CONCLUSION
L'armée des alliés se mit en marche sur cinq colonnes et prit la même route qu'elle avait tenue en venant à Toulon. Sa fuite fut prompte. Six jours lui suffirent pour arriver sur le Var qu'elle repassa le iG août, en présence du duc deSavoie qui formait l'arrière-garde avec soixante escadrons. Le lendemain tout était fini: l'étranger ne foulait plus le sol de la Provence : l'invasion avait existé.
Ainsi se termina l'entreprise du duc de Savoie contre Toulon, entreprise long-temps méditée dans les cabinets des puissances coalisées, entreprise préparée dans le silence et dans l'ombre par la vengeance, l'ambition et la haine, entreprise tentée avec une armée de quarante mille hommes, un matériel immense et une flotte de deux cents voiles. Certes, rien de ce qui pouvait en assurer le succès n'avait manqué , ni les mesures de prudence, ni les munitions, ni les généraux , ni les soldats, et, pourtant, elle échoua. Si l'on consulte les différentes version s des vaincu s, et les vaincus sont ici l'Angleterre, la Hollande, la Prusse, l'Italie, l'Autriche et prèstous les états d'Allemagne , c'est-à-dire l'Europe entière, moins la Russie et la Suéde dont les des-
(7») ttnées se jouaient à cette époque entre le czar Pierre et Charles xn, si Ton examine tout ce qui a été écrit et publié sur les causes qui ont amené le non succès de l'expédition en Provence , on y trouvera des choses vraiment singulières. D'abord, c'est la reine d'Angleterre qui accuse le cabinet de Vienne d'avoir employé douze mille hommes à la conquête de Naples , lorsque ces douze mille hommes devaient faire partie de l'armée des alliés; ensuite, c'est l'empereur qui se plaint, à son tour, de ce que le ministère anglais n'a pas fourni les subsides convenus; puis, c'est l'électeur de Brandebourg et le prince de Darmstadt qui prétendent que l'on a mis trop de lenteur dans les opérations; c'est le prince Eugène dont on n'a pas écouté les avis; puis, enfin, c'est le duc de Savoie qui renchérit sur tous; si on l'en croit, il a été trompé, trahi par chacun , par l'amiral Showel dont la flotte n'a point agi , par Eugène qui a traversé ses projets, par le trésorier de la reine qui l'a laissé manquer d'argent ; il ne ménage personne , il s'en prend à tout le monde. L'amour-propre froissé d'un prince, d'un généralissime battu, perce à travers cette foule de
motifs allégués uniquement pour prouver que
sa défaite a été complète.
A toutes ces raisons intéressées , sans base , sans fondement, surtout sans vérité, produites par chacun des alliés , il est facile de répondre : il suffit de résumer les faits.
( 79) Le duc de Savoie, ancien généralissime des armées françaises, avait été blessé dans son orgueil par le peu de prix: que Louis xiv attacha à son alliance, lorsqu'il lui refusa le duché de Milan en échange de la Savoie. Flétri à la face de l'Europe, après sa défection en Italie, il emporta dans le camp ennemi un désir ardent de se venger. Ce désir, il le fi* éclater à la première occasion favorable, quand le maréchal Marchin eut perdu la bataille de Turin et que la France, épuisée de revers, n'eut plus cette attitude redoutable qu'elle avait au commencement de la guerre de 1700. Alors, ce fut lui qui proposa l'invasion, qui en mûrit le projet dans ses conseils et qui se chargea seul , pour ainsi dire, d'en assurer le sucées. Il dut donc réunir tous les moyens possibles de réussir, car il y allait de sa gloire, de son honneur, de sa fortune , et comme mandataire des puissances alliées, et comme leur général, et comme prince avide, ambitieux, ayant trahi Fonde de sa femme et le gendre de sa fille pour le simple échange d'une province. Une reine puissante et les souverains de trois royaumes avaient les yeux sur lui. Il n'en fallait pas tant à un homme de son caractère pour l'élever au dessus de lui-même, pour le rendre capable de tout. D'un autre côté, le ministère français, soit impéritie, soit trahison, lui Pesait large part : il n'avait qu'à traverser le comté de Nice l'arme au bras, paraître sur le \ ;ir. traverser le fleuve et entrer en
( 8° ) Provence sans tirer un coup de fusil ; là, il trouvait un pays presque totalement dégarni de troupes, la place de Toulon sans fortifications élevées, sans défenseurs, n'ayant que quelques bourgeois, quelques ouvriers , quelques paysans qui devaient , à son approche, crier : pitié, merci! du moins il le croyait puisqu'il s'était vanté d'être à Lyon avant la chute des feuilles. Eh bien ! c'est précisément devant Toulon que périrent ses projets de conquête, cette place se dressa tout d'un coup devant son armée et lui barra le chemin. Qu'il ait cherché à l'emporter, cela se conçoit; mais, qu'après y avoir échoué, il ait voulu laver sa honte en accusant ses généraux de mauvaise volonté , ou les puissances elles-mêmes de félonie , c'est une mauvaise foi insigne. Ce ne sont ni les Impériaux, ni les Anglais, ni leur défection en aucune manière, qui ont causé sa défaite; ce sont les habitans, levés en masse à la voix du gouverneur de la Provence, de ce courageux Grignan dont l'admirable prévoyance pourvut à tout.
Et par quelles actions d'éclat, le duc de Savoie mérita-t-il, pendant sa campagne, la confiance des souverains ligués, lui qui osa leur imputer son désastre? Tenta-t-il une attaque contre la place? Non. Chercha-t-il seulement à forcer le camp de Ste- Anne? Non. Avec une armée de quarante mille hommes, il craignit d'en attaquer une de seize, et il se
borna à foire la guerre aux habitations', caché derrière des retranchement $» et quand les soldais irandaisel les babifans de Toulon F y vinrent cherche^ où fui donc te talent qu?il déploya t ce prinfce qui
avait Porgneilleuse prétention de conquérir la rtcel \\u i - trembîàritj il tint à peine quel-5
ques heures avec des forces supérieures et finit par essuj er une déroute complété. 11 ne fallut que la bataille deFaroiï, è\ son entreprise s'é\anouit, ruinée à jamais.
Sans doute la journée du i o août fut une grande et belle victoire. Life brillerai? au premier rang S les fastes de l'histoire si, comme on aurait dû le faire, on l'eût complétée en détruisant entièrement les ennemis: mais le maréchal de Tessë avait des ménagemens, des mesures à garder; il n'y a aucun doute à cet égard. Le peu d'empressement cpi'il mit à inquiéter le prince dans sa retraite* en est une preuve convaincante. Il ne dût jamais oublier un instant que le C\uc de Savoie était lïpoux d'une nièce de Louis xiv et le beau1 d< Philippe v: n I !e donnerait
■■.I, le 23, les brigades de B< .jou pou: Cedavi , à
à la poui suit» le ren- »î , trente 1 pi I li
trop à penser. Il vaut mieux, d'ailleurs, pour l'honneur du pays, expliquer les événemens qui se sont passés devant Toulon, avant, pendant et après le siège, par des raisons de parenté, que par des calculs de politique ; car si l'on pouvait imaginer qu'à cette époque, l'intention du gouvernement était de sacrifier la Provence et Toulon , soit pour acheter la paix et consolider Philippe v sur le trône d'Espagne, soit en échange d'une autre province 7 soit pour tout autre motif d'intérêt dynastique ou d'arrangement de cabinet , il n'y aurait point de nom assez vil à accoler à une telle infamie.
En résumé , Toulon arrêta court l'invasion en Provence. Envain seize princes et trente généraux de la coalition, à la tête desquels il faut placer Victor-Amédée, duc de Savoie , et François de Savoie, célèbre sous le nom de prince Eugène, se réunirent et vinrent dresser leurs tentes sous les murs de cette place ; envain ils employèrent à la réduire quarante mille soldats pourvus de munitions de toute espèce, et le concours d'une flotte de deux cents voiles, leur dessein échoua complètement. Après vingt-six jours de siège et à la suite d'une victoire mémorable remportée par les Toulonnais. « l'armée des alliés se retira avec une telle vitesse, « qu'elle ne put être atteinte , et le stérile avance tage d'avoir brûlé quelques maisons avec les « bombes des Anglais., fut payé par la perte de qua-
( 83 ) * torze mille hommes que lui coûta cette infruc- « tueuse tentative. »*
Gloire, gloire immortelle à la ville de Toulon ! Honneur à la mémoire de ses habitans en 1707!
* Histoire de ri ante ( Anquetil ).