PAR LE DUC DE SAVOIE
Guerre de la succession. — Défection du duc de SaToie. — État du Piémont en 1706. — Bataille de Turin. — Mort du maréchal Marchin. — Retraite de Farmée française. — Le duc de Savoie forme le projet d'envahir la Provence et de s'emparer de Toulon. — Le comte de Grignan et la cour. Préparatifs de défense. — Conduite des habitans de Toulon. — Arrivée du marquis de Saint-Palers.
La ligue des puissances soulevées contre la
France , ruinée , rompue , brisée par Fépée de
tn • Louis XIV, avait croulé de toutes parts , et une paix
presque générale s'en était suivie, lorsqu'arriva
la mort de Charles 11.
Cet événement qui mettait la couronne d'Espagne au front du duc d'Anjou , petit-fils du roi , blessait trop d'ambitions souveraines pour ne pas ébranler l'Europe entière. On pensa que les deux royaumes pouvaient un jour passer sous un même sceptre, et l'Italie s'ef&aya y les cercles d'Allemagne s'alarmèrent y FEmpire, l'Angleterre, la Hollande, toutes les puissances s'émurent à l'idée de cette réunion. *
On n'en était encore qu'au lendemain d'une guerre qui avait été désastreuse à une foule de pays. Il suffisait, pour la rallumer, de remuer la masse des intérêts généraux ou privés que les armes victorieuses de la France avaient froissés. L'empereur et GuiBaume s'en chargèrent : le premier , ayant hâte de remettre en mouvement les ressorts de sa politique ombrageuse, arrêtés depuis la paix; le second^ jaloux de jeter enfin quelqu'édat sur cette couronne d'Angleterre tombéie sur sa tété un jour de révolution.
Animés des mêmes sentimens d'aversion, du même esprit de vengeance contre le gouvernement français , les deux monarques signèrent une nouvelle alliance dans le but d'empêéher ruriion des deux royaumes de France et d'Espagne, alliance qui se fortifia bientôt de tous les souverains des autres puissances, à l'exception du roi de Portugal^ de l'électeur de Bavière et dû duc de Savoie.
Ce dernier y qui venait de resserrer jle$ liens qui déjà l'unissaient k Louis xiv par le mariage de sa fille cadette avec le jeune roi d'Espagne ^ portait le titre de généralissime des armées françaises. Il alla, en cette qualité, prendre le commandement de l'armée d'Italie , ayant avec lui Catinat , le brave maréchal Catinat , qui l'avait si complètement battu, à Staffiirda en 1690 et dans les plaines de la MarsaiUe en 1695. U eut été impossible d'adresser à M. le duc de Savoie le reproche de ne pas bien choisir ses premiers lieutenans. Catinat n'était pas seulement un, grand général^ c'était un homme habile, difficile à tromper; et il le prouva bien à M. de Savoie.
Le généralissime français commença la guerre et se trouva précisément opposé à un prince de sa maison, Eugène^ qui ouvrit la campagne en entrant sur le territoire neutre de Venise par les gorges du Trentin. On conçoit que ces deux généraux, placés ainsi vis-à-vis l'un de l'autre 9 se devaient de mutuelles déférences ; mais ces déférences allaient si loin de la part du duc de Savoie, que Catinat en écrivit à la cour et l'accusa de faire connaître aux ennemis les mouvemens et les résolutions de l'armée. De quoi se mêlait donc le maréchal ? La réponse à sa lettre ne se fit pas attendre; elle portait son rappel et son remplacement par le maréchal de Villeroy.
Celui-ci, dès son arrivée, et sur l'ordre de M. de Savoie, attaqua Eugène à Chiari dans le Bressan , fut repoussé dans cette téméraire entreprise, et se trouva trop heureux d'avoir encore à Farinée Catinat pour diriger sa retraite de l'autre côté de l'Adda.
L'année suivante, Philippe v et led:ic de Vendôme arrivèi'ent en Italie, et tout changea de face. Le duc de Savoie ne pouvant continuer le rôle qu'il jouait depuis le commencement de la guerre, laissa percer sa défection , dans l'espoir que pour le conserver on lui céderait le duché de Milan ; mais sa conduite parut si infâme aux yeux de Louis xiv, qu'il ordonna l'envahissement de la Savoie et l'arrestation de tous les Piémontais qui servaient dans les rangs de l'armée française.
Ainsi, tout d'un coup, au milieu des circonstances difficiles où elle était placée , la France eut un allié de moins et un ennemi de plus, ennemi
d'autant plus redoutable qu'il avait en son pouvoir toutes les places fortes du Piémont.
Cet incident forma une diversion suffisante pour suspendre les opérations de Vendôme. Il abandonna ses vues sur leTyrol et ne songea plus qu'à s'établir dans le Piémont.
Les premiers effets de la défection du duc de Savoie ne furent funestes qu'à lui-même. Vendôme et Lafeuillade le contraignirent à défendre ses états
pied à pied, chaque jour le traquant devant eux comme une bête fauve, chaque jour hii enlevant une place forte. Après s'être emparés, l'un du duché de Modène, de Verceil, d'Ivrée et de Verne; Fautre du comté de Nice, de Villefranche et de Chivas, ils réunirent toutes leurs forces et l'acculèrent sur Turin , où il s'enferma. C'était sa dernière place, le seul et unique refuge qui lui restât.
Les deux généraux en avaient ordonné le siège et le poussaient avec une incroyable célérité , lorsque le prince Eugène marcha au secours de son nouvel allié. Il était à peine arrivé sur la rive gauche de l'Adda, que déjà Vendôme accourait sur la rive droite. Les Allemands tentèrent le passage sur un seul point; mais les Français y parurent aussitôt , les culbutèrent dans le fleuve , en firent un affreux carnage et leur ôtèrent pour long-temps l'envie de s'approcher de Turin.
Vendôme , général , jeune , actif , infatigable , doué de cet esprit audacieux qui appartient à la nation française, balayait toutes les avenues de la place assiégée avec une promptitude sans égale. Partout où les Impériaux se montrstienty on était certain de le voir arriver. Ayant appris que Rovsrentlau, successeur du prince Eugène, blessé à l'affaire de l'Adda , était dans le Bressan, il y courut, le rencontra à Calcinado, le battit et le rejeta de l'autre côté de l'Adige, à Roveredo^
Mais il y avait alors en Provence un homme qui n'était pas dupe de toutes ces menées, de tous ces bruits répandus à dessein par le duc de Savoie luimême. Dès le commencement de l'année, il avait tout pressenti, et il veillait sur la Provence avec la plus vive sollicitude. Cet homme, c'était Adhémar deMonteil, comte deGrignan, lieutenant-général et gouverneur en Provence pendant l'absence du duc de Vendôme. Militaire peu renommé, mais administrateur d'une rare habileté, il poussait la prévoyance au de là de tout ce qu'on peut imaginer. Le bien et la conservation du pays confié aux soins de son administration , était la pensée de tous ses jours, l'occupation de tous ses instans. Dans son admirable vigilance , il avait établi un service de correspondance secret avec la Lombardie et lieux voisins, de manière à savoir journellement ce qui se passait au quartier-général des alliés. Les renseignemens qui lui parvenaient par ce moyen, le confirmaient de plus en plus dans l'opinion qu'il avait conçue du projet des ennemis : aussi envoyait-il au ministère courrier sur courrier pour qu'il ne se laissât pas abuser par quelques mouvemens de troupes, mais vainement : ministres et seigneurs de cour croyaient être bien instruits et riaient de ce bon vieux Grignan et de ses terreurs paniques.
Incapable de se rebuter et toujours confiant
(7) En succédant à Vendôme^ Marcfain fit précisé* ment le contraire de qe qu'aurait fait sofi habile prédécesseur» Au li^u de marcher en tqute hâte au devant du prince Eugène, il demeura enfermé dans ses lignes; en vain le duc d'Orléans, impatient de déployer sa brillante valeur, voulait abandonner le siège pendant quelques jours ^t courir à la rencontre de l'ennemi ; en vain tous les généraux appuyaient cet avis, ]e maréchal tînt ferme, et force fut de céder.
Ce n'est pas que, dans le fond, Marchin ne partageât peut-être l'opinion des officiers de son armée ; cette opinion , a-t-on assuré , il l'avait manifestée hautement en présence de Louis xiv au moment de quitter Paris. On a ajouté, il est vrai , qu'elle n'avait pas obtenu l'assentiment de M. de Chamillart, contrôleur-général des finances qui avait en même temps le portefeuille de la guerre; et que le roi, courbé sous l'influence de ce ministre protégé de Madame de Maintenons ^vait décidé dans sonj cabinet qu'au] cas où le maréchal serait attaqué avant la reddition de Turin , il eût à rester dans ses retranchemens.
Si le fait est exact, si on n'a pas craint de peser dan^^ lalméme balance le destin d'une armée et le caprice ou l'impéritie d'un ministre j si, par suite, une volonté royale est intervenue, on doit moins s'étonner de l'entétanient dm maréchal Marchin à demeurer
dans une position que n'était pas tenable. Quoiqu'il en soit y Eugène ne laissa point échapper l'occasiori favorable; il comprit tout de suite les immenses avantages qu'il pouvait tirer de l'inaction de l'armée française et il précipita sa marche sur Turin.
Ici apparaît dans les fastes de l'histoire, une journée de triomphe et de gloire pour le Piémont, de tristesse et de deuil pour la nation française; la journée du 7 septembre 1 706. Dès le matin , le prince Eugène était arrivé devant les lignes de circonvallation et avait aussitôt donné le signal de l'attaque : ces lignes, d'une grande étendue, ne pouvaient par cela même, être défendues partout: les forcer sur quelques points n'était pas chose bien difficile; on les força, et on fil un massacre épouvantable des soldats qui les défendaient. Le maréchal ne tarda pas à sentir toute l'horreur de sa position ; mais il était trop tard , les troupes emprisonnées dans leurs quartiers , écrasées par une grosse armée, foudroyées par le canon de la place , ne se trouvaient pas même en état d'opposer une sérieuse résistance ; il fallait de nécessité absolue, aviser à un moyen de retraite. A cette idée, affreuse au cœur d'un maréchal de France qui voit finir la gloire de sa vie entière dans un jour de désastre, le désespoir s'empare de lui, il demande la mort, il la veut, il la désire ; mais la mort noble et belle , la mort qui efface une faute , la mort du soldat
sur !e champ -de- bataille. Au tnéme instant, il s*élance au plus fort du danger et tombe frappé d'un coup mortel, abandonnant au duc d'Orléans le soiii de sauver les débris de l'armée ..., Le jeune prince ne chercha pas à tenir plus long-temps; il pensa que si la victoire était aux Impériaux, il y avait encore quelque gloire à sortir du danger l'épée à la main; il se mit à la tête des troupes, s'ouvrit un passage à travers les rangs de l'ennemi et effectua sa retraite.
L'armée française, dans ce moment critique, pouvait encore se replier sur Chivas et couvrir le Milanais; malheureusement elle se porta sur Pignerol, et tous les avantages d'une campagne, si heuseusement commencée, furent perdus. Avant la fin de 1 706, les places fortes isolées que les Français conservaient encore en Italie capitulèrent , le Piémont fut entièrement évacué et le duc de Savoie se trouva à la tête d'une armée nombreuse à qui le succès avait rendu la confiance.
Les circonstances ne pouvaient être plus favorables à ce prince. En ce moment même, la reine Anne, succédait à Guillaume, et prenait une part plus active encore dans la ligue; la France essuyait partout des revers: dans le Nord, où les soldats démoralisés appelaient à grands cris la présence de Vendôme; en Espagne , où le maréchal de Tessé levait le siège de Barcelonne. Cette situation del'Eu-
( lo) rope^ledésird'eflEacerparuQevengeanceéclatanteet le stigmate dont on l'avait flétri après sa défection, et la honte des défaites successives qui avaient réduit ses états à une seule place , peut-être aussi l'appât des représailles^ inspirèrent au transfuge de Farmée française la pensée d'envahir la Provence. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au mois de décembre l'invasion fut proposée et résolue à Londres, puis définitivement arrêtée le 1 5 janvier 1 707 , au conseil de Valence , à la condition expresse que l'Angleterre fournirait des subsides.
Pénétrer au cœur de la Provence était chose facile, nul obstacle ne s'y opposait , nulle place forte n'arrêtait la marche des troupes; mais c'est précisément à une place forte qu'en voulaient et le duc de Savoie et la reine d'Angleterre, et certes celle de Toulon valait bien la peine qu'on jetât les yeux sur elle.
Dès le mois d'avril , les flottes anglaise et hollandaise réunies, vinrent croiser sur les côtes de la Méditerranée, avec le dessein apparent de se ravitailler dans les ports d'Italie. Elles avaient à bord toute sorte de munitions, de la grosse artillerie, des pièces de campagne, des équipages de siège, tous objets de guerre dont il eut été impossible d'opérer le transport par la voie des montagnes. Elles étaient suivies, d'ailleurs, par des galiotesbombes, qui ne laissaient aucun doute sur leurs . projets.
( tl )
Dans le même temps , le duc de Savoie portait l'effectif de son armée à plus de quarante mille hommes* Il s'attachait Zngèm^ à qui l'empereur voulait confier la conquête de Naples , les princes de Wurtemberg, de Darmstadt, de Saxe-Gotha, de Hesse-Casselet une foule d'autres qui commandaient sous ses ordres. Il étaitdoncévideut que l'ancien généralissime français, devenu généralissime desar* mées alliées,, projetait quelqi:ie grande entrq)ri3e; cependant rien encore ne fesait affirmer qu'il eût l'ûitention de se porter en Provence. Ses troupes, divisées en trois corps, l'un aux environs de Pignerol, l'autre près d'Ivrée, et le troisième sous Cony, menaçaient également la Savoie , Suze , Fénestrelles et le Dauphiné; de sorte qu'on ne pouvait guère assurer quel était Le point qu'il importait le plus de défendre. Tantôt le bruit courait qu'elles allaient forcer le pas de Suze, entrer par là dans le Dauphiné et tâcher de pénétrer dans le Languedoc pour faire soulever les huguenot^ ; tantôt on disait que leur dessein était d'envahir la Frapche- Comté par le v^l d'Aoste et la Savoie : une autre fois c'était encore Su^^ ou bien le Dauphiné, ou bien la Bresse, à qui on fesait courir ^^des dangers^ Au milieu de ces rapports contradictoires, dans lesquels la Provenice n'était que rarement nommée, la cour croyant ne rien avoir à craindre pour cette contrée, ne soi^gea même pas à la défendre.
dans une position que n'était pas tenable. QuoiqttMl en soit, Eugène ne laissa point échapper Foccasiori favorable; il comprit tout de suite les immenses avantages qu'il pouvait tirer de l'inaction del'aruiée française et il précipita sa marche sur Turin.
Ici apparaît dans les fastes de l'histoire , une journée de triomphe et de gloire pour le Piémont, de tristesse et de deuil pour la nation française; la journée du 7 septembre 1706. Dès le matin, le prince Eugène était arrivé devant les lignes de circonvallation et avait aussitôt donné le signal de l'attaque : ces lignes, d'une grande étendue, ne pouvaient par cela même, être défendues partout: les forcer sur quelques points n'était pas chose bien difficile; on les força, et on fil un massacre épouvantable des soldats qui les défendaient. Le maréchal ne tarda pas à sentir toute l'horreur de sa position ; mais il était trop tard , les troupes emprisonnées dans leurs quartiers , écrasées par une grosse armée, foudroyées par le canon de la place , ne se trouvaient pas même en état d'opposer une sérieuse résistance ; il fallait de nécessité absolue, aviser à un moyen de retraite. A cette idée, affreuse au cœur d'un maréchal de France qui voit finir la gloire de sa vie entière dans un jour de désastre, le désespoir s'empare de lui, il demande la mort, il la veut, il la désire ; mais la mort noble et belle , la mort qui efface une faute , la mort du soldat
sur !e champ -de- bataille. Au même instant, il s*élance au plus fort du danger et tombe frappé d'un coup mortel, abandonnant au duc d'Orléans le soiii de sauver les débris de l'armée ..., Le jeune prince ne chercha pas à tenir plus long-temps; il pensa que si la victoire était aux Impériaux, il y avait encore quelque gloire à sortir du danger l'épée à la main; il se mit à la tête des troupes, s'ouvrit un passage à travers les rangs de l'ennemi et effectua sa retraite.
L'armée française, dans ce moment critique, pouvait encore se replier sur Chivas et couvrir le Milanais; malheureusement elle se porta sur Pignerol, et tous les avantages d'une campagne, si heuseusement commencée, furent perdus. Avant la fin de j 706, les places fortes isolées que les Français conservaient encore en Italie capitulèrent, le Piémont fut entièrement évacué et le duc de Savoie se trouva à la tête d'une armée nombreuse à qui le succès avait rendu la confiance.
Les circonstances ne pouvaient être plus favorables à ce prince. En ce moment même, la reine Anne, succédait à Guillaume, et prenait une part plus active encore dans la ligue; la France essuyait partout des revers : dans le Nord, où les soldats démoralisés appelaient à grands cris la présence de Vendôme; en Espagne , où le maréchal de Tessé levait le siège de Barcelonne. Cette situation de l'Eu-
( lo) rop^iledésird'efiEicerparuQeyengeanceéclAtanteet le stigmate dont on l'avait flétri après sa défectioii, çt la honte des défaites successives qui avaient réduit ses états à une seule place, peut-être aussi l'appât des représailles, inspirèrent au transfuge de Farmée française la pensée d'envahir la Provence. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au mois de décembre l 'invasion fut proposée et résolue à Londres, puis définitivement arrêtée le 1 5 janvier 1 707 , au conseil de Valence , à la condition expresse que l'Angleterre fournirait des subsides.
Pénétrer au cœur de la Provence était chose facile , nul obstacle ne s'y opposait, nulle place forte n'arrêtait la marche des troupes ;. mais c'est précisément à une place forte qu'en voulaient et le duc de Savoie et la reine d'Angleterre, et certes celle de Toulon valait bien la peine qu'on jetât les yeux sur elle.
Dès le mois d'avril , les flottes anglaise et hollandaise réunies, vinrent croiser sur les côtes de la Méditerranée , avec le dessein apparent de se ravitailler dans les ports d'Italie. Elles avaient à bord toute sorte de munitions, de la grosse artillerie, des pièces de campagne, des équipages de siège, tous objets de guerre dont il eut été impossible d'opérer le transport par la voie des montagnes. Elles étaient suivies, d'ailleurs, par des galiotesbombes, qui ne laissaient aucun doute sur leurs , projets.
Dans le même temps y le duc de Savoie portait l'effectif de son armée à plus de quarante mille hommes. Il s'attachait Eugénie, à qui l'empereur voulait confier la conquête de Naples, les princes de Wurtemberg, de Darmstadt, de Saxe-Gotha, de Hesse-Casselet unefoule d'autres qui commandaient sous ses ordres- Il était donc évident que l'ancien généralissime français, devenu généralissime des ar*mées alliées^ projetait quelque grande entreprise; cependant rien encore ne fesait affirmer qu'il eût l'intention de se porter en Provence. $es troupes^ divisées en trois corps, l'un aux environs de Pignerol, l'autre près d'Ivrée, et le troisième sous Cony, menaçaient également la Savoie, Suze,Fé*nestrelles et le Dauphiné; de sorte qu'on ne pouvait guère assurer quel était Le point qu'il importait le plus de défendre. Tantôt le bruit courait qu'elles allaient forcer le pas de Suze, entrer par là dans le Dauphiné et tâcher de pénétrer dans le Languedoc pour faire soulever les huguenol;s ; tantôt on disait que leur dessein était d'envahir la Frapche- Comté par le v^l d'Aoste et la Savoie : u^e autre fois c'était eocore Su;^»,^ ou bien le Dauphiné, ou bien la Bresse , à qui on fusait courir |^des dangers* Au miUeu de ces rapports contradictoires, dans lesquels la Provence n'était que rarement nommée, la cour croyant ne rien avoir à craindre pour cette contrée, ne soi^igea même pas à la défendre.
Mais il y avait alors en Provence un homme qui n'était pas dupe de toutes ces menées, de tous ces bruits répandus à dessein par le duc de Savoie luimême. Dès le commencement de l'année, il avait tout pressenti , et il veillait sur la Provence avec la plus vive sollicitude. Cet homme, c'était Adhémar deMonteil, comte deGrignan, lieutenant-général et gouverneur en Provence pendant l'absence du duc de Vendôme. Militaire peu renommé, mais administrateur d'une rare habileté, il poussait la prévoyance au de là de tout ce qu'on peut imaginer. Le bien et la conservation du pays confié aux soins de son administration , était la pensée de tous ses jours, l'occupation de tous ses instans. Dans son admirable vigilance , il avait établi un service de correspondance secret avec laLombardie et lieux voisins, de manière à savoir journellement ce qui se passait au quartier-général des alliés. Les renseignemens qui lui parvenaient par ce moyen, le confirmaient de plus en plus dans l'opinion qu'il avait conçue du projet des ennemis : aussi envoyait-il au ministère courrier sur courrier pour qu'il ne se laissât pas abuser par quelques mouvemens de troupes, mais vainement : ministres et seigneurs de cour croyaient être bien instruits
! et riaient de ce bon vieux Grignan et de ses terreurs
1 paniques.
Incapable de se rebuter et toujours confiant
( i3 ) dans l'espoir de tirer enfin la cour de son aveuglement, le bon vieux Grignan n'en continuait pas moins de faire parvenir à Paris toutes Içs informations que lui donnait sa correspondance. Les courriers se succédaient, et c'était sans cesse même répétition : La Ptvifence et la ville de Toulon sont menacées. Tant d'insistance finit pourtant par donner l'éveil; on écouta Adhémar; et on allait prendre des mesures efficaces pour protéger le pays, lorsque de fausses dépêches venues de la Savoie remirent tout en suspens. Ces dépêches apprenaient à la cour qu'une tête de colonne de l'armée des alliés s'était présentée au val d'Aosteet que des forces considérables se portaient sur le même point. Dès ce moment on ne songea plus aux secours sollicités par le gouvi^rneur de la Provence : bien plus, ordre exprès fut envoyé aux troupes françaises du haut Dauphiné de ne point s'ébranler et de rester au contraire dans leurs positions , afin de défendre la Franche- Comté.
Le comte de Grignan avait la conviction intime de l'état véritable des choses. Les nouveaux refus de la cour ne l'ébranlèrent point; il demanda plus vivement que jamais que les troupes du roi vinssent secourir la Provence. Il en écrivit au maréchal de Tessé qui , à son retour d'Espagne, avait été appelé au commandement de l'armée du Dauphiné , le suppliant de se joindre à lui pour
dessiller les yeux du gouTemement : tous deux échouèrent. Cène fut qu'au moment où les projets du duc de Savoie éclatèrent au grand jour, que la cour et le ministère i^conmirent la justesse des ap« préciations d'un vieux général de 76 ans, à qui l'âge n'avait ôté ni l'activité , ni le coup d'œil d'un jeune homme ; mais il n'était plus temps , l'ennemi s'était porté sur le Var par le comté de Nice, sans s'arrêter ni à Monaco , ni à Yillefranche, ni à Montalban ; la flotte combinée avait paru au cap St-Tropez; il n'y avait plus lieu de douter, et la Provence ne pouvant être secourue fut destinée à subir l'invasion étrangère.
Restait Toulon à garantir ,Toulon, objet principal de la convoitise et du duc de Savoie qui comptait en &ire le premier port de ses états, et de la reine Anne qui, en s'y établissant, espérait anéantir le commerce de la France, dans la Méditerranée.
A cette époque , quand tout manquait , soldats y vivres et munitions , quand les fortifications négligées tombaient en ruines, quand l'armée du maréchal de Tessé était encore campée dans le haut Dauphiné, était-il probable, que la place pût être mise en état de défense ? Non, sans doute. Aussi la cour en désespéra tout à fait. Après avoir reconnu trop tard la faute immense qu'elle avait faite de ne point écouter les avis du gouverneur , elle lui expédia un courrier porteur
C i5 ) d'uneaûtorisation qui lelaissait libred'entreprendre désormais tout ce qu'il jugerait convenable pour le salut dé Toulon.
Le vieux général n'en désespéra pas, lui. S'il avait été entravé dans ses vues , si malgré ses sollicitations , on lui avait refusé les moyens d'assurer à temps, la défense d'un des points les plus importans du royaume ; l'ennemi approchait , il allait être là 9 l'imminence du danger redoubla son zèle; son ame toute française s'émut à la crainte de voir Tétranget* s'emparer d'une ville dépendant de son gouvernement , il y accourut , et, sans ressources aucunes, il prit néanmoins la résolution de la protéger par tous les moyens que peut suggérer à un homme de cœur l'amour de la patrie.
D'aboi^d il fit publier à son de trompe le mande-*tnent suivant:
Le comte de Grignan à MM. de la noblesse , bourgeois et manans de la ville de Toulon.
•« Demain, l'armée des alliés, commandée par liaoïi- « seigneur le duc de Savoie aura passé le Yar, demain « l'ennemi sera en Provence et marchera sur votre ville, « Il est du devoir de tous de coopérer à la défense com« « mune.
« Nous convoquons le ban et l'arrière-ban. MM. de « la noblesse se rendiront auprès de notre personne avec « leurs équipages.
« MM. les bourgeois formeront une compagnie la-
« quelle nous chargeons des gardes intérieures de la
« vilje.
« Nous commandons tous autres habitans, quels qu'ils «I soient, de se porter partout où il nous plaira les ap- « peler..
« Â tout ce que dessus , les exhortons , au nom du « roi (jui compte sur le zèle et le courage de ses fidèles « sujets de Provence. *
« Fait à Toulon, le 3 juillet 1707.
« Signé Grignan. »
Après la publication de cet arrêté qui appelait une grande partie de la population aux travaux à exécuter aux remparts, fossés et retranchemens de la place, le gouverneur ordonna à M. de Castelane , premier procureur du pays, de commander en outre deux mille hommes de la banlieue pour aider les travailleurs de la ville qu'il commença à employer le jour même.
Le lendemain , deux bataillons du régiment de Flandres arrivèrent à Toulon, venant de Nice. Le généra lies fit camper sur les hauteursde Ste-Cathe rine , leur droite à la chapelle , leur gauche à la bastide d'Artigues; et il voulut qu'on travaillât aussitôt à couvrir ce camp d'un retranchement.
* Extrait des notes da cheralier Bernard, officier d^ordonnanc da gcayeraenr.
(Mannscrit de 1707.)
L'exemple de Pactivité donné par un vieillard si vif et si alerte^ gagna tout le monde. Des milliers
de gens de bonne volonté accoururent de tous les
points et mirent leurs bras à sa disposition; les
matelots des équipages des galères, les ouvriers de l'arsenal de la marine en firent autant ; des femmes, des enfans vinrent réclamer comme une faveur d'être employés à l'apport et au déblais des terres; enfin le zèle fut si universel et si grand , qu'en peu de jours on parvint à établir |une ligne défensive que les ennemis eux-mêmes , dans toutes leurs relations , out appelée un prodige.
Au plus fort de ces travaux de géans , le marechai de Tessé arriva.. En trouvant déjà le fossé creusé, élargi, escarpé et pourvu de caponnières , le chemin couvert, la contrescarpe et les glacis * fortifiés, des places d'armes établies, des embrasures pratiquées à toutes les faces du bastion, des terrassemens et des palissades élevés partout , il témoigna hautement son admiration. Et cela se conçoit ! A l'aspect de cette multitude d'habitans de tout état, de tout rang, de tout âge, occupés avec
* Pour donner au glacis retendue nécessaire , on fut oblîgé de fouiller dans le cimetière et de détruire les mausolées de M. de Paigré, ancien évéque, et de M. de CourccUes, ancien Commandant de Toulon ; leurs cadavres furent exhumés et portés à la cathédrale^.
( iB )
ardeur à rétablir les fortifications de la place , à ce concert unanime d'acclamations patriotiques , de chansons populaires , de dictons provençaux qui révélaient chez tous ces braves gens Tesprit de la contrée avec son touroriginal, sa joyeuseté et son enthousiasme, quel homme, sans être général d'ar* mée, n'eut pas senti le sang remonter à son front , l'espoir revenir à son cœur. Le maréchal ému de tant de dévoùment, prit confiance. Il ne se borna pas à visiter quelques points , il parcourut tous les lieux et laissa, avant de partir, des instructions aux chefs des différens services pour ce qu'il y avait à ajouter aux travaux déjà faits.
Aussitôt nouvel appel à la population, nouveaux prodiges. La batterie des Minimes avait besoin d'être couverte : des gens vinrent qui, sous la direction de M. deLozières, ingénieur, y construisirent une redoute *. Les gorges d'Ollioules demandaient à être garnies de monde afin d'avoir dai^s tous les cas le libre passage de ce défilé : on y porta un bataillon de garde-côtes qui fut bientôt appuyé par une foule de gens du pays, transformés tout d'un coup en milice cantonnale< L'établissement d'un camp
* A. cette époque il existait, anx abords de la porte d*Ita1ie, alors porte St-Lazare , un grand faubourg qui fut entièrement rasé ainsi que le couTent des pères de la Merci, et les bastides et murs de clôture en avant de ce faubourg.'
( ï9 ) était IndispeAsable sur la hauteur, dç Ste-Ânne :JV(. . Tfiquet , directeur des fortifications , le traça en présence de M. de Grignan qui n'eut pas la peine de faire une réquisition au dehors ; les habitans semblaient se multiplier; ils accoururent, et les retranchemens se dressèrent comme si une puissance surnaturelle les avait fait sortir de dessous terre. Ces retranchemens formaient deux lignes d'enceinte autour du camp, dont l'une commmençait en avant de la demijune de la porte Royale et l'autre à la courtine entre les bastions de la Fonderie et de Ste-Ursule. Ces deux lignes furent fortifiées par des redans et poussées , en s'élargissant^ jusqu'à l'escarpement de la montagne de Faron.
Ainsi les anciennes fortifications , naguères délabrées se relevaient et se régularisaient au milieu 4e ce monde d'ouvriers travaillant sans relâche ; d'autres avaient été établies , d'autres encore étaient commencées : on n'entendait sous les murs de la ville que le fracas des marteaux, le cri aigu des scies , le tournoiement des outils à perforer, le choc des pierres, le bruit des pelles, des pioches, des machines à terrasser , tout cela mêlé, confondu aux éclats de voix, au retentissement des armes , aux refrains des gais Provençaux , au mouvement de la multitude d'hommes, de femmes, d'enfans^ allant , venant, se croisant dans tous les sens; c'était
(ao)
un ttimulte , un vacarme incessant, au sein cTune colonie enthousiaste, où il n^y avait que des pensées de gloire, des sentimens de fraternité, des cœurs palpitans de l'amour de la patrie.
Dans ce tableau mouvant, au centre de cepano«rama plein d'agitation et de vie , posait sur le premier plan, entre Chalmazel, commandant àToulon, et quantité d'officiers de toutes armes-, de touâ grades, cet Adhémar de Monteil, cebonGrignan , au front vénérable, à l'œil étincelant sous des cheveux blanchis; toujours infatigable, il veillait partout, s'occupait de tout, animant les uns par un geste , les autres par une parole , mettant quelquefois la main à l'œuvre là où il apercevait le moindre ralentissement. Pour lui point de repos. Il était où étaient les ouvriers. Il y prenait ses repas , il n'en bougeait point. Le lieutenant-général de St-Paters, envoyé de Paris en qualité de commandant supérieur de la place, le trouva à ce poste d'honneur et n'obtint que là sa première audience.
lU
Le ministère.. — Prévoyauce du gouvemeor.. — Trait de pa?triotisme. — L'armée des alliés passe le Var. — Retraite du général de Sailly. — Entrevue de MM. de Grignan et de firoglie à Aubagxie.. — Route extraordinaire. — Incident, i — Ajrriyée de la division Geesbriant. — Halte de TennenH à Pignans. — Conseil de guerre. — Paroles du prince Eugène et du duc de Savoie.
ToutoQ hors cTétat au commencement de juillet de soutenir un siège de trois jours ^ étail déjà vers le i5 dans une situation à rassurer le& plus timides. Les travaux du cajn]^ retranché de^ Ste-Anne avançaieat rapidement ^ ceux de palis-^ sades et de terrassement autour des murs, d'enceinte , étaient presque achevés ; on avait fait des. fourneaux sous toutes les places d'armes y. pourva chaque battetie , chaque bastion de son matériel j enfin au dehors , au dedans ^ sur les remparts y toutes les mesures .de défense possible étaient prisses. Ce changement de position en quelque sorte miraculeux; on ne le devait qu'au zèle patriotique dn gouverneur de la province et à l'étonnante ardeur des habitans de la ville et d«s marins du
port. Quant à la cour et au ministère , ils n'y étaient pour rien. Jamais, en aucun temps de la monarchie, on n'avait vu semblable découragement parmi les hommes du pouvoir; ils ne croyaient même pas à la possibilité de résister et leur imprévoyance allait si loin, qu'ils laissaient Tannée du Daiiphiné sans ordres, les caisses de la guerre et de la province sans argent. Inquiels^ tremblans , abattus , on eut dit à les voir qu'ils n'avaient qu'une pensée, celle de savoir comment ils parviendraient à apaiser le généralissime des armées alliées.
Le comte de Grignan ne s'était pas mépris sur la mission du marquis de Saint-Paters. Il savait ce général dévoué corps et ame à M. de Chamillart, et il voyait bien moins en lui un commandant supérieur de Toulon qu'un agent du ministère prêt, au besoin , à traiter avec le duc de Savoie. Cependant il n'en fut point ébranlé; malgré l'indifférence inconcevable de la cour, malgré les dispositions peu encourageantes du ministre à double portefeuille qui le laissait précisément manquer des objets dépendans des deux départemens qu'il administrait, il persista à vouloir mettre la place tout à fait à l'abri des insultes de l'ennemi.
Deux choses essentielles, indispensables pouvaient seules concourir au succès de sa noble entreprise, d'abord l'argent ^ puis la présence d'un
corps d^ariuée sdus le rempart de la viik. Déjà y pour le second objet, sa prévoyance n'était point en défaut; il avait écrit au maréchal de Tessé une lettre fort pressante et chargé, en même temps, le chevaUer Bernard, son officier d'ordonnance, d'aller visiter avec la plus scrupuleuse attention tous les passages, routes et chemins par lesquels on pou* vait arriver à Toulon , et de bien s'assurer de la topographie et de l'état exact des lieux , vaux ou montagnes praticables pour la marche des troupes. Quant à Targent, il n'avait rien à espérer delà cour dont la mauvaise volonté était patente, rien à attendre de la inunicipalité dont les ressources étaient épuisées. C'était à la province seule à fournir encore, bien qu'elle eût déjà fait d'énormes sacrifices. Cette considération le détermina à partir avant le i8, époque à laquelle les conférences devaient s'ouvrir à Aubagne, ainsi qu'il en était convenu avec le maréchal.
Arrivé à Marseille, Adhémar comprit bien vite l'immense difficidté qu'il éprouverait à se procurer seulement les premiers fonds d'urgence. Alors, > sans hésiter une minute, il envoya sa vaisselle à la monnaie royale pour y être fondue. Il n'épargna pas même celle de sa femme. L'œuvre fut complète* Toute l'argenterie aux armes des Grignan et des Sévigné^ qui. tant de fois avait brillé sur la table splttodide du gouverneur de la Provehce, s'anéantit
au creuset, rqparut bientôt sous la forme mocfeste de petites pièces d'argent, circula dans les mains du pauvre et servit à lui procurer sa chétive subsistance.
Monsieur Lebret , intendant de la province , ne resta point en arrière ; le pi^mier il suivit l'exemple donné par le gouverneur. Sa vaisselle et c^e de son père furent immédiatement portées à la monnaie. Ce trait de patriotisme de la part des deux premiers magistrats du pays retentit dans tous les cœurs et y trouva de l'écho. Les offrandes eu numéraire , en denrées , en linge , en vétemens, arrivèrent de toutes parts. Le parlement d'Aix , le commerce de Marseille, la ville d'Arles, les hàbitans de la Provence entière se levèrent spontanément et se montrèrent à l'envi les généreux imitateurs de cette grande et belle action inspirée par l'amour de la patrie.
Tranquille sur les moyens de faire face aux besoins du moment en ce qui regardait Toulon et ses infatigables travailleurs , le comte de Grignan ne songea plus qu'à garnir la place de troupes. Il s'agissaitprincipalement d'occuper les postes essentiels à l'extérieur, c'est-à-dire gagn er de v îtesse le duc de Savoie. La chose pressant. Déjà le prince suivi de toute son armée s'était établi le lo sur le Var. Le même jour l'amiral Showel avait mouillé la flotte à l'embouchure du fleuve , entre Nice «4
Antibes. Dès le letidemaiii l'enneiùi avait forcé h passage , le prince d' Anhalt à la télé de 6000 gret^ nadiers près de la mer, la cavalerie et les dragons une lieue au dessus y et le prince Eugène avec uiie colonne de 8000 hommes à la hauteur de Broc. Les jours suivans il avait campé au village St-Laurent) de là marché sur Biot, puis sur Cannes sans s'ar^ rêter à Antibes , puis enfin sur Fréjus y partout pillant , brûlant , dévastant et étendant d'énormes contributions.
Le vieux gouverneur avait espéré qu'on arrê- Cerait quelque temps les alliés sur le Yar. Le gé* néral de Sailly y avait sept bataillons , deux régi»mens de cavalerie , un de 4ragons à pied et les milices de Grasse et de St-Paul sous les ordres de MM. de Grimaldy et Chrestieh ; mais ce général se trouvant dians des retranchemens imparfaits , en présence d'uiie armée formidable et sous le feu cbntinueï de six frégates y n'avait pas même tenté de défendre le passage du fleuve. Au premier coup de feu il s^était retiré ) avait jeté deux bataillons dans Antibes et annonçait partout l'arrivée de l'en* nenii qu*il précédait d'un jour seulement.
Le comte de Grignan apprit cette fâcheuse circonstance au moment où il allait partir de Marseille avec son officier d'ordonnance qui l'avait rejoint. Pour la première fois seulement il fut âranlé 5 sk'fenmté chsOicéla ; mais; bientôt, re^.
prenant ce calme, ce sang-froid de rhomme supérieur que rien ne décourage , qu'aucun évé» nement n'arrête , il redoubla d'efforts , de soins et d'études pour ccéer à la ville de Toulon de nouveaux moyens de défense. L'ouverture des conférences devait avoir lieu le jour même; il comptait enfin savoir là ce que fesait le maréchal et il se hâta de se rendre à Aubagne.
En eflet le marquis de Broglie arrivait du quartier-général apportant au gouverneur la nouvelle que le maréchal fatigué de ne point recevoir des ordres précis de la cour , avait ébranlé son armée 9 et qu'une première division aux ordres du général Goesbriant se portait à marches forcées sur la Provence.
L'itinéraire de cette division était tracé. . Elle venait sur Riez , devait prendre la route de Barjols , gagner Brighôles et arriver par Cuers et Sc^liès. Un pareil ordre de marche offrait un inconvénient grave, celui de pouvoir rencontrer l'ennemi dans le voisinagede Cuers. Le gouverneur en fit la remarque. M. de Broglie la trouva pleine de justesse et proposa aussitôt d'envoyer l'ordre aux premières brigades qui paraîtraient de faire route par St-Maximin, St-Zacharie, le Beausset, et Ollioules. Ce nouvel itinéraire ne valait pas mieux que l'autre; car il ne s'agissait pas &eule*> ment d'évitier la rencontre des ennemis , il ^'agi^
sait de les devancer , de s'emparer avant eux des postes et des environs de Toulon. Le comte de Grignan en fit encore l'observation à M. deBroglie qui répliqua qu'il fallait pourtant , de toute né^ ce: site, suivre l'une ou l'autre route. « Non « Monsieur le marquis , non , répondit le vieux « général, ni l'une ni l'autre. Le camp retranché c sous Toulon est vide , la victoire appartiendra « aux premiers occupans.et ce sera nous, j'en jure CI par mon' épée. Il ne sera pas dit que la pru- « dence du comte de Grignan a échoué conti^e « l'audace de monseigneur le duc de Savoie; nous « sommes.de vieilles connaissances, et je lui ai. ce déjà gagné plus d'une partie dont l'enjeu , il est> « vrai , n'était pas le salut de mon gouvernement, ce Marquis de Broglie, voici le relevé exact de tous « les lieux du pays. Portez-le de ma part au ma* ce réchal de Tessé et dites-lui que je le conjure, au a nom de la conservation de la Provence, de rati- « fier l'ordre que je vais dicter. — Chevalier Berce nard , nous vous prions d'écrire. — Nous comte, ce deGrignan , commandant la Province en l'absence ce de monseigneur le duc de Vendôme, gouverneur, ce ordonnons à tous lieutenans-généraux , mare» « chaux-ès-camps et brigadiers du roi de l'armée ce du Dauphiné , présens ou arrivant à Riez de ce porter leur troupes jusqu'à Tavernes pour, de là, « les faire tirer droit sqr Toulon , à travers les
« montagnes , passant par la Roquebrussanné et ki €( chartreuse de Montrieux.» *
A cela il n'y avait pas un mot à répondre. Le marquis de Broglie et le chevalier Bernard parti* rent en toute dihgence , le premier se rendant au quartier-général de l'armée , le second à Riez afin de joindre la division d'avant^-garde, la diriger sur Tavernes et lui foire exécuter le mouvement ordonné par le gouverneur.
Le maréchal de Tessé apprit à Valensoles le changement de route indiqué par le comte de Grignan. n en conféra aussitôt avec le général Goesbriant , et, tous deux l'ayant approuvé, celui*ci donna rendez-vous à M. Bernard au village de Tavernes , dans la nuit du ao au a I .
De son côté le gouverneur ne restait pa^ oisif. Jaloux plus que personne d'assurer le succès d'une marche unique peut-être jusqu'alors dans les fastes militaires, il avait envoyé ordre à toutes les com^ munautés que les troupes devaient traverser d'avoir à leur fournir les vivres et moyens de transport nécessaires, lorsqu'un incident, au dessus de la plus active prévoyance, manqua lui ravir tout d'un coup le fruit de sa patriotique persistance. Unelet-
* Extrait des noteff dn clkeralier Bernard, offider d'ordonnance do gonverneur.
(Mannacrit de 1707.)
tre de M. de Sailly^ («rrivée le ao à onze heures du soir à Tavernes, instruisait le général Goesbriant que l'armée des alliés serait à Toulon le 2 a au point du jour, et qu'il eût à agir en conséquence. Heureu* sèment le brave commandant de la division d'à- . vant-gardene tînt aucun compte de l'ayerlissemept et continua de marcher au secours de la place ré-r solu , d'ailleurs , de s'ensevelir glorieusement sous sçs murs si les ennemis l'y av£^ient devanqé.
Le même général de Sailly, après avoir envoyé sa lettre, était venu en toute hâte campera la Valette, d'oùilétaitaccouru àToulon pour y annoncer que l'ennemi le suivait de près. Mais quelle fut sa surprise quand il trouva parfaitement tranquille le gouverneur qui revenait d'Aubagne: c'est que le noblq vieillard n'était pas facile à tromper. Depuis que le duc de Savoie avait passé le Var, il s'était arrangé de manière à savoir jour par jour les progrès de sa marche. Une estafette partie de Lorgnes le n)atin lui apprenait qu'à l'instant même où le général de Sailly lui faisait cette étrange commu-^ nication, l'armée des alliés était dans les bois de; Yidauban, et qu'en conséquence, à peine elle serait^ au Luc le lejodemain , jour où il espérait voir la, division Goesbriant prendre position au camp retranché.
En effet , il ne s'abusait point. Le as à trois heure» s^rès midi 9 un bruit de fanfare et de tambour
retentit au loin sur la route de la Valette. Mille acclamations , parties de tous les points, du cantp, desrempartSy des glacis, de la place, y réj>ondirent- Le gouverneur, le front rayonnant de joie, monta à cheval , parcourut les lignes et vint se placer en avant de la porte St-I^zare. Presqu'au irême • instant le général Goesbriant , entouré de son étatmajor , parut à la tête de sa division marchant au pas de charge , enseignes déployées. Les habitans , les ouvriers , les marins et les soldats de la garnison accoururent en masse à sa rencontre et fraternisèrent au milieu des transports et des cris d'allégresse. Jamais solennité militaire n'offrit un spectacle plus animé. Ce mélange confus de costumes, ces armes étincelantes , ces sons de la musique guerrière , ces drapeaux étalant chacun avec orgueil le nom d'une province sous les murs d'une ville héris<sée de canons , d'obus et de mortiers , ces retranchemens , ces palissades , ces ga* Lions , ces fascines , ce sol lui-même tout parsemé d'outils et d'instrumens de guerre , où se près* saient, s'agitaient confondus^ pêle-mêle des hommes armés , haletans , couverts de sueur et de poussière , se tendant la main , échangeant des paroles d'amitié , s'étreignant , s'embrassant aux cris de vive la France , tout cet ensemble belliqueux formait une sorte de tableau magique sur lequel les rayons d'un soleil brûlant semblaient déjà pé* fléchir la victoire.
Le duc de Savoie croyait fermement avoir au moins six. jours d'avance sui* l'armée du Dauphiné. Quand il apprit à Pignans l'arrivée de quatorze bataillons français au camp deSte-Aniié^ il refusa d'abord d'ajouter foi à cette nouvelle. Une marche aussi extraordinaire ne lui semblait pas possible; il avait beau consulter les cartes , interroger les gens du pays^ il ne concevait pas comment la division Goesbriant pouvait être à Toulon^ et comprenait moins encore par où elle avait passée puisque la cavalerie palatine et les hussards de Brandebourg avaient constamment éclairé la route. Cette circonstance inattendue le contraignit à s'arrêter à Pignans où il convoqua dans un conseil de guerre tous les chefs dé son armée*
Seize princes des états d'Allemagne, de la Prusse, du Palatinat et de la Savoie y quatre ministres des puissances alliées^ présens à l'armée^ un amiral anglais et quelques généraux de l'empiré, siégeaient à ce conseiL On y débattit longuement le parti qu'il y avait à prendre; enfin j Eugène se leva et dit : « Il a ne s'agit plus maintenant de surprendre Toulon « dégarni de troupes, comme on se l'était imaginé, « mais de combattre une armée retranchée dans « ses dehors et sur les hauteurs qui l'environnent ^ « et soutenue d'un nombre infini de canons; ainsi , «je pense qu'on ferait bien de se retirer honorable*
a ment sans rien risquer.» * Cette opinion ^ appuyée par les princes de Hesse et de Wurtemberg , et combattue par le duc de Saxe-Gotha et quelques autres y allait emporter l'assentiment général, lors* que le duc de Savoie la repoussa vivement. On eut beau lui représenter les difficultés de la circonstance , le désavantage qu'il y avait d'avoir été primé y rien ne put l'ébranler. Aux discours , aux représentations, aux prières , il opposa sans cesse ces paroles remarquables par leur ambiguité : flc L'entreprise sera continuée , et nous prenons sur « notre compte tout ce qui pourrait en arriver, a Nous connaissons seul des choses que nous ne «( pouvons dire à personne. Au reste, nous sommes « pleinement informé de tout ce qui se passe. Nous <K ne sommes pas venu ici pour ne rien faire. Nous « savons la guerre, prendre et défendre des places; « notre savoir et la fortune nous serviront de gui- « des. » ** Ces mots tranchèrent la question ; les dé* bats furent clos, et le conseil se retira.
Aussitôt trois fusées , tirées sur la crête de la montagne de Notre-Dame-des- Anges de Pignans , donna le signal à la flotte qui mit à la voile des îles d'Hyères et vint mouiller à l'embouchure du Gapeau, à petite distance de terre , afin de débarquer le matériel de siège.
* Extrait de la relation de la campagne du duc de Savoie en Provence, publiée à Turin en 1708.
.** Extrait de la même relation.
iii«
NoaTelles contrariétés de la cour. — - Fermeté du comte de Grignan. — Arrivée de la division Dillon. — État de lat place au a 5 juillet. — Offrande patriotique. - — Actes ministériels. -->- M. de Saint-Paters. -~ Dernières dispositions..
L*armée du Dauphiné se composait de dix-huit mille hommes y infanterie et cavalerie. Il était couvenu avec le maréchal que deux détachemén& garderaient , l'un le Pas de Suze^ l'autre le Yal d'Aoste, que quelques brigades camperaient dans la plaine de St-Maximin. ^n de couvrir Aix , et que le reste suivraitla division Goesbriant. Mai$ on avait compté sa][is la cour. Au moment où l'on y pensait le moins, ordre arriva à M. de Tessé de diviser son armée en trois corps j de porter le premier à la défense de Toulon ce qui était déjà exécuté , d'établir le second suffis^ Durance , près de Pertuis , et d'échelonner le dernier sur les bords du Rhône. Sile maréchal avait été comme le comte deGrignan^^un. de ces hommes fermes , résolus , à l'ame énergique , à la volonté inébranlable , il aurait protesté ou , du moins, il aurait pris la peine de peser la valeur d'un pareil ordre , vu s'il n'était pas de nature à ai|nihi-
1er la défense , à porter atteinte à sa réputation mi-: litaire. C'est ce qu'il ne fit point. Plus courtisan que soldat y il obéit en aveugle , contremanda ]s^ marche des troupes et s'empressa de leur faire ef-^ fectuer le mouvement imposé par les tacticiens de )a cour.
Et voilà comment on se jouait de la destinée de toute la population d'un pays ! Conçoit-on cette prétention absurde que l'on avait à Paris j à deui^ cents lieues du théâtre de la guerre , de vouloir mieux juger de la position des choses que les généraux eux-mêmes qui l'avaient sous les yeux? Le péril que courait Toulon en laissant le camp de Ste*Anne défendu par une seule division^en pré^ sence d'une armée de quarante mille hommes , n'était-il pas assez démontré ? A quoi songeait-on ? Quel mauvais génie soufflait à la cour de fractionner ainsi les troupes quand il fallait j au con traire , oppo-ser à l'ennemi cette force grande, immense, formidable, qui résulte de la puissance d'ensemble?... Mais le fractionnement était le pire de tous les moyens; il entraînait nécessairement la perte de la place et, par suite , celle de la Provence et de plusieurs autres provinces; et dans quel moment! Lorsque l'Europe debout et en armes cherchait par tous les points à se ruer sur la France. On n'avait donc pas calculé les affreuses conséquences d'une invasion générale ^ laquelle Toulon était le seul et unique obstacle !
On n'avait donc pas pris garde que le duc de Savoie s'était vanté d'aller passer l'automne à Lyon? On ne s'était pas tracé l'horrible tableau de tout ce beau pays ravagé, de toutes ces villes dévastées, de toutes ces populations réduites à la misère! Non. On serait vraiment tenté de penser que le sacrifice était fait d'avance, qu'on voulait en quelque sorte entraver la défense et expliquer ainsi les paroles ènig-
' matiques proférées par le beau-pèrç de Philippe v au conseil de Pignans.Heureusement Toulon possédait dans le gouverneur de la Provence, un homme que rien n'effrayait, que rien n'arrêtait, ni les prétentions des grands seigneurs, ni l'inintelligence des ministres, ni les roueries de la diplomatie, ni même les ordres de la cour.
Le comte de Grignan n'eut pas plutôt connais-^ sance du morceUement de l'armée, si contraire au salut de la place, qu'il en manifesta sa mauvaise humeur à M. de Tessé que tout le monde, à Toulon^ s'était attendu à voir paraître à la tête de la deuxième division, et qu'on ne fut pas peu surpris de
. voir arriver seul. Le gouvernement du roi avait déjà fait , selon lui , d'assez grandes fautes pour quon essayât d'empêcher, s'il était possible, qu'il en commît de plus grandes encore ; en conséquence,, il pria le maréchal d'assembler immédiatement son conseil. Là, il s'éleva hardiment contre le chan« gement survenu dans les dispositions de défense
sans avoir égard à la volonté souveraine dont elles émanaient , et il insista avec énergie pour que le reste des troupes du Dauphiné opérât sa jonction avec la division Goesbriant. Une lutte opiniâtre s'établit entre l'opinion de la cour et celle du gouverneur.Toutes deux furent longuement discutées. Enfin y la première, forte de Tappui du maréchal , semblait devoir l'emporter, lorsqu'Adhémar prit . de nouveau la parole et déclara hautement qu'il était libre à chacun d'adopter une mesure qui mettrait les clés de la ville aux mains des aUiés ; mars que jamais lui, comte de Grignan, ne deviendrait complice d'une trahison semblable envers de braves haLitans qui tous , cons^uls , nobles , bourgeois, artisans, avaient bien mérité du roi et de la patrie, et qu'il allait se retirer. Il n'en fallut pa$ davantage. Dès cet instant les irrésolutions cessèrent, on se rendit à la fermeté du vieux général , on se convainquit de sa conviction : le roi, la cour, le ministère furent délaissés et son avis prévalut.
Les résultats de cette victoire ne se firent pas attendre. Le lendemain au soir*, la division aux ordres du lieu tenant-général comte de Dillon arriva; la population toute entière courut à sa rencontre et l'accompagna de ses acclamations patriotiques jusques au camp de Ste-Anne où les troupes prirent
"^25 juillet.
position en seconde ligne. Restaient encore y il est vrai , la division Médavi campée sur les bords de la Durance et quelques bataillons épars; mais, déjà, le maréchal de Tessé qui s'était loyalement rendu à la décision prise par son conseil , s'était chargé lui-même, d'aller presser leur arrivée.
Ainsi , le vieux gouverneur avait brisé tous les
ol)stacles , aplani toutes les difficultés. Le duc dé Savoie pouvait avancer, la place était en état. On avait joint les deux lignes qui formaient le camp de Stje-Anne par un retranchement en forme d'ouvrage couronné afin de couvrir les batteries. Vingt bataillons de troupes d'élite y étaient établis sous les ordres de Goesbriant et Dillon , deux généraux qui avaient fait leurs preuves. La marine toujours empressée quand il s'agit de danger et de gloire , toujours debout quand la patrie appelle, avait formé douze brigades de trois cents hommes chacune , dont huit chargées de l'artillerie et quatre de la garnison intérieure de la place. Les milices cantonnales répandues sur la route de Toulon à Aubagne, assuraient la communication avec Aix et Marseille. Des compagnies d'ouvriers accourus de cette dernière ville avec leurs outils pour dresser les fortifications et des armes pour les défendre, étaient prêts à faire respecter leur nouveau droit de cité. Il y avait des mortiers , des canons , des bombes , des boulets , de la mitraille dans toutes
les batteries. Presque tous les chemins couverts et principalement les places d'armes formées le long de la palissade au devant des courtines et de la pointe des bastions , étaient minés ; l'ennemi ne pouvait en approcher. Un vaisseau de 80 canons y le St-Philippe y mouillé du côté de Missiessy battait la plaine entre les hauteurs deMalbousquet et la ville, et découvrait jusqu'à la gorge St-Antoine. Un autre de même rang y le Tonnant , échoué en avant de la Ponche-Rimade, battaitla plaine de ce côté, depuis la hauteur de Ste-Catherine jusqu'à celle de La Malgue. Si l'on ajoute à tout cela l'état des forti-fications nouvellement réparées, le talent militaire des généraux , le mérite des officiers du génie et de la marine , le zèle et le courage des habitans , l'ardeur des troupes de terre et de mer , le patriotisme , l'enthousiasme de tous , on conviendra que le comte de Grignan avait raison ; le duc de Savoie , ses princes , ses généraux, ses soixante -douze bataillons , ses cent escadrons , sa flotte immense qui semblait à elle seule devoir assurer la prise de Toulon et la conquête de la Provence , toute cette masse énorme d'hommes , de chevaux , d'équipages , de magasins , de navires , levés à grands frais, n'était plus à craindre.
Si redoutable pourtant que fut la place au aS juillet , il y avait encore une chose essentielle à foire , pourvoir à la subsistance des habitans et
des troupes. Ceci regardait moins le gouvernement de la province que la municipalité et la municipalité était précisément dénuée de ressources en argent et en vivres. Le premier secours qu'elle avait tenu de la générosité de M. de Grignan était épuisé et il fallait , Cependant ^ qu'elle trouvât un moyen quelconque de fournir tant à la consommation présente qu'à la réserve. U appartenait à la noblesse et à la bourgeoisie toulonnaises de donner en cette occasion une nouvelle preuve de patriotisme. Elles se formèrent en assemblée générale à la maison de ville , dans le but de subvenir par des dons ou des prêts aux besoins financiers. M. de Chalucet, évêque de Toulon, contribua le premier pour quinze cents livres , M. Burgues de M issiessy , membre du conseil de la commune, pour cinq cents , et beaucoup d'autres pour des sommes aussi fortes. En peu d'instans l'offrande s'éleva à plus de vingt mille livres que les consuls employèrent aussitôt à l'achat d'un chargement de blé à St-Chamas et à celui de douze cents moutons et quelques bœufs.
Mais tandis que d'un côté , le gouverneur de la province, la marine et l'armée, de l'autre, l'évêque, les consuls et les habitans de Toulon, mettaient tout en œuvre pour assurer au roi la conservation de l'une des places les plus importantes de son royaume, les ministres persistaient dans leur
lystème de déception. Ils étaient tour à tour soupçonneux , avares y bornés , absurdes dans leur sollicitude et dans leur prévoyance. C'était M. de Pontchartrain qui ordonnait aux comtes de Langeron et de Vauvray, le premier commandant , le second intendant de la marine à Toulon , de quitter Paris sur-le-champ pour se rendre à leurs postes. Pourquoi ? Dans quel but ? Venaient-ils donner une meilleure direction au service ou bien féliciter les habitans j leur marquer la satisfaction du roi sur leur zèle et sur leur belle conduite? Point. Ces hauts fonctionnaires venaient extraire de l'arsenal les agrès des vaisseaux , les canons de fonte , tous les objets précieux pour les diriger sur Arles*; ils venaient intimer l'ordre au marquis de Roye, chef d'escadre y commandant les galères de la rade^ d'appareiller et d'aller à Marseille; et cela, en vue de conserver au roi quelques misérables galiotes dont l'absence pourtant enlevait les moyens d'alimenter les forts de la côte et, conséquemment, restreignait la défense de la place du côté de la mer. Il faut avouer que M. de Pontchartrain était un ministre de la marine d'une prévoyance rare.
* A l'arrivée de MM. de Langeron et de Vauvray^soixa»te-douze barques chargées d'agrès de vaisseaux et de canons de fonte partirent pour Arles.
(Journal du siège de Toulon par M. Ferand, 2* consul) (Manuscrit déposé aax archives de la commune.)
Cétait encore M. de Chamillart, Tauteur du dé* sastre de Turin , le ministre flanqué de deux portefeuilles y qui écrivait au marquis de Saint-Paters, d'abord en qualité de contrôleur-général des finan-* ces , de veiller soigneusement à ce que les possessions du roi et tous autres objets appartenant à la couronne fussent garantis y ensuite comme secré-< tair&<i'état de la guerre, d'exciter les habitans à la défense , de ménager la poudre , de traîner le siège en longueur, de rendre la place le plus tard possible j ajoutant à ces paroles déjà si peu françaises, de tailler, d'abattre tout ce qui générait la défense ^ sans distinction de personnes , sans pitié pour aucune. On eut l'extrême bonté de transmettre aux consuls copie de cette lettre * de M. de Chamillart , le contrôleur-général, ministre de même force que son digne collègue M. de Pontcbartrain.
A coup sûr, il y eut dans la conduite de ces deux hommes quelque chose d'indéfinissable, au dessus de la commune intelligence. C'était plus que de l'aveuglement, plus que de l'impéritie ; c'était une sorte de trahison ou au moins une lâcheté; car, enfin, n'était-ce pas une lâcheté que de venir semer le découragement et la démoralisation parmi les habitans d'une ville menacée par l'ennemi? Si le
* Journal du siège de Toulon , par M. Ferand ^ a* consul y
en 1707.
(BfiBnacrit des archÎTes ^e la commiine.]
ministère échoua y cène fut pas sa faute; il n'cpar-* gna certes ni les vexations^ ni les mesures de défiance ; c'est qu'il trouva chez tous les Provençaux des cœurs vraiment français, révoltés de ses actes , fermés àla crainte y murés devant la honte , mais ouverts à tous les sentimens d'honneur , de patrie et de gloire.
La lettre de M. de Chamillart était tombée entre bonnes mains. Le marquis de Saint^Paters^ au lieu de la mettre en pièces, la considéra comme un ordre et, en vertu de cet ordre, il procéda sans retard à la démolition en partie du couvent des. Mini** mes et du monastère des religieuses Saint-Bernard. Passe pour ces édifices; en. les laissante hauteur d'appui , comme il eut soin de le faire ^ ils pouvaient fournir des plate-formes très pro** près à recevoir des batteries au cas où l'enn^ni détruirait celles des bastions; mais il ne s'en tint pas là* Les murs de clôture, lescassines, les bar* raques et autres batimens depuis Castineau jus»qu'aux abords de la porte Royale, furent impitoyablement abattus, sous le vain prétexte de rendre libre le jeu de l'artillerie tant du vaisseau le Saint- Philippeque des remparts. Il ne ménagea personne^ pas plus le riche que le pauvre. 1 . eut même poussé le zélé jusques à démolir l'hôpital de la Charité si le comte de Grignan et le digne évéque, M. de Chalucet , ne fussent intervenus et ne l'eussent prié
instamment de rcspectep au moipsce modeste édifice que son nom seul rendait sacré même potur l'ennemi *.
Malgré toutes ces précautions si dommageables à une foule de gens > malgré toutes ces mesures ou injustes ou vexatoires , qu'Adhémar était parvenu quelquefois à adoucir sinon à empêcher, la population toulonnaise tint ferme^ Personne ne se découragea , au contraire le zèle s'accrut.
Les dernières dispositions étaient prises. Au dehors , sur la route de Toulon à la Valette , on avait coupé les arbres des deux côtés delà chaussée de manière à pouvoir découvrir au loin les mou^mensde l'ennemi. Au dedans, on avait placé des barriques et des bailles pleines d'eau devant chaque maison. Des ouvriers charpentiers et maçons s'étaient établis sur divers points pour porter secours en cas d'incendie. Des hommes âgés , munis de bayarts, s'étaient voués, de leur propre mouvement, au transport des blessés, afin qu'aucun soldat ne quittât son poste. Des femmes préparaient des draps de lit , des linges à pansement et d'autres objets de même nécessité. Partout, dans
'*^Ce moyen de se précautionner par la destruction gagna aussi la marine. Les yaisseaux de haut bord serrés Tun contre Tautre dans la darce furent coulés à moitié ; leur lest avait été préalablement jeté à la mer^
(Journal de M FsaArHD.
les mes , sur les plaœs , à Farsenal , chacun était prêt à faire mieux que son devoir. Ce tableau de l'intérieur de la ville avait quelque chose d'impo* sant. Adhémar, le vieux général de 75 ans, le contemplait avec une surprise souvent mêlée d'orgueil. C'est que tout cela était son ouvrage à lui qui n'avait pas désespéré du salut de la place ^ à lui qui le premier était accouru dans ses murs , à lui qui en dépit de tout, avait trouvé en moins d'un mois^ des matériaux pour la fortifier, des munitions pour l'armer, des subsistances pour la nourrir^ des bras pour la défendre^
Arrivée du duc de Savoie à la Valette. — » Les ministres des puissances alliées. — Premiers combats. — Désarmement des batteries du Cap. — Prise de Ste-Catherine. — Expédition du prince Eugène. — Insuccès. — Conduite du siège.
— Résolution du maréchal de Tessé. — Bataille de Faron,
— Résultat. — Paroles de M. de Grignan. — Prise du château Stc-Marguerite. — Prise du fort St-Louis. — Bom^ bardement de la ville. — Retraite du duc de Savoie.
En mettant le pied sur le sol de la Provence, le duc de Savoie avait écrit à la mne d'Angleterre qu'i7 s^ emparerait de Toulon ou quUl périrait au siège*. Cet engagement solennel, prisa la face de tout un royaume, laissait peu d'espoir que le généralissime renonçât à son entreprise. L'assemblée d'un conseil de guerre à Pignans, n'avait été qu'une pure déférence envers les princes de son armée ^ qu'une chose sans conséquence qui ne devait rien'
* Condttke des àUiës et dtt- ministère tnglaif iorf de le campngme en Provence, outrage publié à Londres en i^tx.
changer à sa résolution. Aussi la flotte eut à peine débarqué quelques canons j qu'il se porta en avant et vint droit à la Valette où il campa sur deux lignesy sa droite au village , sa gauche à la mer.
Les ministres des puissances alliées n'avaient pas un seul instant perdu de vue le prince, depuis l'ouverture de la campagne. Dans cette circonstance, ils le suivirent encore et arrivèrent en même temps que lui.
Si l'on demandait pourquoi ces hommes, étrangers aux choses de la guerre, marchaient à la suite de l'armée, partageaient ses travaux, supportaient ses fatigues, il serait facile de répondre : l'invasion en Provence n'était pas seulement le fait d'une ambition personnelle, mais le résultat d'une détermination long-temps élaborée dans les officines de la diplomatie, et adoptée de concert entre l'Empire, l'Angleterre et les autres cabinets de l'Europe. La question du trône d'Espagne n'était pas vidée , sept ans de combats ne l'avaient pas épuisée ; elle se débattait encore les armes à la main entre les parties intéressées, c'est-à-dire entre la France et l'Europe. Or, ce n'était pas précisément à la Provence plutôt qu'à toute autre province qu'on en voulait, on en voulait à la France entière, on cherchait à la terrasser, à la mutiler. Le passage du Var n'était qu'une première blessure. On espérait, après l'a- Toir frappée au Midi , s'étendre f pénétrer plus
( 5.3 ) avant y et tous ces hauts personnages , mandataires de souverains avides à une si belle curée, étaient !à avec leurs instructions, ou ostensibles, ou secrètes, pour recueillir une part dans les débris du colosse que le duc de Savoie avait mission d'abattre. En défiance les uns des autres, ils le suivaient partout et recherchaient ses bonnes grâces dans l'espoir d'être chacun , en particulier, le mieux traité dans le partage- 11 n'y a pas, il ne peut y avoir d'autres raisons de la présence de ces hommes à Fainnée, Vampires titrés et commissionnés, ils attendaient froidement , dans l'antichambre du prince, qu'on leur livrât le cadavre de la France pour le dépecer.
Le premier soin du duc de Savoie fut de faire travaillera un retranchement qui couvrît son camp de tête en queue, et dont il fortifia principalement l'extrémité du côté de mer, afin de. conserver la communication avec l'armée navale. Il passa ensuite la revue de ses troupes dans la plaine de Brunet où elles s'établirent, la cavalerie sous les oliviers^ l'infanterie dans les vignes , et ne songea plus qu'aux moyens de soumettre Toidon.
Le 29 juillet, il ordonna au comte de Coningsek et au baron de Rebender d'étendre leurs divisions jusqu'à Ste-Catherine , et d'attaquer cette position lorsque le prince de Saxe-Gotha et le général Zinjungen qui venaient par la crête deFaron , à la téta d# trois mille hommes , seraient engagés avec 1«
garde avancée d'Ârtigues. A huit heures du matin j le feu commença sur les deux points à la fois. Le marquis de Broglie qui commandait à Artigues , soutint Tattaque avec une rare intrépidité : quelques efforts que firent les ennemis, il leur fut impossible de forcer le poste. Le général Villars * et les brigadiers Tessé** et Guerchois ne montrèrent pas moins de valeur dans la défense de Ste-Catherine ; après quelques heures de combat, ils obligèrent les deux divisions à se retirer. Aussitôt le duc de Savoie fit -appuyer celles-ci par quatre mille grenadiers aux ordres du prince de Wurtemberg qui s'avança en ordre de bataille, et le feu recommença avec une nouvelle vivacité de part et d'autre. L'affaire dura toute la journée. Le général Goesbriant craignant qu'elle ne devînt générale, avait déjà porté les troupes de la marine dans les chemins couverts, quatre brigades hors de ligne et la compagnie des gardes sur la place d'armes, vis-à-vis de la courtine, entre Ste-Ursule et la Fonderie; mais, vers le soir, toute crainte cessa : de Broglie avait contraint le prince de Saxe-Gotha à se retrancher dans les vallons , et Villars, obligé les grenadiers de
'^ Chef d*escadre servant en qualité de maréchal-de-camp ^ans Farmée de terre.
** Fils du màréchnh
Wurtemberg et les divisions Gbningsek et Reben^ der à se retirer tout à fait.
Le lendemain, l'ennemi renouvela ou plutôt côntinual'attaque avec trois mille hommes de plus. On le lai:sa s'emparer de la bastide d'Artigues que le général Goesbriant avait ordonné d'abandonner. Quant à S*®-Catherine, il y échoua une seconde fois.
Pendant ce temps, la flotte naviguait dans le canal et débarquait des troupes sur la côte. La première batterie du Cap fut surprise et enlevée d'emblée. Mais M. de Pontac, capitaine de vaisseau ,^ accourut avet les canonniers des autres batteries , la reprit et rejeta vivement les ennemis dans leurs embarcations.
On s'aperçut alors combien il serait difficile de ^ défendre des points aussi divisés avec si peu de monde , * et on décida de conserver seulement la î batterie de la plage et celle de l'oratoire St-Elme^^ et de désarmer les autres. En conséquence , , les; canons fu/*ent endoués et jetés à la mer par lès ; chiourmes.-
Le duc de Savoie tenant essentiellement à occuper la hauteur de Ste-Catherine ,. y dirigea une troisième attaque plus heureuse que les précéden-
M. de Pontac n'avait que ^oto tftKmicsi.
tes. Cette attaque était commandée par le prince de Hesse-Cassel , le comte de Larocque, lieutenant, généi-al piémontaiset le marquis de Salles/ qui abordèrent ensemble, par trois points différens, le plateau et la chapelle. Yillars et Guerchois défendirent cette position importante avec un grand courage jusqu'au moment où , accablés par le nombre y environnés de toutes parts , obligés de faire face de tous côtés , et dans l'impossibilité de tenir plus long-temps , ils se retirèrent en bon ordre**.
Maîtres de Ste-Catherine , les ennemis avaient à choisir entre deux partis , attaquer de front le camp Ste-Anne ou le tourner en fesant filer des troupes par le vallon des Favières^au nord de Faron , pour gagner le Revest et Dardennes et déboucher par la gorge St-Antoine. Jje premier décidait plus Vite la question et on a peine à concevoir qu'avec une armés aussi nombreuse, on ne Tait pas essayé. On préféra le second , on se fit même une nécessité indispensable d'avoir deux points d'attaque au lieu d'un seul et , pour mieux réussir, on échoua tout-à-fait.
* Ce général fut tué quelques jours après par un boulet du bastion St-Bemard.
** Ce premier succès coûta cher aux alliés. Outre quantité de morts ^ ils eurent le prince de Hesse grièyement blessé.
Ce fut une grande faute que commit le duc de Savoie de ne pas forcer d'abord le camp retranché ou, du moins, de ne pas le tenter. Que lui importait le passage St-Antoine ? Ce n'était là qu'un moyen et non pas une condition expresse pour le succès de l'entreprise. Quoiqu'il en soit, s'en emparer nécessitait une expédition difficile , ayant besoin d'être sagement conduite , et il ne crut pas faire trop que de la confier au meilleur de ses généraux , son émule, le prince Eugène.
Celui-ci détacha aussitôt le colonel Pfefferkom pour aller reconnaître le terrrain sur la droite des assiégés , combina ses forces , prit ses précautions et partit à la tête de ses Allemands. Mesures inutiles. Le comte de Grignan toujours actif, toujours prévoyant , avait eu soin d'entourer le front d'attaque du côté St-Antoine , de parties de tranchées profondes , défendues par trois mille hommes dont la présence arrêta subitement l'ennemi. Devante une ligne si bien fortifiée , si bien
garnie , le prince Eugène n'osa plus avancer et se tint au château de Dardennes pendant que ses soldats , dispersés sur les hauteurs du Revest et hors d'état d'agir, ne trouvèrent rien de mieux à faire que de dévaster la campagne, brûler le village et couper les eaux des moulins.
Cet incident auquel le généralissime ne s'était point attendu ^ changea tous ses projets ; ilaban-
donna son premier plan d'attaque et résolut de s'établir solidement à Ste-Catherine avant de rien tenter, soit contre le camp deSte-Anne, soit contre la ville elle-même. Pour cela , il donna ordre à ses troupes de quitter la plaine de Brunet et de venir camper vers les Darboussèdes ; puis il ouvrit, immédiatement , une ligne de communication qui alla de la chapelle au pont de TEygoutier, et de là j s'étendit jusques à la Malgue. Quatre batteries, de gros calibre s'y élevèrent , une à l'extrémité du côté du canal , deux au milieu et la quatrième à l'autre extrémité , de manière à battre le fort St- Louis. Douze cents hommes y furent employés, chaque jour à creuser, couvrir, pallissader, comme on l'avait fait à Toulon au commencement de juillet.
De leur côté les assiégés travaillèrent à terrraser les murailles , depuis la poudrière des Minimes jusqu'à la Ponche-Rimade et y dressèrent des batteries. Sur ces entrefaites le maréchal de Tessé arriva avec dix-huit bataillons qu'il campa en troisième ligne, entre Missiessy et St-Antoine, où il établit son quartier-général. 11 avait envoyé le général Medavi avec six bataillons et quarantedeux escadrons dans la plaine de St-Maximin , et laissé trois régimens de dragons au Beausset.
Le temps s'écoula ainsi jusqu'au la août, sans événement remarquable. Les assiégeans avaient
(59) perfectionné leur parallèle et poussé des boyaux derrière leurs batteries avec des crochets pour les soutenir. Ils avaient disposé une grande quantité de tonneaux et de gabions en forme de croissant, depuis la chapelle Ste-Catherine jusqu'à la bastide de Cauvières ; ils avaient placé de nouvelles batteries sur une foule de points , quatre à la Malgue , une de vingt canons sur le bastion St-Blancard , une de douze au dessus d'Artigues , une de trois au devant de la Madeleine , deux de sept chacune, à une portée de pistolet du fossé, ces trois dernières dressées contre le vaisseau le Tonnant qui voyait leurs retrancheniens en travers et ne cessait de tirer , enfin deux autres conirele fort St-Louis qu'il leur importait de réduire , parce que l'amiral Showel refusait d'approcher la côte , tant que ce fort ne serait pas en leur pouvoir.Tous ces travaux s'étaient exécutés ou se poursuivaient sous le feu des assiégés. Les bastions 5te-Ursule et St-Bernard , le vaisseau le St-Philippe qu'on avait mouillé près du Tonnant, les canons des Minimes et de la Terrasse à la gauche de la Ponche-Rimade, tirant jour et nuit sur Ste-Catherine, sur les lignes et sur tous les endroits où on avait lieu de penser que des fortifications s'établissaient. Quant à la flotte combinée, tantôt aux îles d'Hyères , tantôt au Bruiscq , ou bien au large de Ste-Marguerite , elle était dans la plus complète
inaction; les boulets rouges de St-Mandrier et les petits forts de la cote l'empêchaient de mouiller aux Vignettes,
Cependant /à Tarmée des alliés , on murmurait, on accusait le généralissiuie de ne pas mettre assez d'activité dans la conduite du siège ; mais le duc de Savoie , insensible à toutes les remontrances^ sourd à toutes les observations, persistait dans son dessein de se maintenu* à Ste-Catherine : déjà il était parvenu à perfectionner si bien ses parallèles, à se couvrir si bien dans ses retranchemens qu'on était obligé , de la place , de tirer à ricochet : le canon en tirant de face , ne pouvant presque plus l'atteindre. Cet avantage immense, qui permettait à ses soldats de travailler en sûreté, l'enhardit au point de laisser paraître enfin une partie du projet qu'il avait conçu, celui de réduire la place sans entreprendre d'attaque, sans risquer une affaire, mais seulement en ruinant,, eu détruisant toutes les habitations. En consé^ quence, il démasqua trois nouvelles batteries, Tune de huit mortiers, auprès du pont de l'Eygoulier, l'autre de sept, au bas du plateau de Ste-Catherine, la troisième de quatre, entre la batterie Royale et celle de la croupe la Malgue , et il en dirigea le feu contre les murs de la ville , depuis le bastion St- Bernard jusques au redan de la Ponche-Rimade »
(6i ) de manière à passer par dessus et à cribler les tnai«« sons.
Le maréchal n'avait pas eu de peine à connaître d'abord le plan du duc de Savoie : en le voyant demeurer à Ste-Catherine , s'y forrifier^ ne rien tenter, ne point combattre, il l'avait devinée Les mesures prescrites par lui jusqu'alors étaient insuffisantes ; elles ne pouvaient que retarder et non en empêcher l'exécution. En effet, le redoublement du feu de l'artillerie des bastions avait bien démonté quelques batteries * , mais on les avait rétablies, et c'était à recommencer. Le mouillage du vaisseau le St-Philippe à coté du Tonnant, opéré dans le même but , avait produit le même résultat. Quelques sorties faites par de petits détachemens ^ pendant la nuit , avaient bien quelquefois dé* concerté les travailleurs ennemis, bouleversé ou détruit leurs ouvrages ; mais qu'en étoit-il réellement résulté ? rien , puisque ces derniers reparaissaient le lendemain. On avait relardé d'une heure ou deux l'achèvement d'un travail commencé et pas davantage.
Il s'agissait donc d'éteindre le feu des alliés , d'empêcher qu'ils ne fissent de la ville un ama»
• La batterie Royale fut démontée et rétablie jusqu'à trois fois. Le 12 août, M Bousquet, de Toulon, capitaine de galère, y jeta une bombe qui mit le feu aux poudres.
parfaitement la localité et qui s'était bravement engagé à servir de guide dans cette expédition dif* ficile. Le général Dillon avait ordre, s'il parvenait à la croix de Faron , de faire un signal sur lequel le maréchal commencerait Tattaque. D'un autre côté I le brigadier Cadrieux s'était embarqué à mi<nuit avec six compagnies et six piquets , pour aller faire une reconnaissance sur la hauteur de la Malgue afin de persuader aux ennemis qu'on en voulait sur ce point à leurs batteries tandis qu'on ne songeait qu'à Ste-Catherine et à Artigues.
Au point du jour, Dillon avait enlevé la redoute que les ennemis avaient à Faron , du côté de la Valette; il était parvenu au sommet de la montagne et l'avait annoncé au maréchal par trois fusées volantes ainsi qu'il en était convenu avec lui. Aussitôt les trois colonnes s'ébranlèrent à la fois et la bataille s'engagea •
Le fils du maréchal qui commandait la colonne de gauche , coupa par les vignes et les oliviers , entre Ste-Catherine et Faron , tomba à la tête de sa brigade sur un camp de quatre bataillons piémon** tais et les défit complètement. Le général C^racciolii avec celle de droite composée de six bataillons des troupes de la marine et de dix compagnies de gre-* nadiers , attaqua les ennemis dans leur parallèle , défendue par des murailles , derrière lesquelles iU tinrent plus d'une heure ; mais les ayant pris en
flanc par un feu supérieur , il les mit promptement en fuite. La résistance fut plus vive au retour dé la tranchée qui prenait au pont de FEygoutier : là, le prince de Saxe-Gotha préféra une mort glorieuse à l'abandon de ses retranchemens. La colonne du centre , aux ordres du général Goesbriant ayant près de lui le maréchal-de-camp Montsoreau avec les brigades de Bourgogne et de Mirabeau et le marquis de Broglie à la tête de treize compagnies de grenadiers, avait la première commencé le mouvement sur Ste-Catherine , renversant, enlevant tout ce qui se trouvait sur son passage. Arrivée surla hauteur, au moment oùla droite et la gauche engageaient le combat, M. de Metz , colonel du Vexin, marcha avec son régiment droit à la Chapelle, au milieu d'une grêle de balles, et parvint à s'en rendre maître. Le général Zinjungen et l'adjudant Prastigardi qui occupaient cette position, se retirèrent sur un fort plateau à leur droite et s'y établirent sous la protection de trois mille hommes enfermés dans leur parallèle. Aussitôt l'intrépide de Broglie accourut avec ses grenadiers , aborda le plateau à la bayonnette , culbuta les ennemis dans leur boyau , s'y élança avec eux , les poursuivit , les chassa et s'empara de deux pièces de canon aux armes du duc de Savoie.
Dès cet instant, l'affaire devint générale. L'ar-
méc ennemie toute entière prit les armes pour disputer la victoire ; mais, inutilement. L'artillerie française, faible d'abord, venait de s'augmenter de six pièces envoyées sur des traîneaux disposés on affûts, par le commandant de la marine. M. de Court, capitaine de vaisseau, les fit servir merveilleusement contre les ennemis qui se réfugièrent derrière leurs murailles et leurs retranchement. Bientôt de Broglie et Caraccioli parurent , firent luie brèche, y montèrent la bayonnette au bout du fusil, et répandirent une telle épouvante parmi les troupes alliées que, ne pouvant plus tenir, pliant de tous côtés, elles se dispersèrent en désordre. Envain le généralissime se présenta lui-même, envain ses lieutenans cherchèrent à arrêter les fuyards et à les ramener au combat : les soldats français avaient pris une attitude si imposante , le canon du Tonnant, celui des bastions et des courtines de St-Bernard et des Minimes étaient si bien servis, que les princes ne parvinrent jamais à se reformer et furent contraints de se retirer , après avoir vu raser leurs retranchemens , détruire leurs batteries , brûler leurs gabions , leurs fascines , leurs madriers et leurs plate-formes. A trois heures après midi, tout était terminé ; les dix bataillons que le maréchal avait laissés en deuxième ligne, vinrent se mettre en bataille en avant de Ste- Anne, à portée de secours , et le reste des troupes rentra dans le camp.
t)'un autre côté , et le même jour , le briga-^ dier Barville et le colonel Nizas , qui étaient à St- Antoine avec sept bataillons du Berri , de Tierrache et de Boissieux, attaquèrent le prince Eugène au château de Dardennes , le délogèrent , lui tuèrent cinq ou six cents hommes et le chassèrentlui et ses Allemands des hauteurs du Revest*.
Telle fut la bataille livrée sous Faron , le 1 5 août 1 707 , bataille à jamais célèbre , jour de triomphe éclatant, de gloire immortelle pour la ville de Toulon. Douze cents hommes de l'armée française y perdirent la vie; honneur à leur mémoire! Le maréchal de Tessé , les généraux Goesbriant et Dillon, le chef d'escadre Villars , les brigadiers de Broglie, Tessé et Guerchois , les capitaines de vaisseau Duquesne-Mosnier , Chaulieu, Beaussier et de Court de Bruyères , et les officiers , soldats et matelots sous leurs ordres, déployèrent pendant le combat un sang-froid, un courage, une intrépidité admirables. Le comte de Grignan , malgré son grand âge , resta dix heures à cheval : c'est
* Sur un autre point, à la Malgue, Mi de Cadrieux avait complètement réussi dans son expédition. Parti à minuit , il était allé débarquer ses troupes à la gauche de l'ennemi pour' faire une reconnaissance sur le coteau. A son approche, l'alarme fut si grande que les Plémontais enclouèrent eux-mêmes leurs canons et so débandèrent, sans attendre le combat;
dire qu'il fut au feu, ce qu'il avait été lorsqu'il s'était agi de mettre la place en état de défense , d'un dévouement sans bornes à la cause de la patrie. Quant à la foule de bourgeois , d'artisans, d'habitans de la ville de tout rang, de toute forhme, soldats improvisés au jour du danger, ils reçurent sur le champ de bataille même les félicitations de M. de Tessé à qui le vieux gouverneur adressa ces courtes paroles : « Monsieur le ce maréchal , nous dirons au Roi que nous avons ce vu les Toulonnais face à face avec les ennemis , a faire bonne contenance et se battre en braves ce gens/ »
Le lendemain y l'armée des alliés demeura, sans faire un mouvement, à la Valette et au pont de l'Eygoutier où elle avait conservé quelques batteries, de l'autre côté du canal. Le duc de Savoie, encore tout effrayé , tout étourdi de sa défaite, croyant voir sans cesse les Français devant lui, s'empressa de faire couvrir son quartier-général par deux corps de trois mille hommes chacun, qu'il plaça, l'un sur une hauteur à la droite du village, et l'autre sur le revers d'un coteau un peu plus en avant. Trop maltraité pour songer, de long-
* Extrait des notes du chevalier Bernard , officier d'ordonnance du gouverneur.
( Mannscrit de 1707.)
(69) temps, à reprendre l'offensive, il eut néanmoins une légère réminiscence de son système de destruction, et il ordonna de lancer quelques bombes sur les toits des maisons de la vill^.
En définitive , le résultat de la journée de Faron fut immense.* L'invasion des ennemis en Provence de menaçante qu'elle était pour les autres provinces du midi de la France, peut-être pour la France entière , devint tout d'un coup après la bataille, faible , languissante , incapable d'inspirer la moindre alarme ; c'était sans doute un monstre encore , mais un monstre frappé au cœur, terrassé, impuissant dans sa rage , qui n'avait plus que quelques jours à couvrir le sol français de sa bave impure.
Une seule ressource restait au généralissime des armées alliées : la flotte. Jusqu'alors , les . vaisseaux anglais et hollandais ne lui avaient pas été d'un grand secours , le château Ste-Marguerite les tenait constamment au large , et, il faut le dire , leur grand nombra avait fait aux assiégés plus de peur que de mal. Pour mettre un terme à cet empêchement continuel d'approcher de la rade que l'amiral Showel fesait principale-
* Outre ses travaux détruits, ses ouvrages comblés, le duc de Savoie avait eu quatre mille morts , et de nombreuses ambulances attestaient que le chiffre de ses blessés était bien plui^ considérable.
( 70 ) ment consister dans rexistence des forts Suinte- Marguerite et Saint-Louis , le duc de Savoie, vers le six août, en avait déjà prescrit le siège. Un corps de deux mille cinq cents hommes s'était à cet effet approché du premier de ces forts avec du canon : il avait ouvert la tranchée et établi une forte batterie qui, en battant en ruine celle de deux pièces seulement que le château avait du côté de terre, le maltraitait cruellement. M. de Grenonville , capitaine de frégate, commandant cette place, opposa dix jours de glorieuse résistance , après lesquels, ayant ses canons démontés , manquant d*eau et de munitions, réduit à la dernière extrémité , il se vit contraint de rendre le château. Cet officier supérieur, à la bravoure duquel le duc de Savoie lui-même paya un juste tribut d'éloges, et dont il n'accepta l'épée que pour la lui remettre aussitôt, * avait fait son devoir et capitula avec honneur.
Presqu'à la même époque, M. Paillon , capitaine au Vexin , et M. Cauvières de Saint-Philippe, lieutenant de frégate, abandonnèrent le fort St-Louis** et se retirèrent à la Grosse-Tour. Alors la flotte put
* Relation du siège de Toulon par M. Devize, (novembre 1707.)
*jk
Le donjon était tombé et le fort lui-même était entièreinent criblé.
naviguer et débarquer ce qui lui restait abord des équipages de siège; mais, déjà, la bataille de Faron avait eu lieu, les plans et les projets du duc de Savoie étaient totalement détruits. Ce prince n'avait plus de retranchemens , plus de batteries sur les hauteurs de la place, plus de parallèles, plus de lignes de communication, tous ouvrages construits à grand' peine ^ qu'il ne pensait nullement à réta* blir.Le temps pressait; des renforts pouvaient arriver d'un moment à l'autre à la place et l'inquiéter dans sa retraite, s'il étÉÛt obligé d'en lever le siège : il revint donc à son idée fixe, la guerre aux maisons. Le concours de l'armée, navale lui donnait , cette fois , l'espoir de réussir. Il lui demanda des mortiers en quantité, les établit derrière l'Eygoutier et compiença le bombardement de la ville par terre , en atteqdapt que l'amiral eût mouillé les galiotes à l'anse d^ St-Louis , pour la bombarder par mer.
Ici reparurent plus éclatans que jamais le zèle et le courage des habitans de Toulon. Le général Saint-Paters et les consuls n'eurent pas besoin de réclamer leur assistance ; spontanément ils s'organisèrent en esœuades de bon seœurs*, toujours prêtes à se porter sur tous les lieux atteints. Enumérer les services qne ces escouades rendirent est chose
* Notes du chevalier Bernard, officier d'ordonnance du gouxemeur.
(Mannscric de 1707.)
(70 impossible. II n'y eut point d'obstacles qu'elles ne franchirent, point de dangers qu'elles n'affrontèrent : les b<?urgeois et ouvriers qui les composaient, avaient le foyer paternel à protéger, à défendre, et ils s'en acquittèrent avec un dévoûment au dessus de tout éloge.
Le bombardement, entrepris le 17, ne discontinua point jusqu'au ai. Ce jour là, à onze heures du matin , six galiotes anglaises vinrent mouiller au pied du fort St-Louis et commencèrent aussitôt, de leur côté, à bombarder le port et la ville. En même temps cinquante-deux vaisseaux formèrent une ligne d'embossage depuis Sepet jusques au château de Sainte-Marguerite et battirent à la fois toute l'entrée de la rade. C'était une chose horrible à voir et à entendre que ce feu continuel, ce vacarme de tous les instans, cette pluie incessante de boulets et de bombes et , pourtant , la population ne laissa apercevoir aucun signe de découragement. Enfermée dans les murs de la place , prompte à porter secours aux lieux incendiés , attentive à prévenir , à affaiblir ou à détruire l'effet des projectiles , toujours debout , toujours active , courant , agissant, rivalisant de zèle avec les troupes , grandissant i mesure que le danger grandissait, elle fut inébranlable.
Le duc de Savoie qui s'était attendu à ce que le
( 73 ) bombardement par mer achèverait de ruiner entièrement la ville et amènerait sa reddition, comprit alors que là où il y avait autant de résolution , autant d'héroisme , il ne serait pas plus heureux avec les bombes des Anglais qu'il ne l'avait été avec ses propres armes. En conséquence , il embarqua ses blessés , ses malades et une partie de son matériel , fit sauter le fort Ste-Marguerite , et se prépara à opérer sa retraite. Il n'avait pas de temps à perdre. Déjà la journée approchait de sa fin ; une batterie de canons de trente-six s'établissait à la Malgue sous le commandement du brave capitaine de vaisseau de Court de Bruyères et inquiétait les galiotes à bombes. Le maréchal pouvait dès le lendemain recommencer le combat , et c'est précisément ce que le duc de Savoie voulait éviter : ses soldats fatigués , barrasses par vingt-six jours de siège, abattus par. la chaleur, exténués de privations, démoralisés par une défaite n'étaient plus en état de faire face, de tenir seulement une heure contre le;s troupes françaises; il le savait, il le voyait et il pressait son départ.
Enfin, après quatorze heures de bombardement, c'est-à-dire dans la nuit du 21 au 22 , M. de Court de Bruyères força les galiotes anglaises à lever l'ancre et à rallier la flotte qui, elle-même, retourna aux îles d'Hyères.
En ce moment même, l'armée du duc de Savoie commença à défiler, laissant seulement dix bataillons pour former son arrière^garde. Au point du jour, elle était hors de vue, Toulon avait sauvé la Provence , le siège était levé.