CHAPITRE VI
jusqu’à la percée de Laufen, près de Schaffhouse, où le Rhin franchit cette arête. C’est là que les touristes vont admirer le déversement des eaux au-dessus du seuil qui forme le barrage. La hauteur du saut, toujours exagérée dans les Guides et dans les Manuels, est de 24 mètres, d’après les mesures exactes de la triangulation suisse. Mais par le volume des eaux déversées, la chute n’en a pas moins un aspect imposant.
Jusqu’ici nous avons suivi le Jura allemand ou de Franconie (Frankenjura); au delà du Rhin, l’arête appartient au Jura proprement dit ou Jura français. La ride continue à se rétrécir et à s’élever; elle sépare à peu près les populations à langue allemande de celles à langüe française. L’allemand fait bien irruption un instant, vers Bâle (Basel), par la percée du Rhin ; mais la ligne de faîte sert bientôt de démarcation aux deux langues. Et à mesure qu’on approche du Rhône, on trouve même que le français a remonté ce dernier fleuve, et passé par-dessus le Jura jusqu’au lac Léman.
Le Jura français, en s’amincissant, ne tarde pas à se décomposer en plusieurs plis parallèles. La pression latérale n’ayant pu soulever suffisamment toute la masse, il s’est produit un contournement multiple, auquel les couches ont obéi, sans cesser de rester emboîtées les unes dans les autres. C’est ce que l’on reconnaît parfaitement dans les déchirures transversales, nommées cluses. La ride orientale est la plus saillante : aussi borde-t-elle les plaines suisses comme un rempart. Vers la France, le contournement a donné naissance, au contraire, à des chaînons parallèles, A, B, qui longent l’arête principale M, et qui vont successivement en décroissant. Entre ces chaînons,
dans les concavités, a, b, qui les séparent, coulent des rivières étagées à différents niveaux. Le Doubs perce même à Sainte- Ursanne un des chaînons subordonnés A, et passe de la concu-
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vité a dans la concavité latérale b, où il se met à couler en sens contraire.
L’arête M ne porte guère que des sapins (f), chargés dès le mois d’octobre d’un vêtement de neige. Les chaînons suivants deviennent d’autant plus variés et plus gais qu’on sc rapproche davantage des plaines. Aux pins se mêlent des genévriers et des touffes de buis. Les coteaux sont revêtus de beaux pâturages. Dans les concavités abritées paraissent des jardins et des arbres fruitiers.
Le Jura va finir assez brusquement à la sinuosité du Rhône, près de Belley. Le fleuve se détourne en sortant de Genève, pour aller doubler l’éperon méridional de l’arête, et revenir ensuite vers Lyon. Mais à la pointe de cet éperon, le courant a rencontré des fractures de la masse jurassique, qui divisent son extrémité comme les îles d’un archipel terminateur. Le Rhône s’engage dans un de ces canaux, à travers des masses encore élevées, et d’ailleurs d’une texture compacte; il n’aurait pu s’y creuser un chenal si la nature ne lui avait pas préparé la voie par une dislocation des pièces. Un peu plus loin, au delà de Belley, entre Latour-du-Pin et Vienne, il n’existe même que des plaines basses, formées de terrains meubles. Le Jura est alors totalement effacé. Peut-être y a-t-il été coupé brusquement par les avalanches d’eau qui se sont écoulées de la Suisse, au moment du soulèvement des grandes Alpes. Ces avalanches expliquent le dépôt des matériaux de transport qui remplissent la plaine de Lyon.
La plage unie par laquelle on tourne l’extrémité méridionale du Jura forme la grande voie de communication entre la France et la Savoie. Après avoir contourné le Jura, si l’on remonte le Rhône, on entre facilement en Suisse. Ainsi les plaines de Latour-du-Pin sont la grande porte de la France du côté du levant. Mais une fois le Jura commencé, les communications présentent plus d’obstacles.
La première route est celle qui va directement de Lyon à
(t) Généralement l'abiet excella.
iSÀ
Genève par Nantua et la vallée de Cerdon. Tracée dans le cœur même de la chaîne, elle suit un vallon pittoresque qui consiste dans une fente d’écartement. Après avoir traversé le massif dans cette gorge profonde et encaissée, on aperçoit tout à coup, au débouché vers la Suisse, défendu par le célèbre fort de l’Écluse, les vastes plaines de Genève et du canton de Vaud, coupées par la nappe d’eau du Léman , et encadrées avec majesté par l’arête des Alpes.
Très-peu au nord de cette passe remarquable, l’arête atteint, au Crét-de-la-Neige, le point culminant de tout le Jura. Mais l’élévation n’est pas assez grande pour dépasser la limite des pins. Le Reculet et le Crêt-de-la-Neige dominent Ferney. Des routes nombreuses franchissent la ride dans sa portion la plus élevée, et conduisent de France en Suisse ; mais aucune ne rencontre de lézarde qui divise les masses, et l’altitude des cols reste de douze à treize cents mètres. Un seul de ces passages traverse une dépression un peu plus profonde : c’est celui de Pontarlier à Jougne et à la pointe méridionale du lac de Neufchâtel. En janvier 1476, l’armée formidable de Charles le Téméraire, réunie d’abord autour de Besançon, le franchit, pour descendre dans les plaines suisses. Mais cette armée, que les historiens ont comparée à celle de Xerxès et des grands rois de Perse (1), remontait en déroule le même passage, au mois de juin suivant, vaincue par ce petit peuple « dont toute la « dépouille n’eût pas valu les éperons des chevaliers. »
Une dépression plus prononcée encore donne passage à la grande chaussée de Bâle à Berne. Elle suit le vallon pittoresque de Moutiers-Grand-Val, et profite d’un portage entre deux rivières dont les sources sont voisines. Il existe bien une route beaucoup plus directe, qui franchit le Jura droit devant elle, en montant de Bâle à Langenbrück, pour descendre brusquement à Soleure, où elle rejoint la chaussée précédente. Mais cette route est plus pénible, à cause de son moindre dé-
(I) De Bjuunte, Histoire des ducs de Bourgogne ; Charles le Téméraire, liv. Vit.
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veloppement. Toutefois, le Jura s’abaisse déjà sensiblement au nord de Soleure (Solothurn). A son pied helvétique coule longitudinalement la rivière d’Aar, qui bientôt tourne brusquement à gauche et perce l’arête. Entre cette brèche et celle du Rhin, il ne reste qu’un petit massif détaché, découpé de toutes parts comme une pile ruinée.
La brèche de Schaffhouse est évidemment la porte naturelle de l’Allemagne méridionale. Elle aurait donné passage à presque toutes les invasions françaises, sans la neutralité de la Suisse qui a presque toujours servi à la couvrir. Le Jura allemand se poursuit à la rive droite du Rhin. Du Jura sort tout d’un coup le Danube, qui sillonne le bassin de la Bavière, et va s’engouffrer, entre le Bôlimerwald et les Alpes, dans le bassin de Vienne. Une fois maître de la Bavière, on n’a donc plus qu’à forcer cet étranglement de la vallée du Danube, un peu audessous de Linlz, pour marcher sur la capitale de l’Autriche.
De belles plaines tertiaires, chargées de champs cultivés, bordées de bois dans le voisinage des montagnes qui les encadrent, couvrent le bassin de la Bavière. Dans l’histoire de la vallée du Danube, on doit considérer ces plaines comme le premier lac supérieur. Les Autrichiens viennent toujours s’y établir, en prenant le Danube pour ligne de communication vers Vienne, lorsqu’ils sont menacés d’une invasion française. Mais les faits ont prouvé suffisamment quelle est leur erreur. Dans celte position avancée, ils peuvent être attaqués de trois côtés : devant eux par le front du Jura, sur leur gauche par le débouché de Schaffhouse, et sur leur droite par les routes faciles qui viennent de la Franconie.
En mai 1800, les Français étaient maîtres de la Suisse. Moreau, avec le corps principal de son armée, effectua le passage du Rhin près de Schaffhouse, ce qui lui ouvrait immédiatement la Bavière. Les Autrichiens, sous le maréchal de Kray, eurent beau se replier le long du Danube, et se concentrer dans la position d’Ulm, Moreau put franchir le fleuve au-dessous de cette ville, tourner ainsi les Autrichiens, et les forcer à une retraite précipitée par le nord.