CHAPITRE H
tourent des laisses unies, successivement abandonnées par la diminution des eaux.
Il en est de même de la vallée de l’Alsace, depuis Bâle jusqu’à Mayence. A l’époque où la gorge de Bingen, au-dessous de cette dernière ville, arrêtait le fleuve à la manière d’un barrage, l’Alsace était couverte d’eau, et ne formait qu’un vaste lac. C’est alors que s’est déposé le limon fertile qui remplit cette contrée, sur les deux rives du fleuve, en couche disposée horizontalement. Mais, avec le temps, les eaux s’épuisèrent. Leur niveau tend toujours d’ailleurs à baisser. A la longue elles liment et approfondissent le barrage qui les retient. La chute du Niagara s’est déplacée très-sensiblement, en se transportanten arrière, depuis que les Européens la visitent. Suivant la cohésion des roches qui composent le seuil du barrage, c’est ce qui doit nécessairement, plus tôt ou plus tard, se produire partout.
Qu’arrive-t-il quand le seuil s’est abaissé au point de mettre à nu le bassin supérieur? Les eaux se réupissent de toutes parts, par de nombreux canaux, vers un sillon à peu près central, où se trace le lit définitif du fleuve. La plaine se couvre d’abord d’herbes aquatiques, où se réfugient des oiseaux de marais. Puis le sol se dessèche peu à peu ; les canaux se dessinent mieux et se rétrécissent ; la terre s’alfermit et se transforme en une riche plaine d’alluvion.
C’est seulement alors que la vallée est complète. Il n’arrive pas toujours que toutes ces circonstances se soient réalisées. Il existe donc des vallées inachevées, si l’on peut parler ainsi. Telle est à certains égards celle du Tage, que la nature a tracée au fond d’une crevasse étroite, dans laquelle les eaux n’ont pu ouvrir aucun bassin ; ou bien, si quelque concavité plus large s’y est rencontrée, les parois environnantes sont restées roides et rocailleuses, les alluvions n’ont pas recouvert les rocs décharnés. Le Tage est un fleuve sans rives.
Ce que nous disons des fleuves s’applique d’ailleurs aux cours d’eau de tous les ordres, et jusqu’aux moindres ruisseaux. Qui n’a pas rencontré, dans ses promenades, de petits ravins encaissés, aux parois roides et anguleuses, garnies seulement
DES FORMES DU SOL
de plantes rampantes ou de broussailles effilées? Le lit de ces petits torrents sert de chemin. Une multitude de barrages pierreux y forment pour ainsi dire des degrés qui nouj aident k les gravir. Mais ni le grand air, ni le limon, ni la culture ne peuvent trouver place dans leur sein. Ce sont des vallées inachevées.