que ce disparate et médiocre contingent qu'on augmenta par la suite à mesure que l'argent vint , de mois en mois, de semaine en semaine. Le chiffre finit ainsi par monter jusqu'à sept mille hommes. Ce fut beaucoup pour une ville d'une quinzaine de mille âmes, qui, indépendamment de cette garnison, eut à loger plus tard au moins vingt mille réfugiés de sa banlieue. D'ailleurs , si une telle force parait misérable comparativement à celle qu'on déploierait aujourd'hui dans une si grande nécessité il faut faire attention que, du côté de l'ennemi, les soldats ne se comptaient pas non plus par myria-
des. On était dans un temps où les armées des plus grands potentats se réduisaient à rien par la nécessité d'entretenir des garnisons dans un si grand nombre de châteaux dont le sol était hérissé. Les trois royaumes unis de France, d'Angleterre et d'Irlande, ne purent jamais fournir plus de dix mille hommes à la fois pour pousser l'opération décisive 'du siège d'Orléans.
Après la catastrophe arrivée au comte de Salisbury, les autres capitaines anglais avaient envoyé à Paris prendre les ordres du gouvernement. La conduite du siège fut confiée aux lords Talhot , Scales et William Pôle, comte de Suffolk, avec des instructions expresses pour que les choses marchassent plus vite qu'elles n'avaient fait jusque-là. La pensée du défunt général , à en juger par ses dispositions, avait été d'ouvrir la brèche sur le devant de la ville. Ayant remparé le boulevard des Tourelles et fait un camp retranché à portée de ce boulevard , sur l'emplacement des Augustins (tout cela pour loger son monde à Tabri de la forteresse), il avait couvert d'artillerie , à droite et à gauche , les levées de la Loire; mais la portée des canons, en ce temps-là, n'était pas telle que- des boulets qui avaient un si grand fleuve à traverser endommageassent prom[)tement des remparts solidement construits. D'ailleurs la ville n'était srltaqué^que par une face : il lui restait quatre portes et la libre
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disposition de la campagne pour renouveler sans cesse ses approvisionnements.
Les nouveaux commandants allèrent à Meun mûrir un autre plan , qui consistait à pousser le siège des deux côtés de la rivière à la fois. Soit que l'entreprise leur parût énorme, soit qu'ils eussent à attendre des subsides qu'on leur avait promis , ils furent deux mois pleins avant de se mettre à l'œuvre. Les Orléanais pensèrent bien que quelque chose se préparait, mais sans deviner quoi. Ayant vu, un jour, le plus fprt de l'armée anglaise se retirer vers Meun avec une certaine affectation de signaler sa retraite par l'incendie des villages du Val-de-Loire , ils prirent ce mouvement pour une embûche et n'osèrent pas en profiter pour tâcher de reprendre les fortifications du bout du pont, dont cependant la canonnade ne cessait pas de les incommoder. Enfin le dessein de l'ennemi leur fut révélé lorsqu'ils apprirent que des troupes et du matériel arrivaient simultanément de toutes les places de la rive droite.
Héroïque et prompte fut leur résolution. Ils incendièrent les faubourgs , ayant ouvert leurs maisons à la multitude des malheureux que cette exécution laissait sans asile. Les grands hôtels, les églises, les clochers, tout ce qui résistait à la flaAie fuf attaqué par la pioche et converti en des monceaux de décombres par-dessus lesquels
Fœil put embrasser, dans toute son étendue, le nouveau théâtre où les assiégeants allaient transporter leurs opérations.
Les Anglais ne furent en mesure de commencer leurs travaux que le 30 décembre 1428. Sur une ligne oblique , entre la tète du grand chemin de Blois et la levée de Saint-Privé, de Tautre côté de la Loire, ils établirent quatre fortifications assez rapprochées Tune de l'autre pour que rien ne passât dans les intervalles sans essuyer, de droite et de gauche, un double feu. L'avant-dernière était assise sur un !lot au milieu du fleuve et protégeait un service de bateaux établi pour mettre les deux rives en communication. Le quartier général occupait, sur la berge de la rive droite , les ruines et toutes les dépendances de l'église Saint-Laurent. Ces divers postes se reliant avec ceux du bout du pont, qui eux-mêmes pouvaient garder jusqu'à Jargeau les levées de la Sologne , la ville se trouva cernée sur les deux tiers de son périmètre. Ce n'était pas assez pour la réduire par la famhie, puisqu'elle conservait la chance de renouveler encore ses
approvisionnements par le tiers qui lui restait. Néanmoins les Anglais, avec une confiance dont ils eurent toute la peine du monde à revenir, même après avoir vu leur surveillance joumclleraent éludée , s'opiniâtrèrent à attendre la victofre de if^rs dispositions : tellement qu'ils commirent la double
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faute, et de différer l'investissement complet de la place , ■ et de ne faire ni tranchées , ni approches d'aucune sorte pour arriver à un assaut dans les formes. Ds se bornèrent à courir sur les assiégés quand ils sortaient, ou à tenter par surprise l'escalade des boulevards placés devant les portes.
Cinq semaines se passèrent ainsi. On se jetait force boulets, on se faisait des brèches qui étaient aussitôt réparées, on allait battre la campagne par petites troupes qui-, chacune à leur tour, battaient ou étaient battues. La principale occasion de ces sorties était l'arrivée de bestiaux, de barils de poudre, de sacs de farine qui, sous l'escorte de hardis aventuriers, pénétraient \m jour dans les retranchements ennemis , un autre jour à Orléans. Les alertes étaient continuelles, les pertes sans gravité. Cette suite d'escarmouches n'était guère qu'une école où les Anglais se perfectionnaient dans leurs habitudes de patience, et où les habitants de la ville apprenaient à se battre en rase campagne à la suite des soldats.
Néanmoins il y eut, du côté des Français, un liomme de la main duquel partirent des coups décisifs. C'était un canonnier lorrain que les chroniqueurs appellent maître Jean. Avec une pièce d'artillerie de nouvelle invention montée sur un chauot léger, il se portait aux ouvrages extérieurs de la place, et de là faisait ravage sur les An-
glais, atteignant avec une rare précision les plus haut gradés d'entre eux. Il leur tua ainsi lord Grey, un de leurs plus nobles bannerets, et une autre fois le maréchal ou major général de leur armée, qui s'appelait Lancelot Delisle. En vain les pointeurs ennemis combinaient leurs efforts pour délivrer leur parti de ce dangereux adversaire; lui , joignant la moquerie à l'audace , feignait souvent de tomber mort après avoir bravé leur feu. On l'emportait sur une civière. Rentré dans Orléans, il allait sur un autre point recommencer ses exploits.
Cependant un plan de campagne s'élaborait dans le conseil de Charles VII pour amener la levée du siège. Il s'agissait de faire sortir de ses montagnes la noblesse auvergnate et de l'envoyer à Blois, où elle se concerterait avec la garnison d'Orléans pour tomber sur les retranchements anglais de la rive droite. L'amiral de France, Louis de Culant, et le second maréchal, Gilbert de Lafayette, furent envoyés d'avance dans la ville avec de nouvelles troupes, pour qu'on pût subvenir à l'expédition sans diminuer la défense. L'esprit d'aventure amena aussi de nombreux volontaires, entre autres John Stuart, connétable d'Ecosse , qui revenait d'un pèlerinage en terre sainte avec son frère William et plus de quatre cents hommes de guerre de leur clan. On fut prêt
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à rissue du carnaval de 1429, et comme on sut qu'un grand. convoi expédié de Paris était alors en route pour apporter aux Anglais leur subsistance du carême, on convint d'attaquer d'abord ce convoi-
Le 11 février, de grand matin, La Hire, Xaintraillés, les Stuarts et plusieurs autres capitaines s'éloignèrent d'Orléans, au milieu des bénédictions du peuple, avec environ quinze cents hommes. Le convoi, d'après les informations qu'on avait reçues, devait atteindre ce jour-là Angerville, et l'heure avait été prise pour se. rencontrer aux environs de ce village avec les Auvergnats. Ceux-ci, venant de Blois, traversaient la Beauce sous la conduite du comte de Clermont et du bâtard d'Orléans, qui, à cause de la connaissance qu'il avait du pays, était allé se joindre à eux l'avant-veille.
Pendant deux jours la ville fut dans une attente mortelle de ce qui allait se décider si loin de ses murs pour son salut ou pour sa perte. Les Français l'emportaient de beaucoup par le nombre; car, après leur jonction, ils devaient former près de cinq mille hommes, tous soldats et n'ayant que leurs armes à manier. Les Anglais , au contraire , à peine au nombre de deux mille cinq cents , étaient fort empêchés , et par le charroi auquel ils servaient d'escorte, et par une foule de marchands
iS HISTOIRE
forains qui étaient venus chercher sauf - conduit dans leurs rangs; mais ils étaient commandés par sir John Falstaff, l'homme de guerre le plus consommé de répoque; et que de fois, depuis un siècle , n'avait-on pas vu des milliers de Français se laisser battre par une poignée d'Anglais !
Enfin, dans la nuit du 12 février, les Auvergnats entrèrent dans Orléans au grand galop.
Leur équipement était entier, leurs armes sans aucun dommage; et cependant ils apportaient la honte et le deuil d'une défaite. On ne tarda pas à voir arriver derrière eux des voitures chargées de blessés et de morts, et en dernier lieu quelques pelotons dans un état pitoyable, qui s'étaient ralliés péle-mèle sous la bannière de La Hire. C'était le reste du corps d'armée qui était parti la veille si plein d'ardeur et d'espoir. Voici ce qui s'était passé dans l'intervalle.
Ceux d'Orléans , arrivés les premiers sur le terrain, aperçurent en même temps, dans la matinée du 12, le convoi qui sortait d'Angerville, et l'armée du comte de Clcrmont qui s'avançait à une lieue de là sur le village de Rouvray-Saint-Denis. Comme ils devaient obéir au prince à cause de son rang , ils lui envoyèrent demander l'ordre. Celui-ci voulut qu'on l'attendit et que , cependant , tout le monde se tint à cheval. Cet absurde commandement fut cause qu'au lieu de profiter de l'iivan-
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tage qu*on avait sur les Anglais pendant leur marche y on leur laissa le temps de se disposer pour la bataille. Opérant avec autant d^aisaiice que s'ils s'étaient trouvés en une plaine déserte, Us tirent de leur charroi une sorte de retranchement hors duquel ils s'étendirent en carré long, entre deux lignes de ces épieux qu'ils portaient toujours avec eux dans leurs marches, et qu'ils plantaient de biais dans le sol, la pointe tournée vers l'ennemi.
Pendant que La Hire et les autres restaient comme fixés en contemplation devant ces préparatifs, les Auvergnats, ajant débridé à Rouvray , mettaient à sec les celliers du village; et on avait beau leur envoyer dire qu'ils se hâtassent, le comte de Clermont répondait toujours qu'on attendit ; de sorte qu'à la fln let capitaines de la garnison, lassés de leur attitude ridicule, firent attaquer les lignes ennemies par le côté des charrettes. C'était l'endroit où avait été parquée la foule peu belliqueuse des rouUers et des marchands, ils croyaient que, pour la défendre, les combattants anglais quitteraient leur position ; mais Falstaff laissa du plus grand sang-froid piller les voitures et tuer ce qui n'était à ses yeux que de la valetaille : il ne permit pas à ses soldats de remuer autrement que pour faire pleuvoir les flèches devant eux. Ceux des Français qui auraient voulu
tO HISTOIRE
entamer Tun ou l'autre front ne surent plus comment faire, tenus à distance par le trait, ou exposés, s*ils poussaient en avant , à effondrer la poitrine de leurs chevaux contre les épieux. Alors les hommes de Stuart, emportés par la pétulance écossaise, descendirent de cheval, et leur exemple, suivi par les Gascons, fut cause que de toutes parts on se jeta tète baissée contre le retranche- , ment; alors aussi la cavalerie anglaise sortit, et tout fut perdu, moins par la faute qui avait été commise que parce que le comte de Clennont, dépité de se voir désobéi, fit battre en retraite ses trois mille hommes, sans qu'ils eussent seulement paru sur le heu du combat.
Telle fut la conduite de la funeste bataille à laquelle les Parisiens, mis en gaieté par le dénoûment qu'elle eut^ donnèrent le nom de «journée des Harengs , » comme s'il ne s'y était agi que de disputer les tonnes de harengs qu'on portait aux Anglais pour faire le maigre du carême. Presque tous ceux des Français qui combattirent furent tués ou blessés. On compta quatre cents morts, parmi lesquels les deux Stuarts, lé puîné de la maison d'Albret, le grand panetier de Charles VU, et d'autres honunes de renom. Le bâtard d'Orléans , qui avait quitté le comte de Clermont pour venir au secours des siens, fut blessé et en danger d'être pris.
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Le murmure fut grand dans la ville contre le comte de Clermont. Tout prince du sang qu'Q était, il entendit tenir à ses oreilles de cruels discours sur les généraux qui désertent le champ de bataille pendant que leurs soldats sont tués par monceaux. Comme il avait la langue dorée, il en usa pour faire valoir la revanche qu'il sau* rait prendre; mais il fit ses réserves, prélendit qu'il avait à s'absenter, et qu'à son retour on verrait. Et on ne vil rien, parce qu'il partit avec sa bande pour ne plus revenir.
Alors les Orléanais éprouvèrent le premier et le seul accès de découragement qu'ils eurent durant tout le siège. Délibérant sur les chances de délivrance qui leur restaient : après tout ce qui fut dit He l'accroissement de force procuré à l'ennemi par sa dernière victoire, et ait contraire de l'épuisement de Charles VU ; de celui de ses bonnes villes, qui ne pourraient bientôt plus continuer les envois de subsistances qu'il les avait induites à fournir jusque-là ; de la mauvaise volonté de beaucoup de ses nobles , dont le plus autorisé , le sire de La Trémouille, qui était comme son premier ministre , souffrait que sa ville de Sully, épargnée par une courtoisie suspecte, fût un marché où les Anglais s'approvisionnaient de tout : ils résolurent d'implorer la pitié du duc de Bourgogne pour obtenir , par son entremise , que le gouvernement