‹ Histoire du socialisme franc̦aisChapitre 21 sur 53 · À LES · texte numérisé non relu

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convient de souligner ce dernier programme en son ensemble. Une fois les antagonismes de classes dis-

parus, et la propriété centralisée, le pouvoir public

perd son caractère politique. Il n'est, en effet, aujourd'hui, que le « pouvoir organisé d’une classe pour l'oppression d'une autre ». Le prolétariat abolira toute domination de classe, en établissant une assoclation « où le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous ».

La troisième partie du Manifeste est consacrée à la critique de la littérature socialiste et communiste, socialisme féodal, petit bourgeois, etc. Nous passons sur ce chapitre, quelque intérêt qu'il puisse présenter, parce que nous recherchons surtout, pour l'heure, les éléments positifs. Enfin la quatrième partie invite les communistes à prendre partout contact avec les partis démocratiques avancés, tout en éveillant, chez les ouvriers, la conscience nette de l’antagonisme qui existe entre eux et la bourgeoisie. Il faut en rappeler la conclusion célèbre, et qu on ne saura jamais trop répéter, parce qu’à elle

seule, elle consacre une date, et marque toute la

portée du libelle de Marx et d’ Engels.

« Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs buts. Ils proclament hautement que ces buts ne pourront être atteints sans le renversement violent de tout l’ordre social actuel. Que les classes régnantes tremblent à l’idée d’une Révolution communiste; les prolétaires n’ont rien à perdre, hors leurs chaînes : ; ils ont un monde à gagner.

» Prolétaires de tous les pays, unissez-vous.

VIT. Si nous reprenons maintenant, dans sa me à la lumière des doctrines que nous avons exposées ici, en forme raisonnée, la période de 1840 à 1848,

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nous sommes en droit d'affirmer qu'elle saisit une

importance capitale dans l’histoire du socialisme chez nous. Isolons même le Manifeste des commu: nistes, puisqu'il fut lancé de Londres, et cantonnons-nous sur le sol de France. Quelques écrivains strictément marxistes ont déclaré, dans des ouvrages

d'ailleurs remarquables, et auxquels nous devons;

sauf cette réserve, toute notre approbation, — que la pensée «utopique, unilatérale et extravagante »

de 1830 à 1848, n'allait pas jusqu’à la plèbe ou-.

vrière. Ilest même devenu de mode, dans certains milieux où l’on se pique de réalisme exclusif, de nier totalement le rôle éducateur et destructif de Louis Blanc et de ses contemporains. Nous estimons, tout au rebours, qu’on ne doit pas fonder l'affirmation de victoire d’une école, d’une philosophie sociale, sur la méconnaissance et la négation illégitime des services d’une autre. Quoi qu'on puisse dire de l'idéalisme, de la phraséologie, du romantisme,

caractéristiques du socialisme français, sous la Mo-

narchie de Juillet, — et quelque déférence quon marque aux écrivains allemands, qui ont renouvelé et fécondé la doctrine, on aurait tort d'oublier les titres antérieurs de tant d'hommes dévoués à la critique du capitalisme, alors en plein épanouissement:

Quand Labriola conteste l'influence du mouvye-

ment de 4840 sur la foule, il nous semble qu'il in=

terprète à tort l'histoire. Si la Révolution de 1848 a eu une portée prolétarienne, en dépit de l'aspect

inorganique du soulèvement ouvrier, si les revendications sociales ont été, dès le premier jour, à la, base de son programme, ne faut-il pas en attribuer …

l'honneur aux nombreux traités publiés par les Considérant et les Proudhon, les Cabet et les Pecqueur.

Si l'Organisation du Travail a été le mot d'ordre |

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DE LOUIS BLANC A PROUDHON 155 d'une génération, ne convient-il pas de reconnaître à Louis Blanc, la vraie paternité de la formule ? D'autre part, il est injuste de restreindre l'apport de cette période dans le développement de la doctrine du socialisme international. Chemin faisant, nous avons noté la critique de la concurrence, du machinisme, de la division du travail, la destruction du principe de la propriété privée, l’exposé de la formation du capital par la plus-value, l'analyse du salaire, la proclamation de la lutte des classes et de la nécessité d’une nouvelle révolution, sociale cette fois, — enfin la thèse de la conquête des pouvoirs publics par le quatrième État : tous éléments que Marx et Engels ont pu coordonner et vivilier par le contact même, mais qui leur ont été légués par leurs prédécesseurs français du temps de Louis-Philippe. Rendons à chacun son dû. Nous avons tenu, — et sans doute personne ne nous le reprochera, — à montrer queen somme le prolétariat international devait à la France quelques-unes de ses conquêtes intellectuelles.

VIIT. Février 1848, l'explosion soudaine de la Révolution, le renversement de la Monarchie orléaniste,sont les produits de l’active élaboration d'idées, mais aussi de la rapide évolution économique, qui. étaient intervenues depuis l'avènement de Guizot au pouvoir. L'une et l’autre sont maintenant connues : la propagande socialiste agitait les masses ; La petite bourgeoisie qui se voyait etémahanément refuser le droit de vote : — «il n’y aura pas de jour pour le Suffrage Universel », disait Guizot, — n'’attendait plus rien de la légalité. Il y avait donc deux éléments puissants de subversion dans l’État. En face d’eux, aucune force de résistance. La bourgeoisie moyenne, écartée à son tour du pouvoir, n'avait nulle raison

de le soutenir : les scandales financiers qui s'étaient accumulés dans la seconde partie du règne: —«enrichissez-vous », — disait encore Guizot, lutimposaient le mépris d'un régime qui ne faisait, au surplus, rien pour elle. Restait la grande bourgeoisie quise gorgeait d’honneurs et d’or, qui commençait à s'allier, par les mariages, à la vieille noblesse légitimiste, et multipliait les agiotages effrénés et les”

pires aventures financières. Marquée, d’une tarein-

délébile, par les procès retentissants, que provoquaient ses spoliations et ses compromissions, elle descendait à la même condition morale que l’aristocratie sous Louis XV et Louis XVI, — la plus funeste des conditions pour une classe gouvernante : elle

avait perdu le respect. Dépourvue de la considéras, Ÿ

tion publique, elle était, par ailleurs, privée de toute

énergie matérielle. Aux revendications montantes de la petite bourgeoisie et du prolétariat, à l'assaut. formidable qui se préparait dans l'ombre, elle n'op-

posait plus que de sèches formules, mais les mots ne suffisaient plus à étayer sa prérogative politique. La garde nationale qu’elle avait encadrée en 1830, attachant à sa cause la bourgeoisie moyenne et même une part de la couche inférieure du tiers, lui échappait, se jetait dans l’opposition. Comme cette milice servait ses intérêts de classe, après s'être mise du côté de l'autorité, au temps où elle en pouvait … tout ‘espérer, elle la désertait maintenant que ses membres étaient voués irrémédiablement à l'infé- = riorité civile. Il arriva ainsi que le régime, sans … s’en apercevoir, perdit tous les appuis sur lesquels il s'était édifié, et que Louis-Philippe se trouva seul, avec le pays légal — quelques dizaines de milliers de familles, devant des millions de citoyens. Contre l'absolutisme restauré, et superposé à l'oligarchie,

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les vieilles alliances des sociétés secrètes se reformèrent : la campagne des banquets en naquit. Elle n'eut d'importance, et n'’entraîina un résultat, que parce qu’elle était une expression superficielle du mouvement latent de la population. Par elle-même, elle n’avait qu’une action réduite : sa signification symbolique fut colossale. La société française, depuis 1830, ressemblait à une pyramide qui, d'année en année, se retournait, au point que sa base fut finalement en l'air et sa pointe sur le sol. Impuissante à porter ce formidable poids, cette pointe qui du reste s’amincissait avec une vertigineuse célérité, vint à se briser. L'édifice croulant sur la terre, l'ébranla dans ses fondements — et ce fut 48.

[. 1848, pour le prolétariat, se résume en un mot: Juin, — toutes les espérances et tous les écrasements. — 1848, pour la classe bourgeoise, se symbolise en cet épouvantail : les ateliers nationaux, — l’'émeute soldée et embrigadée. Il faut sortir des formules, des expressions trop courtes, délaisser les visions morcelées, relier les faits, montrer la marche des événements. Aussi bien, il n’est point de période, dans l’histoire du socialisme, qui mérite d'être plus profondément scrutée, car il n’en est aucune où l’on puisse recueillir des leçons de fait, — des enseignements pratiques plus efficaces. Je

La phase si chargée, qui va de Février à Juin, se caractérise par trois grandstraits. Elle a débuté par la participation au pouvoir d’un fragment de classe et d’une classe, qui n’y avaient que très transitoire-. ment accédé en 1792-1793, et qui depuis s’en étaient trouvés systématiquement exclus, la petite bour-

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geoisie etle prolétariat. Elle a affirmé presque immé-

diatement, la réalité de la lutte des classes, la bour-

geoisie en toutes ses fractions, en toutes ses couches,

du haut en bas, de la ploutocratie banquière au monde de la boutique, et de la grande industrie à

la propriété parcellaire, faisant balle contre le qua-

trième État. Enfin elle a abouti, comme il était

fatal, à la guerre sociale, le prolétariat se heurtant

dans la rue à la bourgeoisie qui voulait restaurer le

servage ouvrier, et consacrer par la désagrégation et

le massacre de la plèbe, sa prérogative économique.

On conçoit que 1848 ait laissé une immense traînée

de souvenirs dans l'esprit du peuple, que cette date ne puisse être évoquée sans éveiller d’ardentes pous-

sées de fièvre, qu'elle apparaisse au fond des ate-

liers, etnon seulement chez nous, mais partout où

palpitent l’espoir et l’idée prolétarienne, comme l’un

des points culminants du siècle. Si l’on compare

cette période à celle de 1871, et Juin à la Commune,

celle-ci ressort plus mêlée en ses causes, plus complexe en ses fins. Ici, les ouvriers s'emparent de la puissance publique et chassent l'autorité légale, mais il n’y avait pas que des ouvriers dans les rangs de la Révolution de Mars, et leur foi communiste, si

elle ne se révèle point, dès le premier jour, en toute

son intensité, s’affirma pourtant avec éclat. Là, ce

fut l’élan sauvage d’une Jacquerie urbaine, déchaînée contre les vieilles institutions mensongères etoppressives, l’assaut anonyme d’une cohue sans chefs et sans plan directeur. Ce qui fait la beauté tragique de Juin, c’est ce soulèvement chaotique sans analogue, ni avant ni après ; et ce qui fait la supériorité de la Commune, c’est qu'elle marque une première étape d'organisation, un premier essai du prolétariat, d'exercer sa dictature révolutionnaire. Mais

entre ces deux insurrections, dont l’une échoue tout -

de suite, brisée par l’armée, dont l’autre triomphe pendant soixante-dix jours, il y a plus qu un rapprochement littéraire à établir, il est un lien étroit à noter et à suivre. L'histoire n’a pas d'intérruption totale. Quelque terrible effondrement qu'ait subr la plèbe laborieuse durant près de vingt-trois années, de la victoire de Cavaignac à la fuite de Thiers, quels que dépression qui ait frappé sa pensée, elle est dès lors demeurée érigée en ordre distinct, théoriquement tout au moins. La Commune continue Juin, comme demain ou après-demain, un autre mouve-

ment, peut-être victorieux, peut-être refoulé encore,

poursuivra l’œuvre de la Commune et de Juin.

Avec 1848, nous entrons dans la phase d'action … du socialisme. Jusque là, il s’est constitué en doc-

trine: il s’est infiltré par concepts partiels, dans les

sociétés secrètes, il a même éclaté en sursaut lumi= neux et imprévu à Lyon. Maintenant il est devenu … un groupement, le mot d'ordre d’une classe. La

pénétration s’est faite de l’idée et de la souffrance, de la prévision scientifique et de l'appel au mieux

être, et cette union s'opère précisément dans le feu. des événements, à l’heure où la France et l’Europe, reçoivent la plus vive secousse qu’elles aient éprouvée …

depuis 89.

IT. A vrai dire, et comme Marx l'a établi avec. son incomparable acuité d'analyse historique, les quatre mois qui courent de Février à Juin se dvi sent en deux parties de durée presque égale. Avant. le 4 mai, la moyenne et la petite bourgeoisie, surprises de leur rapide victoire sur la royauté et sur

les censitaires, estiment nécessaire de s’annexer l’ar-

deur du prolétariat. Elles essaient de le duper, dele … *

payer de formules creuses, d'entreprises illusoires,

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mais n'osent rompre avec lui, et acceptent ses mandataires dans leurs conseils. Cependant, elles machinent et préparent tout de suite la réaction qui remettra les choses au point, qui consacrera leur souveraine puissance, et ramènera les ouvriers à leur vassalité.

Après le 4 mai, c’est-à-dire après la réunion de l'Assemblée Constituante, où les élections trop hâtives ont assuré une majorité aux rétrogrades, la moyenne et la petite bourgeoisie se concertent avec la grande, contre le prolétariat, excluent ses représentants du gouvernement, bafouent et détruisent les créations auparavant consenties pour tromper son impatience. Le décor s'écroule; les passions égoïstes se démasquent ; les ateliers nationaux dissous, la classe laborieuse est acculée à la Révolution que les dirigeants appellent et acclament, parce qu'elle leur permettra de pratiquer la saignée. La commission exécutive a recours au sabre fidèle, organisant inconsciemment pour l'avenir la dictature du sabre félon, posant déjà, dans l’état de siège, la première pierre de l'Empire. Cavaignac annonce Bonaparte. La République se meurt dans l’agonie du prolétariat: mais la couche moyenne de la bourgeoisie a consolidé ses assises, confisqué 48, comme la couche supérieure avait monopolisé les trois glorieuses. Février n’avait-il pas été dirigé par elle, et orienté vers ses fins ?

III. Le mouvement d'émeute, très peu sanglanten réalité, qui avait chassé la maison d'Orléans, frappa, du même coup, la caste censitaire sur laquelle elle s’appuyait: la grande bourgeoisie. Royauté et dirigeants s'étaient trouvés isolés du reste de la nation, depuis que la bourgeoisie moyenne, après le refus de l'extension du suffrage, avait versé du côté du

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