CHAPITRE II
très-importante à l’alimentation des rivières, c’est la fonte incessante des neiges. Un manteau de frimas, d’une épaisseur énorme, y recouvre les parties supérieures des arêtes. Des strates d’une neige entassée, accumulées les unes au-dessus des autres, y marquent la succession des hivers. Ces neiges s’accumuleraient avec les siècles, mais le soleil d’été en fond une partie. On estime, par exemple, à plusieurs mètres la variation dans l’épaisseur de cette couche de neige, sur la ciiue du mont Blanc, entre l’été et l’hiver. A mesure que ces neiges fondent, la circulation superficielle s’établit sur les pentes de la montagne. D’ailleurs, les hautes sommités sont ordinairement composées de roches imperméables, où l’eau pourrait tout au plus s’introduire par quelques fissures. Il faut donc que le produit des neiges forme immédiatement des rivières. On observe même qu’il n’existe guère d’arrosement considérable ni de fleuve puissant, si les montagnes d’où sortent les cours d’eau ne s’élèvent pas jusqu’aux neiges éternelles.
Les neiges ne donnent pas seulement naissance au ruissellement des eaux; elles alimentent aussi les glaciers. Ceux-ci sont des cours d’eau glacés, qui forment la partie supérieure des veines courantes, et qui lient la neige proprement dite aux cours d’eau liquides. Rien n’est aussi frappant qu’un glacier, lorsqu'il se présente pour la première fois à notre vue. Sa pente, sa couleur, sa surface inégale, les blocaux et les débris qu’il repousse, nous familiarisent réellement avec un genre de phénomène nouveau, celui de l’écoulement de l’eau dans un certain état de plasticité. Comment les anciens, qui voyageaient à travers les Alpes, n’ont-ils jamais recherché les sites remarquables où les hautes vallées sont garnies de glaciers? Comment même n’ont-ils jamais décrit ces produits étranges de la nature? Les peuples asiatiques, dont le sentiment religieux est plus profond, admirent, avec un étonnement mêlé de terreur, les glaciers de la grande arête du Thian-Chan ; et les Tartares de la Boukharie ne manquent jamais, avant de les traverser pour franchir la chaîne, d’immoler un bélier au génie de ces glaciers.
DES FORMES DU SOL
La neige fine, à demi fondue ou traversée d’infiltrations d’eau, cède en partie à l’action de la pesanteur, et s’étale lentement comme une masse pâteuse. Peu à peu le courant se compose d’un mélange de glace et d’eau; mais ce mélange est intime et s’étend à toute la masse. Nourrie par sa partie supérieure, la matière du glacier descend peu à peu le long des pentes, comme un véritable courant. Seulement sa vitesse est très-faible et nullement comparable à celle d’une rivière. Dans une vallée rapide, où les eaux liquides ne formeraient qu’un torrent, les tranches successives du glacier descendent avec une lenteur majestueuse. Si l’on pique un jalon dans le courant, et qu'on l’aligne à des objets riverains, plusieurs jours sont nécessaires pour s’assurer de son déplacement. Toutefois la vitesse varie aussi en raison de la pente du sol, du frottement produit par les bords, et de diverses autres circonstances.
11 estdonc constant qu’un glacier coule. S’il vient à décroître, il se resserre, comme une rivière dans son lit. S’il survient une crue de glace, il se gonfle et s’élargit, en repoussant tout ce qu’il rencontre sur ses bords.
Mais un instant arrive où le glacier, en suivant la vallée, parvient dans des zones inférieures d’une température plus élevée. Il ne peut plus résister à l’influence de la chaleur, et passant tout entier à l’état liquide, il se transforme en cours d’eau. Que deviennent alors les débris de toute espèce qui se trouvaient engagés à sa surface ou dans sa pâte, les blocaux qu’il a entraînés, les débris qui se sont éboulés des têtes ou des corniches de la vallée sur la surface même du glacier? A l’endroit où la liquéfaction s’opère, il faut que ces débris jonchent le sol : l’eau liquide ne peut plus les transporter, comme faisait le glacier. A la terminaison de la partie solide, la terre est donc couverte de débris abandonnés par le courant et déposés par lui. Ces débris composent des espèces de digues incohérentes, que l’on désigne sous le nom de moraines.