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Histoire du sol de l'Europe

Quel siècle, avant le nôtre, a jamais marqué le sol d’une aussi puissante empreinte? Un lac de vingt mille hectares desséché; un pont-tube audacieux jeté sur un bras de mer; un viaduc de près d’une lieue, élevé au-dessus des lagunes de Venise; des canaux et des chemins de fer passant sous des montagnes ; des voies carrossables percées à travers les Alpes jusque-là presque inaccessibles, au mont Genèvre, au mont Cenis, au Simplon, à Kadinkofel, à Podoli; les habitations se multipliant dans les campagnes et dans les plus rudes climats ; autour des habitations, les forêts qui s’éclaircis sent et la charrue qui trace partout ses sillons ; — voilà les travaux du xixe siècle. L’ensemble imposant des voies romaines, dont le réseau couvrait toute la surface de l’em pire, eut-il jamais l'importance et la grandeur de ce réseau ferré dont une seule génération sut enlacer l’Europe? Les vieilles routes du monde romain, qui offrent encore leurs largesdalles aux fouilles du laboureur, exigeaientrelles d’aussi

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hardis ouvrages? Déjà la vapeur franchit les Vosges, l’Apennin, les montagnes de la Souabe, de la Franconie, de la Bohème, et sur la grande voie du sud de l’Autriche deux branches différentes des Alpes. Ce n’est pas seulement la vapeur qui circule le long de ce» admirables cordons : c’est la pensée elle-même qui vole, sur les ailes de l’électricité.

Quelles ruines imposantes, plus majestueuses que celles de la Pe rse, plus grandes que celles de la (’haldée, plus fortes (pie celles de l’Afrique et de Rome, cette civilisation laisserait sur le sol, si, faute de se rajeunir, elle venait à disparaître comme tant d’autres ! Cependant ces modifications n’ont pas bouleversé l’état brut de la terre ; elles l’ont complété sans le renverser. Les mêmes chaînes de montagnes, les mêmes fleuves, les mêmes bassins, les mêmes couches de sable, de calcaire ou d’argile, existent toujours. L'homme a pu les utiliser, mais non les déplacer ni les détruire. Son action n’est pas seulement contenue dans certaines limites matérielles de puissance, limites qui s’élargissent d’ailleurs avec les progrès de son industrie ; elle est ramenée sans cesse vers le développement et non le renversement de l’ordre primitif. Ce que nous créons par caprice n’est pas durable; cela seul subsiste qui rentre dans l’ordre général.

Il en est ainsi des passages à travers les rides montagneuses, du tracé des routes, de l’érection des ponts ou des digues, de l’emplacement des ports de mer et des grandes cités. Quand l’œuvre n’est pas d’accord avec les circonstances naturelles, le temps ne tarde pas à emporter l’œuvre. Des conquérants sont venus, qui ont prétendu fonder des villes en dehors des points de convergence des populations, et le désert s’est fait dans ces villes, dont nous cherchons en vain l’emplacement, comme dans cette Alexandrie du Nord, qui avait reçu le baptême de son fondateur. Des princes sont venus, qui ont affectionné au hasard des sites où ils ont enfoui

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les trésors de leurs peuples, et le visiteur va chercher aujourd’hui les monuments qu’ils y ont élevés, au milieu d’une terre morte, comme celle des Pyramides. Des ingénieurs ont construit la superbe chaussée de Stelvio, le passage carrossable le plus élevé de toute la chaine des Alpes, qui mène les Autrichiens du Tyrol dans le Milanais sans emprunter le territoire suisse; et la neige obstrue huit mois de l’année l’œùvre gigantesque, mais contre nature, de ces ingénieurs.

L’homme ne crée donc pas : il complète. Il a tout pouvoir pour embellir et pour façonner son palais. Mais il ne lui est pas donné d’en détruire l’ordre général. Mieux il établit l’harmonie avec les conditions naturelles, plus utiles, plus fécondes, plus durables sont ses œuvres.

L’habitant de nos pays de plaines a quelque difficulté à se

figurer l’obstacle invincible qu’oppose une chaîne de monta-

gnes. Accoutumé à distinguer à l’horizon les clochers qui marquent le terme de sa route, n'ayant qu’un sol uni à parcourir, il marche droit au but. Des champs cultivés, d’insignifiantes clôtures, de maigres ruisseaux, sont les seuls obstacles qu’il rencontrera sous ses pas; et s’il veut s’astreindre à suivre les chemins battus, il sait qu’il atteindra également son point d’arrivée par de faibles sinuosités. Mais il n’en est pas de même dans les pays de montagnes : voir le but n'est plus l'atteindre. Des inégalités profondes s’interposent ; on ne peut y descendre à pic ni en remonter droit devant soi. Pour franchir ces pentes abruptes, il faut aller chercher le lit des torrents. Une fois engagé dans un ravin, on est contraint de suivre la route tracée par le cours séculaire des eaux. On n’aperçoit plus son but, on n’a plus d’autre horizon que les rocs sourcilleux qui vous dominent. Tels détours fait le cours d’eau, telles sinuosités on est obligé de suivre, renfermé constamment entre deux murailles que les chèvres elles-mêmes ou les chamois ne réussissent pas toujours à escalader. Puis,

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quand on est arrivé dans la vallée principale, où le ravin vous amène, il faut s’informer d’un autre ravin qui se dirige vers le but désiré ; il faut aller chercher l’embouchure de ce nouveau sillon, et le remonter sur le bord de ses eaux sauvages.

S’agit-il de passer d’un côté à l’autre de la chaîne, les difficultés sont encore plus grandes. Une épaisse muraille de roches, surmontée de neiges éternelles, forme entre pays voisins une barrière de plus de cent lieues de long, comme les Pyrénées ou les Alpes. Pour se rendre dans un lieu situé de l’autre côté, il n’y aurait pas dix heures de marche, si l’on était en plaine. Mais il faut traverser la muraille. Force est donc de gravir la première face, en remontant le sillon d’une rivière ; de parvenir sur le faite; au milieu des avalanches et des tempêtes; et enfin de descendre l’autre versant. Ainsi le passage n’est pas praticable partout; car il faut non-seulement profiler d’une vallée pour s’élever vers le faite, mais il est encore nécessaire d’atteindre celui-ci dans un point où l’on trouve une vallée opposée, qui descende de l’autre côté. D’ailleurs, comme la crête de la muraille est ondulée, ses points d'abaissement facilitent un pareil passage. Les premiers voyageurs les recherchent, les populations les adoptent, l'art du génie finit par les élargir et les déblayer. Mais s’imaginer que l’on passe partout en pays de montagnes comme en pays de plaine, serait une grossière erreur. On ne franchit les chaînes que sur des points déterminés, distants les uns des autres, et séparés par des portions de muraille inaccessibles. Les bêtes de somme et surtout les charrois ne se tirent des ravins les plus élevés, entrecoupés de barrages de roches, qu’après le travail du pionnier.

Dans la plaine elle-même, si l’on veut prendre cette expression dans le sens le plus général, il existe une foule de circonstances qui déterminent la direction des principales routes. Ce sont des cantons boisés ou des flaques marécageuses à évi-

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ter; ce sont des vallons riches et peuplés à relier à la grande artère. A toutes les époques, Chàlons-sur-Saône et Poitiers se sont trouvés sur les deux voies principales qui vont du nord de la France au midi, et le tracé des chemins ferrés a confirmé ou plutôt adopté la décision des siècles, qui n’était que la décision de la nature. La grande route de Berlin à Cologne a toujours fait une convexité vers le nord. Les fleuves ont marqué ailleurs les communications, suivant l’axe des bassins principaux, comme le Danube en Hongrie, en Autriche et en Bavière.

Le tracé des routes étant assujetti aux points de passage obligatoires, à travers les montagnes, ainsi qu’aux principales exigences de la plaine, les ponts jetés sur les fleuves résultent de ces premières conditions. L’homme a franchi l’obstacle dans les points où il se présentait devant lui. Quelquefois , mais rarement, il a été contraint de faire un léger détour pour jeter ses ponts dans un endroit favorable. Néanmoins les difficultés offertes par les cours d’eau les plus majestueux n’approchent pas de celles que nous présentent les montagnes.

La mer seule est inaccessible sur une partie de ses rivages. Les ports qui se prêtent à une navigation importante, régulière, active, sont en nombre limité. Là aussi l’homme peut beaucoup pour améliorer les conditions naturelles, sans toutefois pouvoir jamais les renverser.

Enfin les populations elles-mêmes s’agglomèrent dans des lieux qui réunissent certains avantages. Les vraies capitales s’élèvent au sein de contrées fertiles et bien cultivées. 11 leur faut des relations faciles avec le bassin qui les entoure, soit pour les approvisionnements , soit pour le rayonnement de l’industrie; autrement, une capitale serait un cœur privé d’artères. Souvent on voit les cours d’eau du bassin entier y converger, comme à leur centre naturel. L'ancienne diète de l’empire germanique avait beau se réunir à Ratisbonne, l’unité allemande n’était pas pour cela constituée; et tandis que

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les rois de France transportaient le gouvernement sur la Loire ou l’isolaient à Versailles , Paris restait toujours la capitale réelle de l’État. Ce qui est vrai des villes principales s’applique, dans des limites données, aux chefs-lieux secondaires, et souvent aux simples bourgs. Partout la force des choses,' qu’ici nous appellerions volontiers la force du sol, manifeste son empire.

C’est à l’existence de ces conditions inévitables que le général Bonaparte, alors premier consul, dut de prévoir si exactement, du fond de son cabinet, le point précis où se rencontreraient les deux armées, dans la mémorable campagne du Saint-Bernard. M. de Bourrienne, son secrétaire, a raconté que le o mai 1800, la veille de son départ de Paris, le général examinait encore une fois, sur ses cartes, la configuration de celte Italie qu’il connaissait si bien. « Ce pauvre M. de « Mêlas, dit-il , passera par Turin, se repliera sur Alexan- « drie... Je passerai le Pô, je le joindrai sur la route de Plai- « sauce , dans les plaines de la Scrivia , et je le battrai là... » En même temps il piquait une épingle sur le village de San- Giuliano, l’un des postes les plus importants du champ de bataille de Marengo. Mais cette prescience merveilleuse n’est cependant que le calcul réfléchi des conditions nécessaires. Le nombre des voies est restreint ; les points de passage des obstacles sont déterminés par la nature; les points de rencontre le sont donc aussi.

En faudrait-il d’autre preuve que ce retour des mêmes événements aux mêmes endroits prédestinés : cette célébrité multiple des mêmes champs de bataille, à Pavie, à Chàlons, à Hochstâdt, à Flcurus et tant d’autres; celte permanence séculaire des villes et des entrepôts dans les mêmes sites, à Strasbourg et à Cologne sur le Rhin, à Lyon sur le Rhône, à Marseille, à Carthagène, à Rome! Si l’on ne considère que l’étendue de la terre , il y a de vastes espaces pour semer les

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villes, tracer les routes ou lancer les bataillons. Mais quand on se réduit aux emplacements utiles, on ne trouve plus qu’un petit nombre de points et de lignes déterminés.

Si les rapports de l’homme et du sol sont incontestables, il est manifeste qu’ils doivent diriger nos vues et nos travaux. Ces rapports sont de deux espèces : les uns s'appliquent aux populations fixées, les autres à la viabilité.

La première chose qui attire et qui fixe les hommes, c’est la fertilité du sol. A cet égard , les différentes contrées offrent de grandes inégalités. L’agriculture possède sans doute de nombreuses ressources pour fertiliser le terroir; mais il faut encore, surtout chez les peuples nouveaux, que le fonds soit favorable. Aussi les populations sont-elles condensées d’une manière remarquable en Lombardie, où le sol est fertile, et dans la basse Belgique, où il est également très-riche; tandis quelles sont encore fort clair-semées dans le nord de la Russie, dans l’Ukraine, et même sur le plateau de Castille. Telle province de l’empire russe ne vaut , ni pour la population , ni pour la richesse, ni par conséquent pour l’importance politique, un simple canton du Milanais. L’agglomération, la force, l’importance réelle , ont leur source première dans la fertilité du sol.

Celte fertilité n’entraine pas seulement l’abondance des subsistances cl de la production agricole en général , elle réagit sur les mœurs, en déterminant la nature des travaux, et sur le tempérament, par la nature de l’alimentation, par le régime. Les pays de pâturages conservent toujours des traces de l’existence pastorale ; l’homme y lient peu au sol ; il voyage, il s’isole, il vit avec sa seule famille et ses bestiaux. Il tire principalement sa subsistance de ses troupeuux, mangeant de la chair et buvant du laitage.

• Dans les pays à blé, l’habitant voit tour à tour se succéder les semailles, la moisson, les labours. Il vit au milieu de ses

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champs ; il a ses occupations déterminées, périodiques, impérieuses, qui dominent toute autre occupation, li se nourrit de pain et de légumes ; ses liqueurs fermentées sont extraites des céréales.

Les vignobles offrent encore d’autres travaux : la taille de la vigne et la vendange. La récolte y rassemble les hommes , et s’élève presque à la hauteur d’une fête publique. Le vigneron boit du vin et se nourrit de fruits.

Ainsi chaque nature de sol a son caractère et ses conséquences. Et comme l’industrie de l’homme peut bien augmenter la richesse d’un terroir, mais non pas en changer complètement la destination, c’est à saisir et à développer celle-ci que nous devons nous appliquer.

Après la richesse agricole, vient la richesse minérale, qui fournit ses premiers aliments à la grande industrie. La houille extraite par de nombreux mineurs , anime les usines de la Silésie, de la Belgique, des Asturies, de Birmingham, de Manchester, de Sheffield, de la Tyne et de Glascow. Les métaux fixent tout un peuple dans l’Erzgebirge et dans le Harz. Mais ce ne sont pas seulement ces richesses industrielles qu’il faut considérer : le sol fournit les matériaux dont l’homme construit ses demeures. Nous y trouvons ou le marbre majestueux, ou la pierre tantôt roide et tantôt délicate, ou le plâtre qui se prête aux moulures, ou le moellon informe, ou enfin la modeste argile qui ne fournit que les briques et le torchis. Et suivant le produit de chaque pays, les habitations de l’homme se modifient, ses monuments changent de caractère, ses villes ont un aspect différent. L’architecte, l’artiste, impriment une autre direction au goût et aux arts. Imiter, sur un autre sol, c’est se perdre. Le génie doit attendre d’une inspiration spontanée, le caractère qui viendra le distinguer.

De toutes ces circonstances, c’est-à-dire de la nature minérale d’un pays jointe à sa végétation, résulte l’aspect général,

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qui en est pour ainsi dire la synthèse. Quand Monnet distinguait les pays à craie, les pays à marbre, ceux à ardoise, et d’autres encore ; quand il décrivait admirablement les caractères extérieurs de ces diverses contrées, il saisissait le côté poétique de la nature.

Un écrivain célèbre a montré comment l’uniformité d’un vaste horizon conduit à l’élévation des idées, comment l’imagination y agrandit sa sphère et s’élance vers l'infini; comment l’esprit humain est frappé d’étonnement et de respect, en présence d’un grand et immuable spectacle. Une nature variée a plus de mobilité, plus d’action; sous son influence, l’imagination devient plus riche et plus active; elle embellit tout, elle répand dans l’esprit une chaleur aussi douce que féconde. Le langage lui-méme se ressent de ces effets, il anime tout ce qui est mobile. C’est ainsi que les Grecs « don- « nèrent des ailes à tout ce qui fendait les airs, à la foudre, « au vent, aux flèches, au son delà voix;... pour eux, l’au- « rore avait des doigts de rose, le soleil des tresses d’or, et « Thétis des pieds d’argent. » C’est une chose certaine que l’aspect des lieux imprime un caractère particulier à la poésie.

Ainsi la richesse du site attire l’homme, le nourrit et l’exalte. Nous venons d’indiquer les principaux rapports entre le sol et ses . habitants. Ces rapports embrassent pour ainsi dire toute la vie sédentaire; les sciences, les arts, les lois, les institutions doivent en tenir compte. Par la multiplicité même des choses auxquelles ils louchent, nous ne pourrons en considérer, dans cet ouvrage, que les éléments principaux, sans pénétrer dans les applications particulières. Il n’en sera pas de même des rapports du sol avec l’homme en marche, ou de la viabilité de l’Europe. Ici le sol n'est plus seulement une source d’influence, c’est une cause détcrminatrice , c’est souvent une condition inflexible du mouvement,

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Les hommes ont deux modes pour se mouvoir, l’un violent, l'autre pacifique. Au premier appartiennent les migrations de peuples et les conquêtes; au second, le commerce et les voyages de simple relation. Les migrations répondent à la forme la plus ancienne. Les races qui ont peuplé le continent sont arrivées par troupes ou par masses, avec leurs familles, leurs arts, leurs outils, transportant avec elles la société tout entière. Bien plus dépendantes du sol que nous ne le sommes aujourd'hui, elles étaient forcées de suivre les chemins naturels. Les points où elles se sont rencontrées, croisées, superposées, étaient fixés par la nature des lieux. L’étude des voies de migration en Europe est une clef de l’histoire primitive de cette région.

Mais aujourd’hui les peuples, attachés au sol maternel par des racines plus profondes, n’emportent plus à travers les plaines et les montagnes les pénates de leurs aïeux. Les dix mille familles saxonnes que Charlemagne transporta en Flandre, en France et dans Rome (803 et 804), sont le dernier exemple d’une transplantation en masse ; encore était-elle imposée par la force et à la suite du combat. 11 ne reste dans nos mœurs qu’une forme violente du mouvement, celle de la guerre.

Ce n’est plus une société tout entière, comme celle des barbares, qui se précipite sur d’autres peuples; ce sont des colonnes actives, mobiles, composées seulement d’hommes en étal de porter les armes. Ces corps d’armée n’ont pas pour but de se fixer ni de s’établir définitivement sur les terres conquises; ils les soumettent sans y transporter leur patrie. On dirait que la guerre n’est qu’un reste imparfait des invasions de peuples, une dernière suite de l’établissement violent et côte à côte de tant de nations, qui ne sont pas encore parvenues à s’asseoir et à s’entendre, qui n’ont pas encore compris tous les avantages de la paix.

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Quelle supériorité montre, en effet, le mode pacifique de la circulation, celui du commerce et des voyages ! L'invasion et la guerre détruisent des capitaux, consomment sans retour des valeurs, au détriment commun. Les habitations, les travaux publics, les instruments de travail, qui n’ont été créés que par les épargnes des générations, disparaissent tout d’un coup, en ruines, en débris, en fumée. Les relations pacifiques développent, au contraire, les capitaux et la richesse publique. Elles portent à chaque contrée les produits qui lui manquent, et qu’on ne pourrait y remplacer qu’avec bien des peines ; elles amènent surtout un échange d’arts et de connaissances, qui fait fructifier des éléments cachés.

Pour favoriser la viabilité, d’un continent, il faut y tracer des chemins. L’invasion et la guerre peuvent se contenter des routes naturelles ; le commerce et les voyages exigent que l’on améliore, que l’on développe ces routes. D’abord on entreprend de les rendre praticables aux mulets, puis aux chariots, et enfin à la plus puissante des forces de locomotion, à la vapeur.

Quiconque veut comprendre le travail de déplacement qui s’est fait en Europe, doit étudier la viabilité de celte partie du monde. Quiconque veut prendre part utilement à l’extension toujours croissante de cette viabilité, doit connaître les lois naturelles qui la régissent. Cette connaissance est également nécessaire à l’étude du passé et à l’intelligence du présent.

Mais que faut-il entendre par la connaissance du sol? C’est d’abord sa forme, ou, si l’on préfère, son relief; c’est ensuite l’état de sa surface et de la végétation qui le recouvre. Ce double caractère a sa source commune dans la constitution intérieure des masses qui composent l’écorce du globe. Cette constitution nous donne ainsi la clef des caractères extérieurs. Alors ceux-ci ne se conservent plus dans notre esprit par des efforts de mémoire ; ils s’y gravent dans un ordre logique, qui

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nous retrace pour ainsi dire pas à pas la formation même du sol, et la marche créatrice suivie par la nature.

Nous voulons mettre sous les yeux des lecteurs l’aspect et la conformation du sol européen. Se contenter de dire, avec les géographies vulgaires : «Ici sont des montagnes, dans telle province il y a des rochers, dans telle autre des bois, » n’est rien dépeindre. Les notions vagues ne nous satisfont pas; il nous faut des notions nettes. Nous entreprendrons, par conséquent, de retracer l’origine des inégalités du sol, et de suivre la production de ces inégalités dans l’ordre chronologique. En les rattachant à leurs causes, nous apprendrons la constitution intime des massifs.

Nous n’avons pas d’ailleurs la prétention de créer à nous seul une histoire entière du globe, ou même de notre continent. Notre dessein, plus modeste, se borne à vulgariser les faits acquis, et à les présenter dans un certain ordre. Même dans ces limites, nous avons éprouvé que ce travail n’est pas exempt de difficultés. On se demande d’abord si l’on possède, pour l’entreprendre, des éléments suffisants. La géologie, celte science éminemment moderne, dont les progrès ont été si rapides, fournit dès à présent au géographe une détermination à peu près complète de l’âge relatif des terrains d’Europe. Des explorations nombreuses, des mesures multipliées, ont établi le relief de notre continent. S’il existe encore diverses lacunes dans ces mesures, nous possédons cependant des notions numériques qui se répartissent sur l’ensemble; nous pouvons nous représenter le modelé de l’Europe avec une exactitude générale, dont on était loin d’approcher il y a cinquante ans. Enfin il ne sera peut-être pas superflu d’ajouter que nous avons vu par nous-méme une partie assez étendue des contrées dont nous parlons, depuis la frontière de la Hongrie jusqu’aux grandes Alpes et à l’Auvergne d’une part, et jusqu’aux montagnes de l’Écosse de l’autre.

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Mais on ne peut commencer une pareille étude sans être fixé d’abord sur différentes notions générales qui dominent tout notre cadre. Il ne suffit pas de savoir que les arêtes montagneuses qui sillonnent l’Europe se sont dressées successivement; il faut connaître évidemment de quelle manière et en vertu de quelle force ces inégalités se sont élevées. Tout ce travail géologique, qui a fini par produire nos lambeaux de plaines et nos montagnes, rentre dans le travail général de la formation du globe terrestre. La source des phénomènes est dans le développement du globe lui-même. Nous trouvons, dans le sol européen, des exemples particuliers, distincts de ceux que les autres continents pourraient nous offrir, mais qui se rattachent pourtant aux mêmes causes générales. Il importe donc d’exposer d’abord les causes. C’est l’objet de la première partie. Nous n'avons plus ensuite qu’à suivre, sur un terrain donné, l’Europe, les événements locaux que ces causes ont déterminés. Quelques mots suffisent alors pour représenter à l’imagination tous les événements similaires ou simultanés. Telle est la matière de la seconde partie. Ainsi, des deux divisions de cet ouvrage, la première est générale, la seconde spéciale.

Dans la première, nous ne nous restreignons pas d’ailleurs à l’étude des causes ; nous décrivons les effets et les caractères extérieurs dans tout ce qu’ils ont de général. Nous exposons , par exemple , ce qui distingue les pays granitiques des pays sableux, non-seulement d’après la différence de leurs origines , mais aussi par rapport aux formes du terrain, aux cours d’eau, aux ressources minérales, à la végétation qui revêt le sol. Il nous suffira donc, dans la seconde partie, de signaler une contrée pour granitique par exemple, et d’en décrire les limites sur la carte d’Europe , pour imprimer aussitôt dans l’esprit du lecteur l’aspect général de la région désignée. Il ne restera plus, pour en acquérir une

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connaissance complète , qu’à étudier l’importance de son relief et ses accidents particuliers.

A mesure que les exemples locaux passeront sous nos yeux, nous tenterons d’apprécier l’influence que le sol a exercée sur ses habitants; nous rapporterons les principaux événements historiques qui se lient à sa viabilité. Mais en faisant voir l’influence du sol , nous ne prétendons point y assujettir l’homme en esclave. Dans toutes nos entreprises, nous devons nous servir du sol, en profilant de ses avantages, en développant ses qualités. Si nous ne pouvons créer arbitrairement rien de durable, il nous reste encore un pouvoir immense dans l'aménagement de la nature. Et ce pouvoir savant et raisonné n’est pas seulement l'œuvre de la force, il est avant tout le triomphe de l’intelligence. La gloire de l’homme n’a jamais consisté à briser témérairement ses navires sur d’indomptables écueils , mais à mener au port ces mêmes navires.

Que ne reste-t-il pas à faire à l’agriculture pour tirer parti des avantages naturels de chaque zone? Quel essor prennent partout les travaux publics ! Voilà notre véritable tâche. Ses limites sont encore bien étendues. Avant que la vapeur franchisse les cols de toutes nos montagnes, avant que le sol vierge soit enrichi partout par les engrais, il nous reste encore à travailler et à produire. L’Europe marche chaque jour vers un état de développement et de richesse, qu’aucune civilisation ancienne n'avait compris dans son caractère scientifique, et qu’aucune n’a su réaliser.

En même temps que le sol aménagé tourne davantage au profit des populations, la diversité des caractères locaux s’affaiblit, dans ce qu’elle avait de discordant et de tranché. L’homme, en prenant plus d’empire sur ce qui l’entoure, efface, sous un certain rapport, les distinctions nationales. Il n’y a plus réellement, dans toute l’Europe, ou du moins dans

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presque toute l’étendue de ce continent , qu’un seul intérêt général, les mêmes mœurs, le même costume convenu. La législation elle-même se ressent de l’unité des mœurs et des idées. Bientôt nous ne comprendrons plus cette parole de Pascal, qui aura cessé d’être vraie : « La même action, vertu « en deçà des Pyrénées, est appelée crime au delà. »

L’unité de l’empire romain , brisée par les barbares, remplacée par le fractionnement sorti de la féodalité , est sur le point de revivre dans une unité plus solide et plus complète , fondée sur la ressemblance des éléments et non sur la force des armes. C’est un travail naturel, qui fera la gloire de notre temps, et auquel nul. ne doit apporter des entraves. Rien n’est déjà plus vrai que le tableau tracé , avec tant de verve, par un écrivain moderne : « La terre étend , de proche en proche, sur la surface du territoire, un immense filet d’acier. Le rail rejoint le rail par-dessus la frontière, comme un signe d’alliance. La chaudière haletante emporte sans cesse, en sifflant, avec la vitesse du vent, le peuple étrangerchez le peuple voisin. L’esprit, obligé de changer de mesure, compte désormais à peine, de capitale en capitale, la distance d’une journée. L’Europe, rétrécie à la proportion d’un seul royaume, commence à être pour chaque nation une même patrie. Autrefois, la pensée humaine éclatait ici ou là, à tel ou tel autre soleil, sans retentissement immédiat à la circonférence. La terre inorganique, par l’absence de communication, interposait d’une contrée à l’autre un incommensurable intervalle. Quand une race était avancée , une autre race était attardée sur le chemin du progrès. Mais l’unité de relation, de plus en plus active, travaille de plus en plus à constituer l’unité de l’esprit (1). »

Avec cette unité de l’esprit, la littérature et la poésie s’élè-

(1) Ei'G. Pelletan, Profession de foi du xix' siècle, chap. XXXI.

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veront vers un type supérieur; et l’homme, triomphant du sol , verra disparaître celles des distinctions anciennes qui tenaient à l’opposition et à l’isolement des bassins.

Une contrée plus vaste que l’Europe, plus variée par les climats, puisqu’elle s’étend depuis le tropique jusqu’au voisinage du cercle polaire , au moins aussi différenciée par la nature des terrains qui en constituent le sol, cette vaste contrée, l’Amérique du Nord, ne forme pour ainsi dire qu’une seule confédération. Que l’Europe obéisse à ses intérêts, qu’elle s’abandonne à son avenir naturel, et notre continent, à son tour, ne formera que des États-Unis.

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