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CHAPITRE X

Le Sonderbund, —- Ce que c'est que le Sonderbund. — Alliance du Grùtli.— Serment de orunnen. — Les cantons priinitifo. — Nicolas de Flue au Convenant de Stanz. — Le Protestantisme divise la Confédération. — Les çuerres de religion. — Progrès de l'hérésie. — Les résistances catholiques. — La Ligue d'Or. — Attaques des Protestants. -^ Situation du pays. — La révolution française devient un ifouveau germe de discorde. — Article 4 du pacte fédéral. — Ses effets. — Résolution des Catholiques de ne pas se laisser dicter la loi — Ils cré^t le Sonderbund. — Motifs de cette alliance séparée. — Discussions qu'elle a soulevées. — L'acte du Sonderbund. — Comment il fut accueilli' en Suisse. »

Dans les fastes de l'Helvélie et dans Thistoire de la liberté, ily a un jour à jamais célèbre. C'est celui où Walther Filrst, Werner StaufFacher et Arnold deMelchthal se déterminèrent à reconquérir leur indépendance. Ce jour-là , 7 novembre 1307, ils convoquent, sur la prairie du Griitli, au-dessus du lac des quatre cantons , dix patriotes de chacun des trois Etats primitifs. Schwytz , Uri et Unterwald délèguent des hommes qui, comme Guillaume Tell, l'un d'eux, s'avancent aussi résolument vers la mort que vers la victoire. Là , en

Erésence de Dieu qui reçoit leur serment, ces trente-trois ommes jurent, au nom de tous leurs concitoyens, de délivrer le pays, de s'assurer à çux-mêmes et de transmettre à leurs enfants la liberté , le plus précieux héritage qu'ils doivent à la bravoure de leurs pères.

Ce serment solennel, prononcé sur le Griitli^, où se leva le soleil de l'indépendance helvétique , ce serment fut tenu. La mort de Gessler hâta l'heure de la délivrance. Le premier Sonderbund, ou alliance à part, avait été formé le 7 novembre 1307. Le i^^ janvier 1308, la Suisse primitive était libre; le 15 novembre 1315, àMorgarlen, elle écrasait l'armée de Léopold d'Autriche. Le 9 décembre de la même année, elle consacrait à Brunnen le pacte de son indissoluble union.

* Une chapelle catholique est bâtie sur le lieu môme où fut prononcé le serment des trente-trois Suisses, et le Griitli est pour tous leurs descendants le berceau et la terre classique de la liberté.

" Nous jurons, promirent-ils, pour nous et pour nos descendants les plus reculés, que chacun de nous se fera un devoir de secourir ses alliés opprimés, en nous armant 'à nos frais, au péril de nos biens et de notre vie , soit dans notre pays, soit à l'étranger. „

Les trois cantpns primitifs s'étaient, par ce serment et par leurs victoires, séparés du reste de THelvétie qui ne secouait pas le joug-. L'Helvétie se rallia à leur Sonderbund. En 1332, Lucerne obtint l'honneur d'en faire partie. Ses alliés des cantons alpestres défendirent cet Etat contre l'Autriclie. Zurich, Glaris etZug y furent admis dans les années 1351 et 1352. L'union se faisait en Suisse par le Catholicisme et par la liberté. Mais Berne , ligué avec les ennemis de la Confédéi'alion, hésitait à sacrifier ses intérêts au bien .commun. Cependant le devoir d'un côté, de l'autre les regrets l'amenèrent à résipiscence. Les Bernois sollicitèrent d'entrer dans le Sonderbund. Le 6 mars 1353, ils y furent reçus. Plus d'un siècle après, Fribourg et Soleure se présentèrent. Les cantons primitifs, réunis à la Diète de Stantz, refusaient d'étendre davantage leur alliance, Nicolas de Flue intervint

Dans les annales de la Suisse qui ont , comme l'histoire des autres peuples, de grands caractères et des modèles de dévouement, c'est l'unique exemple d'un citoyen exerçant sur toute la nation l'autorité de la vertu et Tinfluenoe d'un nom respecté. Par sa conformation , par sa division territoriale et l'égaHté qui fait le fond de ses mœurs publiques, la Suisse échappe à ces existences supérieures auxquelles la société se rallie à l'heure des crises. Elle se sauve par l'agrégation, jamais par le fait d'un individu, dont les talents, la naissance et la fortune ne peuvent fonder un pouvoir moral. Nicolas de Flue fut une exception à la règle. Au milieu des débats irritants soulevés par la question, il paraî(; sa voix se fait entendre/ ''Recevez, dit-il ^, dans votre Con-' fédération les cantons de Fribourg et de Soleure. Telle est la volonté de Dieu qui m'a été manifestée. Ainsi donc, nonseulement je vous engage et vous avertis, mais je vous prie et vous conjure de les recevoir. Un jour viendra où vous aurez besoin de leurs secours et de leur amitié. Vous étiez jusqu'à présent huit cantons alliés; dorénavant vous serez dix. Mais à l'avenir , n'en agréez pas d'autres. „

^ Rolland , 22 mars.

'Sur ces paroles, le Convenant de Stanz fut juré le 22 décembre 1481. Vingt ans plus tard, en 1501 et en 1513, les Suisses avaient oublié le conseil de leur bienheureux. Ils admirent dans leur alliance Bâle , Schaffhouse et Appenzell.

La religion et la politique les avaient unis; Tesprit de réforme et les idées d'envahissement les séparèrent. A la voix de Luther , quelques princes d'Allemagne reniaient leur vielle croyance , pour opprimer plus sûrement des peuples dorifRome n'aurait plus à sauvegarder les droits. Zurich était devenu un Etat puissant. La richesse de «es citoyens leur avait fait perdre peu à peu la simplicité des mœurs et l'amour traditionnel de l'indépendance. Ils renoncèrent au culte de leurs ancêtres, pour marcher dans la voie qu'Ulrich Zwingli leur traçait. Cerne, en 1524, suivit l'exemple de Zurich. Berne avait usé de sa liberté pour son changement de religion; il voulut, par la persécution, contraindre ses voisins à subir le même ascendant.

Comme toutes, les sectes nouvelles , la Réforme procédait par l'intolérance. Les apostats qui l'avaient introduite, les prêtres débauchés qui la prêchaient , les grands qui cherchaient dans des commotions religieuses un surcroît de richesses ou de plaisirs, partaient du principe de libre examen. Ils arrivaient sans transition à imposer aux autres une croyance mal définie , et qui n'était que la négation de l'autorité catholique. En présence de ce mouvement , dont les progrès sont incalculables , car il s'appuie sur tous les mauvais instincts, il favorise, il développe toutes les passions , Zurich et Berne n'avaient pas écouté les prières de leurs confédérés. Ces deux Etats se précipitaient dans les innovations; ils trouvèrent bientôt chez les Anabaptistes des fanatiques qui poussèrent le besoin des réformes jusqu'à l'extravagance et au communisme. Une partie de Saint-Gall, Bâle et Schaffhouse s'étaient rangés sous le drapeau zwinglien. Pour entraîner le peuple , on lui avait promis le partage des terres de l'Eglise. Ces biens étaient dilapidés; mais le peuple, frustré dans «es espérances, ne recueillait, comme toujours, de cet immense désordre moral, que d'amères déceptions et une misère encore plus profonde.

La discorde venait d'entrer dans la Confédération à la suite du Protestantisme. Elle était le fait des sectaires, qui, non contents de se jeter dans les inextricables difficultés d'un nouveau culte sans dogme , voulaient à toute force le

faire accepter aux autres. L'alliance de Brunnen était solennellement rompue. Les dévoyés de l'Eglise marchaient dans le sang à là conquête des âmes. Avec des hurlements de mort , il s'avançaient , portant partout le deuil et la ruine. Dès 1526, Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, Zug, Fribourg et Soleure reviennent au premier Sonderbund. Leurs alliés de Zurich. et de Berne se séparent d'eux; eux jurent de rester fidèles à la religion de leurs pères ej; au pacte de Brunnen. La violence était le seul moyen avoué de propagande. Il fallait être oppresseur ou opprimé. Les Catholiques ne consentent ni à la honte ni à l'esclavage ; on les pousse à bout, la guerre éclate. Les victoires de Cappellel de Gubel donnent gain de cause au Sonderbund. Le Protestantisme était vaincu; il demande, et obtient la paix.

Mais les cantons primitifs, qui avaient su combattre, oublièrent de mettre leur victoire à profit. Berne continua de semer l'hérésie. Ses missionnaires armés n'osaient plus tourner leurs efforts vers les Waldstetten. Ils tentèrent de plus faciles succès. La Réforme s'avança vers Morat. Elle gangrena le pays de Vaud et l'Oberland Bernois. Les cantons primitifs s'étaient débarrassés de la propagande. Isolés . dans leurs montagnes , ils ne songèrent pas , que peu à peu, en laissant s'invélérer le mal, ils se trouveraient en minorité, et qu'ainsi ils rendraient la lutte plus longue et beaucoup plus terrible. En faisant respecter leur liberté, ils voulaient respecter celle des autres. Ce fut par ce sentiment de justice, dont les Luthériens abusèrent, que la violence créa des prosélytes au culte nouveau. Berne écrasait les faibles. 11 avait déjà soumis le pays de Vaud et Morat; le tour de^ Genève arriva.

Genève, en 1519, avait eu recours à l'alliance des Fribourgeois pour briser les chaînes dont les Savoisiens le chargeaient. Genève était libre par le fait de ses alliés catholiques; Berne l'entraîna dans l'erreur. Le Protestantisme n'osait plus s'attaquer ouvertement aux fidèles , dont la valeur lui avait fait expier ses agressions; il vécut avec eux sur un pied de méfiance et de sourde hostilité. Le pape Grégoire XIII avait proposé, en 1582, à l'adoption de la Chrétienté , le calandrier qui porte son nom. C'est le Père Clavins, un Jésuite, qui a conçu cette grande idée; c'est un Pape qui la patrone; les Catholiques la reçoivent comme un bienfait. Les sectaires du monde entier, ceux de Suisse

principalement, refusent de s'y associer. Le Pape poiir en.v devient FAntechrist; ils repoussent celte salutaire innovation, par le seul motif que l'univers le devra au Sainl-Siég(^ et à un Jésuite.

Les deux partis étaient donc toujours en présence. Les hérétiques ne cessaient d'agiter; ils menaçaient encore. Sous 1 inspiration de saint Charles Borromée , les Catholiques suisses sentent le besoin , au milieu des guerres de religion, rfe resserrer leur ancienne alliance. En 1586, ils fondent à Lucerne la Ligue d'Or (Goldener Bund), dans laquelle entrent le Vallais et Appenzell, tout catholique alors. Comme les Radicaux de notre siècle, le Protestantisme de ces époques reculées s'était donné des corps francs qui envahissaient les territoires sans défense; ils y portaient , avec le germe de 'l'erreur religieuse , la dévastation et Fincendîe. La Ligue d'Or, si longtemps, si souvent accusée parles novateurs , n'avait pour but , ainsi que le Sonderbund de 1847, que de se protéger contre des attaques à main armée. Les sectaires s'unissaient pour la destruction ; les Catholiques eurent l'instinct de la conservation. Ils se réunirent pour la résistance, La Ligue d'Or était un obstacle au progrès des idées révolutionnaires; elle fut condamnée au tribunal de l'hérésie. Mais on vit bientôt que le Sonderbund n'était pas inutile. En 1606, il sauva les villes de Fribourg, de Soleure et de Bienne, que les condottieri protestants allaient mettre à sac. Moins d'une année après, il préserva Fribourg d'une incursion de Bernois, Les Bernois ne cessaient de fomenter des troubles chez leurs voisins. Un jour, en 1653 , la révolte qu'ils semaient dans les autres Etats rejaillit sur eux. Les sujets de ce canton s'insurgèrent. Berne invoque l'appui de Fribourg. Les Catholiques oublient leurs griefs passés; ils s'arment et préservent le gouvernement bernois d'une révolte qui s'annonçait menaçante.

L'ingratitude des Républiques n'a rien à envier à celle des rois. En 1656, Berne a oublié le service rendu. On voit ce canton joindre ses troupes aux volontaires de Zurich. L'Angleterre est d'intelligence avec eux; ils marchent contre Rapperswyl, dans Tempérance de surprendre les Catholiques. Les petits cantons et Lucerne sont sur leurs gardes. Le 25 janvier, ils rencontrent à Villmergen l'armée protestante ; ils la mettent en déroute. Un insignifiant traité de paix est le seul fruit de cette victoire. Le 25 juillet 1712, après une

alternative de succès et de défaites, les Catholiques, toujours inquiétés, se trouvèrent encore sur le môme champ de bataille. Cette fois-là, ils furent vaincus. La paix d'Aarau ne trancha aucune des questions qui divisaient le pays , et le Schachtel-Bund ou traité de la Boîte , conclu secrètement en 1715, sous l'influence de Louis XIV, ne calma pas les esprits , ne rendit point sui*tout aux Catholiques le repos qu'ils ne cessaient de réclamer.

Il régnait en Suisse un esprit de schisme et de révolte intellectuelle que rien. ne pouvait dompter. A ces causes permanentes de discorde, puisées dans le principe religieux, se joignirent bientôt d'autres éléments de dissension. Les Protestants étaient en majorité. Le nombre doublait leur audace; ils ne rêvaient que l'asservissement des petits cantons. Cernés de tous côtés, enclavés dans des Etats beaucoup plus populeux que les leurs, ces petits cantons n'avaient aucun intérêt à agiter le pays. Ils voulaient vivre libres à leur manière , mourir Chrétiens et n'avoir aucun point de contact avec les révolutions. Tout allait changer autour d'eux; mais, comme ils s'étaient d'avance accordés tous les droits, ils restaient immobiles devant la transformation du monde ancien. La Révolution fram^aise avait souri aux sectateurs de Luther, de Zwingli et de Calvin; elle ne provoqua dans les Etats alpestres quun sentiment de défiance. L antagonisme renaissait donc sous une autre forme. Les grands cantons s'inclinèrent devant la tyrannie de l'unité et de l'indivisibilité. Les primitifs luttèrent héroïquement contre la France; une pareille lutte sera sans aucun doute la plus belle page de leurs annales.

Bonaparte avait honoré cette immutabilité dans le bien que les canons et les baïonnettes de la République ne purent pas faire chanceler; le congrès de Vienne voulut la consacrer. Le pacte de 1815 , en garantissant à chacun des vingtdeux cantons distincts sa liberté , son indépendance et ses devoirs respectifs , créa peur la Suisse une ère de paix et de félicité. L'insurrection de Juillet et les fatales conséquences qui en découlèrent vinrent placer la Suisse dans une situation telle , que le désordre seul parut y régner en maître.

Ce n'était qu'au prix de sacrifices inouïs que les Suisses catholiques avaient sauvé leur indépendance cantonale, elle fut menacée dès l'aurore du règne de Louis-Philippe d'Or-

léans, non plus par une puissance étrangère, mais par un canton allié. Berne ambitionnait de sortir de sa condition d'égal; il aspirait à la souveraineté; il s'imaginait av.oir des droits , et s'étonnait que son empire ne fût pas agréé avec reconnaissance. Ce souverain^ toujours en quête d'un peuple de sujets , se préparait de longue main à une. chin^rique prépondérance. Il oubliait qu'en Suisse tous les vœux de la cité, du bourg, du village, de la plus obscure chaumière, se réduisent à l'indépendance absolue. Les démocrates de ce pays, les Catholiques, par conséquent, ne comprennent pas les avantages d'une centralisation de forces et de puissance contre un ennemi impossible; mais ils voient , dans l'essence du Radicalisme , l'asservissement de tous les cantons à un pouvoir occulte. C'est ce pouvoir dont ils s'eflforcent de briser les trames. Le pacte fédéral de 1815 était une barrière contre de pareils empiétements. Malgré l'inégalité des circonscriptions territoriales, le pacte garantissait aux vingt-deux cantons les mêmes prérogatives; les Catholiques en exigèrent le maintien.

De 1830 à 1845, le Radicalisme perdit la mémoire de tout ce que la Démocratie helvétique avait fait pour conserver sa liberté. Il ne vit que ce qui ppuvail flatter ues espérances. Sans se préoccuper de la répulsion manifestée par les Etats catholiques , il s'arrangea cour démanteler la place avant de lui livrer un assaut en règle. Grâce au concours des Sociétés secrètes , le Radicalisme pouvait calculer l'heure de son triomphe. Des vingt^deux bastions qui défendaient cette place , plusieurs étaient déjà tombés en son pouvoir. Il avait enseigné l'insubordination et la désobéissance aux lois'; il comptait que, de guerre lasse , il forcerait la liberté helvétique à une honteuse capitulation.

Le péril était inunineut; la Suisse ne se trouvait plus dans les conditions du Griitli, car son ennemi campait sur le même sol, il parlait la même langue, il était régi par les mêmes lois. Mais, plus habile que Gessler, le Radicalisme ne voulait plus de la tyrannie pour la tyrannie. Emporté dans un tourbillon de complots contre l'ordre social , il ouvrait la brèche à toutes les idées perturbatrices. Il les faisait asseoir à son foyer, il les couvrait de sa protection, il s'appliquait à leur donner la vigueur dont elles avaient besoin pour détruire.

A l'aide de ce sentiment d'égoïsme dont Berne était tour-

mente , les réfugiés politiques et les Sociétés secrètes eurent bientôt fait pénétrer la corruption au fond des cœurs. Les Carbonari d^Itaiie et tous les échappés de FEurope, Allemands , Français et Polonais , s'inquiétaient fort peu de satisfaire Tambition de Berne. Cette ambition était pour eux un moyen d'agiter, ils s'en emparèrent. Berne aspirait à transÉonner la Suisse en République unitaire , avec un gouvernement qui aurait tout centralisé ; eux rêvaient une unité plus large , mais aussi impossible. Ce que les Radicaux bernois demandaient dans leur orgueil et leur intérêt privé, les Sociétés secrètes l'exigeaient pour le triomphe du mal. Elles trompaient les vœux et la crédulité de Berne. Le communisme et le prolétariat-voleur, en outrant les conséquences de la République universelle, vengèrent ce canton de Tingratitude des réfugiés.

Exposés à tous les désastres , pouvant à chaque heure mesurer l'imminence du danger , les sept cantons primitifs; ne se dissimulaient point qu'il n'y avait pour eux qu'une chance de salut. Les Radicaux se coalisaient. En dehors de la Diète, ils se réunissaient par des délégués, tantôt à Langenthal, tantôt à Baden. Là, dans ces officines d'illégalités, ils s'occupaient à forger les fers dont la Suisse devait être chargée. On parlait à haute voix de reviser le pacte de 1815, c'est-à-dire d'anéantir du même coup les droits confessionnels et les droits politiques : on avait déjà brisé tous les anneaux de la Confédération , et il ne restait plus debout qu'un fantôme. Mais ce pacte , auquel la Suisse catholique se rattachait comme à un dernier câble de sauvetage , contenait , dans son esprit et dans son texte , un moyen infaillible pour se préserver de la crise. Une alliance, un serment comme celui du Griitli , une union plus intime entre les cantons menacés , pouvaient encore délivrer la patrie. L'art. 4 du pacte fédérai ne laissait planer aucune' incertitude sur le mode d'exécution. Les sept cantons résolurent de l'appliquer. Cet article est ainsi conçu:

* Chaque canton menacé au dehors ou dans son intérieur, a le droit d'avertir ses co-Etats de se tenii* prêts à lui fournir l'assistance fédérale.

„ Des troubles venant a éclater dans l'intérieur d'un canton, le Gouvernement peut appeler d'autres cantons à son secours, en ayant soin , toutefois d'en informer aussitôt U canton directeur. Si le danger continue, la Diète, sur la

demande du Gouveraement , prendra des déterminations ultérieures.

, Dans le cas d un danger subit provenant du dehors , le canton menacé peut requérir le secours d'autres cantons; mais il en donnera immédiatement connaissance au canton directeur. Il appartient à celui-ci de convoquer la Diète, laquelle fait alors toutes les dispositions que la sûreté de la Suisse exige.

„ Le canton ou les cantons requis ont Tobligation de prêter secours au canton requérant.

Dans le cas de danger extérieur, les frais sont supportés par là Confédération. Us sont à la charge du canton requérant s'il s'agit de réprimer des troubles intérieurs, à moins que, dans des circonstances particulières, il n'en soit autrement déterminé par la Diète. „

Cet article du pacte était formel. Il établissait, il précisait d'une manière incontestable le droit d'un ou plusieurs cantons, menacés au dedans par une minorité factieuse, au dehors par d'anciens confédérés, jetant sur un territoire ami des bandes armées et des étrangers dont la mission avouée était le pillage et l'asservissement. En énumérant les calamités passées et présentes, en songeant à celles qu'un sombre et prochain avenir leur réservait , les cantons prindtifs ne pouvaient pas se cacher que le Radicalisme les vouait à la honte, qu'il les destinait à l'esclavage. Ils eurent, l'idée d'invoquer l'art. 4 du pacte fédéral , de se réunir dans une ligue seulement défensive contre l'ennemi commun, et de conjurer, par cette démonstration moitié pacifique, moitié guerroyante , les malheurs extrêmes qui devaient être la conséquence forcée de tant de révolutions.

De cette volonté bien déterminée de maintenir ce qui existait et de ne pas se laisser imposer une Constitution anti-démocratique, surgit une Fédération que les Catholiques appelèrent allunce des cai^tons fidèles au pactb, et que les révolutionnaires nommèrent sondkrbund ou alliance séparée.

Avec cette timidité qui cai-actérise les honnêtes gens,* et que Ton décore du nom de modération dans la légalité, les cantons primitifs, les Sarniens, ainsi que le Radicalisme les appelait, ne se. plaçaient point, dès le principe, à la hauteur des dangers. L expérience ne leur avait pas appris que la Fédéralion de Brunnen, que la Ligue d'Or, bonnes pour se

défendre dans les siècles anlérièiirs, se trouveraient insuffi* santés devant une crise sociale. En révolution, lorsque les ^nemis de la foi et de la propriété prennent plaisir à violer lès lois divines et humaines , lorsqu'ils s'appuient sur cette violation pour entraîner la patrîe vers des abîmes inconnus, il importe à l'instant même de couper court au mal. Il n'y a plus de lois pour les méchants, il ne faut plus qu'il en existe pour les bons. La violence et l'intimidation sont les moyens de propagande employés par les uns; les autres doivent y répondre par la force et une audace plus terrible encore que les violences démagogiques. Se renfermer dans le cercle de la légahté, comme dans un bastion sans issue, au moment où l'ennemi investit la place sur tous les points à la fois, c'est se décider à être vaincu sans profit et sans gloire. La Révolution, qui connaît admii-ablement ceux qui lui sont hostiles, a toujours compté sur cette longanimité voisine de Fapathie. Elle a toujours su tirer l'épée et recommander à ses adversaires de ne pas condamner la loi au silence pendant le tumulte des batailles. Elle seule se réserve celte faculté dans l'intérêt de ses principes et du bourreau.

Ainsi, après la déroute de Lucerne, les cantons primitifs, qui s'étaient laissé attaquer, se retranchèrent dans une imtempestive modération. Ils firent de la générosité, ils s'emmaillotèrent dans lei^ langes d'une clémence chevaleresque hors de saison, et, par une sorte de duperie, ils s'arrêtèrent scrupuleusement sur la frontière des agresseurs. Ils oublièrent que la victoire n'est qu'une victoire , peu de chose en elle même, et qui ne porte ses fruits que par la poursuite de l'ennemi. L'ennemi alors , c'était moins cette tourbe de brigands commandée par Ochsenbein que les Radicaux de Berne, d'Argovie, de Soleure et de Bâle-campagne. Les Radicaux avaient militairement organisé les corps francs; ils leur avaient fourni des fusils, de l'artillerie, des munitions de toute espèce. Les corps francs n'étaient qu'un effet; il eût été sage de remonter à la cause.

Sous le coup d'un succès qui retentissait dans l'Europe entière, il fallait marcher sur Aarau, oii les Catholiques argoviens attendaient leurs libérateurs. La consternation était aussi grande que la désunion dans le camp des Sociétés secrètes. Les cantons primitifs résolurent de se renfermer dans les limites d'une stricte défense. Par ce tempérament conciliateur, ils espérèrent que l'attentat dont ils avaient à se

plaindre ne se renouvellerait plus. C'était s'abuser étrangement sur l'esprit révolutionnaire, qui ne cède jamais à de pareils scrupules. Les Catholiques ne poussaient pas leur triomphe jusque dans ses dernières conséquences. Le Radicalisme persuada à ses dupes que les cantons primitifs avaient peur. On l'épargnait , afin de ne pas livrer la Suisse aux désastres de la guerre civile, il s'arrangea pour la faire dans de meilleures conditions. Ce fut le seul avantage que les Catholiques retirèrent de leur mansuétude inopportune.

Attaqués à l'improviste par des ennemis sans drapeau et sans patrie, ils avaient le droit incontestable de les poursuivre sur le territoire qui favorisait ouvertement de telles incursions. £n usant de ce droit, ils marchaient à l'assaut de la démagogie , et ils marchaient avec le concours au moins tacite des Protestants de bonne foi, qui enfin commençaient à s'apercevoir du piège tendu sous leurs pas. Le Radicalisme les avait bien vile guéris de leurs préjugés. On le voyait à l'œuvre; il se conduisait avec l'aveuglement et l'instinct de destruction des enfants à qui Ton ofi're un jouet précieux et qui n'ont point de repos qu'ils ne l'aient retourné en tous les sens , et brisé enfin pour en gaspiller les débris. Le Radicalisme , ignorant que les institutions, comme les plantes et les moissons, ont besoin du temps pour mûrir, faisait surgir des bas-fonds de la société l'écume qui a couvert et submergé la terre. Les Protestants sincères étaient aussi bien menacés que les Romanistes par cette tempête, recelant dans ses flancs le mépris du passé , la haine du présent , la crainte de l'avenir. Ils ne demandaient pas mieux que de s'abriter contre elle avec les Catholiques. Ils voyaient les novateurs mettre leurs plans à exécution, et, comme Montaigne, ils disaient: ** Je suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte, et il y a grand doute s'il se peut trouver si évident profit au changement d'une loi reçue telle qu'elle soit, qu'il y a mal à la remuer. „ A l'aspect d'un danger commun , ce rapprochement des deux confessions était un pas immense fait vers les principes sociaux. 11 eût pu sauver la Suisse et l'Europe par contre-coup. Les cantons

Srimitifs crurent que de plus sages conseils parviendraient faire comprendre le sentiment d'indulgence dont ils étaient animés. Ce fut un tort que, devant de nouveaux périls, l'on essaya de racheter par la création du Sonderbund. Mais le ^Cjuderbund lui-môme n'était qu'une ligue défensive. Il se

condamnait donc d'avance à une attente qui devait absorber ses moyens pécuniaires et peu à peu annihiler ses forces.

Cette alliance des cantons fidèles au pacte était juste dans son principe ^. Le pacte lui-même l'imposait. Et quand l'article 4 n'eût pas existé, quand il n'eût pas prévu le cas d'agression, l'alliance des opprimés se trouvait de droit naturel contre les oppresseurs. Le Radicalisme a des théories sur l'insurrection qui légitimeraient bien d'autres mesures plus illégales. Depuis quinze ans il ne cessait de réclamer la révision du pacte fédéral. Il la demandait par les révolutions cantonales , par des assemblées où , en dehors de tous les pouvoirs constitués, il prenait des résolutions , il dictait des arrêtés et des concordats. Il la demandait en Diète, tantôt les armes à la main, tantôt la menace à la bouche. Le pacte était un obstacle à ses projets; il fit de ce ti*aité d'alliance un cas de guerre. Il le livra aux sarcasmes de ses scribes, au3f malédictions de ses orateurs. Mais lorsque le Sonderbund fut établi , le Radicalisme se donna un autre thème. II accusa les sept cantons de violer , par le fait seul de leur alliance séparée , la loi qui régissait d'une manière absolue la Confédération helvétique^.

* Au mois d'août 1847, la Presse publiait la déclaration suivante :

^ Il est évident pour nous qne, dans le droit spécial de la Suisse,

d'après l'esprit de sa Constitution présente, avec rétenclue qui a été

donnée à la souveraineté cantonale, le Sonderbund est une ligue

parfaitement légitime. Le pacte comporte et permet ces alliances se-

Î)arées entre divers Etats. Que ce soit un bien , que ce soit un mal, à n'est pas la question en ce moment. Il suffit au Sonderbund , pour que sa position soit inattaouable , de pouvoir concilier son existenca avec le pacte même. £n tait, c'est lui qui défend le pacte contre les autres cantons, qui en poursuivent la destruction. La majorité radicale de la Diète commettrait donc un excès de pouvoir si elle recourait à la force pour dompter la résistance du Sonderbund.

^ Les cantons du âonderbund, en combattant le système unitaire, n'obéissent pas seulement à la crainte de voir, 'un jour leurs croyances opprimées par l'ascendant de l'esprit protestant et de l'esprit démagogique ; ils ont peut-être l'instinct des impossibilités ^u'un pareil système rencontrerait dans les mœurs et dans les habitudes da pays. S'ils se trompent à cet égard, c'est du moins en boane compagnie, car leur avis était celui de Napoléon.

„ Indépendamment donc de la question religieuse qui se trouve engagée dans le conflit, les sept cantons peuvent très-sincèrement croire qu'en résistant à des réformes organiques dont on ne leur a pas bien fait comprendre la portée, ils défendent les intérêts véritables et permanents de la Suisse tout entière, et cette conviction doit naturellement ajouter à la persévérance de leur opposition. „

2 Dans son rapport dont nous avons cité des extraits, Ochsenbcài|

Oa a longtemps discuté sur la date du Sonderbnnd. On a oherché par toute espèce d'arguties à démontrer que celte alliance remontait ici à Fépoque de la suppression des couvents d'Argovie, là à Tinvasion des corps francs. En preuve de ce que le Radicalisme soutenait, on a cité ces paroles prononcées nar Joseph Leu^ à la réunion de Russwyl, le l«/ avril io4o.

^Ne sommes-nous pas dans le danger de la dissolution et de la destruction , lorsque ce n'est point dans l'esprit de

i'ustice que l'on nous parle et que l'on traite la vérité. Si les iens si serrés de notre Confédération ne peuvent plus nous tirer du péril , il est très-nécessaire que la partie encore saine s'allie étroitement au lien fédéral et à la justice, afin qu'un noyau se trouve, par lequel l'honneur de la nation et le nom suisse puissent ôtre sauvés. „

Le langage de Leu n'était pas concluant. Alors , le docteur Herzo^ publia dans le Verfassungsfreundy ou Ami de la Constitution de Berne^ le protocole d'une conférence tenue à Lucerne , les 13 et 14 septembre 1843. Ce protocole qui n'a jamais été reconnu ni officiellement nié par les signataires n'a trait qu'à l'affaire des couvents K 11 y est parlé incidemment des prévisions politiques; oui alors tenaient tous les esprits en suspens; et, d'après ce protocole, M. Siegwart-Miiller aurait ouvert l'avis ^ de réclamer la réintégration des Catholiques dans leurs droits avec la menace qu'en cas de refus prolonfiré il ne resterait aux Etats fidèles au pacte que de rompre la communauté avec les autres.,,' M. Siegwart-Muller aurait ajouté: ^U ne faudrait pas en rester là; mais encore provoquer de la part des autorités cantonales

en racontant i a déroute de Lucemc , annonce qu'il ne dira pas toute la vérité et qu'il n'indiquera pas lé meiHeur pian d'attaque contre cette ville, parce qu'il pense qu'une BoiiYelle invasion aura lieu et qu'elle est nécessaire.

^ Après la campagne dea douze canton» contre le Sonderdund^ en 1847, les vainqueurs fir^t publier l'extrait des délibérations de cette conférence de Lucerne, à laquelle assistaient, selon l'acte en question , pour Lucerne , MM. Constantin Siegwart-Muller et Bernard Meyer; pour Uri, MM. Vincent Muller et Antoine Schaud; pour Schwytz, MM. Théodore AbyberE^ Cbarles^ de Scborno et Charles Styger; pour Unterwald le bas, MAI. Stanislas Akermann et Nicolas Zelger, pour Unterwald le haut, MM. Spichtig, François Wirtz et Nicolas Hermann; pour Zug, M. Charles Bossard; pour Fribourg, M. Rodolphe Week. M. RaUimann, avoyer de Lucerne, présidait la. conférence^ ei M. Antoine Segesser en était le secrétaire.

respectives la nomination, avec des pouvoirs suffisants, de délégués à une conférence permanente , qui serait chargée de la direction de cette affaire, ainsi que de quelques mesures militaires de défense. „

En admettant l'authenticité de ces paroles , auxquelles se seraient ralliés plusieurs cantons, on cherche à comprendre quel intérêt le Radicalisme pouvait avoir à prouver qu'en 1843 plutôt qu'en 4846, les Catholiques avaient songé à faire tête à l'orage. Les cantons primitifs et les Protestants sincèrement attachés à leur culte eurent ce droit du jour où l'on proposa la révisipn du pacte : ils l'eurent, de force majeure, à l-instant même où les Sociétés secrètes mirent le pied sur le sol helvétique; ils l'eurent, quand Argovie, poussée par sa cupidité et par les instigations de Berne, se fit , malgré la Diète et le pacte fédéral , un titre de fortune de la suppression des couvents. Le pacte une fois violé, et* cette violation étant sanctionnée par la Diète, après avoir été reconnue impraticable , il ne restait plus d'autre allernative aux cantons primitifs que la séparalioft ou la guerre. Ils reculèrent autant qu'ils purent devant ces moyens extrêmes. Ils atermoyèrent avec leurs consciences; mais enfin il fallut en arriver là. Les hommes investis de la confiance des Catholiques se fi/ent un devoir d'oublier le plus longtemps qu'ils pui'ent les conseils que, dans sdi première phi- Uppique , Démosthène donne aux chefs de partis : ^ Comme un général marche à la tête de ses troupes, ainsi de sages politiques doivent marcher à la tête des affaires , en sorte qu ils n'attendent pas l'événement pour savoir quelles mesures ils ont à prendre; mais que les mesures qu'ils ont prises amènent 1 événement. „

Les fondateurs du Sonderbund n'allèrent pas si loin. Maintenant qu'ils aient eu la pensée de cette séparation en 1843, c'est ce qu'il est impossible d'affirmer. S'ils l'avaient réalisée alors , l'histoire serait heureuse de les en glorifier. Mais tout porte à croire que ce fut le 11 décembre 1845, que les sept cantons se déterminèrent à cette scission inévitable, Leur traité fait à Lucerne est ainsi libellé :

^ I. Les cantons de Lucerne, Uri, Schwylz, Unterwald (le Haut et le Bas), Zug, Fribourg etVallais, prennent, pour le cas où l'un ou plusieurs d'entre eux seraient attaqués , et en vue de défendre leurs droits de souveraineté et territoriaux, l'engagement de repousser l'attaque en commun

-€t par tous les moyens à leur disposition, en conformité du pacte du 7 août 1815 et des anciennes alliances.

5j II. Les cantons s'entendront sur la manière la plus convenable de se tenir mutuellement au courant de tous les événements.

„ Au moment où un canton obtient l'avis certain qu'une attaque doit avoir lieu ou qu'elle a déjà eu lieu, il doit être envisagé comme requis en conformité du pacte, et obligé dé mettre sur pied le nombre de troupes nécessaires selon les circonstances, sans attendre la réquisition officielle du canton respectif.

„ III. Un conseil de guerre composé d'un délégué de cbacun des Etats prénommés avec des pouvoirs généraux, et autant que possible étendus de la part des gouvernements, :est chargé de la direction supérieure de la guerre. En cas de menaces ou d'existence d'une attaque , il se réunit.

„ IV. Le conseil de guerre avec les pouvoirs qui lui sont conférés doit , en cas de besoin , prendre toutes les mesures nécessaires pour la défense des cantons respectifs.

„ Si le danger n'est pas pressant, il en conférera avec les gouvernements de ces cantons.

„ V. Pour ce qui est du payement des frais occasionnés par de semblables levées de troupes , il est admis comme règle que le canton requérant doit acquitter les frais de la levée des troupes qu'il a demandées.

„ Sont toutefois réservés les cas où il y a des raisons particulières d'admettre une répartition spéciale. Les autres frais qui dans l'intérêt commun sont résultés pour l'un ou l'autre des cantons, sont supportés par tous les cantons prénommés d'après l'échelle d'argent fédérale. „

S'ils ont jamais existé , les protocoles de Lucerne s'effacent devant ce traité , qui ne permet aucune incertitude et qui devient la source d'où vont jaillir tous les événements. Cette alliance pouvait inquiéter les Sociétés secrètes ; elles la firent censurer et vitupérer par les feuilles publiques à leur disposition. Mais le Journal des Débats hq se laissa plus prendre à ce leurre. Dans un de ses numéros d'octobre 1846, ce journal ne craignit pas de dire : ^ Lucerne et ses confédérés n'avaient que trop de raisons pour justifier cette alliance. Des attaques à main armée avaient été dirigées contre le territoire d'un Etat libre et souverain par des citoyens de plusieurs cantons , sans^ que ni les gcmyernements

— iode ce^l contrées m le Directoire fédéral les eussent empêchées. Quelle garantie avaient les Etals catholiques contre de nouvelles agressions? Que Timpunité de ces attaques dût être attribuée ^ Timpuissance ou à la complicité des gouvernements radicaux, les conséquences n'en étaient^ elles pas les mâmes ? El les Etats menacés n'étaient-ils pas obligés de pourvoir eux-mêmes à une sécurité que la pou-^ voir fédéral ne pouvait plus protéger ? ,,

La situation générale de la Suisse arrivait à ce terme fatal où il faut que les peuples meurent dans la honte ou dans le sang. Cette situation frappait tous leiS esprits. Elle arrachait àNeuhaus, un de ses principaux auteurs, ces paroles de découragement : ^ La démoralisation du pays est telle, dî* sait-il (bns son message au Grand-Conseil , que la société est menacée d'une dissolution immédiate, j,

5elon leurs forces et dans la mesure de leurs droits , les cantons primitifs s'étaient opposés aux progrès du mal. On avait eu des sourires de pitié pour leurs avertissements; on avait même essayé de leur inoculer le poison des funestes doctrines. Quand ils le repoussèrent de leurs frontières, on s'était armé contre eux. On les menaçait dans leur victoire , comme on les avait menacés dans leur repos. Depuis 1830, il n'existait pour eux ni relâche ni merci. On voulait à tout prLx leur faire accepter la révolution ou les enchaîner derrière le char du Radicalisme triomphant , ainsi que des esclaves destinés à orner la pompe des ovations démagogiques. Les cantons primitifs se roidissaient à l'idée de subir cette double humiliation; les Corps francs d'Ochsenbein ne réussirent pas à la leur faire expier. Le pouvoir était entre des mains inhabiles ou coupables. Les unes faiblissaient toujours; on trouvait les autres dans chaque complot Les Catholiques pensèrent avec saint Jérôme qu'une paix feinte n'aiTacherait point ce que la guerre avait conservé. La guerre était partout. Le Radicalisme ne voulait pas de halte , il ne concluait point de trêve. Avec l'infatigable acharnement de la démence , il poursuivait une chimère , il entreprenait une croisade fabuleuse contre l'immuable vérité. Les Sociétés secrètes faisaient à chaque crouvernement établi une opposition de tous les instants; elles se firent à elles-mêmes une guerre de toutes les minutes. Elles se défendaient en public, elles se dévoraient dans l'arcane de leurs conciliabules. Entre ces Juifs-Errants de l'agitation, il y avait nartout lutte

jnalérielle et lutte morale. Ils In'arrétaienl même pasi leur course vagabonde pour se mettre d'accord sur la destruction. Les Catholiques suisses , mieux ifispirés que les gouvernements conservateurs , avaient suivi d'un œil sagace le mouvement qui précipitait les esprits vers l'inconnu. Ils voyaient la désunion d'un côté , l'opprobre de l'autre , la discorde partout. Ce fut au milieu de ce deuil de la patrie qu'ils se décidèrent au grand acte du Sonderbund.

Four tout homme qui réfléchit , le principe du Sonderbund n'a jamais eu besoin d'être défendu. Si , en 1846 , il a trouvé quelques adversaires consciencieux, nous croyons qu'aujourd'hui , dans le péle-méle des révolutions qui, depuis h^ 24 février 1848, bouleversent l'Europe, ces adversaires ont eu le temps de revenir d'une erreur fatale. Selon nous , les Suisses des cantons primitifs ont fait leur devoir trop tard et d'une manière trop peu énergique. Mais enfin à eux seuls ils entreprirent une tâche devant laquelle l'Autriche, la Prusse et la France reculèrent. Ils virent le monstre révolutionnaire qui s'apprêtait à les dévorer. Par un déplorable Sentiment de moaération , ils se résignèrent à l'attendre, quand il eût été si facile à leur vaillance de courir à sa rencontre. Tenter une lutte inégale ne les effrayait point. Ils en calculaient les éventualités. En cela , les cantons primitifs furent plus prévoyants que les grandes puissances, qui se laissèrent toutes surprendre par le même ennemi et ne surent , au jour des insurrections , que se prêter au déshonneur de leurs armées. Le Sonderbund a tenu tête, pendant deux années , aux forces de la démagogie , et les gouvernements de France, d'Autriche et de Prusse croulèrent à une heure donnée , sans même songer à relever par une lutte désespérée le pouvoir qui , entre leurs mains , tombait pièce à pièce.

Ce traité d'alliance se résume en deux mots. Les sept cantons s'unissent pour faire respecter leurs droits territoriaux et de souveraineté; ils prennent l'engagement de repousser l'attaque en comniun, et ils s'appuient sur le pacte de 1815 d'un côté, sur leurs anciennes alliances de l'autre. • Un acte pareil ne portait nulle atteinte à l'autorité fédérale. Les attributions de cette autorité sont très-clairement définies. Le Vorort est chargé de diriger les relations extérieures , de veiller à l'administration des finances militaires, aux garanties fédérales et a l'assistance des Etats. Le Son-

derbvnd n^avait rien à voir dans ces diverses prérogatives du Vorort; il ne s'en occupa même pas. Cathohques et démocrates , sept cantons se lient entre' eux afin de défendre sur leur territoire seulement le Catholicisme et la Démocratie , tous deux menacés en même temps par la propagaide radicale et communiste. Ils s'engagent à repousser les m*justes agressions de leurs confédérés parjures, à combattre pour l'intégrité du pacte et à faire exécuter les lois. Ce traité ne sortait pas des attributions de l'autorité cantonale. Leur union séparée n'était pas créée pour provoquer les autres, mais pour se protéger soi-même. Elle réalisait donc la fin première , unique , nécessaire de l'union fédérale , qui est le maintien de l'ordre et de la tranquillité dans Fintérieur, la conservation de la liberté et de l'indépendance cantonale. Elle violait les droits du Vorort à peu près-comme le propriétaire qui place une serrure à son coffre-fort viole le droit des voleurs.

En 1845, on refusait aux Etats primitifs la faculté de s'associer pour conjurer un danger commun, évident, palpable; et les sept cantons qui se montrèrent le plus acharnés contre le Sonderbund, Berne, Thurgovie, Zurich, Saint-Gall, Argovie , Soleure et Lucerne alors révolutionnaire , avaient, dès le 31 mars 1832, adopté et signé le Concordat suivant. Dix-sept années de troubles et de calamités l'ont fait oublier; il est bon de le placer en regard de celui des cantons catholiques :

"Vu l'absence dans le pacte fédéral des dispositions précises sur l'étendue et les effets de la garantie accordée aux constitutions cantonales, et en vertu du droit que leur donne l'article 6 du pacte précité, les Etals confédérés de Lucerne, de Zurich, de Berne, de Soleure, de Saint-Gall, d'Argovie et de Thurgovie ont conclu entre eux, le 31 mars 1832, le Concordat suivant :

"Article i^^. — Les Etats sus-nommés se garantissent réciproquement leurs Constitutions basées sur le principe de la souveraineté du peuple , et telles qu'elles ont été déposées dans les archives lédérales ; ils entendent par là ga- • rantir, soit les droits et libertés assurés aux peuples parles Constitutions, soit l'existence des autoritésconstitutionnelles de chaque canton, ainsi que les attributions qui leur ont été données; ils se garantissent de même qu'aucun changement

ne ponrra s'opérer dans leurs Constitutions que suivant les formes déterminées par elles*

5, Art. 2. — Si des dissensions venaient à s'élever dans un des cantons concordants par suite d'infractions à la Constitution, et que la paix publique dût en être troublée, les autres cantons concordants , si une intervention amicale de leur part demeurait infructueuse, revêtiront la qualité d'arbitres; en exerçant ce droit, ils prononceront dans le sens strict de la Constitution du canton intéressé et dans les formes prescrites par celle-ci; ils ne pourront y apporter aucun changement.

„ Art. 3. — Le tribunal arbitral sera composé d'un délégué de chacun des cantons concordants , à l'exception de celui pour lequel se réunira l'arbitrage. Les arbitres choisis ne seront tenus à aucune instruction.

„ Art. 4. — Le canton intéressé sera tenu à se soumettre au jugement rendu , et les autres cantons concordants au-f. ront, au besoin, le droit de l'exécuter.

„Art. 5. — Par la garantie ainsi stipulée qu'ils se donnent, les cantons concordants reconnaissent qu'ils prennent entre eux l'obligation de se protéger réciproquement, et même de se prêter , sauf un avis préalable au Directoire fédéral, mutuelle assistance à main armée, pour la conservation de l'ordre, de la paix et de leurs Constitutions.

„Art. 6. — Le présent Concordat est conclu avec la réserve expresse de tous les droits et devoirs résultant du pacte fédéral existant, soit envers la Confédération, soit envers tous les autres cantons en particulier; aussitôt que le pacte fédéral aui^ été revu et que des dispositions suffisantes y auront été stipulées sur l'étendue et l'efficacité de la garantie des Constitutions cantonales, ce Concordat cessera de sortir ses effets et sera envisagé comme annulé.^

Produit dans un temps à peu près calme, en comparaison des surexcitations de J845, ce Concordat, né d'une pensée radicale, avait un caractère essentiellement agressif. 11 ne blessait pas le pacte dans son idée première et fondamentale, il le détruisait de fond en comble par plusieurs de ses dispositions particulières. Les cantons radicaux avaient le droit de s'unir à l'effet, ainsi qu'ils le proclament, de se prêter mutuelle assistance. Mais si ce droit leur était acquis en 1832, s'ils en usaient, pourquoi faire un crime aux Catholiques d'avoir suivi cet exemple?

La question du Sonderbuiid est toute dans ce rapproche^ ment. Le 9 juin 1846, elle se trouva entrer dans le domaine des faits par la communication officielle qu'en fit le Conseil d'Etat au Grand-Conseil de Fribourg. Une discussion a|)profondie s'en^^aga sur ce sujet. M. Fournier prit le premier la

tarole et il précisa avec une rare justesse d'expressions le ut du Sonderbund. II eut pour adversaires Schedler et Landerset. D'autres orateurs développèrent, chacun à son point de vue, les avantages ou les inconvénients de cette alliance,

Îuis,à quarante-sept voix de majorité contre onze, le Grandtonseil de Fribourg décida qu'il adoptait l'acte constitutif de l'union aVec les six autres cantons catholiques.

Le droit était pour eux; nous diront comment ils remplirent leur devoir.

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