NORRIS
communiste et Le Proudhonien mutuelliste — se re-
trouvent, dans la dernière phase de l’histoire du socialisme. Quelques-uns ont cru voir dans ce premier et large conflit entre les tendances diverses des travail-
. leurs, l'opposition de la pensée originale française et de la pensée allemande. Rien n’est plus inexact. La
suite de ce travail a peut-être suffisamment montré déjà, que si le communisme ou le collectivisme — d'une façon générale, lathéorie de lasocialisation des moyens de production et de la répartition en commun — a été développée Outre-Rhin, dans sa netteté dernière, les éléments s’en trouvent épars dans tous nos écrivains du milieu du siècle. Par ailleurs, le Proudhonisme, ou plutôt le syndicalisme, ne s’est pas exercé seulement en France dans la période que nous étudions. Le mouvement syndical, antagoniste
… à la poussée politique, apparait tout aussi bien et “ même mieux que chez nous, quoique avec les inévi- …. tables différences, en Angleterre et aux Etats-Unis.
Une autre observation qui s'impose tout de suite :
… c'est que si la lutte des deux courants s’est prolongée … avec des alternatives diverses, le collectivisme refoulant par deux fois le syndicalisme, ils se sont - pratiquement l’un et l’autre infléchis vers une con-
ciliation. Il ne semble pas impossible, il est même à peu près indubitable aujourd'hui qu'ils finiront par
| $e souder, par se porter mutuellement pour le plus
grand bien du prolétariat français. L'intérêt qu'offrent leurs chocs successifs n’est pas encore purement historique, mais ils n’ont plus l'actualité saisissante qui les caractérisait, il y à une dizaine ou une quinzaine d'années.
La renaissance syndicale est chronologiquement antérieure à la renaissance du socialisme politique et révolutionnaire. Presque au lendemain de la Com-
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mune, les organisations ouvrières ot de se ré né former. Dès le mois de mai 1872, douze corporations … s'entendent pour constituer Union syndicale. Rien n'était plus timide, en réalité, que cette tentative,
puisque ses auteurs se défendaient de vouloir
réveiller le prolétariat en classe distincte. L'Union
n’en fut pas moins dissoute. Trois ans après, l’entre-, prise est renouvelée ; le coopératisme relève la tête, moins violemment poursuivi cette fois par le pouvoir,
qui estime n'avoir rien à en craindre; trois Cent soixante délégués de sociétés ouvrières, dont cent cinq de province, se réunissent à Paris en 1876. Le” j congrès n'eut point le caractère socialiste; — bien au. 1 contraire, il protesta de ses sentiments pacifiques s et conservateurs. Et, si nous notons ici ce premier sursaut du syndicalisme, c'est qu'il n’a pas été sans. n incidence sur la mentalité des travailleurs. La coopération seule apparut à l’ordre du jour. On décida cependant de préconiser la candidature ouvrière, mais non point pour aboutir à une conquête des pou- 4 voirs publics — la thèse était écartée très loin uniquement pour assurer aux doléances des salariés, … auprès des gouvernants, un plus vif retentissement. Le collectivisme se redressa au congrès de Lyon, en 1878, où il ne réunit que huit voix: c'est l'heure où … Guesde recueille les premiers résultats de la propagande du Marxisme, et nous reviendrons tout à
l'heure à cette régénération du socialisme révolu- J tionnaire. Si prompte est la chute du syndicalisme, qu’au congrès de Marseille, en octobre 1879, son. Ë chef Bot est vaincu, et que la doctrine de la socialisation des capitaux et de la lutte des classes, est acclamée par soixante-treize voix contre vingt. sept. L'année suivante, au Havre, la scission se cons somme, et deux assemblées se tiennent à la fois,
s'inspirant exactement des deux tendances antago-
nistes. La première passe d'armes est close: les
descendants de Proudhon ont été battus et refoulés
. par les disciples du Capital.
La bataille reprend six ans plus tard, à Lyon. ‘La loi de 1884, qui accorde aux syndicats, des facilités de constitution, niées par les uns, célébrées par les autres, galvanise l'esprit mutuelliste. La Fédération
. des syndicats ouvre un congrès au mois d'octobre
1886: mais sur-le-champ, les collectivistes emportent l'avantage avec Dumay, Heppenheimer, etc. L'apologie du drapeau rouge est prononcée et applau-
die. À Montluçon, en 1887, à Bordeaux, en 1888, la
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victoire du parti révolutionnaire est encore mieux marquée sur ceux qui n'admettent que l’action cor-
porative.
La troisième phase du conflit s ouvre, en 1892, à
Saint-Etienne. Comme la Fédération des syndicats a été pénétrée de l'esprit du Parti ouvrier, les Bourses
du travail organisent maintenant la résistance à la diffusion du collectivisme politique dans le prolétariat.
Mais leurs tendances sont différentes de celles que
les mutuellistes avaient affirmées en 1872, en 1876,
* en 1886. Par la propagande de la grève générale, elles
aboutissent à préconiser la révolution économique ; elles prévoient, elles reconnaissent inévitables les
subversions violentes autrefois réprouvées. À Tou-
. Jouse, en 1893, à Lyon, en 1894, à Nantes, la même
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année, cette tactique nouvelle surgit, se développe, en même temps que se manifeste l'importance croissante du groupement nouveau. Les Guesdistes, qui avaient acquis de vive force l’adhésion des syndicats en 1886, sont refoulés à leur tour. À Nantes, où ils répudient la grève générale, ils ne recueillent que
trente-sept voix contre soixante-sept. Puis la Confé-,
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288 “HISTOIRE DU SOCHALISME FRANÇAIS à
dération du Travail, fille des Bourses, qui reprend les grands projets de fédération économique, en repoussant l’action politique, tient, en 1895, à Limoges, en 1896, à Tours, deux congrès d' une haute importance. Il est vrai, que, dès sa seconde réunion plénière, elle se heurte aux obstacles, et voit sa conquête arrêtée par el la résistance des travailleurs déjà enrôlés dans les fractions politiques. De l’aveu même de ses membres, elle n’a embrigadé qu’un quart des syndiqués francais — 107.000 environ, sur 420.000; et tous, ouàä peu près, puisés dans les associations très considérables du bâtiment, du Livre, et des chemins de fer Au Congrès international de Londres, en 1896, les syndicaux et les politiques, se livrent, devant le prolé tariat des Deux-Mondes, un combat acharné qu aboutit à une complète rupture. Il est vrai-qu depuis lors, on a semblé, de part et d'autre, recon® naître lafficactté. l'urgence d’un accord. ; x VI. La dénetalion du socialisme pur suivit db très près la réapparition du mutuellisme en France. Elle remonte à la période dela réaction Mac-Mahonnienne, mais s'est précisée surtout au lendemain de 16 mai, le triomphe de l'idée républicaine bours À geoise exerçant sur le réveil du monde ouvrier une indéniable influence. Ce qui caractérise le collectivisme et le communisme, chez nous, comme äilleurs, dans le dernier quart de siècle, c'est qu'ils ont accompli une évolution de plus en plus marquée, au fur et à mesure que leur propagande affirma davantage ses résultats. S'ils ont conservé la Sub version du vieux régime comme objectif suprême ils ont admis que le bulletin de vote fût un moyen à côté de la classique insurrection des rues. L'opis
DE LA COMMUNE À LA CRISE (1871-1898) 9289 on de la socialisation intégrale ne s’opèrera pas sans heurts et sans secousses, mais ils estiment aussi, et peut-être les expériences du passé ne sont-
- elles pas étrangères à ce revirement de pensée — » que le processus même des choses travaille au profit . de la classe ouvrière, et qu’à trop le brusquer, on risquerait de reculer les résultats.
Cette brève explication était nécessaire. Les sceissions qui sont intervenues, à diverses étapes, dans le socialisme français, ne se ramènent pas seulement aux antagonismes de personnes, de tout temps plus . marqués, plus violents dans ce pays que chez ses voi- - sins; elles sont issues aussi de chocs prolongés entre . les tendances strictement insurrectionnelles et les tendances plutôt politiques, qui portaient à user du - parlementarisme, de la conquête légale des pouvoirs publics, comme de béliers puissants. Or, il est advenu dans la suite des années, que telle fraction qui . … avait, à l'origine, répudié le bulletin de vote, a été + amenée, au contraire, à en préconiser l'emploi, et à en retirer, au surplus, les plus signalés avantages. - Des anciennes organisations du second Re te parti Blanquiste fut le premier à se reformer k -après le grand refoulement de Mai. Ses membres avaient joué, dans la Commune, un rôle essentiel : * contraints de se réfugier à Londres, pour échapper aux proscriptions, les survivants affirmèrent dans … un manifeste fameux, leur fidélité inviolable à leurs « conceptions passées. En 1876, lorsque le Congrès de » Paris vint annoncer la rentrée en scène des mutuellistes, une brochure intitulée : les Syndicaux et le Congrès, partit de la capitale anglaise pour flétrir l'impuissance du mouvement corporatif limité. Les - racines du Blanquisme avaient d’ailleurs subsisté à - Paris et dans quelques centres de province : il fut
| tout de suite debout, end la dan laboteune ar PE ù riva à se soustraire aux effroyables souvenirs de Sa tor | re Parti ouvrier Set un peu plus br à | voix de Guesde, qui déploie une invincible ténacité, brave les condamnations, et manifeste un talent de propagandiste et d’organisateur sans précédent dans le socialisme français, les thèses du Marxisme se répandent sur le Nord et le Midi. La doctrine de la lutte des classes pénètre dans les cerveaux avec les” rudiments des constructions nouvelles, avec la légi=" timité de la reprise des capitaux et des grandes exproprialions. Au Congrès de Marseille, le collecti=« visme, nous l'avons vu, écrase la traine Proudhonienne. Le 28 octobre 1819 — une date impor- ; tante — l'assemblée adopte une motion qui aboutit | à cette formule : « La collectivité du sol, sous-sol. instruments de travail, matières premières, donnés” à tous, et rendus inaliénables pour la sociélé à qui ils nivéns retourner. » Sur cette base se dresse immédiatement un groupement qui prend le nom de Fédération du Parti des travailleurs socialistes, sub=. divisé en six régions. C’est l'embryon du Parti ou" vrier, dont le programme préparé par Marx, Engels, Guesde, Lafargue et Lombard est adopté à Paris, en. juillet 1880. Ce document, sur lequel nous revien= drons, s'inspire très visiblement des déclarations de la Social Démocratie d'Allemagne, et des théories du” Capital. Le Mais à peine le socialisme s'est-il imposé de. nouveau à l'attention publique, que le premier schisme intervient. Contre Guesde, Brousse se lève, comme jadis, contre Marx, Bakounine. Même polémique, : mêmes arguments. La profession électorale de Joffrin… à Montmartre, qui avait paru au comité national du
DE LA COMMUNE A LA CRISE (4871-4898) 9294 Parti ouvrier, entachée de dérogations graves au . principe, exaspère la querelle. Brousse accuse son … adversaire de sectarisme, d’autoritarisme « ultra- . montain » et celui-ci riposte en dénonçant les compromissions relevées d’autre part. Au Congrès de Saint-Etienne (septembre 1882) Guesde et ses amis, mis en minorité, dénoncent le pacte. Il y a maïntenant une troisième organisation, dont Brousse est le chef, qu'on qualifie, dans Ia. fraction opposée, de possibiliste, et qui s'intitule, elle, Parti ouvrier so- M cialiste révolutionnaire. Elle formule aussitôt son programme, où l'on relève le mot « communiste » ; et où prédominent, comme dans les considérants de 1880, les souvenirs de l’'Internationale, les emprunts au Manifeste de 1848, et aux œuvres des penseurs d'Outre-Rhin.
Il faut passer sur les congrès, qui se sont tenus … de 1882 à 1890, et sur les dissidences qui n’ont cessé . desy manifester. Nous n'insisterons même pas sur 3 les polémiques qui s’engagèrent à Paris, en 1889, lors de la réunion du socialisme intorhational. entre … les possibilistes assemblés rue de Lancry et les Gues- | distes et Blanquistes convoqués salle Pétrelle. Il %
‘convient d'en venir tout de suite à la seconde grande rupture, qui se produit à Châtellerault en octobre 1890, entre Brousse et Allemane, et qui subdivise ‘en deux tronçons l’ancien parti ouvrier socialiste révolutionnaire. Îl s'agissait de trancher une inimitié de personnes, ensuite, ce qui était plus grave, un point de méthode : un élu dépendait-il seulement Ma de son comité de circonscription, ou bien de son organisation tout entière? Brousse opinait pour la sd première alternative ; Allemane, pour la seconde. Il y avait enfin, entre eux, une mésintelligence de . tactique, qui portait sur la valeur. de l'action politi-
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tivisme contemporain, des réminiscences de l'idé
- Fort RARE RTS ses polémiques et ses divisions
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que. Ne ose ou Brousse une parti des griefs que Guesde avait auparavant développés lui reprochant de trop viser aux succès électoraux, et de ne pas assez se soucier de la propagande théo- | rique. À
Allemane fut battu. Il y eut désormais quatre
groupements différents qui s’appelèrent Blanquistes |
ou Parti socialiste révolutionnaire (avec Vaillant), Parti ouvrier français (avec Guesde et Lafargue),… Fédération des travailleurs socialistes (ävec Brousse), Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (avec Alle-« mane). Le cinquième ne devait apparaître que plus. + tard, réunissant des énergies éparses, des disciples de Malon qui tâchaient de concilier, avec le colle
lisme de 1848, — des démocrates lassés de l’impui sance des anciens partis, — - des hommes d'action où
désagrégation progressive du Socialisme français. n’ont pas abouti à paralyser la diffusion de ses” principes, ni à annihiler l'influence de ses efforts pratiques. re
VII Un fait caractéristique éclate à tant toute ne l'évolution socialiste depuis 4871 : l'unité de doc trine s’est réalisée, ou peu s'en faut, ou du moins, toutes les organisations qui se réclament du prolé- * tariat se sont entendues sur un minimum d’axiomt communs. On rencontre dans leurs rangs des idéa=« listes et des matérialistes : d’une part, des écrivai Le et des propagandistes qui invoquent la morale, le droit, la justice, toutes les entités qui figuraiees déjà
DE LA COMMUNE A LA CRISÉ (4874-4898) 293 | dans les œuvres de la génération de 1848 : la tradi- . ton de Leroux, de Louis Blanc, de Proudhon, de Considérant, ne s’est pas perdue, et sans doute ne se perdra que très difficilement dans cette classe ouyrière de France qui garde sa mentalité latine : — d'autre part, des écrivains et des propagandistes, ae qui s'inspirent davantage, sinon exclusivement, de ce corps de notions qu’on appelle le matérialisme | historique, et dont le manifeste des communistes et tous les ouvrages de Marx et d'Engels nous offrent illustration la plus complète. Il serait aisé de montrer que telle des organisations contemporaines se . rattache de préférence à la première catégorie intel- . lectuelle, et telle autre à la seconde. Mais peut-être cette classification apparaïîtrait-elle superflue. Peutêtre aussi vaut-il mieux signaler les sources diverses du socialisme français contemporain et préciser brièvement ses tendances. Le lecteur apprendra que sur les points essentiels, intervient aujourd’hui un consentement unanime, et c’est là un premier et solide résultat.
Nous avons dit déjà, que depuis la grande décepton de juin 1848, la direction de la pensée proléta- - rienne était passée à l'Allemagne. De fait, dans les trente dernières années du siècle, notre pays n’a pas - produit une œuvre proprement et foncièrement originale. Le plus grand nom que nous puissions signaler, parmi nos publicistes révolutionnaires, . Benoît Malon, évoque surtout le souvenir d’uné vul- - garisation. Si l’on voulait indiquer d’un peu plus près la tâche accomplie par le berger Forézien, remarquable autodidacte qui a rendu d’éminents services à sa cause, non seulement par ses travaux, mais par la hauteur de sa conviction, et la dignité de sa vie, on se bornerait à commenter le titre de