LE XVII SIÈCLE ET LA PROPRIÉTÉ
ment de [a communauté. Mably, de même, dans ses Droits et Devoirs des Citoyens, s'écrie : « Savez-vous quelle est la principale source de tous les malheurs quiaffligent l'humanité? C’est la propriété des biens», et, dans ses doutes aux économistes, déclare hardiment « que la terre entière est le patrimoine de chaeun de nous ».— Quant à Morelly, le plus intéressant à coup sûr des publicistes de cette catégorie, et dont le Code de la Nature fut invoqué par Babeuf à l’une des heures tragiques du Directoire, il a fait, à vrai dire, l'ouvrage socialiste le plus considérable de son siècle. Si l’on en laisse de côté la partie négative, - où il développe son réquisitoire contre la propriété privée et les passions furieuses qu’elle engendre, il a très longuement exposé sa notion d'une société réglée à la méthode du communisme. Rien n7y
a Dbariiendra régulièrement et en propriété à per-
sonne que les choses dont on fera un usage actuel pour ses besoins, son plaisir ou son travail journalier.
De(plus, tout citoyen sera homme public, sustenté, entretenu et occupé aux dépens du public. Il contribuera pour sa part à l’utilité collective. Il n'y aura point de commerce, mais toutes les productions étant amassées dans des magasins publics, rien ne se vendra, ni ne s’échangera. L’instruction sera obligatoire, etc. Ainsi qu'on en juge, Morelly a déjà formulé quelques-uns des principes capitaux qu'adopteront les socialistes du xix° siècle. Il a été, sinon.
dans le domaine de l'application, du moins théoriquement, le plus subversif des penseurs de l’ancien régime. Avec lui se ferme le cercle des conceptions | de la propriété. Par la simple énumération que nous en avons tracée, le lecteur appréciera le formidable assaut que la féodalité allait subir en ses soubassements économiques.
VI. Dans cet exposé, où nous essayons de mettre. en relief les divers éléments que le socialisme con-
LR
Lo ke 0 © ue”
temporain a pu emprunter au xvin° siècle, une place est due à une théorie, qui fit depuis une assez belle fortune. Lassalle et Marx et bien d’autres ont fondé
sur elle toute une série de déductions. Il s’agit de la
formule connue sous le nom de « loi d’airain des sa-
laires ». Nous n’ignorons pas que certains socialistes très éminents de notre époque ont cru devoir critiquer cette thèse, la contester, voire même la nier complètement, et la tourner en ridicule, Vandervelde, Van Kol, et Bernstein surtout, estiment que les faits des trente dernières années, la progression des prix de la main-d'œuvre, leur diversité aussi suivant les lieux, sont en contradiction absolue avec elle. Ce n’est.
point ici le temps de la discuter. Pour l'heure, nous … voulons constater qu’elle apparaît en germe, et déjà”
assez nettement exprimée, chez les publicistes d’avant la Révolution. Il est intéressant de noter que ceux qui l'ont posée, à part Linguet, n'étaient pas des esprits violents (deux d’entre eux furent des ministres de Louis XVI), et qu'ils se bornaient à reconnaître un rapport économique, sans s’enquérir
s'il était rationnel de le supprimer en ses termes.
Quesnay, le chef des Physiocrates, croit que les salaires, et par suite les jouissances que les salariés peuvent se procurer, sont fixes, et ramenés au plus bas par la concurrence qui est entre eux. Turgot déclare qu’en tout genre de travail, il doit arriver, et il arrive en effet que le salaire de l’ouvrier se réduit à ce qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance. Aux yeux de Linguet, les contrats de. propriétaires à ouvriers ne sont pas libres pour ceux-
ci. Enfin Necker avoue que les propriétaires ont
pouvoir de ne donner que le plus mince salaire
DRE SCT Dre US DRE L RAT PRET 0 ME ELS LRU Pi A EEE CES ET TE
LE XVIN® SIÈCLE ET LA PROPRIÉTÉ 21 possible. Comme l’on sait, l’école des économistes d'Outre-Manche ne se fera pas faute d'abonder dans les mêmes vues. Mais ce n’est pas elle qui nous retient, puisqu’avant tout, nous recherchons en France les titres et les antécédents du socialisme français.
D’autres idées encore, et qui se trouvent disséminées chez les écrivains de l'Encyclopédie, ou ailleurs, méritent d'être enregistrées, ne fût-ce que pour mémoire. Cet âge, plus que tout autre, a exalté l'omnipotence de l'Etat, estimant que les pouvoirs publics avaient assez de force pour transformer brusquement la société, concluant aussi qu'ils devaient sans cesse accroître les services collectifs, et atténuer le rôle des particuliers. A cet égard, il s’est déclaré contre l’individualisme excessif qui perçait. Chez Boisguillebert et Vauban, l'étatisme, pour user du terme moderne, se dessine avec vigueur. Il prend plus de consistance, à mesure que s'écoule le siècle, triomphe avec Rousseau, puis avec ses disciples Mercier et Raynal. C’est l’école du philosophe de Genève, de mème, qui lance les diatribes les plus véhémentes contre la finance, dont l'action néfaste se développe largement sous le règne de Louis XV, à l’aide des embarras budgétaires grandissants. Mais il est curieux de noter que c’est Montesquieu qui a exprimé, en ce sens, la pensée la plus avancée de * son temps : « l'Etat doit à tous les citoyens, une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie, qui ne soit pas contraire à leur santé » ; pensée, il est vrai isolée, et qui à elle seule ne permet pas de classer l’auteur de l'Esprit des Lois parmi les maîtres des Jacobins. Avec Malon, nous réserverons cette épithète pour Rousseau.
VII. Telles sont les diverses notions que le sOCialisme de 1900 peut agréer comme siennes dans l’é-
lucubration énorme des soixante-dix dernières années de l’ ancien régime. Elles ne sont pas indifférentes, puisqu en dehors de leur valeur intrinsèque, À elles ont agité violemment la France, et qu’elles se | otostent à l’origine de la commotion de 89, — que + certaines présideront à la poussée rurale du début, — que certaines autres éclateront dans Le programme de la Montagne, que les plus hardies et les plus novatrices engendreront le premier assaut du communisme. Elles sont, du reste, toutes reliées et intime-. ment, quoique dissemblables en leur portée politique, par une vue originale des droits et des devoirs de l'individu et de es collectivité. La seule affirmation de la liberté, et son rattachement raisonné à la propriété, voire même la seule négation de la notion. providentielle et immuable des institutions, eussent. suffi à illustrer cette époque d’universelle fermentation. Elle nous a donné beaucoup plus, ayant poussé » les déductions de ses prémisses. Omettre son œuvre : eûtété injuste, car elle était la condition nécessaire des développements qui ont suivi. Sans les théories des économistes des derniers règnes de la monarchie absolue, on ne comprendrait ni la période de la Constituante et de la Convention, ni la naissance des systèmes proprement socialistes, qui ne sont pas — comme l’affirment les écrivains conservateurs — à. l’antipode des idées de 92 et de 93. Au fur età me. sure que se déroulera cette étude, nous tâcherons d'établir la filiation des concepts, génération par" génération. Entre lesrévolutionnaires des différentes
+ + dv
ices historiques, il y a fatalement des termesttes de rapprochement. À plus forte raison seront-ils aisés à retrouver, si cette confrontation ne s'exerce qu'à travers cent vingt ou cent cinquante années. ae
I. La Révolution de 1789 est la plus grande date de l’histoire, même pour les socialistes. C'est une erreur où certains ont versé, mais que tous ou presque tous répudient aujourd’hui, de la considérer comme un fait purement politique. Elle’ a affecté un caractère économique et social des plus clairs, et qu'il est aisé de déduire en quelques brefs développements. |
D'abord elle à substitué une classe à une autre, dans la direction de l'Etat, élevant la bourgeoisie par-dessus la vieille féodalité. IL est certain, que bien avant la prise de la Bastille, Les roturiers avaient eu accès dans les conseils du roi, qu'ils pouvaient même devenir ministres, à condition toutefois de se retrouver quelques quartiers de noblesse plus ou moins réels, mais ce n’était pointleur catégorie sociale qui montait au pouvoir avec eux, et l'infériorité légale de celle-ci était suffisamment attestée par sa condition fiscale et son inaptitude consacrée à la plu-
f nt
de à '
LEE LEUR : Lee
part des charges. Il est certain, d'autre part, que bien après le 14 Juillet et le 4 Août, les gens à parti cule ont exercé une autorité considérable, qu'ils ont persisté à envahir les fonctions honorifiques où grassement rétribuées, que ramenés à un effectif plus restreint dans les administrations centrales, ils se sont répandus dans la diplomatie et l’armée; mais, encore une fois, ce n’est pas leur caste, effondrée depuis un siècle, qui garde ces positions ; ils n'y sont qu'à titre d’individualités, nombreuses il. est vrai, ou d'appoint. La bourgeoisie est la grande souveraine, et s'il lui plaît d'appeler auprès d'elle, pour se glorifier de ses relations, ou pour fortifier son influence, de ci-devants marquis, comtes, ducs, si elle veut en faire des ambassadeurs de France, ou des généraux de division, ou des trésoriers-payeurs, elle est tout aussi bien maîtresse de les écarter. Son hégémonie est une innovation. Or cette classe n’est arrivée au commandement que par la Révolution ;: = ses diverses couches, même après que la première eût percé, ont dû faire d’autres Révolutions, 1830 et 1848, pour s'arroger tous les droits. Elle est par essence la classe révolutionnaire, et dans tous les sens du mot. Elle n’a pas pénétré par infiltration, avant d’user de violence ; elle n’a pas ébréché les prérogatives de la noblesse, avant de les renverser: elle a prétendu confisquer, à son profit exclusif, tous les avantages de la détention du pouvoir. PTS Gette substitution de personnes s’est étayée elle: même sur un colossal transfert de domaines, le plus vaste, le plus retentissant, que l’Europe ait vu depuis les sécularisations de la Réforme. La vente des. Biens Nationaïtx est un acte, dont le conservatisme, au lendemain même de la répartition, et des agiotages effrénés des Bandes Noires, a essayé de diminuer.
# See
l'importance (et l’on conçoit l'intérèt qu'il y prenait), mais cette socialisation partielle demeure, en réalité, le phénomène spécifique du mouvement de 1789. Jacquerie rurale, morcellement de la propriété,
. reconcentration des anciens fonds nobles aux mains
du Tiers enrichi : telle a été la signification capitale de ce grand événement, si on l’envisage en ses soubassements économiques. Et ainsi il diffère de toutes les insurrections, de toutes les transformations brusques et sanglantes ou pacifiques, qui l'avaient précédé dans le cours du xvu: siècle, et qui étaient restées à peu près uniquement politiques. Les Révo-
lutions de 1640 et de 1688 en Angleterre, si même on
admet qu'elles ont été facilitées par les progrès de la petite aristocratie whig sur l'aristocratie tory, représentant un élément de fortune différent, n'ont pas comporté de même des spoliations, dépossessions, et transports de titres. Elles se résument assez justement en modifications du régime constitutionnel.
Gelui qui ne verrait, dans les faits de 1789-1794, que
les Etats généraux, la Constitution de 1791, l’exécution de Louis XVI et le Comité de Salut publie, n'aurait saisi que la moitié de leur sens. La distri-
. bution, à vil prix, des terres de la noblesse et du clergé, survenant en même temps que l'abolition
des droits féodaux de toute nature, que la suppression des contrats fonciers les plus lointains, que la destruction violente des chartes, que l'incendie des
châteaux, édicte, devant le monde, une formule nou-
vélle de la propriété. Cette formule, nous la discuterons ; nous rechercherons si elle s’est survécu à elle-même, ou si, au contraire, elle n’a point sombré, aussitôt l'attentat social consommé. Mais qu’elle ait triomphé un instant dans l'application ; qu’elle ait jailli, pour ainsi dire, spontanément de cet universel
ME A TEE ST PA PI NET (fe
sursaut des classes écrasées ; cela suffit pour éclaire d’une intense lumière, tout le côté le plus intéressant, pour nous, de la Révolution française. ra Les ‘sfitütions politiques mêmes que celle-ci a édifiées ; la secousse morale qu’elle à imprimée au vieux monde, n’ont d’ailleurs pas été étrangères à la poussée ultérieure et croissante du prolétariat, et c'est un troisième aspect de notre sujet. Rayant le despotisme et abattant le système féodal, 89 a con. sacré pratiquement les théories des philosophes depuis le serment du Jeu de Paume, la Constitution civile du clergé, les décrets contre les prêtres réfrac-… taires, — depuis le 40 août et le 21 janvier, iln'ya plus rien de saint ni de sacré, c'est-à-dire qu'il n’est plus M rien: Etat; religion, domination de classe, qui puisse revendiquer une origine supraterrestre. Devant lan volonté de l’homme, les antiques mensonges, les mystères des choses se sont bruyamment écroulés. : Les églises ont pu se fermer, sans que notre globe s SparpiHat dans l’espace; — un roi, porter sa tête sur : l'échafaud, sans que la vengeance divine se manifes-"… tàt; — Le régime se transformer de fond en comble, ; sans qu'y parüt une action autre que celle des rai- | sonnements fondés ou erronés des citoyens. La gräcen providentielle a été effacée de tous les exposés de à motifs, omise par toutes les lois. La critique n’est” ; plus en présence que de réglementations critiquables, et qui ne sont plus Roberts par un dogme révélé. A Mais si le prélèvement de la dime a étéinterdit, si 4 des freins ont été mis au rôle de l’exécutif, si les : droits des simples manants ont été reconnus et. sanctionnés, tout peut changer au gré des temps,” tout devient mobile, subordonné au consentement de la majorité. Le régime capitaliste n’est plus assis que sur la condescendance populaire ; la : Prépas ind -
UE, ENTRE CU 0 qd A NT de JON ILES APT )
LA RÉVOLUTION DE 1789 ET BABEUF 97 viduelle apparaît temporaire et instable. Ainsi la Révolution de 89 n’est que la préface d’autres Révolutions, qu'elle a inscrites en elle-même, qu'elle appelle et d'avance légitime, comme une loi constitutionnelle prévoit sa propre revision. |
Enfin la Déclaration des Droits a proclamé l'égalité. Qu'est-ce à dire? Egalité abstraite, théorique, ou égalité concrète et réelle ? Après avoir acquis l’une, le citoyen exigera l’autre. Que lui sert une formule, si elle n’aboutit qu'à duperie, si elle tolère le statu quo, si le vilain de l’ancien régime demeure le mainmortable du nouveau, foulé par le Tiers, comme ses ancêtres par les barons ? Il est des mots quon ne lance pas impunément et dont la force d'attraction est irrésistible. La Constituante n’a certes pas entendu que tous les hommes eussent l'égalité de fait, qu'une même somme de propriété et de bien-être fût départie à chacun d'eux. Elle s’est placée, ici ct partout, en face de l'absolu, laissant à l'avenir le soin des tâches additionnelles. Mais bien vite, le paysan, l’ouvrier s’apercevra que l'égalité des droits n'est rien sans l'égalité économique, et que, là où celle-ci est déniée et combattue, l'inégalité politique règne en souveraine ; il comprendra que sa liberté n’est que phraséologie creuse, si sa vie est à la merci de l'employeur, que son bulletin de vote ne lui appartient point en vérité, si le patron, en répression de son choix, peut l’affamer. La lente élaboration, provoquée par la déclaration tant vantée, portera tous ses fruits ; l’idée appellera sa réalisation.
La classe prolétarienne peut donc regarder l'effort du dernier siècle comme incomplet et fragmentaire, et même regretter qu'il ait simplement abouti à instaurer la dictature bourgeoise. Mais elle doit aussi
se demander, si, il y a ent onze ans, une modific (à tion plus haute, plus compréhensive, n'eût pas été " chimérique ; elle doit surtout considérer, qu'à tous égards, en consommant sa tâche, le TSeré des Etats … généraux, omnipotent dans la Législative et la Con- F vention, à Départs et justifié celle des travailleurs organisés du xx° siècle. On ne conçoit pas l'étonnement des dirigeants d' aujourd hui, l’indignation des arrière-pelits- ils des acquéreurs des biens natio-. , naux devant le soulèvement progressif du monde ouvrier. Les ancêtres de ceux-là ont été les maîtres, « les instituteurs de toute insurrection sociale. Jus- ” qu'ici, à travers toute l'histoire, il n’est point den classe qui ait contenu, en elle, plus que la bourgeoisie, le ferment révolutionnaire, ou qui ait mieux su ‘élaborer, discipliner et consommer les subversions violentes. 4
Il. Le bouleversement de 1789 et des FE. suivantes ne s'explique pas exclusivement par la diffusion des théories philosophiques ; il ne saurait seu ramener au facteur idéologique pur et simple. IL a été, en quelque sorte, l'explosion en surface du lent travail de structure interne, qui a disjoint, depuis la fin du règne de Louis XIV, la vieille société fran-. caise. Le rôle économique de la noblesse s'était atténué peu à peu, parce qu'elle s’abstenait de défricher, « désertait toute initiative, et se bornait à percevoir. < ses fermages. L’ absentéisme qu’elle pratiquait, sauf | peut-être dans l’ouest vendéen et breton, ne fut pas« l’une des moindres causes de sa décadence maté- 4 rielle. Le sol français produisait beaucoup moins ; à les étrangers qui pénétraient chez nous, s 'étonnaient 4 même de cette diminution de rendement, qui s'affirmait de plus en plus, à mesure que s’avançait le
LA RÉVOLUTION DE 4789 ET BABEUF 29 féodale était fondé sur la prospérité de ses cultures, et que celles-ci périclitaient, il était fatal que la castle régnante fût atteinte en sa suprématie. Ainsi le mouvement ininterrompu qui s’est manifesté encore après 1830, après 1848, après 1870, et qui a relégué la production agricole au second plan, parmi les modes d'activité du pays, remonte en réalité, aux années de Louis XV et de Louis XVI. Nous avons vu
qu'il n'avait pas été étranger aux spéculations des premiers économistes, des physiocrates en particulier, et des théoriciens de la parcelle. La noblesse foncière s’affaiblissait visiblement déjà à l’heure où croissait l'importance économique du Tiers, assise sur la fortune mobilière.
Ge compartiment de la richesse publique, si inférieur qu'il demeurât, au temps de Calonne et de Brienne, à celui de la fortune immobilière, ne laissait pas que de s'être agrandi notablement. Il s'était développé par l’agiotage, malgré la catastrophe qui avait frappé Law sous la Régence ; des sociétés de colonisation, des Compagnies de Commerce s'étaient constituées pour le dehors, pour le dedans, englobant, à coup sûr, des gens titrés parmi leurs actionnaires, mais aussi et surtout des bourgeois opulents. Le négoce des blés, qui plaçait dès lors l'intermédiaire entre le cultivateur et le consommateur, était une
- source de revenu féconde pour les trafiquants qui s’y
livraient, au risque de s’exposer à la colère souvent très légitime de la foule. La finance elle-même, qui n'était plus une petite puissance sous Louis XIV, avait forcément multiplié son influence, à la faveur des embarras budgétaires qui avaient assailli le gouvernement au temps du Triumvirat et autres ministères concussionnaires. Le commerce extérieur de la
France n’était pas au-dessous d’un milliard en 1788,
même des notables, qui, les uns et les autres, se rat-
FAO TIOANNS Fa te te cb
RATE total considérable en enénee et que nous mettrons PSE de longues années à ressaisir. Quelque restreintes que pussent donc demeurer, dans la circulation gé nérale, la part de l’industrie, — malgré l'essor de la É soierie et de la draperie, — et celle du commerce, — malgré: cette augmentation des ventes à l'étranger, elles gagnaient sur celle de l’agriculture. Le fonde" ment économique de la Révolution est là. Le Tiers est disposé à parler plus haut, parce qu'il se sait pars 4 riche, et qu'il sent la prospérité et la force de l’État,
un peu plus liées à sa propre richesse. D'autre part, … il discerne d'autant mieux l'injustice du système fiscal, et l'abus des réglementations, qu'elles entra vent davantage son élan. On conçoit que cette classe, d'année en année, devait être plus ardente à ren- 4
verser celle qui lui faisait obstacle, pour établir sa propre domination. L’audace des parlementaires, ea
tachent par l'intérêt ou par la famille à cette grande bourgeoisie, trahit ses sentiments intimes. Aïnsi entendues et éclairées, les premières décisions, si 4 extraordinaires, pour le temps, de ses représentants … aux Etats généraux, n’ont rien qui doive surprendre"
La foule paysanne, elle, n'avait, pas plus en 1189" qu'auparavant, assez de forces, pour tenter à elle seule une grande transformation politique et sociale. Ge seront ses haïnes, ses souffrances chroniques qui la jetteront à l'attaque des châteaux ; sa condition, 7 loin de s’améliorer, sa situation matériels au lieu : de s'élargir, s'étaient, au COR UEITÉS rétrécies, SEBTRT
précipiteront comme des hôtes fauves qu aiguillonne à ; la faim ; mais ce qui leur donnera confiance, ce sera Re.
LA RÉVOLUTION DE 1789 ET PABEUF 31 en 89, écrasée comme tant d’autres antérieures, si elle n'avait été secondée par le sursaut de la bourgeoisie. L'accord tacite, puis exprès des deux classes ou plus proprement des deux fractions de classe, se marquera d’ailleurs, dès Le premier jour.
[IT. La Révolution a été confisquée, politiquement et économiquement, à son origine même, par une oligarchie. Elle à mis une catégorie de dirigeants à la place d’autres dirigeants. Les gigantesques poussées populaires du 14 juillet, des 5 et 6 octobre, du 20 juin, du 10 août, de septembre, n’ont servi qu'à édifier le pouvoir de la bourgeoisie. C’est pour la première fois alors que les masses inorganiquesdes faubourgs se déchaïnèrent, renversant toutes les assises du régime existant, mais au profit demaîtresnouveaux. Lemôême phénomène se reproduira en 1830, en 1848: la encore le prolétariat ouvrier sacrifiera son temps et son sang pour instaurer des alliés tout prêts à devenir ses oppresseurs. En 1789, il était par ailleurs impossible que l'éventualité tournât autrement, car seules les couches élevées du Tiers pouvaient donner une impulsion, un mot d'ordre, des chefs. Les changements économiques, tout comme la supériorité de culture
et de discipline, leur assuraient fatalement la succession immédiate et exclusive de la noblesse. Un moment, lorsque les résolutions brusques s’imposeront, et quil faudra imprimer l’ébranlement suprème, - la petite bourgeoisie, les travailleurs mêmes porteront les leurs à la Commune, et nous noterons ce passage d’une seconde Révolution à travers la première ; mais, prise en bloc, la transformation politique de 1789 s’est opérée au profit d’une minorité très restreinte. Celle-ci a envahi toutes les assemblées, de la convocation des Etats généraux, jusqu’à la Constitution de l’an VIII, pour se consolider un peu
RP EE Ta, LE user,
32 HISTOIRE DU SOCIALISME FRANÇAIS NE plus dans les corps à la fois élus et nommés du Con- sulat et de l'Empire; elle a accaparé les portefeuilles = dans les ministères, puis les sièges dans les comités … de Ia Convention, puis les places au Directoire. Ce sont les anciens parlementaires et les magistrats de toute nature, et les avocats, et les médecins, c'est-àdire une élite instruite du Tiers, qui régenteront la France. Si nous passons sur les Feuillants pour aller sur-le-champ aux Républicains, ni Vergniaud, ni Marat, ni Danton, ni Brissot, ni Robespierre, ni Saint- Just, ni [snard, ni Merlin, ni Desmoulins n'étaient des roturiers d'extraction inférieure. Ce qui est plus « significatif encore que l’énumération des noms, c'est le caractère même des institutions que deux statuts, « ceux de 1791 et de 1795 ontimposées. Le premiertexte distingue les citoyens en actifs et passifs : le second rétablissant le suffrage à deux degrés, exige encore certaines conditions de cens. Ni l’une ni l’autre de ces constitutions de la France n’ont donc respecté pleinement te principe de l'égalité politique, qui … était inscrit dansla Déclaration des Droits del’homme, et que Rousseau avait si éloquemment formulé. A peine dressée à la puissance publique, la bourgeoisie 4 s'empressait de se démentir, de s’entourer de barrières, pour empêcher que la masse ne vint noyer, ses intérêts. Le statut de 1793 est, il est vrai, plus. large, plus libéral, à tous points de vue, puisqu'il consacre le suffrage universel, la ratification par le peuple, et prévoit une sorte de referendum. Mais il ne faut pas oublier qu'il a été élaboré à l'heure même, où la seconde Révolution, trop courte et trop tôt re- = foulée, par Robespierre d'abord, avec Robespierre ensuite, venait se heurter à la première. La Constitution de l'an VIII enfin, sanctionnera sans réserves la prérogative du Tiers et c’est pourquoi il se jettera
= 4 a a ON PUR EN de
avec tant d'enthousiasme dans les bras du Corse qui lui garantira sa conquête à la fois contre le retour du passé et contre les colères prolétariennes, impétueusement grondantes dans la Conspiration des Egaux. | os
En même temps qu’elle organisait sa prééminence politique, la bourgeoisie asseyait sa puissance économique. Comme elle supplantait l’ancienne aristocratie, les ci-devants dans leur mainmise sur l'Etat, elle prenait leur place dans l'appropriation foncière. Elle n’abolissait la propriété féodale, si complexe en ses innombrables ramifications et démembrements, que pour enraciner un mode de détention, plus simple, mais non moins exclusif. La vente des biens nationaux, après la confiscation des terres de l'Eglise et des ordres religieux etle séquestre de celles desémigrés, favorisa son épanouissement. Plus de sept milliards de fonds nobles ou ecclésiastiques furent ainsi distribués à l'encan, en l’espace de quelques années, — c'est-à-dire une portion considérable du domaine terrien. L'histoire jusqu'ici ne mentionne aucune nationalisation, plus vaste en son étendue, ni plus capitale en ses effets. Sur les adjudications primitives, souvent à des prix très minimes, se greffèrent les spéculations, les agiotages des Bandes Noires : rachetés originairement à des taux si réduits, les immeubles étaient destinés à accroître, dans d'énormes proportions, leur valeur. La couche supérieure du Tiers ne tarderapas, — mais surtout après 4815 — à retirer un double profit des acquisitions qu’elle aura multipliées puisqu'elle augmentera rapidement son’revenu et son capital, et qu’elle arrivera, avec les Bourbons restaurés, à fonder, en pratique, tout droit politique sur la propriété foncière.
De la Révolution et des événements qu’elle a pro-
aux frontières et au- -dedans, puis occupation * pe ritoires étrangers, puis annexions d'anciens TOYaU-
mes, la bourgeoisie française recueillera encore ni." avantage quine sera point méprisable. Les fourni tures aux armées, sur lesquelles elle trafique indi=.
gnement, non seulement sous le Directoire, mais 2 même sous le Comité de Salut public, même sous. Napoléon, lui constitueront une source d’ enrichissement ininterrompu. Avec les campagnes de magnificence qui s'ouvrent après les traités de Bâle, = ensuite avec la formation des grandes armées pour occuper toutes les provinces de l’Empire, elle déve loppera, à côté de sa récente fortune immobilière, une fortune mobilière que l’ancienne noblessen 'avait se jamais connue. Fière de sa suprématie, confiante en. la solidité de ses privilèges, elle saluera dans la Code civil et dans le Code pénal l'expression même de son. ee triomphe de classe. x La Jacquerie paysanne, dès la première heure, obtint la franchise qui constituait son idéal confus, par l'abolition de la dîime et de la taxe féodale. Le "+ rural, après les mesures de subversion économique Etes par la Constituante, se sentit libre sur la terre libre. Puis, avec la distribution des biens nationaux, la théorie parcellaire s’affirma, l'amour du laboureur pour son instrument de travail, pour ce sol ingrat qui lui avait coûté tout de peines, éclata avec fureur. Là où les riches du Tiers acclamaïent « l'avènement des grandes spéculations, les mutations lucratives de biens fonds si longtemps immobilisés par la coutume, Jacques Bonhomme ne vit que la dépossession du ‘baron exigeant et cruel et l’enraci- à : nement de sa famille au champ enfin conquis. L'œus vre profonde de la Révolution apparaît. Michelet l'a a [2
La oi TES
LA RÉVOLUTION DE 1789 ET BABEUF 35 admirablement définie : le mariage du paysan avec la terre. Îl ne savait pas, ce journalier agricole, ce manant d'hier, occupé des siècles durant, à battre l'étang, qu'à peine propriétaire, il serait dépossédé, et que, l'hypothèque rongeant bientôt son maigre avoir, il serait à son tour, et de nouveau, et sous une forme nouvelle, possédé par son « mouchoir de poche ». S'ila adhéré, de toute son âme, au grand soulèvement ; s'il a participé de toutes ses énergies, à la commotion volcanique qui ébranla la vieille France, cest quil croyait que définitive serait sa victoire, et intangible, son appropriation. Il lui faudra plus de trois quarts de siècle encore, après le Code civil, pour discerner la duperie dont il aura été la victime, pour commencer à saisir le sens précis des événements, auxquels il avait applaudi avec tant d'ardeur. Dès le début, dès les premières adjudications des domaines nationalisés, la Révolution s’est retournée contre elle-même, contre son idée maîtresse. Le vrai paysan n'a eu qu'une minime portion dusol confisqué. Les gros morceaux ont été aux marchands de biens, aux bandes noires. Et pourtant, malgré tout, l’enthousiasme de la démocratie rurale semble justifié, puisque tous les impôts royaux, féodaux, ecclésiastiques ne pesaient plus désormais sur elle, qu’elle pouvait posséder, que théoriquement rien ne l'empêchaït plus d’asseoir sa liberté civique sur la détention de la terre. De là, son acceptation intégrale des lois civiles de Bonaparte, consécration elles-mêmes des vues juridiques de la Constituante et de la Convention ; de [à enfin, sa résistance opiniâtre et séculaire, non point aux réacteurs politiques, mais à tous ceux qui faisaient mine d’ébranler l'édifice doctrinal des conceptions révolutionnaires.
La plèbe des grandes villes, le monde ouvrier n'a
| Re presque rien gagné à la ta de 1789. Les travailleurs des faubourgs de Paris on joué un rôle énorme dans lesévénements de l'époque terroriste, suivis par les travailleurs de province: Qu'ont- ils obtenu? Une formule. Des trois catégories de la nation qui pouvaient prétendre à à un bénéfice, seuls ils ont été frustrés. Les remaniements d’ impôts, É on ne les leur a point refusés, dans les années où leur concours était indispensable contre le royalisme. he Mais si nous passons outre à la période qui va à peu 2 près du manifeste de Brunswick jusqu'à la chute de l'Hébertisme, cette classe a été absolument tenue a" 240 l'écart; on a plutôt gouverné contre elle. Ses droits politiques ont été rognés, mutilés. Tandis que le | pouvoir modérait la contribution foncière assise sur … le petit capital du paysan, il ne tarda point, avec les taxes indirectes tant détestées, avec les « droits. réunis », à reporter sur la démocratie urbaine tout le, poids du fisc. Mais il y eut plus: la Constitution de …
1795 proclamait la déchéance des vainqueurs effectifs de la Bastille. Des réglementations sévères, dra- de coniennes, accentuèrent l'infériorité légale et réelle à du prolétariat ouvrier naissant. Ce ne fut pas seulement l'abolition des corporations, mesure discutable” en son principe, en ses effets, et sur laquelle, avec autant d’ arguments dans les deux sens, il serait aisé d’épiloguer à perte de vue. Le Code civil consacra la législation de classe, entraitant différemment, dans Fa des cas spécifiés, patrons et ouvriers. Voyez plutôt l'article 1781 qui fixait les éventualités, où le maître, à l'encontre de son salarié, devait être cru sur sa. simple affirmation. Législation de classe encore, le. Code pénal, quand il distingue entre les coalitions patronales et ouvrières, tolérant pour les unes, in flexible pour , les autres. Législation de classe, les
LA RÉVOLUTION DE 1789 EŸ BABEUF . a textes de l'an XI et de l'an XII qui établissent le livret, astreignant ainsi des centaines de milliers de citoyens à la pire servitude; les décisions impériales qui interdisent aux domestiques de louer des chambres à l'insu de leurs maîtres et de séjourner plus d'un mois sans place dans les grandes villes : etenfin et surtout l'institution des bureaux de placement à monopole, contre lesquels la lutte à tant duré. Lorsqu'on récapitule tous les avantages que la grande bourgeoisie, les paysans et les travailleurs des villes, ont recueillis de cette situation à laquelle ils avaient collaboré, les uns et les autres, par portions inégales, il ressort que les derniers ont été spoliés, au mépris de tous les superbes développements philosophiques. I ne leur restait que le droit théorique à la liberté, à l'égalité. C’est de cette abstraction qu'ils s’'armeront durant le cours du xix° siècle, pour revendiquer des conquêtes plus positives.
IV. Une seconde Révolution, plus démocratique, tout enfiévrée de l’ardeur des humbles, a pourtant traversé la première, celle des F euillants, enfermant en elle les germes de changements sociaux plus amples. Ç’a été la phase terroriste. Elle fut l’œuvre, non point exclusivement des Ouvriers, mais des . hommes des faubourgs associés à la petite bourgeoisie. La Commune insurrectionnelle de Paris fut son réduit. C’est cette seconde Révolution qui, le 21 Septembre 1792, pèse sur l'assemblée renouvelée et. réclame la République : qui, à l'heure où les consciences hésitent devant la monstruosité de l'attentat et l’inouiï du sacrilège, exige la condamnation du roi; qui enlève enfin la déchéance des Girondins, et toutes les mesures qui se succèdent dès lors, niveleuses, égalitaires, élalistes, et par endroits mêmes, selon le motde l'historien le plus documenté de cette