EFFET DE BOMBE SURPRENANT
Depuis rinvention des bombes , on n'en a point yu d'effet si surprenant que celui qui arriya à la rue des Arbres, a la porte du nommé Gensolen, chapelier : comme on couroit risque d'être accablé dans les maisons lôrs du bombardement , on prenoit le parti de se tenir dans les places ou dans les rues larges pour voir venir les bombes et s'en garantir ; ceux qui les découvroient les premiers , avcrtissoient les autres.
Un soir, vers minuit , un garçon chaudronnier étant de garde, avertit qu'il y avoit trois bombes en l'air. Il y avoit alors dans la rue une femme nommée Gerbaude qui vendoit ordinairement des quincailles. £lle étoit à la porte de ce chapelier , lor$c[u'une bombe yenant à y tomber, l'y surprit, enfonça et, se relevant, l'emporta jusqu'au toit d*une maison de l'autre côté , vis-à-yis ^ et qui appartient à la demoiselle Gamier. Le mari de cette Gerbaude se mît en devoir de la chercher : mais ne la trouvant nulle part , il s^avisa de fouiller avec son pied dans l'enfoncement que la bombe avoit fait, croyant qu'en remuant la terre, il y pourroit trouver le corps de sa femme, mais il fut bientôt désabusé, ce qui le porta à courir d'un côté et d'autre pour voir ce qu'elle étoit devenue.
Le jour ayant paru , le chapelier aperçut un reste de jupe sous l'entablement du toit de la maison de la demoiselle Garnier,où on remarquera qu'il y avoit quatre étages, et que la
(*0n doit remarquer ici que ce fait est raconté, par M. Ferand, a*^^^ consul en 1707 , c'est-à-dire par un personnage grave et digne de foi. )
rue a huit toises de large. Ce reste de jupe fit croire à cet homme que le corps de sa Gerbaude pourroit bien être sur le toit et , quoique le canon tirât alors , il y monta et vit en effet le corps de sa femme assez près du bord ; il s*ayança pour le retirer, le saisit par un bras et le poussa vers la porte par où il étoit entré sur le toit; mais, comme ce Corps étoit à demi découvert, n'ayant qu'un reste de chemise, il ferma la porte après lui et descendit pour aller prendre une chemise de laquelle il le couvrit, et le fit portera la paroisse pour Tenterrcr.
Pour ce qui regarde Fétat où la bombe mit cette femme, le chapelier qui l'avoit bien observée, affirme qu elle avoit le bas des cuisses meurtri et fracassé, quoiqu'elles tinsent pourtant encore aux genoux , et qu'elle étoit blessée au bas-ventre , mais qu'elle ne l'étoit point au dessus de la ceinture. Les chairs étoient blanche.^ et son visage nullement gâté. Une partie de son tablier s'attacha à un arbre qui est devant la maison de ce chapelier où on l'a vu plus de deux mois après. Le même chapelier trouva, à quelques pas de là, un écu qui étoit tombé de la poche de cette femme et il remarqua qu'il étoit tout bossu. Un soldat de la marine trouva aussi un écu qui étoit de même et pour lequel la fille de cette femme porta sa plainte au sieur Fcrand , consul , contre ce soldat qui convint d'avoir trouvé l'écu, mais dit ne l'avoir plus et fut perdu pour cette fille. C'est le sujet de cette plainte qui donna occasion à ce consul de «^'informer exactement de tout ce qui a accompagné l'effet extraordinaire de cette bombe et de l'insérer dans le journal du siège.
Pour ce qui est de la manière dont le corps de la femme Gerbaude a été poussé si haut , il est bien difficile de l'expliquer. On laisse ce soin aux curieux ; on se contente de rapporter ici le fait tel qu'il est. ti'utîlité qu'on peut tirer de cet
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accident , c'est de se mettre du même côté d*où viennent les bombes. Cest ce que ne fit pas cette femme ; il est vrai qu'il y a du danger de quelque côté qu'on se trouve, mais il y en a moins de cette façon et c'est encore mieux de les voir venir.
( Journal da &iège de Toalon par M. Ferand, a°^' consul. )
Manuscrit de 1707.