CHAPITRE III
et les rochers. Des plantes.de l’Orient l'ont l’objet de la grande culture : le bananier (1 ), le cotonnier (2), la canne h sucre (3). On voit aujourd’hui, naturalisés dans les jardins, des anones du Mexique, l’indigotier de l’Inde, le cafier de l’Abyssinie. Un climat, non pas tropical, mais surtempéré, se prêle à ces tentatives.
Dans une zone plus élevée, viennent les cistes abondants et variés, le myrte élégant, les thyms parfumés, l’oranger et le citronnier qui portaient les pommes d’or du jardin des Ilcspérides. Le bel oléandre (4) décore, comme en Algérie, les bords des torrents. Puis vient la vigne, qui craint la grande chaleur de la côte; puis, au-dessus de la vigne, les forêts de pins, dont l’aspect sombre et sévère contraste tout à coup avec la nature si riche et si colorée du midi. Enfin, l’on ne rencontre plus que quelques humbles végétaux de l’Europe boréale, qui s’approchent des neiges éternelles : l’androsace septentrionale, la sabline de Norwége, le saxifrage du Groenland, confondus avec le petit saule herbacé de la Laponie, de quelques pouces seulement de hauteur (3).
Grâce à sa situation au midi et à sa proximité de la mer, la Sierra Nevada, qu’on pourrait appeler les Alpes de Grenade, offre une succession de zones plus riche que celle des grandes Alpes. Même en descendant le versant méridional du Saint-Gotliard ou du Brenner, on ne trouve pas dans le Piémont ni dans la Lombardie un climat à verdure éternelle. Le voyageur parti de Grenade, qui arrive à la côte de Malaga, après avoir franchi des cols parfois plus élevés que le Brenner, se voit transporté au contraire dans une zone brillante, pleine de lumière et de chaleur, où la vie ne s’arrête déjà plus en hiver. Dans toutes les saisons, la série entière des climats coexiste côte à côte : il
(1) Musa sapienlium.
(2) Gossypium herbaccum.
(3) Saccliarum officinarum.
(4) Ncrium oleander.
(o) Sali-c herbacea.
y a des neiges sur les crêtes, et des arbres chargés de fruits divers au bord de la mer. Aussi a-t-on toujours observé chez les peuples de Grenade et de la Bétique une grande richesse d’imagination, un profond amour du sol natal, un sentiment très-vif de la nature. Au milieu de ce siite la race arabe s’est élevée et embellie; elle semblait l’avoir adopté pour patrie.
A partir du cap Chipiona, l’arête forme, au nord de Cadix, les coteaux de Xérès, et s’élève par les deux rives du Guadalélé, qui court longitudinalement, encaissé dans le flanc des montagnes. La route de Gibraltar à Séville, s’élevant d’abord à Ronda, franchit au nord-ouest de cette petite ville le Puerto Real ou passage royal, qui surpasse déjà 1200 mètres de hauteur. A sa gauche, le piton du San-Cristoval dresse sa tête altière, d’où l’on aperçoit, au milieu du riche bassin tertiaire de l’Andalousie, les tours élégantes de Séville.
De Malaga partent deux routes qui franchissent des cols encore plus élevés : l’une va droit au nord, vers Cordoue (Cordova) ; l’autre oblique au nord-est, et se rend à Grenade. C’est au delà de celle-ci, et dans la partie de l’arête qui domine cette dernière ville, que la Sierra Nevada atteint son relief maximum. Grenade est située au pied nord de la ride, dans la vallée longitudinale du Xénil. La rivière qui arrose l’ancienne capitale des Mores et qui coule au pied des ruines de l’Alhambra, sort d’un cirque formé par les plus hautes sommités de la chaîne. Les neiges dessinent, toute l’année, de larges franges aux pentes septentrionales qui regardent la ville. Mais au midi, fondues par les rayons directs du soleil et surtout par le souffle des vents chauds, elles remontent à peu près, en été, jusqu’à l’extrémité du faîte. De ce côté, les cimes sont donc tangentes au plan des neiges perpétuelles; au nord, les neiges descendent 600 ou 700 mètres plus bas.
Les masses supérieures sont composées d’un micaschiste brillant et très-dur. Le versant qui s’élève depuis Grenade montre des couches redressées, dans le sens de la pente. Mais quand on est parvenu au sommet des pics de la Nevada, on aperçoit à ses pieds une déchirure profonde, où les couches paraissent
Stô
par leurs tranches. Ces tranches se retrouvent de l’autre côté de la déchirure, et les couches présentent leur surface au delà, sur l’autre versant. Le faite parallèle, qui borde au midi cette crevasse d’écartement, est élevé aux deux tiers du faîte principal ; il porte le nom d’Alpujaras.
Sierra/
Nevada
Le schiste micacé forme le cœur de ces masses, et se montre à nu dans leurs sommités anguleuses et déchirées. Le schiste argileux repose sur le micaschiste et paraît sur les versants. Plus bas encore, un calcaire primaire, noirâtre et riche en plomb sulfuré, recouvre les assises du schiste argileux. Ainsi les couches anciennes se montrent, dans cette arête, avec toute la succession de leurs caractères : d’abord une roche voisine du granité, et reconstituée pour ainsi dire sous l’influence de la chaleur centrale; puis des ardoises feuilletées par cette chaleur; et enfin des calcaires compactes passés souvent, par l’action du feu, à l’état cristalloïde des marbres.
A la côte, les lambeaux tertiaires sont fortement déchirés, ou même entièrement lavés par les eaux diluviales. Aussi le rivage offre-t-il dans presque toute son étendue, le long de la Sierra Nevada, une découpure brusque et peu favorable aux abordages. C’est seulement à son extrémité orientale qu’il s’abaisse et finit parfois par des landes sablonneuses. Mais, en longeant le versant de l’arête, la lisière cultivée forme un amphithéâtre
étroit et fort incliné, déchiré par des ravins, et peu propre à une circulation littorale.
A son extrémité de l’est, la Sierra Nevada se joint en équerre à une ride différente, qui traverse toute la partie orientale de l’Espagne, et que l’on a nommée la ride ibérique : nous en parlerons plus loin. Du haut des pics de Grenade on voit se dérouler presque toute la chaîne, et l’œil porte en même temps sur les sommités de l’Atlas africain et sur celles de la Sierra Morena, autre ride parallèle, qui limite au nord l’Andalousie.
Cette belle contrée s’étend à nos pieds. C’est un bassin tertiaire, chaud, riche, fertile et populeux. Composé de terrains qui ont été amenés au jour par le soulèvement des deux rides parallèles qui le comprennent, il a reçu une certaine élévation intérieure. Le Guadalquivir, le Boetis des anciens, en recueille les eaux et les porte à l’Océan C’est, en effet, vers l’Océan que se trouve le débouché naturel de l’Andalousie, l’autre extrémité du bassin étant clôturée par la ride ibérique. Le Guadalquivir est un grand fleuve. Il a été navigable jusqu’à Séville, où quelques travaux permettraient encore d’amener les plus gros navires. Il ne porte à Séville qu’un pont de bateaux. Mais à mesure qu’on remonte, le sillon devient plus encaissé et plus étroit.
La plaine, au contraire, s’étend avec des ondulations médiocres, des montagnes de Grenade à la Sierra Morena. C’est un remplissage tertiaire, que trois arêtes voisines entourent, en ne laissant qu’un débouché étroit vers l’ouest. La chaleur se concentre dans ce bas-fond, et quelques expositions particulières l’augmentent encore. Ecija est surnommé la poêle de l’Espagne (la sarten de Espana). Mais à ces exceptions près, l’air est salubre, et partout la nature est fertile et belle.