CHAPITRE IX
L'abbé Gioberti se présente comme ami des corps francs. — Le docteur Steiger prisonnier. — II s'échappe. — Soleiire lui accorde droit de bourgeoisie. — Corps francs honorés par les villes radicales. — Les corps francs se vengent de leur déroute par le vol et l'assassinat. — Les corps francs décident un de leurs volontaires à tuer Joseph Leu. — On promet une somme importante à Jacques MuIIer. — Leu est assassiné. — Les feuilles révolutionnaires annoncent qu'il s'est volontairement donné la mort. — Aveux du coupable. — Sa condamnation ratifiée même par les juges nommés par les Radicaux. — Neuhaus veut revenir à des idées d'ordre. — Son rapport au Grand-Conseil sur la situation déplorable de la Suisse. — UeÙG situation est telle que les Catholiques ne croient pouvoir sauver la patrie qu'en faisant une alliance séparée.
Dans ces années de coupable délire on convoitait la popularité 5 on voulait Tacquérir à tout prix pour arriver au gouvernement. La Révolution était audacieuse; elle ne demandait ni où Ton allait ni d'où Ton venait. Pour peu qu'entre les Radicaux et Tambitieux il- y eût le moindre trait d'union, la plus légère passerelle , la démagogie acceptait tous les bons offices, elle grandissait toutes Tes éloquences, elle glorifiait toutes les apostasies. La Compagnie de Jésus servit d'appoint à ces marchés de gloire tracassière. M. Thiers avait ouvert la brèche; l'abbé Gioberti s'y précipita. Le panégyriste de la Révolution française s'est contenté de faire des vœux pour les corps francs; le prêtre italien, dont les
{puériles turbulences vont bientôt exposer son pays aux caamités et aux humiliations d'une défaite inévitable, ne sent
pas de pareils scrupules. Il a besoin de soulever les flots, d'exciter les tempêtes pour se créer un piédestal. Le rôle d'Arnaud de Brescia tourmente son imagination.
Arnaud de Brescia a troublé sa patrie par ses discours et par ses écrits. En carrossant le peuple il l'a irrité contre les prêtres fidèles à l'Eglise. Il s'est réfugie à Zurich; il est venu à Rome tandis que le pape Eugène III fuyait de la ville sainte. Ecolier enthousiaste , cet Arnaud a saturé d'éloges imposteurs les Romains toujours avides de louanges comme une danseuse de théâtre. Il a vanté leur dignité d'attitude, leur magnanimité de patriotisme; il leur a dit qu'ils pouvaient encore redevenir aussi grands que leurs ancêtres , les maîtres du monde, que l'avenir appartenait aux descendants régénérés et libres des Fabricius et des Scipion, qu'il fallait relever les ruines du vieux Capitole , et que le souverain Pontife, en face de cette rénovation italienne, ne devait plus être que le chef spirituel des Chrétiens. Les Romains avaient compris ce langage décevant; ils se conformèrent à ces enseignements par le pillage et par des violences inouïes.
L'abbé Gioberti rêva* de surpasser son modèle. Il n'avait pas le génie de l'antiprêtre du douzième siècle; il y suppléa par l'imposture. Comme ArnaucP de Brescia , il commença par glorifier les mauvais instincts de la multitude; il encensa ses vices , il se fit le thersite de ses passions italiennes. Arnaud de Brescia écrivait, prêchait, conspirait pour lui-même. Gioberti , qui n'est que la cymbale retentissante de son amour-propre , se prête à toutes les exigences de la populacerie; il n'a pas l'orgueil et Tégoïsme de son devancier. Ces deux vices ont trop de profondeur pour Gioberti; ce ne sera jamais qu'un abîme de vanités : vanité pour ses livres , vanité pour sa personne , vanité pour son éloquence , vanité pour sa chevelure rousse ,- vanité pour ses idés philosophiques, chez lui tout est vanité. Nature pleine d'exubérance filandreuse et de contradiction, il n'a point le feu sacré, l'esprit de conduite d'Arnaud ; mais par une étrange coïncidence , il trouve dans son existence les mêmes péripéties. Chassé d'Italie comme Arnaud de Brescia, il se réfugie en Suisse; il obtient à Rome un jour d'ovation contre le Pape; il fomente une guerre désastreuse et il tombe dans le mépris public.
En 1846, l'abbé Gioberti n'en était encore qu'^u rêve. Il
léchait la main du peuple pour que le peuple vtnt décerner une couronne murale à sa phraséologie civique. Ce fut dans ce temps qu'il publia son Jesuita moderno.
L'abbé Gioberti , réfugié à Lausanne depuis qu'on y criait par les rues : A bas le bon Dieu I mort à ceux qui ont des domestiques I n'avait point oublié son métier de courtisan des multitudes. En Suisse alors on ne pouvait pas faire moins que de chanter un hymne en l'honneur des corps francs, tout en chargeant des anathèmes les plus redondants de la rhétorique italieilne la Compagnie de Jésus dont ils se disaient les implacables ennemis ^. Gioberti avait aligné en cinq volumes ses griefs contre l'Ordre de Saint-Ignace *; il con-
^ La presse radicale était pHis franche. L'Observaieur suisse de Berne publiait alors: ^Noas avons nommé l'ancien ennemi contre leouel nous marchons, que nous poursuivrons de toutes nos forces, à ta vie, à la mort, et que nous devons combattre à la face du monde entier. Cet ennemi, c'est le romanisme aux cent bras. Le romanisme, c'est Thydre qui s'étend en tous sens par la nonciature, par les évêques et prélats , esclaves de Rome , par les Jésuites et tous les autres ordres religieux..
On le voit, ce ne sont plus les Jésuites seuls que Ton met en jeu, c'est le Catholicisme dans son unité, dans ses pasteurs et ses ministres. Le Posthcerncken d'Argovie va plus loin. Il veut qu'on s'attaque en môme temps à tous ceux qui pratiquent un culte quelconque, au Christianisme par conséquent. ^Encore quelques jours, dit-il, alors sera anéantie cette race infernale qui infecte notre pays. Alors malheur aux Jésuites laïques et ecclésiastiques des deux confessions qui divisent la Suisse !«
^ Arnaud de Brescia avait été condamné par le concile de Latran. Afin de poursuivre jusqu'au bout la comparaison, Gioberti s'imagina qu'à l'aiae des Jésuites il pouvait bien être mis à l'index. La prohibition du Saint-^ié^e le préoccupait fort peu^ on le pense de reste ; mais il craignait de voir triompher les Jésuites de cette condamnation. Afin de l'éviter dans les circonstances exceptionnelles où le Saint-Siéjge se trouvait placé par le fait de la surexcitation des idées démajgoffiques , Gioberti s'adressa au Père Ventura. Ce Théatin était, depuis 1 avènement de Pie IX, devenu avec son digne ami, Angele Brunetti, surnommé Ciceruacchio, la contrefaçon de Savonarola et le Mazzaniello grotesque de Rome. Les révolutionnaires , dont le Père Ventura se disait l'écho, et dont il portait les doctrines jusque dans la chaire vaticane, l'avaient adopté, salué, acclamé comme le cardinal de leurs espérances. Le Théatin exerçait sur le Souverain-Pontife une influence déplorable; il s'en servait pour isoler le Pape du sacré Collège et pour jeter la malédiction aux princes de l'Eglise. Il les insultait eux présents dans ce qu'il appelait la chaire de vérité; il les dénonçait a son peuple d'émeutes du C<^ tmovo; il eouvrail leur povpre d'opprqbres jusqu'au jour où, de chute en chute, oe m-
sacra quelques douzaines de pages à son panthéon de corps francs , et il dit :
^ Tel est le court résumé de cet épisode peu épique et fqrt peu héroïque de votre histoire attesté quant au fond par les feuilles publiques , et accompagné de quelques particularités dont j'ai été informé d'une manière précise par des personnes qui se trouvaient sur les lieux où les événements se sont passés. Il ne reste donc plus qu'à démontrer que cette horrible boucherie , avec tous les malheurs qui en forment le triste cortège , doit être principalement imputée
phiste claustral arriva à présenter le pontife, martyr de son amour du peuple, sous les traits du tyran qui avait perdu l'Eglise de Dieu.
Efn 1847, lorsque Gioberti eut recours au Théatin, son compère, il ne s'agissait encore que d'adorrations pour Pie IX. Gioberti demandait à Ventura de le protéger contre les foudres canoniques de l'Index, et Ventura, qui en sera plus tard frappé le même jour que Gioberti, se laissait aller dans sa réponse à ses admirations pour finsulteur, à ses haines pour l'insulté. Cette réponse, que nous devonf aux intempérances de vanité du prêtre piémontais, est une chose délicate. IVous l'avons communiquée à des hommes de sage conseil. Tous nous ont demandé si nous étions sûr de son authenticité. ]Vous avons dit que l'abbé Gioberti avait fait circuler dans Paris des copies certifiées par lui conformes à l'original italien, mais que comme nous connaissions les deux clercs, nous résumions ainsi notre jugement. Le Père Ventura est très-capable d'avoir écrit la lettre suivante; l'abbé Gioberti, coutumier du fait et pris par nous en flagrant délit, est encore plus capable d'avoir altéré ou faussé le sens et le texte de cette lettre. La voici :
^ Rome, 20 septembre 1847.
„ Le Saint-Père est juste ; juste est pareillement le maître du sacré palais, au moins quand il agit librement. Aussi malgré les plus vives remontrances auxquelles on assure que la diplomatie n'a pas été étrangère , l'autorité a tenu ferme pour que la défense eût la parole libre là où l'accusation avait eu toute liberté.
, Que vous dîrai-je après cela de votre ouvrage? Avant de le connaître, je l'avoue sincèrement, j'en désapprouvai l'idée. Le silence et le mépris me semblaient plus convenables et plus dignes de vous, qu'une réfutation sérieuse en cinq volumes du pauvre petit livre du Père Curci. Il me semblait de plus que votre réputation était trop élevée et trop bien établie , pour pouvoir recevoir quelque atteinte des aboiements d'un écrivain sans nom. Enfin il me semblait qu'un des savants de premier ordre de notre siècle, qui avait entrepris d'annoncer au monde avec tant de succès les granr des et véritables doctrines sur lesquelles repose l'avenir de l'humanité , ne pouvait que perdre en s'abaissant à lutter corps à corps eontre un adversaire indigne de se mesurer avec lui. Mais après avoir commencé à parcourir ces savants et si éloquents volumes , ji« me suis ravisé et je me suis persuadé au contraire que c'est un« ouvre providentielle, parce que les ouvrages de ce poids et d*
aux Jésuites; et que ceux-ci, non-seulement tiennent le premier rang parmi les auteurs de ce désastre , mais sont encore les plus coupables en raison de leur Institut et de leurs fonctions. Dans mes Proléffomènes ]e n'ai parié que de l'expédition de décembre, parce que celle de mars n'avait pas encore eu lieu, et la première suffisait certes pour votre condamnation; car si le mal fut petit, il ne tint pas à vous qu'il ne fût très-grand. On eût évité le mal et le péril si, dans les jours qui précédèrent ce mouvement , alors que tous les esprits étaient surexcités et que tout présageait des
cette force ne paraissent à de certains moments donnés que sous l'impulsion de quelque souffle divin. Je suis convaincu qu'aucune Société humaine ne peut subsister en présence d'un tel livre. Après le grand avènement de votre ouvrage, il arrivera infeilliblement une de ces deux choses: ou que les Jésuites se modifieront de manière à ne plus être ce qu'ils sont, ou qu'ils tomberont sous le poids de la réprobation et de la haine universelles. Autrefois ils succombèrent sous les coalitions des souverains; aujourd'hui, s'ils ne changent pas de route et d'allure , il^ seront écrasés sous la coalition des peuples, contre laquelle les forces'de tous les gouvernements et le Souverain- Pontife lui-même ne pourront les détendre.
„ Ce n'est pas que je désire que les Jésuites soient abolis. Ainsi que vous en convenez vous-ntême, il y a dans leur institut primitif quelque chose de grand, d'utile, de sublime. Mais je ne puis pas ne pas reconnaître qu'ils ont trois torts très-graves : 1" d'être en opposition avec le Souverain-Pontife; 2" d'élever mal, très-mal la jeunesse; 3" d'être le plus grand obstacle au progrès chrétien et raisonnable qui est la condition nécessaire de l'existence des sociétés modernes.
„ Il est difficile, ie l'avoue, qu'ils se corrigent entièrement de tout cela, mais ce nest pas impossible. Or, s'il arrive que cette réforme ait lieu, il n'est pas douteux que votre merveilleux ouvrage Cportenieso) Paura proauite, puisque c'est lui qui les aura placés aans l'alternative de se corriger ou de périr,, sans leur laisser aucune voie intermédiaire.
, J'entends dire qu'ils songent à réfuter ce livre. Folie ! Un livre si extraordinaire, si neuf, dans lequel la force du raisonnement est unie à toutes les grâces d'un style qui relève tout et répand sur tout de Pintérêt; un livre, admirable répertoire dés plus orillantes et des plus utiles théories, des doctnnes les plus saines et les plus ffénérales, dans lequel la question de personnes disparaît devant fimportance des principes et des choses; un livre qui contient une si grande variété de connaissances, -tme si grande profondeur de savoir , une érudition historique si vaste ; un livre , enfin , qui annonce un génie qui fait la gloire d'un siècle, un tel livre ne se réfute pas, ou la réfutation ne servirait qu'à en rendre le mérite plus Rident, la force plus incontestable, et à couvrir de ridicule sc9 Wlencontreux adversaires.
IrouWes prochains , vous eussiez généreusement refusé la proposition des bourgeois de Lucerne. Mais l'entreprise suivante augmente infiniment votre faute , tant à cause de rimpcMr tance du cas et de la gravité de ses suites, que parce qu'il ne s'agissait plus d'une première erreur , mais d'une récidive aggravée par l'obstination; ce qui accuse, non pas un emportement irréfléchi et momentané, mais un dessein prémédité de longue date. Etf our vous faire toutes les concessions possibles, je veux laisser de côté le premier fait et ne m'arréter qu'au dernier, commençant par faire observer qu'ils furent séparés l'un de l'autre par un intervalle de plus de trois mois , pendant lesquels vous aviez le temps et la facilité de considérer la chose à tête reposée , et de prévoir les désastres qui en pouvaient résulter. Les troubles qui avaient déjà éclaté, la nouvelle convocation des corps francs et les autres préparatifs qui se faisaient , les bruits , qui couraient, le bouillonnement de tout le pays, les conseils des sages , les menaces des plus emportés , les pronostics des journaux ne vous permettaient plus de vous faire illusion sur l'efTet que produirait votre obstination et vous portaient à vous retirer , unique moyen de pacifier le pays et de vous décharger au moins de la complicité et de Tinfamie de la guerre civile. Moi-même, je vous le confesse, bien que j'eusse déjà écrit les Prolégomènes, j'en avais quelque espérance; car je regardais comràe incroyable que vous
^ Le grand Pie IX, en me remettant ces jours passés l'ouvrage de 3Iazziiii sur la Civilisation italienne , dans lequel l'auteur, plein des préjugés anticatholiques du dix-huitième siècle, soutient que Tltalie ne pourra jamais être libre à cause du Pape, qui est, 1° 1 allié nécessaire de l'Autriche , et 2" le représentant de l'absolutisme religieux et politique aussi ; le grand Pie lA , dis-je , en me remettant ce livre, m'exprima le désir que quelqu'un en fît la réfutation. A quoi je répandis que ** de tels ouvrages ne se réfutent pas avec des paroles, „ mais par des faits ; qne le Pape seul peut le réfuter ; que déjà par „ l'attitude qu'il a prise à Tégard de l'Autriche, il en a réfuté une ,^ partie, et qu'en accordant une véritable liberté à ses peuples il en „ réfuterait victorieusement le reste. „ Et toutefois l'ouvrage de Mazzini n'est qu'un amas de sophismes, d'idées sans fondement, défaits sans preuves, de conséquenees sans principes, de contradictions et d'utopies exposé€fs dans un style qui fatigue. Or que sera-ce de votre ouvrage?. L'unique manière de le réfuter, c'est que les Jésuites marchent sincèrement avec le Pape et avec le siècle. Toute autre manière est vaine et dangereuse et ne fera que précipiter la ruine de la Société À laquelle ce livre merveilleux a porté un coup qui la détruit dans ses fondements. „
fussiez aveugles .et barbares Jusqu'au point de n'être pas saisis d'horreur à la pensée de ces massacres continuels, et de ne pas voir l'opprobre qui rejaillit sur vous à les provoquer sans cesse. Mais quelle est l'honnête espérance qui ne soit vaine et absurde quand il s'agit des Jésuites? Vous de* meurâtes inébranlables et intrépides dans votre résolution impieî vous vîtes les armes s'aiguiser , les bataillons se former , se mettre en marche , se ranger en bataille , tirer le flaive , pousser le cri de guerre , des frères se ruer contre es frères , et vous gardâtes le silence. Vous pouviez d'ime seule parole désarmer ces furieux et empêcher le massacre; et au contraire vous les avez secondés , et quand le carnage fut accompli , vous marchâtes sur les cadavres pour monter dans la chaire ambitionnée. Et vous êtes prêtres ! et vous êtes religieux! et vous êtes les apôtres dun Dieu de paix! L'indignité de votre conduite est telle que toute parole d'exécration serait insuffisante pour la qualifier, si l'ingénuité que vous mettez dans la défense ne vous servait en quelque sorte d'excuse , et si l'horreur n'était surpassée par la pitié K „
Au tribunal de ce prêtre qui rend ses jugements par imprécations , les Jésuites sont coupables de la guerre civile rêvée et accomplie par les corps francs. A quelques pages plus loin, le voilà qui comme le Mélibée de Virgile soupire des églogues en l'honneur des Radicaux qui conspirèrent contre leur pays.
* Quand même votre refus, dit-il *, n'aurait soustrait qu'une seule victime à ce carnage de frères , ne seriez-vous pas hautement coupables de ne Favair pas prononcé ? Dieu immortel! un seul homicide suffit pour mériter Tenfer, et il ne suffirait pas pour la condamnation des Jésuites! Mais ce n'est pas d'une seule victime que l'on eût épargné le sang, car il est de fait que les volontaires des divers cantons accoururent à l'af^l fait contre les Pères de Lucerne; de sorte que si ceux-ci se fussent retirés au moins après la première expédition, il ne se serait point formé de corps francs pour la seconde. Tout au plus le mouvement de mars aurait eu pour auteurs les exilés de Lucerne désireux de recouvrer la patrie perdue, et comme le nombre en ^tait fort éclairci, ce mouvement aurait eu le même résultat que la première
* Jésuita modertio, t. u, p. 377 (1846, Losanna). 2lt)id.,p.3^
agression, lequel de toute manière eût été moins déplorable et moins funeste. Et puis qui avait soulevé ces malheureux? qui les avait dépouillés de leurs biens ? privés de leur patrie ? forcés d'abandonner la maison paternelle et d'errer pauvres et fugitifs loin de leurs familles ? Ne sont-ce pas les partisfans des Jésuites? Ne sont-ce pas eux qui, en tyrannisant la malheureuse Lucerne , du mois de décembre au mois de mars, remplirent de proscrits tous les cantons voisins? Or, rien de tout cela ne serait arrivé si les magistrats de Lucerne avaient gouverné en Chrétiens et non en Jésuites au moins pendant l'hiver. Et s'il n'y avait eu ni exilés, ni volontaires , qui donc aurait pris les armes au printemps ? Mais comment s'étonner des rigueurs de votre domination dans les contrées brumeuses quand la canicule elle-même est
impuissante à les adoucir ! „
Le prêtre catholique vient de prendre parti en faveur de la démagogie et de Timmoralité , s'élançant du gouffre des Sociétés secrètes pour mettre à exécution les enseignements qu'elles ont reçus. Le prêtre catholique n'a pas un regret, pas un point d'admiration à offrir auxLucernois et aux cantons primitifs. Ils ont voulu vivre et mourir chrétiens. Ils ont arrêté à leurs frontières la propagande des mauvaises 4octrines et de l'impiété armée en course comme un forban; ils ont repoussé, avec la vigueur de la foi et le sentiment de la famille, les misérables accourus pour ensanglanter leur territoire. Mais les corps francs marchaient, le 1®^ avril, contre les Jésuites qui ne doivent venir à Lucerne que le 26 juin; les corps francs ne combattaient ni pour l'unitarisme ni pour le bouleversement européen. Ils n'avaient qu'un but, la destruction des Jésuites. Donc les corps francs seuls doivent subir l'humiliation de l'apothéose de Vincent GiobertL \e Jésuita moderno n'a été fait que sur ce plan. L'ouvrage réalise le vœu de l'auteur. A ses yeux de prêtre catholique, les Jésuites sont les seuls coupables de l'invasion de Lucerne, les seuls responsables du sang versé, car, par leurs crimes et leurs complots, que l'auteur piémontais promet de dénoncer plus tard, ce sent eux qui armèrent les corps francs. Le prêtre catholique s'est fait , autant qu il était en lui , l'aumônier de ces satellites de l'athéisme . Un écrivain genevois et calviniste se charge de donner le plus complet démenti aux calomnies de l'abbé démagogue. Les rôles sont intervertis. Le mauvais prêtre catholique accuse des relî-
Çienx innocents. L'honnête caWiniste Ini répond avec un inimitable élan de probité.
*^ Lorsqu'on affirme à un Français , ainsi parle M. Cher" buUez ^ , que les Jésuites sont établi en Suisse , il lui paraît tout simple qu^l y ait là un danger pour la Confédération entière ; cependant rien n'est plus faux. Dire que les Jésuites sont établis en Suisse, c'est, en réalité, employer une expression dénuée de sens , ou dont le sens ne correspond qu'à un fait matériel et si^ns portée. Les cantons étant parfaitement indépendtmts les uns des autres pour tout ce qui concerne l'instruction publique, la direction des affaires ecclésiastiques et les rapports de l'Eglise avec l'Etat , les Jésuites ne sont moralement et politiquement établis que dans les cantons qui les ont reçus; et cet établissement neieur donne pas plus de chances ni plus de facilités pour s'introduire dans les autres cantons, qu'ils n'en peuvent avoir étant établis dans l'un des Etats qui avoisinent la Suisse, par exemple , en France.
9 Voilà ce que tout le monde avait senti ou pensé, en Suisse, sans exception, jusqu'à l'année 1844, quoique les Jésuites fu$sent établis à Fribourg depuis 1818, en Vallais depuis plus longtemps encore, et à Schwytz, si je ne me trompe, depuis 1838.
„Les Jésuites auraient-ils, depuis 1844, troublé la sûreté intérieure ou extérieure de la Suisse? La consUtution de Lucerne a-t-elle été violée par leur établissement, comme le prétendent les proscrits lucernois , qui invoquent la garantie? Le parti qui répond affirmativement sur ces deux points, n'a-t-il pas formé sa conviction sur des preuves acquises et patentes? Serait-ce avec de simples assertions qu'on aurait endoctriné et soulevé une moitié de la Suisse contre l'autre?
„Pour satisfaire à cet égard la curiosité des lecteurs français, je me trouve dans la position embarrassante d'un voyageur qui doit raconter devant un auditoire sérieux des choses incroyables et pourtant vraies. On a beau savoir que le Radicalisme est la négation de toute règle de justice et de moralité, il y a un certain degré de mauvaise foi et d'impudeur dont les honnêtes gens n'admettent la possibilité qu'avec une extrême répugnance.
* Revue nouvelle, octobre 1817.
55 Oui voudra croire, par exemple, que dans tout ce qui a été dit ou écrit en Suisse contre les Jésuites , il n'y ait pas un mot de preuve à l'appui des accusations dont ils sont l'objet, pas un fait précis qui puisse fournir matière contre eux à l'ombre d'un reproche? Telle est pourtant l'exacte vérité. En vain le parti radical a-t-il été sommé, à diverses reprises, d'articuler un fait, un seul fait; et on ne lui demandait pas un fait criminel, un délit punissable, mais une parole, une lettre, une démarche. quelconque , enin, qui tendît à troubler ou seulement à menacer la sûreté extérieure ou intérieure de la Suisse, et qtie l'on pût attribuer aux Jésuites: rien de semblable n'a pu être allégué.
„ Le parti radical n'en a pas moins persisté dans ses accusations générales : " L'ordre de Jésus est soumis à un chef étranger; donc il menace la sûreté extérieure de la Suisse. L'ordre de Jésus est l'ennemi acharné du Protestantisme et de la liberté d'examen ; donc il trouble la sûreté intérieure de la Confédération. L'ordre de Jésus conspire avec les gouvernements conservateurs et l'aristocratie , contre les peuples et contre la démocratie. Introduit dans le canton directeur de Lucerne, il y dominera les autorités fédérales et. soumettra la Suisse entière à son joug.
55 Remarquons 5 en passant, que si ces reproches, fondés sur l'organisation et sur le but avoué de l'ordre, avaient quelque valeur, ils pourraient s'adresser avec tout autant de raison à l'Eglise romaine elle-même. Serait-ce à cette Eglise , serait-ce au Catholicisme que la guerre est déclarée? Les cantons catholiques Tout pensé avec quelque raison, car ils savaient que l'ordre de Jésus n'a pas d'autre but que la propagation et le triomphe du Catholicisme, dont il est le plus zélé défenseur et en quelque sorte la sentinelle avancée.
„ Quant au motif tiré de ce que la constitution de Lucerne aurait été violée, un mot suffit pour en faire justice. D'après cette constitution , le peuple a un droit de veto absolu sur tous les décrets du Grand-Conseil; or, étant appelé, en vertu de ce droit, à se prononcer sur la convention passée avec les Jésuites, il a, en grande majorité, accepté et sanctionné tout ce qui s'était fait. La constitution, sur ce point, ayant été interprétée ainsi par le souverain même qui l'a faite, appartient-il à des individus ou à des gouvernements étrangers d'infirmer cette décision? Cette question est de celles .
qui ft'wit besoin que d'être nettement posées pour être résolnes. ^
La position de l'Helvétie s'aggrava encore après la déroule des corps francs. La stupeur dont ils avaient été frappés , l'indignalion des cœurs honnêtes, ouvraient un beau champ à l'Europe et à la Diète suisse. Avec un peu de vi-
frueur dans les mesures, rien n'était plus aisé que de rétablir e calme dans les esprits. Sous le coup de cette victoire de Tordre, on pouvait reconstituer Tautorité et faire disparaître du sol helvétique tous. les g-ermes de discorde. Les cabinets de l'Europe connaissaient le plan des Sociétés secrètes. Par des moyens plus ou moins gouvernementaux, ils s'étaient emparés d'une partie de leurs correspondances. On venait de les voir à l'œuvre. Personne n'eut le courage de profiter des événements de Lucerne pour arriver à une solution. La guerre civile éclatait dans le camp radical; on n'exploita ni ces hostilités ni ces déceptions. Lorsque les corps francs se furent livrés à la risée du monde , ils comprirent que tout n'était pas perdu pour eux, puisque l'Europe et la Suisse se contentaient de s'amuser de leurs débats personnels. On les laissait tramer de nouveaux complots; ils ajournèrent leurs querelles et se mirent à l'œuvre.
Robert Steiger avait été fait prisonnier en fuyant. Il était l'instigateur de la guerre portée dans sa patrie. La Révolution, qui tantôt demande deux millions de têtes, qui tantôt veut élever le crime colossal au-dessus du trône de Dieu, la Révolution eut un accès d'humanité. Elle savait que Steiger devait être condamné à mort , mais elle connaissait les intentions de Siegvvarl-Miiller, de Leu et des autres magistrats lucernois. Ils ne voulaient pas que le sang d'un ennemi fût versé sur l'échafaud, et on cherchait un lieu pour le déporter. Ces circonstances étaient d'autant plus notoires que chacun savait la haine de Steiger pour Siegvvart-MuUer , et que, dans la séance de la Diète du 11 avril 0845, Siegwart, dont la parole était sacrée, avait dit, lorsqu'on discuta l'amnistie: * Personnellement le député de Lucerne est décidé à faire son possible pour obtenir ce que l'on demande. Ce serait l'heure la plus amère de sa vie , que celle où il apprendrait que le chef de l'entreprise, l'ennemi qui le poursuit personnellement depuis de longues années, a payé de Sa vie ses méfaits. „
La tête du docteur Steiger se voyait protégée par ce sen-
tiinent chrétien. Les Radicaux ne mettaient pas en doute que Siegwart-MuUer tiendrait sa parole , mais un martyr en espérance leur était nécessaire ; ils se prennent à trembler pour la vie d'un de leurs chefs. Ils redoutent les réactions. Aussitôt ils organisent un vaste réseau de pétitions en faveur dé Steiger. Un jour cet homme trouve dans sa prison trois gardiens complaisants et vendus à ses compUces. Il s échappe avec eux; il se réfugie à Zurich. Zurich ne se contente pas de soustraire à son châtiment le coupable. Zurich , malgré la vive opposition des .conservateurs protestants, lui décerne, à titre d'honneur, le droit de bourgeoisie. Les gendarmes ont trahi leur devoir, le gouvernement leur accorde le même privilège. Il les gratifie d'une somme considérable *. La Diète est assemblée dans cette ville. Les députés d'Argovie, de Berne, Grisons, Thurgovie, Soleure et Bâle-campagne se réunissent à Winterthur. Le docteur Steiger est le héros de la fête et du banquet 2. Un colonel zuricois prend la parole. Il propose un toast. Tous ces législateurs se lèvent à la voix de Neuhaus; ils. boivent: ''à la liberté qui ne se laisse pas emprisonner par la légalité! ^
* Une souscription ouverte en faveur des trois gendarmes produisit 24,000 francs.
2 Les récriminations de guerre civile seraient indifférentes à Thistoire, si elle n'y trouvait pas des enseignements précieux. Un complice du docteur Robert Steiger, le docteur Haller de Biiren, entama, avec lui une violente polémique, et il la termina par ces paroles, que nous ne pouvons reproduire dans toute )a crudité de l'original :
^ Maintenant, ajoute le médecin Haller après avoir accusé Steiger du désastre des corps francs, maintenant nous sommes quittes, 6 le plus noble des confédérés! Vous m'avez provoqué sans raison, de gaieté ou plutôt de méchanceté de cœur : je devais répondre. Je vous avertis pourtant, et le public aussi, que c'est la dernière fois que je vous adresse la parole. Je vois maintenant que l'excellent colonel Rothpietz avait raison lorsqu'il disait aux autorités de Lucerne : ** Steiger est le plus lâche des hommes que la terre ait jamais porté. „ Restez dans le canton de Zurich, personne lie vous regrette parmi nous. Quand vous disiez que vous étiez nécessaire à la ville de Lucerne, vous vous faisiez illusion, comme tous les orgueilleux,
„ Regardez dans votre miroir : que verrez- vous? Un impudent menteur, un infâme calomniateur, une girouette sans caractère, un ambitieux sans reconnaissance, un intrigant sans cœur, un égoïste sans entrailles! Cessez vos discours hypocrites et ne nous parlez jplus de la Providence; il ne vous reste qu'à craindre ses vengeances, te noble Troxler n'avait-il pas raison de vous écrire : ** L'homme sans conscience et sans cœur peut seul attaquer un ancien ami. „ Steiger est le faquin le plus vide, le phas vain, le plus prétentieux qui existe entre le lac de Constance et le Mont-Blanc.
Steiger recevait droit de bourgfeolsie à Zurich; Berne ne reste pas en arrière de grratitude. Son Grand-Conseil vote des lettres de naturalisation au Lucernois corps franc , et Nidau, la patrie d'Ochsenbein , compte un grand citoyen de plus dans son sein. Daffner était accueilli à Soleure avec les mêmes honneurs , Joseph BUhler à Bubendorf ; mais ces privilèges ne tombaient que sur les chefs. On avait promis le pillage et Tincendie aux soldats, ils se rattrapèrent sur d*autrès victimes. Gugger, directeur de la police à Soleure, disparaît avec la caisse du gouvernement. Weber, de Berne, Forster, de Zurich, et plusieurs autres fonctionnaires, qui ont dirigé Texpédition des corps francs, suivent ce précepte du communisme. Rohr se fait incendiaire dans le canton de Soleure , et il expie ses crimes sur Téchafaud. Dans le même temps, on met en accusation, on incarcère pour dettes un grand nombre de corps francs qui avaient compté sur une révolution pour se débarrasser de leurs créanciers *.
Les Etats radicalisés avaient semé la corruption dans les âmes; elle tournait contre eux. On volait les gouvernements, puisqu'il n'était pas possible de dépouiller les Lucernois ; mais à ces derniers on rendait en exactions de détail tous les maux que leur courage avait évités. La Suisse démagogue devint , pour les voyageurs et les commerçants du canton catholique, un coupe-gorge où les corps francs s'exercèrent à toutes les pirateries. On insulta, on maltraita, on spolia , on assassina ceux qui avaient défendu leur territoire. L'autorité , indulgente quelquefois , partiale plus souvent encore , ferma les yeux sur de semblables méfaits, qui se renouvelaient continuelle*ment.
Ces attentats restaient impunis. Les gouvernements radicaux ne s'en préoccupaient que pour encourager les coupables. Un si étrange spectacle frappa Timagination de Jac-
„ Je TOUS rappellerai en finissant les paroles que tous adressa publiquement ie docteur Segefser : Amende-toi, Robert; cesse de mentir et de calomnier, ou le diable te prendra.
M J'ai dit, monsieur le docteur en médecine et en chirurgie; vivez longtemps, vivez heureux. „ «
^ Les révolutionnaires sont partout les mêmes. An 24 février 1848 le citoyen Ledrur-Rollin avait aept ou huit prises de corps contre lui ; plus tard il vendait i sa femme jusqu'à «es meubles , et le président de la régence insurrectionnelle de TËmpire, Raveaux était, le 11 juin 1649, condamné pour dettes par le tribunal de Cologne. Nous ne nous occupons que des chefs , que serait-ce donc si nous descendions dans le bilan des soldats?
ques MuUer , qui s'était affilié anx corps fraBcs. Hafs plus criminel ou^lus prévoyant, il se décida à tuer l'homme que les cantons primitifs saluaient du nom de père. Joseph Leu était le conseil et Tâme de la Suisse catholique. On adoptait ses jugements , on honorait sa valeur , on vénérait ses vertus. Leu était le plus intrépide champion de la foi et de la liberté. Le Radicalisme redoutait son influence; il le voua à la mort , se flattant que l'esprit du juste périrait avec lui. Mttller fut désigné pour commettre l'assassinat. Ce Jacques Muller était né à la ferme de Herberig^ dans le canton de Lucerne. Sa famille ne lui avait donné que de tristes exemples. Ilacommença par la débauche , l'impiété^et la ruine. Il avait eu une mauvaise mère. Il fut mauvais fils; il était mauvais époux. A trente-cinq ans , cet homme se trouva mûr pour le crime. C'était un corps franc tout prêt à l'initiation révolutionnaire. Avec son frère Antoine, il s'enrôla sous la bannière du Radicalisme. Quand on l'interrogea sur le sens de ce mot : ^ Ce que signifie ce mot , répond-il, je n'en sais rien , à vrai dire. Lorsque l'a&aire des Jésuites s'engagea, je crus ceux qui nous disaient que les Jésuites n'étaient venus que pour ramasser de l'argent et pouvoir repartir après, suivant les circonstances. Je n'ai pas examiné la chose. „
La politique de Jacques Muller, comme celle de beaucoup d^autres, se réduisait à une brutale ignorance. Son frère et lui venaient de tomber en faillite. On fit briller à ces yeux grossièrement avides quelques pièces d'or ; on leur persuade que l'impunité leur était acquise d'avance, et Jacques Muller prit la détermination rfe frapper le coup qui devait l'enrichir. Il avait été soumis à l'influence de ses maîtres en révolution. Husler, le colonel Ineichen, Schmidli , le capitaine Corragioni et surtout Joseph Buhler, l'avaient encouragé, pressé et décidé , à force de promesses ^. Après plusieurs infructueuses tentatives , il consomma dans la nuit du 19 au 20 juillet, le crime dont les corps francs étaient les
• ' Deux chefs du Radicalisme en Suisse, Isaac et le docteur Casimir Pfyffer, refusèrent de participer à ce crime. Quand MuUer en parla à Isaac : ^Pour cela je n'ai pas d'argent, « répondit ce deraier. Pfyffer, au dire du coupable, lui déclara ^ qu'il devait renoncer à cette idée, que ce serait criminel et non plus politique; que Leu avait bien mérité un soufflet, mais non qu'on le tuât d'un coup de fiisil ou qu'on le tuât de cette manière. ^
commanditaires. Voici de quelle manière MuUer Fa raconté lui-même dans son dernier interrogatoire :
• Venu à Ebersol pour la troisième fois, je me rendis d'abord à la place où j avais scié Téchelle , et je trouvai les deux morceaux appuyés obliquement sur un chevalet. Cela me parut curieux, et m'ôta presque le courage. J'écoutai pour savoir si personne n'était levé. Tout était tranquille. Je pris le morceau inférieur de Téchelle, qui était le plus fort, et je le plaçai près de la fenêtre d'en bas, dans le coia du côté de Gunikon. Pendant ce temps, j'avais laissé la carabine près d'une pile de bois. La fenêtre se laissa repousser très-facilement et sans faire de bruit. (Soupirant:} Ah! J'entrai alors par la fenêtre qui- venait d'être ouverte. — De la chambre on peut parvenir dans la cuisine , où je vis brûler une lumière. De la cuisine je pénétrai dans le cor** ridor. Alors j'ouvris la porte de la maison, et je n'eus besoin que de tirer un verrou de fer; la serrure n'était pas fermée. La porte se laissa ouvrir sans faire le moindre bruit, une souris même n'aurait rien entendu. Ensuite j'essayai d'ouvrir la porte de la chambre à coucher de Leu. Cela se fit doucement , la porto heurta seulement le petit lit , où était couché le petit enfant. A gauche je vis , pendus à la muraille, des habits de femme; il s'en trouvait aussi sur le premier lit, dans le second j'aperçus Leu. Par le clair de lune il faisait presque aussi clair dans cette chambre que dans celle où je suis maintenant. II était couché, il n'était pas entièrement couvert. La couverture était de couleur blanche autant que je puis me rappeler. Après avoir aussi tout observé, je sortis de la maison; je réfléchis encore une fois à ce que je voulais faire, et il me prenait peur. Je bus alors environ pour un bats de kirschwasser, que j'avais avec moi, et alors je me dis : il faut cependant que cela soit. Sur ces entrefaites , j'entendis^ quelqu'un monter à la hâte la rue près de la maison de Leu, et je restai à attendre dans le corridor, an cas que la personne voulût entrer dans la maison. Si seulement cela était arrivé I Mais j'entendis les pas s'éloigner de la maison, et alors j'entrai. La lumière dans la cuisine ne brûlait plus. Peut-être avait-elle été éteinte par le courant d'air produit par les p<u*tes ouvertes. A la porte de la chambre à coucher, un pied dans la chambre, un pied sur le seuil, je mis mon arme enjoué, visant au milieu du corps autant que je pensais, et je pressai la
détente. (Poussant un profond soupir.) Le coup partit et j'entendis encore le cri : Jésus, Marie! Je crus que c'était lui qui avait poussé ce cri, et je pensai que je pouvais peutêtre ne pas l'avoir frappé mortellement. Je m'enfuis aussi vite que possible. Je courus de toutes mes forces par le chemin déjà indiqué, et ne m'arrêtai nulle part. A trois heures environ j'arrivai à Stechenrain. J'entrai par le derrière de la maison, par la porte de la cave, par laquelle j'étais aussi sorti. Je montai aussitôt dans la chambre à coucher, située au haut de la maison; je le crois du moins; mais je ne puis plus le dire positivement. (Pleurant.} Oh ^ si seulement ce n'eût pas été l'argent! Que je suis horriblement malheureux! „
Leu était mort sous le coup. II expiait le crime impardonnable d'aimer le Saint-Siège et les Jésuites. Il périssait parce que sa popularité étouffait les espérances révolutionnaires. Les moyens employés pour la perpétration de l'assassinat , l'assassinat lui-même , tout aécelait une horrible trame. Le Radicalisme se savait coupable; il condamna le juste à un déshonorant , à un impossible suicide. Les gouvernements de Zurich, de Berne, de Soleure, d'Argovie et de Bâie-campagne prirent sous le patronage de la démagogie ceux que la clameur publique accusait. Ils refusèrent péremptoirement leur extradition. A la honte de notre siècle , on vit tous les Journaux qui alors vivaient de la haine contre le Jésuite, insulter au cadavre du martyr, et, par mille circonstances inventées , couvrir de la protection de leur publicité le meurtrier^ dont ils niaient l'attentat. Jamais, dans les plus mauvais jours de l'histoire, semblable turpitude n'épouvanta le monde. Les larmes de tout un peuple coulaient sur le cercueil d'un homme, arraché dans la force de Tâge à sa famille , dont il était l'orgueil , à sa patrie, dont il faisait la gloire. Au milieu de ce deuil public, la presse accusait Leu de s'être tué volontairement , ou elle se rangeait du côté de l'assassin. Elle cherchait à dérouter les investigations de la justice; elle s'avouait sciemment complice moral du forfait; elle y applaudissait. Ce ne fut pas seulement en Suisse que ces scandales de partialité eurent lieu. Les écrivains jadicaux y avaient appris à ne rougir de rien. Tout leur était permis , car ils n'avaient ni hoi^neur à sauvegarder ni talents à faire respecter; mais^ en France, il se rencontra des journaux qui s'associèrent à ce com-
merce de calomnies. On lut dans le National du 26 jnilief 1845:
^ Nous avons annoncé les premiers la mort violente de M. Joseph Leu d'Ebersol , en expliquant de quelle importance politique pouvait être cet événement pour le canton de Lucerne. Au moment où l'on nous écrivait de cette dernière ville (le 20 au matin}, on ne connaissait les détails du fait que par ces premières rumeurs , toujours empreintes du caractère des passions qui les engendrent ou les accueillent. Joseph Leu était l'idole des mtramontains , la parole forte du Grand-Conseil , la pierre de voûte du Jésuitisme : dont il a été assassiné. Tel était le dire de ses amis. Joseph Leu a bien des fois soufflé la haine , excité les vengeances; il s'est montré inhumain, grossier, sans miséricorde; il a bien pu exciter des ressentiments qui lui ont coûté la vie. Telle était Topinion de ses ennemis; et la nouvelle d'un guet-apens circulait, ainsi protégée par des probabilités très-plausibles. Les probabilités couvrent souvent l'erreur, et, cette fois, il paraît certain qu'il n'y a pas eu d'assassinat, mais un suicide. Toutes les circonstances connues jusqu'à présent tendent à le démontrer. La maison de M. Leu était parfaitement gardée : une quinzaine de domestiques couchaient dans la maison; il y en avait plusieurs au rez-de-chaussée; à peine la détonation se fit-elle entendre, que Madame Leu entra dans la chambre et trouva son mari mort; le coup a été tiré à bout portant; et, enfin, les fenêtres , les portes étaient fermées , et l'on n'a pas trouvé la moindre trace d'effraction.
^ Tout se réunit pour faire croire à un suicide! „
Le lendemain, 27 juillet , le Siècle, alors rédigé par M- Chambolle , comme le National Tétait par M. Marrast, publia ces tristes paroles :
^ On nous écrit de Lucerne que le suicide de M. Leu est un fait désormais hors de doute pour tous les hommes dé bonne foi. Mais les ultramontains feront tout ce qui dépendra d'eux pour dérober au public la connaissance de la vérité. Les Jésuites renonceraient peut-être à rejeter l'odieux de l'assassinat d'Ebersol sur les Libéraux, mais ils ne se résigneront pas à avouer que le fervent catholique qui les a appelés dans le canton de Lucerne a attenté à sa propre vie. * Attendes-yous donc , ajoute notre correspondant, à voir
la justice instrumenter comme si elle avait à chercher sérieusement des coupables. ^
Nous lisons , en eiTet , dans la Nouvelle Gcaette de Zurich^ sôus la rubrique de Luceme, 21 juillet :
^ Depuis hier soir diverses arrestations ont été opérées
far ordre de la police. M. Stnrmfels, associé de la maison avon , à Genève , a été mis en prison. Ce matin on lui a intimé l'ordre de partir. Un commis voyageur d'Arçovie a été arrêté à son arrivée et conduit en pnson. M. Troller, de Soleure, propriétaire de l'hôtel de TAigle-d'Or, a reçu l'ordre de fermer l'hôtel et a été mis en prison.
9 On a publié que les portes de la maison avalent été trouvées ouvertes , que les préparatifs avaient été faits pour mettre le feu à la maison en cas d'insuccès dans la tentative; enfin, que Tarme qui a servi à la perpétration du crime n'a-, vait pas été retrouvée. Nous avons accueilli tous ces bruits avec une juste défiance. La maison dis M. Leu renfermai! dix-sept domestiques; elle était gardée par deux chiens vigoureux. En supposant que l'assassin se fût caché de jour dans la maison et qu'il eût trompé la surveillance^de la fa-> mille et de ses serviteurs , comment , après la détonation du pistolet, eût-il pu s'enfuir sans être poursuivi? U est faux d'ailleurs , si 1 on en doit croire Y Ami de la ConsHtu^ tûm, que l'arme n'ait pas été retrouvée. Voici ce que nous lisons dans ce journal :
„ On nous écrit de Luceme ce qui suit sur la mort de M. Leu d'Ëbersol : au moment de l'autopsie , le pistolet se trouvait encore sur le lit La femme Leu a appelé d'abord sa sœur, et elles sont restées enfermées dans la chambre de Leu, longtemps avant d'appeler les domestiques. La balle était sur le lit , aplatie.
,, L'arme eût-elle disparu, il faudrait prouver que la famille et les amis n'ont aucun intérêt moral à dissimuler le suicide. 3Iadame Leu n'a dénoncé , n'a signalé personne aux magistrats; cette dame, dans la supposition que nous admettons pour un moment , n'aurait fait que détourner de la mémoire de son mari un blâme qui pourrait rejaillir sur ses enfants, n y aurait là une faiblesse , sans doute , mais une faiblesse excusable. La disparition de l'arme ne nous a donc jamais paru une preuve concluante contre le suicide. Qui oserait, d'aUleurs, affirmer que, sur le grand nombre de personnes accourues, aucune n'a eu l'idée d'enlever le pistolet, soit
pour absoudre la mémoire de Joseph Leu, soit pour laisser planer un horrible soupçon sur ses ennemis ? L'esprit de parti n'a-t-il donc jamais eu recours à de tels moyens?
^ Nous concluons au suicide, parce que, de la description des lieux et de toutes les circonstances qui ont été rappor-< tées , il résulte à nos yeux une impossibilité matérielle que l'assassin eût échappé. Une considération morale fait incliner aussi notre esprit de ce côté. La guerre du Vallais et l'expédition des corps francs ont amené de bien tristes scènes de cruauté; mais là, du moins, il y avait combat, danger mutuel , et si le vainqueur n'a pas su être généreux , la colère explique le sang versé. Igj il n'y aurait aucune circonstance atténuante; le crime serait atroce, froidement atroce, et, jusqu'à ce que des preuves plus claires que le jour aient été administrées, nous aimons mieux croire que la raison de Joseph Leu a failli un moment, que d'admettre, sur une accusation passionnée, qu'un assassinat politique a été commis soit par un fanatique isolé, soit par l'excitation d un parti.
„ Joseph Leu était, comme particulier, un homme honorable; comme membre du Gouvernement, sa conduite fut toujours violente, non-seulement parce que ses convictions étaient exaltées, mais parce que le manque d'éducation première ne lui permettait pas de mesurer la portée de ses actes. Chez des hommes tels que Leu, l'aliénation mentale n'est pas rare, et, sans recourir à l'exemple de MassanieUo, on peut trouver des raisons très-plausibles pour expliquer l'éblouissement moral dont on assure que Leu a été frappé en voyant de quelle responsabilité il s'était chargé en introduisant au sein de la Suisse une cause manifeste de guerre civile. Ce paysan fanatique, n'osant plus avancer et voulant reculer, a bien pu penser qu'il ne lui restait d'asile que dans le sein de Dieu. En attendant que la vérité se produise avec une complète évidence , nous acceptons les conjectures les plus honorables pour l'humanité. „
Ces conjectures du Siècle se réduisent, ainsi que celles du National, à incriminer la victime. Mais le Siècle, vertueux comme ses patrons, découvre un moyen terme. Il est avéré pour tous ces journaux qu'il n'y a pas d'assassin. L'invention du suicide leur donne quelques faibles remords; ils prennent un juste milieu: la victime est accusée de folie. En 1845, cela s*appelait de l'impartialité et du progrès.
Le Radicalisme, qui, comme les Scribes et les Pharisiens,
refusait au Judas helvétique les trente deniers de salaire pour le sang, n*avait pu égarer Topinion publique. Il essaya d'intimider la justice. Jacques Muller et ses complices étaient enfin découverts. M. Ammann, juge d'instruction extraordinaire, déploie, dans ces graves circonstances, Taptitude et le zèle d*un digne magistrat. On en fait à l'instant même un Jeffries ou un Laubardemont. On parle des tortures que subit dans son cachot ce Muller, contre lequel ne s'élève, affirme-t-on, aucune preuve, aucun témoignage. On menace Ammann dans son existence et dans sa famille. On transforme l'assassin en martyr de la liberté, on cherche à' s'étourdir par d'incessantes protestations contre les aveux qu'il peut faire. Muller, accablé par l'évidence, confesse eirfn son crime. On nie d'abord ses fjaroles, recueillies dans la solennité des audiences , puis on l'accuse de s'être vendu à la justice humaine.
Les hommes ne pouvaient lui promettre que la mort. Il la subit le 31 janvier 1846 , en s'étonnant qu'il se trouvât sur la teiTe des âmes plus viles que la sienne. On l'avait frustré du prix de son attentat, il ne pardonna jamais à ses complices.
Ces complices, par le fait du triomphe des nouveaux corps francs de 1847, sont revenus au pouvoir. Steiger et ses associés gouvernaient Lucerno. Ils osèrent songer à réhabiliter Muller pour disculper leurs amis. Le procès de l'assassin du martyr fut revisé par des magistrats radicaux , qui reçurent ordre de prouver que L«u s'était volontairement donné la mort. Le procureur général Kniisel et le juge instructeur Zurgilgen reculèrent devant une pareille mission. Ils sentirent que leur nom serait à jamais souillé. Après le plus minutieux examen, ils déclarèrent justes et méritées la sentence et l'exécution prononcées contre Jacques Muller. Ils ne recherchaient pas de coupables ; on les avait choisis surtout pour ne pas trouver de complices. Par une admirable disposition de la Providence, ils en découvrirent. Antoine Millier, frère de Jacques , carabinier fédéral et corps franc, fut, en mai 1849, condamné à vingt ans de fers, comme auteur intellectuel de l'assassinat. Joseph Buhler avait été accusé et condamné par contumace. Les deux magistrats étaient ses amis. Ils prononcèrent son acquittement, mais ils ne purent s'empêcher de déclarer dans leur dispositif qu'ils le laissent sous le poids du soupçon.
Les corps francs avaient assassiné Leu; le général de
Sonnenberg n'échappa à leurs balles, le 36 avril 1846, que par un heureux hasard. Les corps francs, nés des Sociétés secrètes , étaient le dissolvant le plus actif que Tanarchic avait pu inventer. L'Europe protestait inutilement coritre ces bandes formant Tavant-garde ' du Prolétariat-voleur. L'homme qui, en Suisse, avait coopéré à leur formation, qui les avait armés et qui enfm rougissait de leurs excès, vint à son tour les flétrir devant Te Grand-Conseil de Berne. Avoyer de ce canton , Neuhaus se sentit acculé sur le bord extrême du précipice oii, depuis six années, il entraînait sa patrie. 11 crut qu'il pourrait rétrograder en conservant sa popularité, et que, oracle du Radicalisme, on tolérerait sa franchise en faveur de ses talents et de ses services. Neuhaus avait été le plus rusé sophiste pour ébranler le pacte fédéral. Par l'affaire des couvents d'Argovie, il fomenta les passions; par révocation des Jésuites, il donna à la crise des corps francs un aliment anarchique. Saisi d'effroi à la vue de son œuvre, il mil à nu, le 11 septembre 1845, les plaies dont l'esprit révolutionnaire couvrait la malheureuse Hclvétie.
^ Il est incontestable , disait Neuhaus , dans son message au nom du Conseil-exécutif de Berne, que Tétat politique de notre canton a singulièrement empiré dans le courant des derniers mois : les liens de l'ordre légal se sont insensiblement relâchés; le sentiment inné chez tout citoyen ami de son pays que l'obéissance à la loi est le premier des devoirs s'est affaibli; le respect des citoyens pour la constitution et les lois, et pour les autorités et les fonctionnaires qui en sont les représentants, disparaît chaque jour davantage. C'est ainsi que la presse a attaqué sans frein, impunément et d'une manière aussi violente qu'offensante et peu méritée, soit les autorités, soit les particuliers: c'est ainsi que les actes du gouvernement ont été dénaturés , et qu'on a eu recours à. des mensonges de toute espèce pour rabaisser le gouvernement dans l'opinion publique.
„ Et si les temps présents nous offrent de tels symptômes d'une dissolution sociale , comment pourrions-nous envisa-
frer sans inquiétude les temps avenir? En outre, il s'est orme une opposition compacte , s'avançant de plus en plus à découvert, non-seulement contre le gouvernement, mais encore contre l'ordre constitutionnel existant, opposition qui n'a pas peu contribué à affaiblir la confiance ou la stabilité
^aède Tordre de choses actuel, et cela d'autant plus que divers indices et même des manifestations imprudentes de quelques individus ont fait clairement pressentir qu'au besoin 6n saurait atteindre son but, même en dehors des limites d'une stricte légalité... Peut-on s'étonner que, dans de semblables conjectures, les amis du progrès aient enfin cherché un point de ralliement pour s'y réunir, et résister ainsi avec fermeté à la dissolution qui nous gagne insensiblement...
„ Il est positif que l'organisation et l'entreprise des corps francs , le fait de leur formation et leur mise en activité ont affaibli à un haut degré parmi le peuple l'idée de la légalité. La distinction entre ce qui est permis par la loi, et ce qui est contraire à son texte et à son esprit, a subi une complète confusion,, et a çà et là fait germer la croyance qu'il est permis dans certaines occasions , et sans que cela tire à conséquence, d'agir contrairement à la loi... Ce qu'il y a de certain, c'est que les chefs de cette tentative ont usé de tous les moyens pour répandre parmi les peuples la croyance que l'entreprise des corps francs, tout illégale qu'elle fût, était une entreprise, non-seulement autorisée, mais méritoire au plus haut degré, et que quiconque la désapprouvait ne pouvait être un véritable ami du progrès et un sincère adversaire des Jésuites. Ce but a été atteint par une grande partie de notre peuple.
„ Mais, s'il élait permis et louable d'exécuter, contrairement au pacte et à la loi , une invasion armée dans un Etat voisin confédéré , dans le but de renverser par la force un gouvernement existant, à combien plus forte raison ne pouvait-on pas considérer comme permis de faire dans son propre canton , même au besoin par des voies illégales , les changements désirés , puisque là on a le droit de dire son mot dans les affaires publiques, que la Constitution vous y autorise , et que d'ailleurs le pacte fédéral est hors de questions. Ainsi s'est formée cette confusion de toute notion de droit que nous avons signalée; ainsi, l'on a déplacé insensiblement le point de vue légal et moral, d'après lequel on doit apprécier les rapports publics , aussi bien que les actes des particuliers; ainsi s'explique ce fait remarquable, qu'un grand nombre de ceux qui ont pris part à l'entreprise des corps francs, loin d'être découragés par leur peu de succès, sont au contraire excités plus fortement à poursuivre leur entreprise, par des moyens différents, mais non moins iUé-
gaux... Le but, annoncé publiquement par quelques-uns des chefs de ce parti, est d'amener le gouvernement à faire lui-même l'office de corps francs; à faire à Lucerne, au moyen de ces bataillons organisés, la guerre, qui n'a été pour eux qu'une calamité. Cette opposition peut forcer le gouvernement à cet acte de violence , et s'il ne veut pas consentir à un acte qu'il considère comme condamnable et déplorable pour la patrie entière , il devra alors faire place à un gouvernement plus souple et mieux disposé. Il est évident que des vues semblables reposent sur le même principe qui a déterminé l'entreprise des corps francs; la différence n'est que dans la forme extérieure. Nous voyons dans les deux cas la même violation des devoirs que nous impose le pacte, devoirs que nous avons volontairement acceptés, et que nous confirmons solennellement chaque année, tant à l'égard d'un seul que de tous les membres de la Confédération.
„... Une circonstance, qui mérite en particulier la plus sérieuse attention, c'est celle que quelques-uns des meneurs, en petit nombre, cherchent à attirer à eux les individus qui font partie de la classe peu aisée. L'importance de ce fait, la facilité avec laquelle une pareille agitation, purement politique dans le principe, dégénérerait en communisme, doit ouvrir les yeux de tout homme raisonnable sur l'avenir réservé à notre état politique et social, si jamais cette opposition remportait la victoire.
„ L'opposition illégale s'est concentrée dans la Société formée il y a quelques mois sous le nom de ; Association populaire, dont le but fune nouvelle attaque contre Lucerne), aussi illégal qu'immoral , rentre évidemment dans les vues de quelques meneurs, savoir: d'obtenir l'expulsion des Jésuites, en renversant le gouvernement d'un canton voisin, en obligeant pour cela'nolre gouvernement à employer ses bataillons dans ce but, et à faire ce que l'action individuelle des corps francs n'a pu exécuter. „
Ce rapport, testament politique de Neuhaus, car il va disparaître à son tour sous l'imputation de Jésuitisme: ce rapport répand une sombre lueur sur la position faite à la Suisse par les idées démagogiques. Celte lueur se projettait partout. Le Radicalisme avait vu la Diète rendre un décret contre les corps francs. Ce nom était usé, et il coûtait trop
— sécher à divers cantons ^ pour rester populaire. La Révolution chercha un nouveau levier. Elle créa, à côté des gouvernements de Berne, d'Argovie, de Vaud, de Soleure et de Bâlecampagne, une association politique qui prit le nom de Gon^ fédération du peuple. Elle se donna pour but ostensible la mission de combattre les Jésuites et tous leurs adhérents. Ce fut une vaste organisation de gardes nationales armées. Elles se recrutaient dans les Sociétés secrètes et dans les tirs fédéraux pour se préserver des conjurations occultes de la terrible Compagnie. Le professeur Michelet était venu en Suisse à cette époque, et il avait si souvent tremblé en
tublic devant ses admirateurs, au seul nom des disciples de lOyola^, que tous s'étaient mis au régime de l'épouvante officielle. Celte Confédération dans la Confédération eut un comité central, des comités cantonaux , des comités de districts, des comités de communes. Un réfugié allemand, le docteur Snell , avait conçu l'idée première de cette asso^ , ciation qui devait être , à son dire , la chasse en grand des Jésuites et des rétrogrades. Son plan réel consistait à centraliser la Suisse sous un gouvernement radical et à révolutionner les Etats voisins.
^ Le gou\erneinent de Lucenie, ayant à sa tête Siegwart-Muller , Bernard Meyer et les chefs catholiques, avait accordé une amnistie complète à tous les corps francs suisses , ceux de Luceme exceptés. Mais ce canton et ses alliés ne pouvaient pas supporter les frais d'une invasion antifraternelle. Il fut stipulé que Berne, Argovie, Soleure et Bâle- campagne payerait à Lucerne pour la libération des prévenus 350,000 francs suisses. Berne fut taxé à 70,000 fr., Soleure a 20,000, Bâle-campagne à 35,000, Argovie à 200,000. Les autres cantons qui avaient fourni des volontaires à l'expédition furent chargés d'acquitter le surplus. On décida encore que le/s frais de guerre payés aux petits cantons par Lucerne , et qui s'élevaient à une somme d'à peu près 150,000 fr. , seraient remboursés par les quatre cantons de Berne, Argovie, Soleure et Bâle-campagne.
2 Dans une brochure pleine de sages réflexions et d'ingénieux aperçus intitulée les Radicaux et le Sonderbund, le docteur Coindet, protestant de Genève , dit à la page 108 : " Un homme qui a joué un certain rôle en France dans cette question des Jésuites, M. Michelet, vint en Suisse à l'époque où l'agitation commençait à se manifester à leur occasion. Dans une conférence qu'il avait sollicitée, et à laquelle j'assistai , il avoua nettement , dans un accèfl de gamhliié , que les Jésuites n'étaient qu'un moyen de monter à l'assaut du pouvoir, et, se méprenant tout à fait sur ses auditeurs, il recommanda à des observateurs suisses de s'unir étroitement avec l'organt de la future République française , le National, n
HiO Radicalisme ne procédait plus dans l'ombre. Seg soldats brûlaient de prendre leur revanche de la déroute de Lixcerne. Ils ne parlaient que de porter l'incendie et la mort dans les cantons primitifs; les cantons primitifs firent leurs dispositions en conséquence. Dans une lettre de Suisse, adressée au Journal des Débats , le 12 août 1845, on lisait: * £t ne pensez pas que ces montagnards de la Suisse intérieure ne soient qu'une masse fanatisée, comme on le dit quelquefois, qu'ils ne soient que des instruments aux maint des Jésuites. La plupart d'entre eux ne connaissent pas les bons Pères; ce n'est pas pour eux qu'ils s'apprêtent à risquer courageusement leur vie. Il leur importe peu par quelle sorte de professeurs la théologie sera enseignée à Lucerne. Ils blâment ouvertement la politique imprudente de ce canton*; mais ils comprennent à merveille qu'il ne s'agit plus de Jésuites , que ce n'est là qu'un prétexte dont le Radicalisme se sert pour renverser le gouvernement conservateur Cainsi que cela est déjà arrivé dans les cantons réformés de Vaud et de Zurich) , pour rendre par la force une minorité du peuple de Lucerne maîtresse de la majorité , pour briser le pacte fédéral, pour fonder enfin celte république unitaire
?ui ferait des petits Etats les serviteurs des grands cantons, -'est ce que ces fiers montagnards ne peuvent pas supporter; c'est pour repousser cette humiliation, cette ruine de leur indépendance , qu'au premier signal Hfs se lèveront comme un seul homme, et que, dans quelques jours, leur sang coulera dans leurs vallées, où la liberté de la Suisse
est née du sang de leurs aïeux Aujourd'hui, grâce aux
violences tentées et accomplies par les Radicaux contre Lucerne, la plus grande partie de la population de ce canton
^ l\ eût été assez difficile aux cantons primitifs de blâmer owtJCf tement la politique imprudente de Lucerne , puisqu'ils lui avaient donné Texèmple d'appeler les Jésuites. Il leur était encore plus difficile de ne pas la seconder, puisque Schwytz, Uri, Unterwald et tous les Catholiques savaient très-bien que les Jésuites n'étaient qu'un prétexte. L'idée de la destruction du pacte fédéral remontait à 1830. Ce fut le rêve des Sociétés secrètes et du Radicalisme. On ne se servit du nom des Jésuites que lorsqu'on vit le Journal des Débats se prêter avec une si coupable indulgence à cette fantasmagorie. Le Raaicalisme fut plus habile que cette feuille ordinairement si sagace. Il comprit qu'il fallait se donner un drapeau qui n'effaroucherait aucun gouvernement, et il trompa Louis-Philippe. Mais il ne parvinf pas à faire prendre le change aux cantons primitifs.
est prèle à jouer son existence, non pas tout à fait pour les Jésuites, mais pour défendre son indépendance menacée.,,
De nouveaux dangers, de nouvelles calamités allaient fondre sur THelvélie. La révolution n'y portail que des fruits de mort. Elle ne s'attaquait plus seulement à la liberté , à l'indépendance des cantons , elle menaçait l'Europe entière. Elle voulait anéantir l'ordre social , et sur les ruines du monde civilisé , élever la tour de Babel de ses sanglantes «topies. L'Europe, la grande vaincue de 1830, courbait la tête et s'affaissait sur elle-même. Ses rois, ses ministres, ses plénipotentiaires ne savaient que s'humilier sous les arrogances du Radicalisme. On en voyait même qui lui tendaient une main amie. Les cantons primitifs, isolés dans leur foi, comprirent qu'en face de tant de périls, il ne leur restait qu'une chance de salut. L'alliance du Griitli avait autrefois sauvé leurs pères de l'esclavage; les Catholiques de 1845 la renouvelèrent en faisant le Sonderbund.