MOYEN DE SE PROCURER DE L ARGENT
M . Lebret voyant que les choses pressoient extraordinaire* ment et que les fonds de la cour ne pouvoient assez tôt arriver , s'avisa d'envoyer prier quatre personnes des plus accréditées de la ville de Marseille de le venir trouver . Il leur représenta , après qu'elles se furent rendues chez lui , l'état violent où se trouvoit la Provence et sa perte inévitable, faute d'argent. Ces MM . répondirent qu'ils voyoient bien le danger , mais qu'ils n'en avoient point et qu'il ne seroit pas possible d'en trouver dans la conjoncture présente parce que chacun songeoit à ses propres affaires , et que , ne pouvant deviner les suites qu'aurait l'entreprise de M. de Savoie on ne savait en qu'elle situation on pourroit se trouver. L'intendant convint de leurs raisons , il les approuva et leur dit qu'il ne leur demandoit point d'argent , ni même qu'ils en empruntassent, mais que chacun d'eux lui donnât un billet de mille écus, payable au porteur, au mois de mars prochain, et qu'il leur en donneroit sa reconnaissance portant promesse de les en acquitter. Ces messieurs y ayant agréablement consenti et ayant fait leurs billets , il les pria d'une autre chose qui fut de publier ce qu'ils venoient de faire : ils voulurent s'en excuser ; mais en ayant été pressés par l'intendant , ils s'en vantèrent enfin comme pour s'en faire un mérite particulier. Le bruit ne s'en fut pas plutôt répandu dans la ville , que d'autres voulant les imiter , allèrent faire de semblables offres à cet intendant ; il les reçut très gracieusement , et il loua beaucoup leur zèle , disant qu'ils méritoient d'être connus de sa Majesté et de toute la Province , ce qui rendit la
chose si publique que les échevins et beaucoup d'autres, à leur exemple, voulurent avoir part à la gloire d'avoir aidé la patrie : de sorte, qu'en moins de deux ou trois jours, M. Lebret se lit cent trente à quarante mille écus en billets tous payables aux porteurs, de tout ce qu'il y a de personnes les plus accréditées dans la ville. Comme ces billets ne paroissoient d'aucun secours , chacun cherchoit à deviner comment 31. Lebret en pourroit faire de l'argent; il s'y trouvoit en effet beaucoup de difficultés; le peu de temps, l'ennemi auxpoitcs de la ville, et l'incertitude de ses progrès et de ce que l'on deviendroit, rendant la chose très difficile; mais M. Lebret avoit bien prévu cet obstacle et savoit tout ce qu'il devoit faire. Quelques marchands de la môme ville de Marseille avoiént des piastres et il les pria de les lui vendre; il se trouvoit quelques difficultés d'abord, causées par la crainte qu'ils eurent que leur argent ne leur fut pas sitôt rendu ; mais leur ayant fait voir les billets dont il étoit porteur et qu'il avoit à leur donner en paiement , leurs traités furent bientôt conclus, au moyen de son obligation particulière qu'il leur donna en surabondance de faire acquitter chaque billet à son échéance. Il eut donc par ce moyen cent trente à quarante mille piastres qu'il porta aussitôt à la monnoie du roi à Aix, et qu'il fit fondre pour en faire des pièces de dix sols. Ce coup de prévoyance et de prudence a fait en partie le salut de la province.
( Jrckii es de l'intendance de la province. J