I. — RESCOUSSE DE MONTARGIS
Dans les premiers jours de juillet, Warwick arrive sous Montargis. Son armée, composée d’environ six mille hommes, investit par trois côtés le château et la ville. Trois cours d’eau, le Loing, là Vrayne et le Vernisson, séparés audessus de la ville, baignent ses murs ; l’un d’eux,
(4) Richard de Beauchamp, comte de Warwick.
— 6 — le Vernisson, la traverse, et tous les trois se réunissent au-dessous ; à une demi-lieue, dans la direction du levant, s'étend une forêt considérable. Warwick prend les dispositions suivantes : le corps principal, sous son commandement, à la droite du Loing, le dos à la forêt ; le deuxième corps, sous le commandement de William Pole, comte de Suffolk, sur la route du Berri, entre le Loing et le Vernisson; le troisième, sous le commandement de John Pole, frère de Suffolk, sur les routes de Paris et d’Orléans, entre le Vernisson et la Vrayne; les camps séparés les uns des autres par ces cours d’eau qui devaient les protéger, et qui furent cause de leur perte.
Le château est commandé par Bouzon de la Faille, et la ville par Florent d’Iliers (1), l'un et l’autre capitaines expérimentés. Les habitants sont pleins de confiance et de résolution; les gens des campagnes entrent dans la place pour renforcer la garnison. On se pourvoit de vivres. Quelques-unes des portes sont murées ; les tours sont garnies de bombardes et de coulevrines qui répondent avec avantage au feu des Anglais.
Depuis plus de six semaines la ville résistait. Les attaques vives avaient été repoussées vail-
(1) Florent d’Illiers, chevalier beauceron.
7— lamment, et l'ennemi semblait renoncer à emporter la place d'assaut ; mais il était maître des avenues, et il menaçait de l’affamer. |
Sur ces nouvelles, on s’émut à la cour de Charles VII, et le connétable Artus de Richemont (1) se porta sur Gien à la tête de ce qu’il avait pu réunir de gens d'armes et d’archers. Les Montargois demandent des vivres, et adressent message sur message. Richemont engage à Bourges sa couronne de comte pour dix mille écus ; le Roi donne onze cents livres tournois (2); lés habitants d'Orléans envoient huit cents livres. Avec cet argent, le Connétable organise un convoi de ravitaillement dont il remet la conduite au Bâtard d'Orléans.
Jean d'Orléans, fils naturel du duc Louis, assassiné en 1407, avait alors de vingt-deux à vingt-cinq ans. Déjà il avait fait preuve de valeur; mais aucune expédition importante ne lui avait été confiée. Le Connétable n’avait pu lui donner que quinze cents cavaliers, et un corps de gens de pied pour les soutenir; mais des capitaines éprouvés commandaient cette troupe. Là se trouvait l'élite des défenseurs de la cause
(1) Artus de Bretagne, comte de Richemont, frère du duc de Bretagne, beau-frère du duc de Bourgogne, avait été nommé connétable de France après la mort du connétable de Buchan, tué à la bataille de Verneuil (1424).
(2) Pièces justificatives, à la fin du volume, XII.
royale : Poton de Xaintrailles (1), Raoul de Gaucourt 4{2), d'Orval (3), Graville (4), Mercadieu (95), Darnley (6), Kennedy (7), Guitry (8), et « un vaillant capitaine gascon, Estienne de Vignolles, qu'on appeloit La Hire; » tout ce que l'armée du Connétable contenait de chevaliers en renom, s'était voulu mettre de la suite du Bâtard. Chemin faisant, quelques partisans du Gâtinais lui furent amenés par l'abbé de Cerquenceaux, qui, de religieux, s’était fait homme de guerre, et tenait la campagne aux alentours de Montargis.
Le 5- septembre, vers midi, on arrive à portée de la place. Le Bâtard ordonne à La Hire d'attaquer avec soixante lances et les archers le camp de John Pole, pendant que lui-même se tient en observation en avant du convoi.
Le soleil était haut, la chaleur étouffante, les Anglais dormaient pour la plupart. La Hire ap-
(1) Écuyer gascon, capitaine.
(2) Conseiller et premier chambellan de Charles VIT, bailli d'Orléans. Il avait été fait chevalier à Nicopolis (1396). A la défense d'Harfleur (1415), il était tombé au pouvoir des Anglais et avait été leur prisonnier pendant treize ans.
(3) Guillaume d’Albret, seigneur d'Orval.
(4) Louis Mallet, seigneur de Graville, chevalier normand.
(5) Saulton de Mercadieu, gentilhomme languedocien.
(6) John Stuart de Darnley, connétable d'Écosse.
(7) Sir Hug de Kennedy, capitaine écossais au service du Roi.
(8) Guillaume de Chaumont, seigneur de Guitry, chevalier.
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proche : une barrière ouverte lui paraît sans gardé, il entre, et entraînant son monde, sé jette impétueusement au travers du camp. On lui prête d’avoir, à ce moment, demandé l’absolution à un chapelain qu’il trouva devant lui, et d’avoir adressé à Dieu cette singulière prière : « Dieu, je te prie que tu fasses aujourd’hui pour La Hire autant que tu voudrois que La Hire fit pour toi, s’il étoit Dieu et que tu fusses La Hire. » Kennedy, Cerquenceaux, Mercadieu sont sur ses pas. Les Anglais, surpris d’abord, se rallient et font résistance; on se prend corps à corps; la mêlée devient sanglante. Mercadieu, frappé dans la bouche d’un trait qui passe outre d’un demi-pied, se déferre hardiment et continue de combattre.
L'action ainsi engagée, le Bâtard juge qu’il est temps d'intervenir : 1l laisse le convoi à la garde de quelques hommes, et s’élance à la têle des gens d'armes. An même instant ceux de la place sortent et prennent les Anglais à revers. John Pole, qui n’avait cru qu’à une escarmouche, reconnaît qu'il est envahi par des. forces importantes. Il essaie de se retirer sur le carnp de Suffolk; mais le Vernisson lui barre le passage ; les eaux retenues par les écluses de la ville, que les assiégeants avaient pris soin de tenir closes, se gonflent et ne permettent pas de traverser à gué. Un seul pont joignait les deux
camps ; on s’y précipite sans ordre : il s'écroule sous le poids de ceux qui l’encombrent. Plusieurs sont noyés, d'autres sont tués ou faits prisonniers jusqu'au milieu de l’eau où les Français les poursuivent. Trois cents hommes, commandès par sir Henri Biset, chevalier anglais, refusent de se rendre et périssent en se défendant. John Pole s'échappe dans une barque ét rejoint à grande peine Suffolk et Warwich.
Ces deux généraux, voyant la journée perdue et la place ravitaillée, abandonnent leurs positions et se retirent en bon ordre par la route de Nemours.
Les vainqueurs se répandent dans le camp des Anglais, pillent les tentes et font un butin considérable. Un habitant de Montargis, nommé Gaillardin, rapporte l’étendard de Warwick.
Cet étendard, acheté par la Ville, fut conservé dans la maison-commune. On le portait chaque année à une procession commémorative qui avait lieu le 5 septembre, jour anniversaire de la levée du siége. À la place que le camp de Warwick avait occupée, on éleva une croix qui fut appelée la Croix-aux-Anglais.
Charle VIT voulut reconnaître le service rendu à sa cause par la ville de Montargis : il lui accorda des privilèges considérables, notamment celui d’avoir deux foires franches, d’où elle prit
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le nom de Montargis-le-Franc, et permit aux habitants de porter sur leurs vêtements un M brodé d’or. |
Cette lettre forme encore aujourd’hui la pièce principale des armes de la Ville; mais l’étendard et la Croix-aux-Anglais n’existent plus. En 1799, une députation de la garde nationale se présenta devant le corps municipal et demanda que la croix füt démolie, et que les matériaux dont elle était formée fussent employés à la construction d’un aute] de la patrie, ce que le conseil général de la commune s’empressa d'accorder. Il décida de plus que l’étendard pris en 1427, levain de haine et de zizante entre deux peuples généreux, serait brûlé sur le champ de la Fédération, et qu’une copie de l'arrêté serait envoyé à la Chambre des communes d'Angleterre *. |
La victoire obtenue sous Montargis fut un grand événement. Le Bâtard d'Orléans avait eu pour mission de ravitailler la place, et le siége était levé. Personne ne s'était attendu à ce résultat. Le Connétable, qui avait jugé au-dessous de lui d’escoïter un simple convoi, fut très-surpris et presque « courroucé » d’avoir laissé au jeune prince l’honneur d’une telle journée.
Le Roi, qui n’était pas encore habitué à des succès, comprit pour la première fois peut-être que sa cause n'était pas perdue. Les villes de
l’Orléanais rendirent au Ciel de publiques actions de grâces. Le prestige des armes anglaises venait de recevoir à leur porte une éclatante atteinte ; la fortune revenait aux troupes royales avec le jeune général dont celle rescousse de Montargis avait été le brillant coup d’essai, coup d’essai qui présageait aux Anglais d'autres défaites. Ce même Bâtard d'Orléans, dont le bras venait de ‘les arrêter dans leur marche sur la Loire, devait plus tard, sous le nom de comte de Dunois, leur . enlever leur dernière province française.
OCTOBRE 1428. — mar 1429 (),
À Paris comme à Londres, on apprit avec confusion la retraite du comte de Warwick. La campagne sur la Loire était manquée; il fallut demander au parlement les moyens de la recommencer. Les communes d'Angleterre votèrent de nouveaux fonds; mais en désignant un autre général : Thomas de Montaigu, comte de Salisbury, fut chargé de la conduite de la guerre. Elle fut reprise vers le milieu de lété.
Juillet 1428. — Salisbury passe sur le con-
(1) Voir la planche A. .
43 — tinent avec six mille Anglais. De Rouen il se porte directement sur l’Orléanais. En route, son armée s’augmente de Picards, de Bourguignons et autres « faulx Françoys. » Sa marche rapide est partout victorieuse.
Nogent-le-Roi, Rambouillet, Béthencourt, Rochefort, Le Puiset, Janville tombent en son pouvoir. |,
Meung et Toury ouvrent leurs portes sans coup férir. La garnison de Baugenci se retire. L'église de Notre-Dame-de-Cléry est pillée. Jargeau soutient un siége de trois jours et se rend. Châteauneuf, La Ferté-Hubert suivent le même sort. Toutes ces villes reçoivent des garnisons et deviennent autant de places de guerre anglaises. |
Qu'Orléans à son tour eût succombé, et les Anglais, maîtres de la Loire, se répandaient dans le Midi. Charles VIT, chassé de la Touraine et du Berri, n'avait d'autre ressource que de se réfugier dans les Cévennes, le Dauphiné ou à l'étranger ; c'en était fait de la nationalité française. | |
Elle fut au contraire sauvée, et le fut par la résistance mémorable de cette cité d'Orléans, qui
* ferma ses portes au lieu de les ouvrir, brûla ses
faubourgs, fondit des canons, appela à son secours les capitaines du Roi, s’imposa de lourdes coñtributions, se défendit elle-même par ses
propres milices, et en cette grande circonstance où se jouait le salut de la France, paya de son sang aussi bien que de son argent.
À mesure qu'aux environs les villes, les châteaux-forts devenant anglais formaient une ceinture ennemie qui chaque jour se resserrait davantage, la résolution croissait dans Orléans. Dociles aux ordres de leur Duc, qui de sa prison d'Angleterre mandait à ses officiers et à ses villes de tenir pour le Roi, attachés d'eux-mêmes à la cause de Charles VIT, les Orléanais n’éprouvérent pas un instant d’hésitation. La perspective d’un siége à soutenir n’effraya personne. Clergé, magistrats, marchands, soldats, citoyens, chacun s’y prépara, et lorsque dans les premiers jours d'octobre apparurent dans la direction d’Olivet des lances anglaises, présage d’une prochaine attaque, la défense était organisée.
Dès le milieu de l’été, le Roi avait nommé le Bâtard d'Orléans son lieutenant-général dans les pays de l’obéissance du duc d'Orléans.
En cette qualité, le jeune prince s’était rendu plusieurs fois dans la ville d'Orléans pour se concerter avec les Procureurs (échevins) sur les mesures à prendre. Les murailles et les portes avaient été réparées, les tours garnies de canons et d'engins de guerre; on s'était pourvu dé munitions, d'armes, de vivres, et, pour subvenir à ces dépenses, les habitants avaient voté un em-
prunt à prélever sur eux-mêmes. Chacun apporta son tribut comme il put, les uns en espèces, d’autres en vin, en blé, en argenterie, en lingots. Les comptes de ville de l’année 1428 donnaient la longue et précieuse liste de cette souscription, où l’on voyait le chapitre de l’église cathédrale de Sainte-Croix figurer pour deux cents écus d’or *.
La ville munie d'armes et de vivres, tout n’était pas fait : 1l fallait des bras pour la défendre. Or, c'était un privilége pour certaines villes fermées de n'être point tenues à recevoir garnison dans leurs murs. La ville d'Orléans, en possession de ce privilége, s’en était jusque-là montrée fort jalouse; elle s’empressa d’y renoncer. Comprenant que ses propres milices seraient impuissantes à lutter contre les forces redoutables de l’armée anglaise, elle fit appel aux bandes qui tenaient la campagne pour la cause royale; par ses hérauts (1) elle leur envoya dire qu’elle se
(4) Les souverains, les princes, .les villes libres, et même les villes simplement érigées en commune, avaient à leur service des hérauts, poursuivants ou chevaucheurs d'écurie, qui étaient chargés de porter les messages officiels ; en temps de paix, c'étaient des courriers, en temps de guerre, des parlementaires. Orléans en avait deux : Orléans et Cœur-de- Lys. Leurs noms se rencontrent dans les comptes de com- -mune de 1430 à 1449 ; on y trouve également les noms de Valois et Ortie, hérauts du duc d'Orléans, qui, à la même époque, furent employés à diverses missions.
préparait à la lutte, qu'elle avait des vivres, et que ses portes s’ouvriraient pour tous les capilaines qui voudraient partager le sort de ses habitants *. |
À cetappel avaient aussitôt répondu et s’étaient jetés dans la place plusieurs chefs et chevaliers en renom, parmi lesquels Archambaud de Villars, capitaine de Montargis, qui déjà s'était distingué à la rescousse de 1427 ; Guillaume de Chaumont, seigneur de Guitry; Pierre de la Chapelle, gen- tilhomme du pays de Beauce; Raimon-Arnaud de Coarraze, chevalier Béarnais; don Mathias, chevalier d'Aragon ; Jean de Xaintrailles et Poton de Xaintrailles, son frère. Accueillis par les habitants, reçus et nourris dans leurs demeures, ils se partagérent avec eux la défense de la ville. Les milices restèrent spécialement chargées de la garde des murs et des tours, la garnison se réservant pour les sorties.
Les habitants d'Orléans ne s'étaient pas du reste confiés uniquement à la solidité de leurs murailles et à la valeur de ceux qui devaient les défendre : ils avaient imploré le secours d’en haut et s'étaient placés sous la protection des patrons de leur ville, saint Euverte et saint Aïgnan. À l'apparition dans la province de l’armée de Salisbury, des processions avaient été faites. Le 6 août on avait porté la châsse de saint Eu- ‘verte autour des murs; le 8 septembre un
tortis (1) de cent dix livres avait été offert à saint Aignan (2), le 6 octobre, il y. eut une seconde procession *.
A cette époque la ville d'Orléans conservait encore l’ancienne forme carrée des villes romaines. Ville romaine en effet, son enceinte demeurait à peu de chose près ce qu’elle avait été au temps où l’empereur Aurélien, en la relevant, lui avait donné son nom (3). Cette enceinte était formée d’un large fossé et d’une muraille continue flanquée de trente-cinq tours, percée de cinq portes et de deux poternes. — Les murs avaient deux mètres d'épaisseur, de six à dix mètres de hauteur au-dessus de la berge du fossé ; les tours avaient trois étages. Chaque porte était accompagnée de deux tours plus petites et protégée par un boulevard ou bastion.
L’enceinte se développait ainsi qu’il suit (4) :
Tour NEUVE, baignant dans la Loire, en amont, à l’angle sud-est de l’enceinte.......
Coin du quai et de la rue de la Tour-Neuve.
(4) Rouelle de cire sur laquelle on plantait plusieurs cierges et deux petits étendards aux armes de la Ville.
(2) Soixante-seize livres de cire furent données par deux bourgeois, Guiot de Mareau et Jehan Volant, le reste fut fourni par la commune.
(3) Au midi, à l'est et au nord, c'était la même enceinte ; à l’ouest, on l'avait agrandie en 1315 pour réunir le bourg d’Avi- gnon (Avenum) à la cité.
(4) Voir la planche A à la fin du volume.
Tour BLANCHE..............
ToUuR D’AVALLON. ......ooec.ss Tour DE SAINT-FLOU..... …..
Rue de la Tour-Neuve.
Carrefour des rues de Bourgogne, de la Tour-Neure et du
PORTE DE BOURGOGNE, flanquée de tours, avec pont-levis et
boulevart nnnnssescsoseese Bourdon-Blanc.