‹ Histoire du siège d'Orléans, et des honneurs rendus à la PucelleChapitre 5 sur 7 · Î6 HISTOIRE · texte numérisé non relu

Î6 HISTOIRE

que Dieu FavaU choisie pour opérer par elle la délivrance. Vainement son humilité se souleva contre Tidée d*une si haute mission; ses sens euxmêmes, subjugués par Tesprit dont elle était pleine , lui firent voir, entendre, toucher les anges et les saints qui Tinstruisaient de ce qu'il fallait faire, qui lui reprochaient son hésitation. Enfin, elle osa se présenter devant le commandant militaire du pays , et , renvoyée d'abord avec le mépris qu'on a pour une folle, elle osa revenir et se plaindre du tort qu'on faisait à tant de millions d'hommes en ne l'écoutant pas , et soutenir qu'elle chasserait les Anglais de devant Orléans; bien plus, qu'elle mènerait sacrer Charles Vil à Reims. Et tandis qu'elle tenait ces discours avec une autorité étonnante pour une créature de si bas étage , elle se montrait si dévote , si modeste , si exemplaire dans sa conduite , que le capitaine ne sut plus que dire, l'annonça au roi par une dépêche et la congédia, avec du pain pour son voyage, sous l'escorte de cinq aventuriers, qui se souciaient peu de risquer leur vie à ce jeu ou à un autre. Elle partit ainsi de Vaucouleurs à la fin de février 1429, emportant sous les grossiers habits d'un valet d'armée, dont elle s'était couverte, tout ce qui manquait de bon sens, de désintéressement et de foi dans la tête et dans le cœur des puissances de son siècle.

Les Orléanais apprirent, dans la seconde semaine de mars, son arrivée à Chinon, où était le roi, et comment elle avait traversé, sans insulte ni dommage, quatre-vingts lieues de pays ennemi. Selon ce qui lem* fiit rapporté, elle avait reconnu de prime abord Charles VII, confondu dans la foule de ses courtisans; elle lui avait prouvé la divinité de sa mission en luf révélant plusieurs de ses pensées les plus secrètes; enfin elle avait dit et ne cessait de répéter qu*il fallait lui donner bien vite des gens d*armes pour aller avec eux dissiper les Anglais de devant la ville du bon duc prisonnier. La Hire alla la voir, et dès qu*jl Teut entendue parler des choses de la guerre , il sauta de joie et lui jura qu il la suivrait partout où elle voudrait le conduire. Son ascendant s'exerça de même sur tout le monde. Aux politiques , qui ne cessèrent pas de la fatiguer d'objections , elle ferma toutes les fois la bouche par des saillies dont son naïf patois aiguisait le comicfue ou relevait le sublime; aux docteurs, entre les mains de qui on la remit d*abord pour scruter sa foi, elle fit la leçon pendant trois semaines • plutôt qu'elle ne fut embarrassée par eux. Nul ne Faborda, même à mauvaise intention, qui ne se sentit saisi devant elle du respect de sa pureté ; pas un prêtre ne la confessa , qui ne convint qu'il y avait en elle quelque chose d'angélique. Enfin, une prédiction

ayant été retrouvée dans de vieux livres, qui disait que la Gaule, perdue par une femme, serait sauvée par une femme, personne ne douta plus qu'il ne fallût voir dans IsabeUe de Bavière la femme de la perdition , et dans la Pucelle Jeanne celle du salut.

La mystérieuse consolation qui rayonnait de cette âme d*élite vers les âmes des bons Français se transforma, pour leurs adversaires, en une crainte mal dissimulée sous les apparences du mépris. Ils eurent beau dire qu'ils étaient trop bons chrétiens pour s'inquiéter d'une sorcière : l'approche de cette sorcière n'en fut pas moins la raison qui leur fit ajouter tant de nouveaux ou* vrages autour d'Orléans. Ils avaient, eux aussi, leur prédiction annonçant « qu'une vierge monterait sur le dos de leurs archers. » Avec la foi qu'on avait alors aux prédictions , comment beaucoup d'entre eux n'auraient-ils pas pressenti cette fille fotale aux enseignes qu'on leur apportait de la Pucelle ? Mais le peuple anglais avait appris dès lors à se contenir devant l'ennemi et à ne laisser paraître des impressions du moment que celles qui s'accordent avec la dignité du drapeau.

Ils avaient montré d'abord du dédain ; ce fut de la colère , et plus que de la colère , lorsque Jeanne se fut fait connaître à eux par une lettre impérative où elle leur parlait comme à des vaincus. Voici,

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en effet, quelques-unes des choses qu'elle osait leur dire :

• Faites raison au roi du ciel; rendez à la Pucelle , qui est envoyée céans de par lui, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle vient de par Dieu réclamer le sang royal. Elle est toute prête de faire paix, par ainsi que vous délaisserez la France en payant à raison de ce que vous l'avez tenue. Si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre, et en quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons dedans et y ferons un si grand haha , qu'il y a plus de mille ans qu'il n'en fut tel en France. Et croyez ermement que le ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous ne sauriez mener d'assauts contre elle et ses bons combattants ; et aux horions verrat-on qui a le meilleur droit, du Dieu du ciel ou de vous. Répondez si vous voulez faire paix en la cité d'Orléans, ou sinon que, sous peu, de vos bien grands dommages il vous souvienne. »

C'est sur ce texte, dont des copies couraient partout, que les Orléanais, depuis trois semaines, s'évertuaient à commenter l'avenir, lorsque Poton de Xaintrailles rentra dans leurs murs. Disposé à croire , puisque son compagnon La Hire était convaincu, le hardi capitaine fut d'avis, néanmoins, que Dieu n'aide bien que ceux qui savent s'aider eux-mêmes , et il détermina les autres chefs à pro-

fitcr à la fois du départ des Bourguignons et de l'ardeur belliqueuse des bourgeois, pour diriger un assaut contre la bastille de Saint-Laurent.

On partit le lendemain avant le jour, et en si bon ordre, ({u*en un clin d*œil les sentinelles ennemies furent accablées et le retranchement abordé, puis forcé. Ce fut le plus beau succès obtenu depuis le commencement du siège. Toute la troupe entra et se mit à tuer, mais malheureusement aussi à piller. Cela jdonna aux Anglais le temps de se reconnaître ; et comme ils se présentèrent en rangs serrés, avec l'avantage du nombre , il fallut quitter la place et se sauver, la lance dans les reins, jusque sous les murs de la ville. On n*eut d'autre gain que quelques pièces d'argenterie et un étendard. La perte, au contraire , fut très-grande , surtout dans les rangs des bourgeois; et par là il fut prouvé à la multitude qu'on ne ferait rien de bon, tant qu'on n'aurait pas l'assistance de la Pucelle.

Le moment de celle-ci approchait. Victorieuse de toutes les épreuves et enfin acceptée, elle fut investie des pouvoirs illimités qu'on attachait au titre de lieutenant général. Pour première œuvre > elle devait conduire de Blois à Orléans un corps d'armée et des approvisionnements où le gouvernement de Charles VII achevait de dépenser son dernier écu. Sa patience eut encore grandement à

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souffrir, et de la lenteur calculée des offlciers royaux, et du dérèglement des soldats qu'elle s*était donné la tâche de ramener à de meilleures mœurs avant d'entrer en campagne. Enfin elle fut prêle , et les Orléanais furent ayertis de se tenir en mesure pour la recevoir le 29 avril.

Son idée était d'arriver par la route de Blois, comme en procession, avec la croix et la bannière, aux chants d'une troupe de religieux et de prêtres qui la suivaient partout. Elle savait par révélation , disait-elle, que les Anglais, dont la principale force était de ce côté , laisseraient passer le cortège sans oser faire un mouvement. Quoiqu'il eût été enjoint aux capitaines de lui obéir en tout , cette manière de forcer les lignes ennemies leur sembla par trop étrange. Us abusèrent de l'ignorance de Jeanne pour lui faire passer le pont de Blois et la conduire par la Sologne à trois lieues au-dessus d'Orléans , en face de Chécy , où il était convenu que le bâtard d'Orléans viendrait les prendre avec des bateaux. Lorsqu'elle reconnut qu'il fallait une seconde fois traverser la Loire, elle se courrouça. Le bâtard d'Orléans s'étant avancé pour la saluer, elle lui demanda vivement si c'était lui qui avait ordonné cette marche contre ses propres ordres. Il confessa qu'il y était pour quelque chose ; alors elle se plaignit de son peu de foi , protesta que le conseil de Dieu qu'elle appor-

tait valait mieux que celui de n'importe quel seigneur , et n'eut pas de peine à démontrer la faute qu'on avait commise en hasardant un ' passage par eau, car ce jour-là précisément le vent n'avail pas cessé de souffler de l'est, et les bateaux de Loire, qui vont à la voile , n'avaient pas pu remonter.

A la vérité , on n'eut rien à craindre des Anglais. Ceux de la rive gauche , loin de songer à une attaque , n'eurent pas plutôt aperçu des gens d'armes à l'horizon qu'ils abandonnèrent la levée de Saint-Jean- le-Blanc, récemment munie d'un boulevard, pour se renfermer dans les retranchements du bout du pont. On put donc attendre, sans coup férir, le changement de vent qui se fit presque aussitôt, comme par miracle. Les bateaux arrivèrent d'Orléans , sans dommage , malgré le double feu des Tourelles et de Saint-Loup , mais non pas en assez grand nombre pour recevoir le convoi avec son escorte. Lorsque les charrettes . furent embarquées, il ne resta pas de quoi passer plus de deux cents chevaux. Force fut de renvoyer le demeurant de l'armée à Blois, seul passage qui était alors au pouvoir des Français , pour le faire revenir par la Beauce.

Il y eut là une nouvelle difficulté. La Pucclle ne voulait point quitter son monde. C'étaient des gens bien confessés et repentis, disait-elle, et dont elle avait trop besoin pour s'en séparer. Au fond elle

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craignait qu'une fois partis , ils ne revinssent plus. Cependant Timpatience de la tenir était si grande dans la ville , qu'il y aurait eu du danger pour le bâtard d'Orléans à rentrer sans elle. A force de supplications elle consentit enfin à s'embarquer. La flottille ayant abordé au port de Chécy , on y attendit que le jour f&X à son déclin pour se remettre en marche par la voie de terre. Des ordres avaient été donnés pour qu'une partie de la garnison se portât contre la bastille de Saint-Loup lorsqu'on annoncerait l'approche du convoi , de manière à tenir occupés les Anglais de ce quartier-là. On n'eut qu'à se détourner un peu du grand chemin lorsqu'on arriva au village, et, grâce à la diversion opérée, on passa bien tranquillement au bruit des canons rpii tonnaient pour défendre la place. Il était huit heures du soir lorsqu'on atteignît la porte de la ville; les gens d'armes n'entrèrent qu'après que toute la file des voitures eut été introduite.

Enfin les Orléanais purent saluer leur consola trice. La foule se pressai! dans les rues avec des torches et des lanternes. Aux feux vacillants de ces lumières , Jeanne leur apparut belle comme l'ange vainqueur du démon. On portait devant elle son étendard, où elle avait fait peindre l'image. du Christ assis dans sa gloire. Elle était armée de pied en cap , comme un chevalier , et montait un coursier blanc. Le bâtard d'Orléans chevauchait à sa gau-

che; derrière elle, le maréchal de Boussac avec une suite nombreuse de capitaines. A mesure qu'elle avançait , la multitude s'ébranlait pour la suivre ; personne ne l'avait vue assez d'une fois ; on voulait la revoir » l'entendre , toucher son armure ou son cheval. Elle souriait de cet empressa ment y faisait signe de la main qu'on la laissât libre et disait à tous, de la plus douce voix de femme, qu'ils fussent bons chrétiens et que Dieu allait les sauver. Après avoir été rendre une action de grâces à la cathédrale , elle prit le chemin du logis qu'on avait préparé pour elle près de la ])orte Dunoise , chez le trésorier du duc d'Orléans. Et il n'y eut pas un homme qui , en rentrant dans sa maison » après cette soirée émouvante, ne sentit en lui la force de dix Anglais.

L'intention de Jeanne était de commencer l'at* taque dès le lendemain, et, comme le peuple en avait été averti , tout le monde fut sous les armes de grand matin. Hais les capitaines renouvelé* rent leur opposition , en faisant valoir la nécessité d'attendre l'armée de Blois et le maréchal de Boussac ' qui était parti pendant la nuit pour aller à sa rencontre. La Hire, qui savait son métier aussi bien qu'eux tous, eut beau leur représenter que, dans l'état d'exaltation où étaient les esprits, il était plus sage de se hàtcr que d'attendre encore quatre ou cinq mortelles journées : les autres lui

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dirent qu il pouvait sortir, s'il le trouvait bon, mais que pour eux ils resteraient ; et ils continuèrent à se confirmer dans leur propos par des discours sans fin. La Pucelle fut très-étonnée d'abord de leur retard, et encore plus courroucée de leur résolution lorsqu'on lui en fit pai*t. Le bâtard d'Orléans s'était chargé de l'amener à composition. Il lui fut impossible de la persuader; mais elle se laissa vaincre à force de paroles, et remporta de sa condescendance un chagrin qu'elle dévora le reste de la journée.

Cependant la milice était sortie avec les gens d'armes de La Hire et ceux d'un vaillant gentilhomme du pays chartrain, appelé Florent d'Illiers* Elle emporta de prime saut un fort poste établi dans la rue du faubourg Bannier, en avant de la bastille Saint-Pouair, puis , à travers les décombres des maisons démolies , elle s'approcha tout près de la bastille elle-même. Déjà des gens criaient par la iUle qu'on apportât de la paille et des fagots pour incendier les palissades, quand les Anglais, avisant la qualité des assaillants, sortirent de tous les boulevards voisins et s'avancèrent en ordre de bataille. Les Orléanais firent bonne contenance et se mirent aussi en bataille, attendant toujours la Pucelle. Dès qu'ils furent assurés qu'elle ne viendrait pas , ils battirent en retraite. Il y eut force flèches et boulets tirés, dont un grand nombre de combat-

lants des deux partis furent coachés par terre. Lorsque la ville connut ses pertes , il s'éleva une si terrible clameur contre ceux qui étaient cause du mauvais succès de la journée, que le bâtard d'Orléans partit aussitôt, sous la surveillance de Técuyer de la Pucelle , pour faire presser le pas aux auxiliaires qu'on attendait.

Toute opération restant forcément suspendue jusqu'à son retour, la PuceUe employa le temps à visiter les églises et à porter ses encouragements dans les divers quartiers de la ville. Partout on l'attendait sur son passage ; il lui fallait fendre la presse pour avancer dans les rues. Ayant voulu faire une sortie dans la campagne pour reconnaître les positions de l'ennemi , un quart de la population l'accompagna, tant on était sûr qu'avec elle il n'y avait rien à craindre. Elle eut aussi à recevoir les milices du Gâtinais, qui vinrent armées de piques et de haches , sous la conduite des gens d'armes de Montargis. Enfin elle réitéra ses sommations anx Anglais, aux uns par lettres, aux autres de vive voix , en allant les interpeller à leurs avant-postes. A la bastille Saint-Laurent , lord Talbot retint son héraut, qu'il menaça de faire brûler par les inquisiteurs de Paris ; ailleurs il lui fut répondu par des injures. Sir William Glasdale, qui commandait aux Tourelles , n'eut pas honte de venir se mêler de sa personne à ces grossièretés. Il l'appela vachère.

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ribaude , et tant d*aulres choses qu'elle en pleura. Elle lui répondit qu'il mentait, qu'elle était une honnête fille disant la vérilé, que tous les Anglais s'en iraient infailliblement, mais que lui ne le verrait pas, parce qu'il mourrait avant la tin de la besogne.

Ce fut le mercredi, 4 mai, qu'on sut l'approche de l'armée de Blois, qui avait traversé heureusement la Beauce. Jeanne alla avec bonne escorte la rece* voir sur la lisière de la forêt d'Orléans. Elle en vint à son honneur d'introduire ce renfort dans la ville, comme si c'eût été une troupe de |)èlerins allant en dévotion. Lorsqu'on fut en vue de la bastille Saint-Pouair, les prêtres prirent la lèle du cortège et entonnèrent le Veni Creator. Quoique les gens d'armes avançassent derrière au plus petit pas de leurs chevaux , quoiqu'il y eût encore une longue suite de voitures chargées d'artillerie et de toutes les choses nécessaires pour donner l'assaut, pas un mouvement ne se fit du côté des Anglais, pas un coup de canon ne partit de leurs retranchements.

Les nouveaux venus avaient pour chef ce seigneur de Retz qui se fit plus lard une si horrible renommée. Ils étaient presque, tous Bretons et Manceaux. Assurés par la Pucelle que la journée serait bonne s'ils attaquaient d'abord la bastille de Saint-Loup , ils s'y préparèrent par quelques heures de repos. Pendant ce temps on distribua les

Iroupes de manière à ce qu'il y eût un corps d'armée tout prêt à donner sur les Anglais des autres bastilles, s'ils faisaient mine de secourir ceux de Saint-Loup.

Jeanne cependant se sentit fatiguée, moins peutêtre par la marche du malin que par le trouble qu'une fausse nouvelle vint jeter dans son esprit. On disait qu'une grosse armée, amenée de Paris par FalstafT, avait déjà dépassé Janville : de sorte qu'elle ne sut plus si elle persisterait dans son dessein sur Saint-Loup, ou si elle n'irait pas plutôt à la rencontre de Falstaff. Dans de pareilles incertitudes, sa coutume était d'attendre du sommeil ou de l'extase la manifestation de la voix intérieure par laquelle elle se dirigeait. Elle s'endormit donc. Pendant son sommeil, les gens d'armes, prenant les devants, partirent pour l'assaut.

Tout était calme dans le quartier qu'elle habitait : on n'y savait môme pas le départ de l'expédition. Tout d'un coup elle s'éveille comme en sursaut, s'écriant qu'on lui donne ses armes au plus vite, et voyant entrer son page : « Méchant garçon, lui dit-elle, ne pouviez-vous pas m'avertir que le sang français coule par terre? * A peine armée, elle saute en selle, saisit son étendard et s'élance à bride abattue dans la direction de Saint-Loup. Ses gens , qui se mirent au galop après elle , ne l'atteignirent que bien loin sur la route, et encore parce

qu'elle s'arrêta devant le premier blessé qu'on rapportait. Elle regarda ce malheureux d'un œil à la fois terrible et humide de larmes, puis elle dit, en se tournant vers son écuyer : « Je n'ai jamais vu le sang de France que les cheveux ne me levassent sur la tète. » Un instant après , son étendard flotta au plus épais de la mêlée. U fut salué par un grand cri , à la suite duquel on vit aussitôt [des hommes escalader le retranchement.

Le commandant de la bastille était sir Thomas Guerrard, capitaine de Monlereau. Quand il vit qu'il allait être forcé, il demanda à capituler; mais la Pucelle fit répondre qu'elle entendait les avoir malgré eux, et l'attaque fut reprise avec une nouvelle ardeur, et les Anglais n'eurent plus qu*à se défendre en désespérés. Débordés par la multitude des assaillants, et comptant déjà des pertes considérables , ils abandonnèrent la bastille pour se retrancher dans le clocher de l'église.

Cependant Talbot , ainsi qu'on l'avait prévu , vint chercher les hommes de la bastille Saint-Pouair pour les mener au secoui's de Saint-Loup. Aussitôt que ce mouvement fut aperçu du guetteur, il sonna la cloche du beffroi, et le maréchal de Boussac ayant fait ouvrir la porte voisine de la cathédrale , le corps qui devait couvrir l'assaut aUa se mettre en bataille sur le chemin de Fleury. Talbot s'arrêta pour conférer avec ses lieutenants; puis

il vil s'élever, du cAté de Saint-Loup, une grande flamme qui lui apprit que tout était perdu , et il regagna tristement ses quartiers.

Quoique la bastille brûlât , on se battit longtemps encore devant le clocher, dont la prise coûta des peines infmies. Les Français voulaient tuer tous ceux qui étaient dedans ; Jeanne sauva plusieurs d'entre eux qui s'étaient affublés d'habits d'Église, en faisant plaisamment observer aux soldats que le sang des prêtres ne devait pas couler.

Telle fut la première journée de la Pucelle. Elle y montra , uu peu au désenchantement des superstitieux, mais à la grande joie des vrais croyants et des braves , toute la simplicité de son secret, qui était d'aller en avant avec sa bannière et de dire aux gens : « Au nom de Dieu , suivez-moi ! » Retz, La Hire, le bâtard d'Orléans la suivirent de la sorte. Les milices communales qu'on avait mises dans le corps d'observation furent au désespoir de ne l'avoir pas assistée , et jurèrent qu'une autre fois on ne les séparerait point d'elle.

Comme il n'y eut point d'hostilités le lendemain , à cause de la fête de l'Ascension, les capitaines passèrent la journée à concerter les mouvements du vendredi, 6 mai. La plupart d'entre eux n'étaient point aises de l'appui que le peuple voulait leur donner, surtout pour aller assaillir, comme ils en avaient envie, les positions de lu rive

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gauche. Ils décidèrent donc qu*il y aurait deux attaques, Tune contre la bastille Saint-Laurent, où on laisserait aller les gens des communes , l'autre au delà de la rivière, où ne figurerait que la chevalerie ; et les forces destinées à ces deux opérations furent réparties de telle sorte que la première n'aurait pu être qu'une diversion pour favoriser la seconde.

Ce plan arrêté, il fut convenu qu'on ne parlerait à la Pucelle que de l'attaque de Saint-Laurent, de peur que le peuple ne sût par elle qu'on entendait lui faire jouer encore, ce jour-là, le rôle du mercredi. Jeanne, appelée au conseil, n'eut pas plutôt reçu la demi -confidence qu'on s'était accordé à lui faire , qu'elle demanda pourquoi on ne lui disait pas tout, ajoutant qu'eUe saurait bien tenir secrètes des choses plus importantes que cellelà : et les seigneurs de s'entre-regarder, tout ébahis qu'elle les eût pénétrés de la sorte ; et elle de se promener à grands pas par la chambre avec toutes les marques du dépit. Alors le bâtard d'Orléans usa de belles paroles pour l'adoucir, et lui expliquer l'ensemble du projet , et obtenir d'elle son consentement, qu'elle donna, mais de telle façon que les autres virent bien qu'elle n'en ferait qu'à sa tête. C'est pourquoi ils se promirent entre eux de faire faire bonne garde à la porte de Bourgogne , par où il fallait sortir pour se rendre aux bateaux, amarrés vers la pointe orientale de la ville.

Effectivement, lorsque les bourgeois, prévenus qu'on voulait porter le grand coup sur la rive gauche , se présentèrent le lendemain matin à la porte de Bourgogne , ils y trouvèrent le sire de Gaucourt en faction avec une escouade de gens d*armes. Très-mécontents de ce qu'on leur refusait Tissue, ils allèrent se plaindre à la Pucelle. Elle accourut, et, sans rien vouloir entendre à ce que Gaucourt lui rappela des conventions de la veille, elle lui dit tout haut : « Vous êtes un méchant homme d'empôcher ces gens de sortir ; mais veuillez-le ou ne le veuillez pas, ils sortiront et feront aussi bien cpi'on a fait l'autre jour. » Comme elle parlait ainsi , la foule se mit à pousser les gens d'armes avec des cris menaçants, de sorte que Gaucourt, dans la crainte de ce qui pouvait arriver, changea incontinent de personnage, fil ouvrir la porte toute grande et dit à ces exaltés qu'il serait leur capitaine. En efTet, il prit aussitôt leur commandement, en compagnie de l'écuyer de la Pucelle et d' Archambaud de Y illars , capitaine de Montargis , qui était venu depuis le commencement du siège.

La traversée de la Loire fut sans péril, parce que les Anglais, à la vue des bateaux qui appareillaient, abandonnèrent de nouveau leur poste de Saint-Jean-le-Blanc , comme ils avaient fait lors de l'arrivée de la Pucelle. L'expédition se rassembla dans une tle qui s'étendait alors devant la levée

de Saint-Jean-le-Blanc , en partie hors de la portée du canon des ToureUes. Là on n'était plus séparé de la terre que par un étroit canal où il suffisait de deux bateaux mis au bout l'un de l'autre pour faire un pont. La milice , s'élant donné d'abord le plaisir de détruire le boulevard abandonné par les Anglais, prit sa marche vers la forte bastille des Âugustins, qui était le gros morceau à emporter avant de parvenir aux fortifications des Tourelles. Ces braves gens auraient bien voulu donner une leçon aux seigneurs, en se rendant maîtres des Augustins avant leur arrivée ; mais il ne leur était pas possible de tenir contre la discipline des Anglais. Lorsque ceux-ci virent à qui ils avaient affaire, ils sortirent de leurs retranchements et firent reculer les Orléanais de pleine course sur le chemin de l'tle. Heureusement pour les assaillants , le peu de gendarmerie qui les avait accompagnés, augurant mal de leur précipitation, s'était mis en bataille près de la levée. Cette poignée d'hommes arrêta l'ennemi jusqu'au moment où arriva la Pucelle. Elle débarqua seule avec La Hire. Tous deux couchèrent la lance, partirent au galop, et, entraînant tout le monde après eux , forcèrent les Anglais à rentrer d'où ils étaient sortis.

Voilà les Augustins investis une seconde fois. Mais les capitaines, gardant rancune de ce que leur plan avait été dérangé , ne venaient toujours

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