U HISTOIRE
pas. Jeanne était aux abois; elle aUait, venait » galopait des retranchements à Ttle et de Tlle aux retranchements, pour amener les gens d'armes qui arrivaient un à un. Pendant ce temps les Anglais firent une seconde sortie qui eut le môme succès que la première. Enfin on vit flotter dans l'île les bannières de Boussac, de Retz et du bâtard d'Orléans. Le tei*rain perdu fut encore une fois reconquis. Quatre mille hommes environnèrent bientôt les Augustins, avec de Tartillerie et tout ce qu'il fallait pour donner l'assaut.
Comme on n*en était encore qu'aux approches , le soleil baissant déjà sur l'horizon , un Espagnol , qui avait eu querelle avec un gentilhomme français , saisit celui-ci par la main , et lui désignant la palissade garnie d'Anglais comme le lieu où devait se terminer leur différend , l'entraina avec lui dans le fossé. Cent autres y sautèrent après eux. Il s'agissait de dresser les échelles. Un Anglais, qui semblait animé d*une force surhumaine, volait d'un bout à l'autre du retranchement, renversait tout de ses mains , et d'une hache dont il était armé , portait encore des coups terribles. Jean le canon nier l'avisa, et de sa coulcvrine lui adressa un boulet qui mit fin à ses exploits. Au même instant, Jeanne s'écria : « Entrez hardiment! >• et la palissade s'affaissa sous l'effort d'un flot de gens qui montaient.
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Tout ne fut pas encore fini. Les Anglais avaient réparé les bâtiments du monastère. Il fallut assaillir et prendre l'un après l'autre chacun des corps de logis y tant qu'à la fin la bastille fut évacuée et livrée aux flammes. Ce nouvel incendie apprit aux ennemis de la rive droite que la vieille Angleterre avait encore perdu la journée.
Cette journée avait été bien rude pçur les vainqueurs , et des gens trouvaient que le gain ne répondait point à la peine. D'autres , en regardant de près les Tourelles, firent les effrayés et dirent qu'un mois de siège ne suffirait pas pour réduire une j)lace de cette force. LaPucelle, qui voulait emporter les Tourelles le lendemain , fut alarmée de ces propos. Elle avait éprouvé déjà que la tactique habituelle des opposants est de faire tourner au profit de leur opinion les difficultés qu'a suscitées leur propre résistance. Elle craignit que le mal qu'on avait eu devant les Augustins par la faute des capitaines ne devint un argument contre Fentreprise qu'elle avait en pensée. Aussi aurait-elle voulu, quoique exténuée de fatigue, passer la nuit au Portereau, pour être sûre qu'on ne quitterait pas la place. Néanmoins elle céda aux supplications de tout le monde, et retourna à Orléans lorsqu'elle vit que les gens d'annes consentaient à laisser aux champs leurs chevaux et leurs pages.
Elle reçut pendant son souper une visite qui
prouva combien ses appréhensions étaient fondées. Un gentilhomme vint lui dire qu'il sortait du conseil , et qu'on y avait résolu d'attendre du temps la réduction des ToureUes, y ayant dans la ville pour plus d'un mois de vivres et de munitions. A ce moment, la voix avait parlé en elle; elle avait recouvré toute son assurance; elle se contenta de répondre avec douceur : • Vous avez été à votre conseil , et moi j'ai été au mien ; et je vous dis que le mien » qui est celui de Dieu , tiendra , et que le vôtre ne tiendra pas. » Puis elle ajouta : « Vous , soyez levé demain de bonne heure , et préparez-vous à faire de votre mieux, car il y aura forte besogne, voire plus qu'aujourd'hui. Le sang me partira du corps. »
n n*y eut pas d'effroi pareil à celui des procureurs de la ville lorsqu'ils eurent vent des projets qui tendaient à éterniser chez eux le séjour des gens de guerre. Ils envoyèrent supplier la Pucelle de hâter, malgré tous les obstacles, l'accomphssement de sa mission. Elle les rassura en leur jurant que non-seulement eUe irait aux Tourelles, mais qu'elle en reviendrait le soir par-dessus le pont d*Orléans.
Ces dignes magistrats , il faut le dire , étaient i bout de fatigues et de sacrifices. Depuis huit mois ils avaient à peine dormi une nuit tranquille. Celle du 6 au 7 mai fut peut-être la plus rude qu'ils eurent à passer. Aux soins ordinaires de la défense
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s*ajoutèrent tous les embarras suscités par une armée en campagne. A toutes les minutes, des demandes nouvelles arrivaient du Portereau : du fourrage pour les chevaux, des vivres pour les jbommes , des outils ou des matériaux pour tel ouvrage qui devait servir le lendemain. Ils suffirent à tout avec Taide des habitants, qui prirent sur le leur et s*en allèrent , hommes , femmes , enfants , ravitailler les postes. Toute la nuit les bateaux ne cessèrent d'aller et de venir.
11 n*y eut pas moins de mouvement au passage que les Anglais avaient étfibli devant Saint-Laurent; mais on ignore dans quel but. On vit seulement , le lendemain matin , que leur boulevard de Saint- Privé était détruit, et plus tard, après le siège levé , on retira de la Loire quantité de cadavres armés de toutes pièces : ce qui donna à pré^sumer qu'une de leurs embarcations avait chaviré dans la précipitation avec laquelle ils se transportaient d'une rive à l'autre.
La Pucelle fut levée et armée le samedi de grand matin. Un pécheur apporta une alose lorsqu'elle sortait de son logis; elle dit en riant qu'on gardât cela pour souper, qu'elle amènerait un goddam qui en mangerait sa part. A tous ceux qui l'approchèrent elle se montra de même radieuse et gaie , comme celle à qui , dès ce moment , la journée appartenait. En effet, elle n'éprouva aucune de
contradictions dont elle avait eu à souffrir les jours précédents. Les censures , les murmures , les petites prétentions au pouvoir et au savoir , tout cela s'était évanoui devant la force de la situation , ainsi que ces menaces d*orage que le soleil dissipe à son lever. On ne vit plus que le concert des volontés et rimpatience de tous à gagner l'honneur que ceux qui s'accordent ne manquent jamais de recueillir. Avant six heures du matin , les Tourelles furent attaquées.
Si l'énergie des comhattants plutôt que leur nombre fait la grandeur des actions , la journée du 7 mai 1429 est l'une des plus mémorables qu'il y ait dans l'histoire. Pendant treize heures, l'assaut fut poussé et soutenu avec une égale opiniâtreté. Un contemporain rapporte que les Français y montèrent cent fois, et cent fois rejetés dans les fossés, y remontèrent toujours, comme s'ils avaient été des immortels. Ce témoignage prouve aussi, à la louange des Anglais, qu'ils se comportèrent tout le temps comme des invincibles. Il semble que les généraux du siège , tenant dès lors la partie pour perdue , avaient mis là tous ceux des leurs qui voulaient mourir, pour sauver, dans cette première désertion de la fortune , la gloire militaire de leur nation. On ne s'explique pas autrement que sept ou huit mille hommes qui garnissaient les postes de la rive droite soient restés à regarder, dans une
mome attente , ces malheureuses Tourelles enveloppées dans un cercle de fer el de feu ; car, tandis qu'elles étaient si héroïquement assaillies du côté du Portcreau, la viUe les canonnait, et d'autres combattants , embusqués derrière le boulevard du pont, y portaient aussi leurs coups en attendant l'heure de s'élancer dessus.
Dans l'après-midi, à la suite d'un moment de repos pris par les Français, la Pucelle recommença l'attaque en posant la première échelle contre la palissade du boulevard. Tandis qu'elle assurait cette échelle de ses deux mains , un trait d'arbalète l'atteignit entre le cou et l'épaule droite, au-dessus du sein. Le coup fut si violent qu'un demi-pied de bois lui traversa la chair. Quoiqu'elle s'attendît à être blessée , la douleur et la vue de son sang lui tirèrent les larmes des yeux. Elle se fit porter auprès de son confesseur, donnant tous les signes de la faiblesse d'une pauvre fille qui n'est point foite pour de telles épreuves. Mais, dès qu'on lui eut posé le premier appareil, il lui sembla que ses saintes la consolaient; le cœur lui revint, et les capitaines étant venus lui proposer de s'en tenir là pour ce jour, elle les assura au contraire que la victoire ne se ferait plus longtemps attendre ; elle les ramena à l'assaut, où les soldats et les bourgeois continuaient toujours à faire de leur mieux.
Il y eut encore bien des tentatives, et sans appa*
rcnce du succès si prochain annoncé par la Pucelle. Le soleil allait disparaître dans les eaux de la Loire. Le bâtard d'Orléans retourna plus convaincu que jamais à son opinion de tacticien : il désespéra de la journée et fit sonner la retraite. Comme les hommes échauffés par la rage de vaincre se rendaient lentement à cet appel , Jeanne voulut une dernière fois se recueillir. Elle avisa une vigne assez rapprochée du boulevard et y tourna la bride de son cheval , en recommandant à son écuyer de se tenir sur le bord du fossé avec son étendard. Son absence dura quelques minutes , le temps de se Hvrer à une courte prière mentale. Lorsqu'elle reparut, Técuver venait de sauter dans le fossé sans Fétendard, qu'il avait laissé pour un moment aux mains d'un gentilhomme basque dont il était sûr comme de lui-même; mais elle ignorait cet accord , et voir' son drapeau aux mains d'un inconnu l'alarma au point que , du plus loin qu'elle put y atteindre, par-dessus plusieurs rangs de gens à pied, elle Je saisit par l'étoffe et le tira vivement à elle. Le Basque tira de son côté par le bois , et tous les deux se le disputèrent de la sorte jusqu'à ce que , l'étendard ayant été emporté dans le fossé pour être rendu à celui qui en avait la charge» Jeanne, qui s'avança sur le bord, comprit de quoi il s'agissait. Cependant les gens d'armes en retraite avaient vu l'agitation du drapeau ; ils prirent cela
pour un signe de ralliement, revinrent en toute hâte, et, lorsqu*iIs eurent percé la foule qui se pressait autour de la Pucelle , ils l'entendirent qui disait que les Anglais n'avaient plus de force, qu'on approchât de nouveau les échelles et qu'on se précipitât aussitôt qu'on verrait le vent faire tourner la queue de son étendard du côté du retranchement.
La conviction dont elle venait de se pénétrer en interrogeant son sublime instinct serait entrée aussi bien dans les esprits par la réflexion, si quelqu'un avait été capable d'observer et de réfléchir dans un moment si terriblement passionné. Les Anglais n'avaient plus que des tronçons d'armes; les munitions leur manquaient; leurs canons, dont ils avaient été forcés de réduire la charge, ne lançaient depuis longtemps que des boulets InpiToiisifs. S'ils se montraient encore aux palissades du boulevard , c'était pour détourner l'idée de la retraite qu'ils songeaient à effectuer sur les Tourelles, dans le cas où on les presserait davantage.
Il y eut un silence , tous les yeux étant fixés sur l'étendard dont on attendait le signal; puis des voix crièrent que la queue avait tourné, et Jeanne, d'un accent qui porta l'étincelle jusque dans les rangs les plus éloignés, répliqua aussitôt : « Au nom de Dieu, entrez donc, ils sont à vous! » et les Français, elle au milieu d'eux, passèrent par-dessus
la palissade, aussi épais qu'une nuée d'oiseaux qui s'abat sur un buisson ; ef les Anglais , qui se tenaient prêts à partir, enfilèrent le pont-levis, leurs chefs marchant à reculons au dernier rang. On voyait là les lords Poynings et Molyns, sir Edward Malzewil, bailli de Mantes, et William Glasdale. Ce dernier déployait fièrement l'étendard de Chandos, l'oriflamme de la chevalerie anglaise , qui depuis quatre-vingts ans avaient plané sur tous les désastres de la France.
La tète de la colonne avait déjà pénétré dans les Tourelles, qu'une fumée épaisse s'éleva d'un bateau incendiaire amené par les Orléanais sous le pontlevis. Le tourbillon enveloppa bientôt la forteresse, le pont, les soldats qui étaient encore dessus. Comme les capitaines allaient y disparaître à leur tour, Jeanne s'arrêta au bout du retranchement, cl interpellant Glasdale d'une voix suppliante : • Rends-loi, rends-toi, lui cria-t-elle ; tu m'as bien outragée, mais j'ai trop pitié de ton âme ! » A peine avait-elle prononcé ces paroles, qu'un horrible craquement se fit entendre , suivi d'un cri de détresse que poussèrent plus de cent personnes à la fois : le pont, miné par l'incendie, s'effondrait. La flamme , surmontant la fumée , éclaira le crépuscule d'une lueur sinistre ; l'élite des braves qui avaient vendu si chèrement leur défaite périt dans l'eau et dans le feu. On dit que Jeanne, à cette vue.
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fondit en larmes , et qu'elle pleura longtemps Tinfortune de ses ennemis.
Tout ce qu'il y avait d'ouvriers à Orléans se trouvant sur le champ de bataille , un autre pont fut fait en un clin d'œil pour aller chercher dans les Tourelles le reste des Anglais, qui ne demandaient plus qu'à se rendre. La forteresse, criblée de boulets , menaçait ruines de toutes parts. Les vainqueurs du Portcreau s'y rencontrèrent avec les combattants du pont, qui, sans attendre qu'une arche rompue derrière le pavillon eût été réparée, s'étaient précipités , à la grâce de Dieu , sur une méchante gouttière de bois. Nicole de Giresmes, un vaQlant chevalier de Saint-Jean de Jérusalem qui les commandait , leur avait enseigné ce périlleux chemin. Ce fut seulement à la notre nuit que le passage se trouva consolidé de manière à ce que l'armée rentrât dans Orléans par le pont. Tous voulurent prendre par là, afin que la parole de la Pucelle fût accomplie.
Restait l'armée anglaise de la rive droite, dont on n'eut pas longtemps à s'inquiéter. A l'aube du lendemain, on la vit rangée en bataille derrière sesretranchements. Tout ce qu'O y avait de combattants dans la ville sortit à la fois et se mit aussi en ligne en attendant la Pucelle. Elle vint, légèrement armée d'une cotte de mailles à cause de sa blessure. On lui demanda s'il fallait attaquer ; elle conseilla d'at-
tendre une heure, et que, cependant, on entendrdit deux messes. Deux prêtres officièrent donc à leur tour sur un autel portatif dressé en plein air ; puis au dernier Deo gratias, Jeanne dit à ceux qui étaient près d'elle : « Regardez si les Anglais ont le visage devers nous ou le dos , » et on lui répondit qu'ils avaient le dos tourné et faisaient mine de partir. A quoi elle répliqua : « Laissez-les aller; il ne plaît pas à Messire qu'on les combatte aujourd'hui. Vous les aurez une autre fois. »• Pour être bien sûr que leur retraite ne couvrait pas d'embûches, La Hire avec ses gens d'armes les suivit l'espace de trois lieues. Il revint lorsqu'il vit que, sans s'ar-
rêter ni se retourner, ils marchaient toujours dans la direction de Meun.
Ainsi fut délivrée ia ville d'Orléans et commencée la série des exploits par lesquels Charles VII recouvra , en trois mois , la moitié des provinces qu'il avait perdues.
On se figure aisément la joie des Orléanais lorsqu'il fut manifeste à leurs yeux que le terme était enfin venu de leur si long et si douloureux martyre. La population entière se répandit dans la campagne pour voir de près les terribles bastilles , entrer dedans, s'assurer davantage, en les insultant, que l'épouvante et la mort n'en sortiraient plus. On les trouva pleines de meubles, de provisions , d'artillerie ; les Anglais avaient laissé tout
ce qui pouvait embarrasser leur fuite, même leurs malades et la plupart des prisonniers. Tout cela fut emmené à l'hôtel de ville en grand triomphe ; puis dix mille bras s'employèrent à la fois à détruire les logis et les palissades, à renverser les terrassements; et tous ces grands travaux furent effacés du sol aussi promplement que disparaissent, quand un malade est arrivé à complète guérison , les appareils qui lui rappelleraient ses souffrances.
Alors les cœurs, d'un mouvement unanime, s'abandonnèrent aux épanchements de la religion. Dans les églises, remplies de monde, on découvrit les châsses des saints, par l'intercession desquels on ne doutait pas qu'une si grande miséricorde ne fût descendue sur la ville. Les Orléanais ignoraient tout de leur histoire, sinon que leur cité avait été soustraite anciennement à la fureur des païens ; et les légendes disaient que cela s'était fait par les mérites de deux évèques, saints entre tous les saints jdu pays, saint Euverte et saint Aignan. Les corps de l'un et de l'autre, conservés dans deux églises des faubourgs, avaient été apportés ^ la cathédrale lors de la destruction accomplie à la fîn de l'année précédente. La foi en leur protection, autorisée par les anciens miracles, appela sur eux la pensée de tout le monde. Mais le peuple .ne put pas croire qu'ils se fussent dispensés d'assister
corporellement à la victoire de la veille, et des traits nouveaux s'ajoutèrent à leur légende. Selon les uns, deux prélats resplendissants de lumière avaient apparu sur les murs de la ville au moment où les Tourelles étaient forcées; des prisonniers anglais, disait-on, en avaient été témoins et l'afOrmaient sous leur serment. D'autres étaient sûrs d'avoir vu deux oiseaux blancs voltiger autour de l'étendard de la Pucelle. Et ces discours, qui ajoutaient à l'exaltation des simples, et la reconnaissance de tous, et la joie, firent improviser une grande cérémonie en l'honneur de saint Aignan et de saint Euverte. Des cierges s'allumèrent dans toutes les mains; le peuple et le clergé des paroisses se mirent en procession devant leurs reliques , avec les dignitaires de la ville , avec les soldats de la garnison , avec les seigneurs , avec la Pucelle , qui marchait humble et heureuse de pouvoir témoigner ainsi que les vrais auteurs de ses œuvres étaient dans le ciel.
Le cortège alla faire une station sur l'emplacement du boulevard des Tourelles ; puis , après avoir tourné autour de la ville et s'être arrêté encore à la Vierge noire de l'église Saint-Paul, recommandée par ses miracles, on revint entendre un sermon solennel qui fut prêché devant la cathédrale.
Ainsi prit naissance la fête du 8 mai. Elle reçut plus tard l'approbation de divers légats aposto-
liqueSy et devint, pour Téglise d'Orléans, une solennité de premier ordre. On la célèbre encore par une procession à l'endroit où fut la tète du vieux pont; pour le reste, le temps en a changé l'aspect et Fesprit. La commémoration des saints n*a plus lieu que par les prières de l'Eglise : c'est à Jeanne la Pucelle que reviennent tous les honneurs de la journée.
Les disgrâces de la pauvre fille suivirent de trop près son triomphe pour qu'il lui fût permis d'en fêter seulement le premier anniversaire ; mais, peu d'années après sa mort, sa mère et l'un de ses frères étant allés vivre à Orléans des bienfaits de la ville, ce frère, et son iils après lui, eurent le pas à la procession, où ils portaient, attachée à un cierge, une petite image de leur glorieuse parente. Après que la famille se fut éteinte , on substitua à la petite image une grande bannière portée par l'huissier de la mairie , où Jeanne était représentée à genoux d'un côté des Tourelles , et Charles VII de l'autre. Cette composition, inspirée par un monument célèbre, devint ainsi l'emblème de la ville, qui y joignit pour devise ce vei'set si bien choisi : « Le Seigneur a fait cela , et à nos yeux c'est un miracle. ^ Plus tard, l'histoire, étudiée avec plus de soin, fit remplacer cette bannière par une autre qu'on avait décorée conformément à la description du fameux étendard.
Pendant trois siècles, la libératrice d'Orléans ne fut pas représentée autrement que par ces signes muets, à la cérémonie religieuse du 8 mai. Mais un divertissement populaire avait pris anciennement naissance à côté des fèlcs de l'Église. C'était d'abord une représentation du siège d'Orléans, jouée devant les Tourelles; ce fut ensuite une promenade de la milice portant en triomphe un petit garçon qu'on appelait le Puceau. Le clergé, pour corriger sans doute l'indécence d'une telle parade , admit le Puceau dans ses rangs en 1725 r et l'y maintint jusqu'en 1790. La procession ne tarda pas d'être supprimée; puis elle fut rétablie en 1803 sans le Puceau, que la restauration des Bourbons vit renaître, que la révolution de 1830 abolit de nouveau. La fin de tout cela est que Jeanne resta, et reste encore, comme elle l'est, maîtresse de tous les hommages, après que son symbole vivant les eut momentanément attirés sur lui.
Le résultat vaut mieux que ce qui l'a produit. On n'.a pas à regretter la suppression d'un comparse qui ne pouvait que rappetisser l'idée de la personne dont on lui confiait le rôle. Même dans le ctilte du passé, il faut fuir tout ce qui sentirait l'idolâtrie. La ville et le fleuve qui la baigne ont cessé d'être ce qu'ils étaient en 1429 ; iLn'y a plus de Tourelles ; des Âugustins il ne reste que le nom. Si le cortège, à la fois patriotique et pieux,
qui parcourt remplacement de ces choses détruites, les fait revivre dans la pensée , à plus forte raison ressuscite-t-il , de toute la puissance de résurrection qui nous est donnée , celle qui a répandu sur cet étroit et prosaïque coin de terre l'éclat d'une gloire impérissable. Le recueillement d'une grande multitude, réunie au nom de ceux qui ont fait le bien de leurs semblables , est le plus sublime honneur par lequel il nous soit permis de marquer notre reconnaissance. Que si, après cela, nous voulons, par des signes matériels, mettre leur souvenir à l'abri des distractions qui remplissent la vie, il n'appartient qu'à l'art de s'essayer à rendre leur image.
L'art du moyen âge fut appelé k faire pour la Pucelle ce qu'il ne fit pour aucun autre héros. Il coida ses traits en bronze , il exécuta une statue d'elle destinée à être un monument public. En 1458, les femmes d'Orléans, par un sentiment digne de la génération dont elles étaient issues, commandèrent ce monument pour le mettre sur le pont de leur ville , et le payèrent de leurs deniers, La fille guerrière et pieuse fut représentée agenouillée sous ses armes , la tète nue et dans l'attitude de la prière. On fondit, en même temps, une statue de Charles VII pareillement ajustée ; et par ime fiction dont la politique avait déjà imbu les esprits, la bienfaitrice et son obligé ingrat.
associés ainsi dans une pensée commune > furent mis au pied d'un crucifix qui dominait la composition.
Les calvinistes, cent douze ans après, détruisirent le crucifix et mutilèrent les statues au point qu'il ne resta de celle de Jeanne que les bras et les jambes. Ayec ces débris le groupe fut refait en 1571, et surmonté non plus d'un crucifix, mais d'une descente de croix.
Le goût somptueux des siècles suivants fit trouver cet ouvrage chétif et suranné. On le transféra dans les magasins de l'hôtel de ville au moment de la démolition du vieux pont, en 1745; et personne n'y pensait plus, lorsque les sollicitations d'un honorable citoyen déterminèrent, en 1771, le corps municipal à le replacer dans l'intérieur de la ville , à un carrefour de la rue Royale , nouveUement ouverte. Dans l'effervescence qui suivit la journée du 10 août 1792, une section proposa de convertir en canons le bronze d'un monument qui, suivant elle , ne rappelait que le souvenir odieux de la royauté. La commune résista en alléguant les exploits de la Pucelle ; mais l'administration départementale ayant approuvé l'avis de la section, le groupe fut descendu de son piédestal le 28 août, et la commune , qui n'eut plus qu'à délibérer sur l'emploi du métal , décida qu'il en serait fait quatre canons dont l'un, en mémoire de la libéra-
trice de la ville , serait appelé la Pucelle d'Orléans : tant il était difBcile aux Orléanais , même au milieu de la proscription universelle du passé, de répudier un si beau titre de gloire !
La statue qui décore aujourd'hui la place du Martroy est le fruit d'une souscription ouverte au commencement de ce siècle. Elle fut inaugurée pour la fête du 8 mai 1804. Témoignage d'un louable retour de reconnaissance plutôt que d'un sentiment conforme à la vérité, elle manque de tous les caractères qu'il eût fallu donner à la PuceUe. Elle doit céder prochainement la place à une autre statue, exécutée aussi par souscription. Ceile^i, par l'idée qu'on a eue de la mettre à cheval, répondra mieux à la valeur du personnage. Une si rare vertu méritait mi monument extraordinaire; et comme la représentation équestre paraît être l'attribut exclusif du génie viril ou de la souveraineté , il est juste que , seule entre toutes les femmes illustres de la France , Jeanne d'Arc en reçoive l'honneur. Une pareille exception eut lieu dans l'ancienne Rome en faveur de la vierge Qélie , dont le dévouement (qui n'approche pas de celui de notre héroïne) fut considéré aussi comme une manifestation des dieux voulant forcer les nations au respect de la république naissante.