CHAPITRE III
Ui
muette; mais la nature parlait aux yeux. Pline et Strabon ont avancé que de leur temps il existait encore un récif, qui joignait sous l'eau les deux côtes, à une faible profondeur. Ils ajoutent même qu’on le nommait le seuil de la Méditerranée. Mais cette assertion est-elle bien digne de foi, et ne faut-il pas y voir un dernier vestige de la fable? Non-seulement il n'existe plus de nos jours aucune trace du seuil, mais le détroit est d’une profondeur remarquable. Les sondes du capitaine Smyth lui donnent jusqu’à 1737 mètres entre Gibraltar et Ceuta.
Les traces qui subsistent de l’union des continents se trouvent dans la nature organisée. Sur le rocher de Gibraltar, des singes magots, appartenant à une espèce d’Afrique, sont demeurés isolés du reste de leur race. Non-seulement l’homme ne les a pas introduits dans la Péninsule, mais il les traque et les détruit. D’ailleurs aurait-il apporté ces caméléons tardigrades, reptiles africains, qui se cachent dans les buissons de lentisques et sur les arbres du rivage espagnol ?
C’est donc à un phénomène géologique, indépendant de l’homme, mais réel, que la Méditerranée doit son issue. Ce phénomène a eu certainement de grandes conséquences pour l’Europe. Au lieu d’une Caspienne, dans laquelle nos vaisseaux auraient été condamnés à un simple mouvement circulaire, la Méditerranée est restée un immense port, qui s’ouvre sur l’Océan. Mais le rapprochement de l’Afrique et de l’Europe a exercé aussi son influence. 11 a favorisé le passage des peuples d’une rive à l’autre. Dans ce détroit d’Hercule, la race nègre a passé sans doute la première, et antérieurement à toute tradition, du midi au nord; la race ibérienne, du nord au midi. Les Romains s’y sont donné la main par les deux rives ; les barbares sont descendus vers la nature plus riche de l’Afrique ; les Arabes sont venus chercher les jardins de Grenade et de Murcie. Sur ces piles de pont entre l’Europe et l’Afrique, les races ont passé et repassé d’un bond. Aussi leur mélange y estil extrême. A Cadix, dit le naturaliste Martius, les types sont confondus, et la population est autant africaine qu’espagnole.
ARÊTE DE LA SIERRA NEVADA (POENl-BÉTIQUE).
Les deux rivages d’Afrique et d'Espagne, qui courent parallèlement, sont surmontés de deux arêtes, l’Atlas et la Sierra Nevada. Des sommités de ces rides on aperçoit réciproquement les sommités opposées, par-dessus le bras de mer. La Sierra Nevada ou montagne neigeuse, qui s’élève aux neiges perpétuelles, forme la première arête que l’on rencontre en Europe. A ses contre-forts se trouve soudé le segment septentrional de la digue de Tanger; mais la direction de la Sierra Nevada est toute différente. Elle appartient au système de soulèvement des Alpes principales; et partant du cap Chipiona, près de Cadix, l’ancienne Gadès des Phéniciens, la Gadire des Atlantes (1), elle va jusqu’au cap Copé, près de Carthagène et du tombeau de Scipion.
Ce soulèvement a déchiré, comme celui des grandes Alpes, les terrains tertiaires jusqu’aux pliocènes, alors immergés au fond de la mer, et soulevés tout d’un coup parle plissement de l’écorce. Mais, comme aux grandes Alpes, la faille s’est ouverte en forme de boutonnière, et les schistes cristallins sousjacents se sont échappés par l’échancrure. C’est ainsi que les crêtes de la Sierra Nevada montrent leurs escarpements brillants de micaschiste.
Le rivage ne forme qu’un même bassin avec la côte d’Oran et de Melilla, non-seulement sous le rapport des terrains, mais sous celui de la nature organique elle-même. Le palmier nain (2) rampe sur le sol ; les cactus aux baies rouges (3), unis à l’amandier, y couvrent les coteaux; les touffes gracieuses des câpriers tapissent de leurs tiges longues et nombreuses, de leurs larges fleurs aux étamines pourprées, les lieux incultes
(1) Platon, dans le CriiiiU.
(2) Chamaeropt humilis.
(3) Opuntia vulgarit.