CHAPITRE XVI
L'arniée des douze marche contre les cantons primitifs — Les deux armées. — Leurs chances. — Le colonel MuUer occupe avee les Catholiques le sommet du Saint-Gothard.— Il attaaue les Tessinois de Luvini. — Leur fuite. — Le général de Salis-Soglio et le colonel Ëlgger font une trouée en Ârgovie. — Répulsion des petits cantons à fa guerre offensive. — Dufour et son quartier général à Aaran.— Ses temporisations. — Le révérend Temperly en mission auprès du général. — Ordre de lord Palmerston d en finir a tout prix. — Dafour se décide à marcher —Capitulation de Zug.— Ochsenbein dans i'Entlihuch. — Les huit mille hommes de sa division arrêtés par cinq cents Lucernois. — Salis se replie sur Gislikon. — Combat de Gislikon. ~ L'armée catholique reste sans ordres.— Salis à Ebikon.
— Position de l'armée du Sonderbund. — Le conseil de guerre propose d'aller soutenir la lutte dans les petits cantons. — Sieffwart- Sluller et Bernard Meyer s'y opposent. —Leur avis n'est pas écouté.
— Conférence militaire chez salis. — Capitulation de Luceme. — Formation d'un gouvernement provisoire. — Son premier acte est un décret de proscription et de spoliation. — Excès commis à Lucerne.— Situation du Vallais. — Plan de Kalbermatten pour secourir Fribourg.— Le Conseil d'Etat travaille sous main à faire échouer tous les projets du général. — Kalbermatten sans cesse contrecarré se démet de ses fonctions. — Chute du Sonderbund. — La joie du Radicalisme en Europe. — La révolution à Rome crie : Vive les Protestants! — Sir Strafford Canning et son mémorandum à la Diète.
— Lettre de l'abbé Gioberti demandant une enquête sur les crimes des Jésuites. — Résultat de cette enquête. — Lord Palmerston et le duc de Broglie. — Projet de note identique entre les cinq puissances.— L'arrivée tardive de cette note la rend inutile.— Réponse de la Diète. — L'Autriche , la Russie , la France et la Prusse préparent une alliance offensive et défensive. — Le 24 février 1848 arrête les effets de cette alliance.
Tandis que les corps francs et le gouvernement provisoire de leur choix tiennent TËtat de Fribourg livré à leur merci, Tarmée des douze cantons commence ses opérations ^ contre le Sonderbund. Forte de 94,000 hommes portés sur les cadres officiels, et de plusieurs divisions de réserve que commandent Ochsenbein et Rothpletz , elle avance sur les cantons primitifs avec près de deux cent pièces d'artillerie
de gros calibre. En première ligne d'attaque, on voit les cinq divisions des colonels Gmiir, Ziegler, Donatz, Bnrckhardt et Ochsenbein. Les troupes duSonderbund n'atteignent pas au tiers de ces forces, qui disposent d'un immense matériel fédéral et qui d'heure en heure peuvent renouveler leurs munitions. Le général de Salis-Soglio, réduit à la défensive par les conseils des puissances , par Thésitation du conseil de guerre et peut-être aussi par l'impossibilité de pousser des masses armées hors de leur territoire, distribue son armée en deux divisions. La première, aux ordres du colonel Ruttimann, n'est composée que de Lucernois. Elle a deux batteries d'artillerie , sept compagnies de carabiniers et dix bataillons d'infanterie , s'élevant en tout au chiffre de 9,000 hommes. Les quatre petits cantons, Schwytz, Uri, Unterwald et Zug, sont réunis sous le commandement du colonel Ab-Yberg. C'était la seconde division. Elle comptait à peu près 10,000 hommes ainsi répartis : quatorze bataillons d'infanterie , douze compagnies de carabiniers et trois batteries. Six cents Yallaisans ont franchi la Furca pour se joindre à leurs alliés.
Toutes les chances étaient en faveur du général Dufour. Une fois que son armée, contrainte par la terreur^ eut passé sous le drapeau, elle se prit à obéir passivement. Elle voyait à sa tète des chefs en qui elle était habituée à respecter l'autorité. Ces chefs, conservateurs comme elle, la précipitaient, au nom du Radicalisme, dans une guerre impie. L'armée sembla vouloir leur en laisser la responsabilité morale pour se renfermer dans l'obéissance. Elle trompait jusqu'aux prévisions de M. Peel. Cette fausse interprétation du devoir militaire par les citoyens abusa de la même manière le conseil du Sonderbund. Le général Dufour était omnipotent pour les choses de la guerre. Son plan bien mûri, bien tracé, consistait à n'agir que par masses et à n'éparpiller que le moins possible les troupes dont il disposait. Fribourg était tombé sous cette agglomération de forces; il ne doutait pas de faire subir le même sort à Lucerne. Dictateur militaire, il n'avait qu'un but : occuper les cantons catholiques et anéantir leur armée, si elle résistait. Ce but déterminé se simplifiait par la reddition de Fribourg. On allait tenter les mêmes moyens au cœur du Sonderbund.
Ses officiers supérieurs étaient loin de trouver dans leur eonseil de guerre l6 même i^pui que Dufour rencontrait
dans la Diète. L'un marchait sans aucune entrave, les autres étaient arrêtés à chaque pas par les prescriptions méticuleuses que ne cessait de leur adresser le conseil de guerre. Il hésitait sur le plan à suivre; il n'osait ni prendre ni laisser prendre un parti décisif. Ce ne fut que le 4 novembre qu'il sortit de ses incertitudes pour faire occuper le sommet du Saint-Gothardt. Il ne restait plus aux Suisses primitifs que cette voie de communication avec le Vallais par la Furca. C'était encore par là seulement qu'en traversant le Tessin on pouvait s'approvisionner dans la Lombardie.
A la tête de quatre cents hommes de la Landwehr d'Uri que soutiennent quatre pièces d artillerie et trois compagnies de Vallaisans , le cQlonel du génie Emmanuel MuUer s'avance pour occuper cette position célèbre dans les grandes campagnes. La guerre est déclarée. Les Radicaux du Tessin sont sous les armes; leurs députés à la Diète viennent de voter l'extermination des cantons primitifs ; et, à la vue des Catholiques prenant l'offensive sur un seul point, la Révolution les accuse de violer son territoire. Elle menace celui de Fribourg , et elle s'étonne de voir le Sonderbund imiter l'exemple qu'elle offre. Le colonel fédéral Luvini appelle à son secours les Grisons , dont le contingent fait partie de sa division- Les Grisons refusent de marcher. Avec sa jactg^nce moitié italienne, moitié radicale, Luvini, qui a le double de forces en ligne , se flatte de débusquer Muller. Le Suisse se défend d'abord contre le Radical; puis, quelques jours après , se plaçant sur l'offensive , Muller va provoquer l'ennemi jusqu'à son quartier d'Aïrolo. Luvini prend la déroute; il fuit, abandonnant ses papiers, ses épaulettes et son épée K Quatre cents hommes déterminés ont suffi pour jeter l'épouvante dans la division tessinoise. Mul-
^ Ces trophées avaient été portés à Luceme. Le colonel député à ]a Diète y tenait beaucoup , parce qu'il les devait à une loge maçonnique de Paris. On lui dit plus tard que ses insignes se trouvaient en la possession di| Père Roh, de la Compagnie de Jésus. Ce Jésuite était proscrit par Luvini et les siens. Luvini se rend à Oleggio, dans le Piémont, pour réclamer ces objets. Le Père Roh no put répondre à une confiance aussi étrange. Il n'avait pas la terrible épée, car un Jésuite, dans ses proscriptions, ne songe guère à se donner des verges pour compagnons de voyage. Celui-là était, par ses talents et sa fermeté, devenu l'exécration des Radicaux. II ne put que remercier le colonel fédéral de l'estime qu'il lui témoignait, et mêler ses regrets à ceux que Luvini exprimait avec tant de componction.
1er pousse jusqu'à Faido ; mais là, se trouvant trop dépourvu d'artillerie pour attaquer Bellinzona et les Radicaux, qui. reçoivent à chaque instant des renforts, il se contente de garder le poste capital du Saint-Gotthard , que son énergie avait enlevé. Cette pointe sur le Tessin était un coup de maître. Par leur réserve, les Catholiques se montrèrent dignes de leur succès. " Les soldats du colonel MuUer, raconte Gaullieur *, se conduisirent avec beaucoup d'ordre et de retenue durant leur séjour dans le Tessin, payant toutes leurs dépenses, et annonçant toujours l'intention d'amener ce canton catholique dans la ligue séparée. „
Le gros de l'armée du Sonderbund occupait la frontière des cantons de Schwytz , de Zug et de Lucerne , depuis le canton de Glaris jusqu'à celui de Berne , ligne immense et qu'avec des forces aussi restreintes il était impossible de conserver intacte, surtout en se condamnant à la défensive. Cependant, les 9 et 10 novembre, des escarmouches partielles purent donner au Sonderbund l'espérance d'un succès. Le 9, les carabiniers fédéraux campés à Sins battirent en retraite jusqu'à Meyenberg , en laissant les troupes du Sonderbund maîtresses du passage de la Reuss. Le 10 au matin, quelques compagnies lucernoises entourent le village de Klein-Dietwyl. Cet avant-poste est si mal gardé que les Catholiques encore plus heureux que dans 1^ Tessin surprennent et font prisonniers une partie des Zuricois et les quatre officiers qui commandent. Le reste se dérobe par la fuite comme Luvini.
Ces premiers succès démontraient au delà de toute évidence qu'en acceptant l'initiative des hostilités on aurait vu la victoire se ranger du côté des audacieux. Les audacieux n'avaient qu'un rôle, ils s'étaient résignés à obéir; celte résignation devait les perdre.
Le Sonderbund, étudié militairement, en dehors de ses droits, de ses sacrifices et de l'héroïsme de ses soldats, semblait s'être plutôt reposé sur la justice de sa cause que sur les moyens militaires. Il n'avait aucune police, il ne connaissait les événements que par hasard ou par le récit des feuilles publiques souvent mal informées , plus souvent encore ayant intérêt à tromper. Une voie de communication sûre n'était même pas établie entre Lucerne et Fribourg.
^ La Suisse en 18^7, p. 253.
Les Radicaux se sont bien gardés de mépriser celle ressource. Dufour supprime tout service de postes pour les cantons du Sonderbund ^ , il a de nombreux espions dans le camp catholique; quelques prêtres radicaux, profitant de l'impunité que leur caractère leur assure, ne craignent pas de trahir la cause chrétienne pour fournir aux corps francs des renseignements précieux. Ainsi ce ne, fut que vers le 20 novembre que Ton apprit officiellement à Lucerne la chute de Fribourg. Cependant, lorsque, le H de ce hfiois, Philippe de Reynold , représentant de Fribourg au conseil de guerre, pressentit la position qui allait être faite à son pays , il menaça de se retirer si une diversion militaire n'était pas tentée. Cette demande était juste et politique, on décida qu'une invasion dans le Freienamt aurait lieu. Le lendemain matin , une colonne aux ordres de Salis marche sur la rive gauche de la Reuss, se dirigeant vers Mûri et chassant devant elle l'ennemi qui n'ose même pas se défendre. Salis s'ouvrait ainsi le canton d'Argovie. Au même moment, une autre colonne dontEIgger, chef de l'élatmajor général, a pris le commandement , traverse les hauteurs de Hitzkirch et rencontre l'ennemi à GeltwyJ. Elgger l'attaque . et le met en fuite. Mais bientôt enveloppé par un épais brouillard , le colonel lucernois se voit dans l'impossibilité de séf joindre au général Salis avec lequel son mouvement est combiné. Salis, de son côté, rencontre des obstacles inattendus. Sa marche dans l'Argovie est dénoncée à l'ennemi par des traîtres de Lucerne. Les Radicaux se sont retranchés à Mûri derrière une formidable artillerie. Le général ignoré ce quest devenue la colonne d'Elgger; il se décide à prendre position à Gislikori,
* En 1818, le maréchal RadelzkL prit la même mesure contre le Tessin , deveriju le complice de l'insurrection lombarde. Cette mesure gênait le lladicalisme &dns ses œuvres, il la blâma comme sauvage et inhumaine. Le docteur Bussard, député à la Diète, s'exprimaît ainsi dans la séance du 21 septembre 1848 : " La mesure prise contre le Tessin est un de ces actes d'hostilité que l'on s'abstient de prendre , dans le^ icuips modernes, m^me à l'égard d'une nation à qui l'on fait la guerre. „
Ce qui, en 1817, était légal, honnête et surtout politique contre des alliés et des frères, ce qui alors s'exécutait par le général Du^four aux applaudissements du Radicalisme, devient, quelques mois après, un acte odieux, lorsque le Radicalisme s'en trouve atteint. La Révolution est toujours et partout la même. Elle ne consent jaçi,ais à subir la loi qu*eiie a faijte^
Celle double expédition, sans autre résultat qu'un succès négatif et quelques morts, confirme les volontaires dans l'idée qu'ils doivent rester sur la défensive. Comme les Vendéens de 1793, ils se sentaient forts chez eux parce qtie là ils protégeaient leurs familles et qu'ils se regardaient invincibles au foyer domestique et près du champ paternel. Ce sentiment, idée dominante de FEcossais, du Vendéen et du Suisse primitif, trois peuples différents qui combattirent pour leur liberté et qui eurent entre eux tant de points de contact, ce sentiment est un obstacle à toute entreprise. On l'avait développé outre mesure par la diplomatie et par \v conseil de guerre qui persuadèrent aux soldats des petits cantons» qu'ils n'auraient jamais à franchir leurs frontières. Les chefs se virent obligés de subir celle exigence. Il fallut concentrer les troupes sur Lucerne et laisser les frontières exposées aux incursions de l'ennemi. Le 13, l'ennemi profita de cette retraite. Une bande de corps francs ou de pillards s'abat sur Miiswangen et Schongau, dans le canton de Lucerne. Elle met à sac les deux villages et l'église, puis, à l'approche du landslurm elle fuilr entraînant trois vieillards dont deux sont âgés de plus de soixante-dix ans. Salis envoie à Dufour un parlementaire cour réclamer leur mise en liberté. Dufour la refuse.
Arrivé le 16 dans la ville d'Arau, ce général, qui commence à sentir la responsabilité dont les excès commis à Fribourg chargent son nom, paraît reculer devant de nouvelles calamités. Loin du théâtre où elles se sont accomplies, il écrit à son subordonné le colonel Rilliet , pour qu'une enquête soit commencée sur la violation de l'armistice du 13 novembre. Il en désigne presque nominativement les auteurs ou plutôt l'auteur (Jules Eylel). Il déploré les attentats dont la malheureuse et fidèle population fribourgeoisé fut la victime , et pendant six jours, au milieu du bruit des armes, on le voit indécis , comme si son cœur répugnait à pousser plus loin les désastres. L'hésitation de Dufour exaspéra les ardentes convoitises de Berne; elle éleva jusqu'au paroxysme la fureur du club de lOurs; elle inquiétait même le ministre anglais, lorsqu'un nouveau courrier du cabinet de Saint- James apporte des dépêches à M. Peel. Ces dépêches sont si pressantes que l'ambassadeur britannique en transmet à l'instant même le contenu au général Dufour. C'était l'ordre d'eu finir à tout prix avec le Sonderbund. Le révérend Tem-
perly, chapelain de Tambassade , est chargé de la notification. Ce ministre de pak, si singulièrement choisi pour une emédition belliqueuse, va mettre Dufour en demeure d'accélérer le dénoûment, afin d'enlever tout prétexte à des projets d'intervention de la part des puissances ^
Lord Palmerston avait fait tous ses calculs. Pressé par la France, l'Autriche et la Prusse, il ne voulait pas dire son dernier mot, il ne voulait pas surtout les contraindre par un refus direct à se passer de la coopération anglaise. Il importait donc à ses vues de tenir les ambassadeurs dans une incertitude qui devait laisser aux Radicaux le temps d'achever leur œuvre. Il chercha, il inventa mille motifs dilatoires; il usa, il abusa de la crédulité des uns, de la suffisance des autres , de l'inertie de tous. Ici il se rejeta sur les Jésuites^ là sur Pie IX qu'il fallait consulter. D'un côté il se montra favorable au Sonderbund, de l'autre il l'accusa de troubler la bonne harmonie qui régnait entre les grands Etats européens. Il fit traîner en longueur toutes les négociations. Enfin , quand il s'aperçut que la terre des fantaisies ministérielles lui manquait sous les pieds, il s'esquiva de Londres pour commencer avant Noël sa christmas diplomatique. Cette école buissonnière contre \e duc de Broj^ie, ces alternatives de course et de repos , pendant lesquelles lord Palmerston eut l'art de se rendre invisible, dénotaient de cruels projets. La France, qui aurait dû les surveiller et les arrêter par un commencement d'exécution militaire, poursuivait toujoui*s Tespoir de ramener Palmerston à l'action commune. Il se sent acculé dans ses retranchements; il va être obligé d'ad-
^ Nous lisons dans une dépêche de M. de Bois-le- Comte Taveu fait par M. Peel lui-même de cette mission du chapelain anglican. M. de Massignac, secrétaire dé l'ambassade française, s'est trouvé le 29 novembre avec M. Peel et M. de Zayas, ministre. d'Espagne. Voici de quelle façon le diplomate anglais fut amené à confesser la vérité. — '* Nous parlions avec Zayas et Peel des affaires suisses et de la manière dont les différents cabinets les jugeaient. ^ Aucun cabinet de l'Europe, excepté celui de l'Angleterre « n'a compris les affaires de Suisse, dit Peel, et lord Palmerston a cessé de les comprendre lorsqu'il a approuvé la note identique. -^ Avouez au moins, fui dis-je , qu'il a fait une belle fin , et qae vous nous avez joué un tour en pressant les événements. „ Il se tut. J'ajoutai : ^ Pourquoi faire le mystérieux? Après une partie on peut bien dire le jeu qu'on a joué. — Eh bien! c'est vrai, dit-il alors; fat fait dire au général Dufour éten finir vite, „ Je regardai M. de Zayas pour constater ces paroles. Son regard me chert-hait aussi. „
hérér an plan répressif de FEurope; sa srgnatfire est attendue, engagée. Le ministre anglais la viole même avant de l'avoir donnée.
A peine l'entrevue du révérend Temperly et de Dufour a-t-elle eu lieu , que l'attaque sur Lucerne se décide. Mais à l'approche de l'ennemi, le gouvernement de Zug, dont la politique incertaine a été un embarras pour le Sonderbund, se résout à capituler. Sa frontière était ouverte; il craignait l'insurrection d'une minorité radicale assez forte au cheflieu. Sans informer le conseil de gneiTe de sa résolution, le gouvernement envoie des parlementaires au quartier général d'Aarau. Le 21 novembre ati matin, ces délégués signent pour leur compte une capitulation basée sur celle de Fri-* bourg. Indigné de la faiblesse de son gouvernement qui n'a pris ravis ni de Bossard, député à la Diète, ni du conseil de guerre , le peuple veut au moins sauver l'honneur du drapeau. Un grand nombre de volontaires accourent joindre leurs efforts à ceux de leurs frères de Lucerne et des cantons primitifs.
De la rapidité des mouvements militaires dépendait le sort de l'Helvétie. Par le révérend Temperly, Dufour sait que l'Angleterre sera d'un moment à l'autre obligée de seconde la médiation des puissances ou que cette médiation aura lieu sans le concours de la Grande-Bretagne. Conservateur sans doute à l'armée comme à Genève , il peut , à l'aide des mesures prudentes, retarder le moment de l'attaque et sauver ainsi un grand principe mis en péril. Dufour se contente d'obéir à l'injonction de lord Palmerston et aux colères des clubistes de l'Ours qui ne cessent de vitupérer ses lenteurs.
Pendant que Zug capitulait d'un côté et que de l'autre le cabinet de Saint-James pressait les Radicaux d'arrêter une intervention que sa signature allait probablement décider, s'il y avait encore une guerre qui l'autorisât, la division bernoise d'Ochsenbein pénètre dans l'Entlebuch. Cette division, de plus de 8,000 hommes, possède dix-huit pièces de canon. Son chef a laissé la présidence de la Diète afin de trouver à Lucerne une revanche de corps francs. Les colo- -nels les plus distingués de l'état-major fédéral se sont démis de leurs fonctions pour ne pas se trouver en contact avec lui; Ochsenbein leur inflige ce nouvel affront. Engagé dans le défilé de l'Entlebuch, il s'avance avec précaution sur Escholzmatt. Le landsturm est sur pied. Cette levée en masse
compte dans ses rangs des enfants et des -femmes qui vont bravement à l'ennemi. Cinq cent soixante hommes de troupes régulières du pays, dirigés par le commandant Limmacher, appuient le larjdsturm et veulent arrêter la marche d'Ochsenbein. Limmacher connaît la supériorité numérique des Radicaux; mais il a foi dans son intelligence et dans l'ardeur de ses soldats. De nombreux abatis, la rupture de quelques ponts forment obstacle à Ochsenbein. Des tirailleurs l'inquiètent près d'Escholzmatt et Limmacher l'attend dans la vallée de Fliihli. Un premier combat s'engage ; Ochsenbein fléchit* Les Lucernois n'ont que deux petites pièces d'artillerie. Le fourrier Durig et les canonnniers, qui les manœuvrent, secondent avec une si rare précision les mouvements de Limmacher, que, durant toute la journée du 22 au 23 novembre jusqu'à neuf heures du matin, Ochsenbem est tenu en*échec. Lorsque les Catholiques se virent enveloppés par l'ennemi et qu'ils s'avouèrent qu'il ne leur restait plus que trois charges , on se décida à une honorable retraite. On l'effectua sur les montagnes et par le village de Schiipfheim ; puis , ce coup hardi étant fait , les artilleurs à qui, après Limmacher, la gloire en était due, se replièrent sur Lucerne , où Ochsenbein se donna la satisfaction de les féliciter.
Le 23 novembre, quatre divisions, sans compter celle de réserve bernoise qui arrivait par l'Entlebuch , envahirent le territoire lucernois, les colonels Burckhardt et Donatz, du côté dé l'Emmen; Ziegler et Gmiir, vers Meyerskappel et Gislikon. Le choc de ces quatre divisions devait être terrible. Elles avaient cinquante-six pièces d'artillerie, et les meilleurs officiers de l'armée fédérale se trouvaient à leur tête. Dès le 22, Salis avait retiré ses troupes derrière l'Emmen et la Reuss. Soutenus par leur courage, mais n'ayant à attendre de secours que du ciel, les Lucernois ne désespèrent pas encore, quand tout semble désespéré autour d'eux. Le 23, à huit heures du matin, une colonne ennemie débouche sur Kleindietwyl et la bataille s'engage à Gislikon. Aux forces que Dufour met en ligne , à celles qu'il peut réunir encore , Salis n'oppose que trois mille quatre cents hommes, car son armée, sans liens entre les bataillons, sans ordres précis à exécuter, est échelonnée pour garnir les frontières. Le prince Frédéric de Schwarzenberg arrive d'Allemagne. Les Lucernois l'avaient choisi d'abord pour
général; il va combattre en volontaire. Salis a laissé au co* lonel Ab-Yberg le soin de couvrir son flanc droit; mais Ab- Yberg, retenu près d'Arth pour, selon ses instructions, empêcher l'ennemi de pénétrer dans le canton de Schwytz, Ab-Yberg ne peut défendre Meyerskappel et la montagne de Roth. Quelques bataillons de landwehr et du landsturm, dirigés par M. de Tschudi, de Glaris, résolurent de garder cette position importaïite;ils la défendirent de quatre heures du matin à trois heures du soir contre deux brigades radicales qu'appuyait une partie de la quatrième division. C'était une affaire d'artillerie qui se préparait. Dufour connaît l'in- Irépjdité des paysans primitifs; il espère l'annuler à coups de canon. Il tient l'avantage de la position et du nombre; il en use. Une première lutte venait d'avoir lieu à Honau; Salis oublie qu'il est général pour se faire artilleur; dévoré de la soif de combattre , il attend l'ennemi près du pont de Gislikon. Les carabiniers d'Unterwald et le landsturm occupent les hauteurs de ce village devant lequel l'artillerie soleuroise est retranchée. De chaudes escarmouches préludaient à l'affaire; Salis, à la tête des siens, exécute une charge décisive. Il s'élance sur la batterie soleuroise que dirige Rust et sur les bataillons de Siegfried. L'ennemi recule.; il va être enfoncé, quand le colonel Denzler paraît sur le terrain. Son artillerie de réserve se place en ligne; elle change la face des choses. Salis est blessé; il n'en continue pas moins la lutte qui devenait impossible. A trois heures du soir , les Catholiques se replient sur Ebikon, à une lieue de Lucerne.
Cinquante mille hommes sans compter la réserve et une formidable artillerie bloquaient la petite armée du Sonderbund. Les divisions de Ziegler et de Gmiir, venant de soutenir le choc à Gislikon et à Meyerskappel, composaient l'aile gauche., Donatz, au centre, arrivait par trois routes différentes. Burckhardt, avec sa division sur deux colonnes, marchait pour attaquer Littau, que défendait le colonel Elgger, et Ochsenbein, enfin sorti de l'Entlebuch, formait l'aile droite de l'armée. Il avançait de Kriens sur Lucerne.
Les deux partis se trouvaient en présence. Le combat de Gislikon n'était pas un malheur, encore moins un désastre^ car les Suisses n'ont perdu ni un canon ni un drapeau. Ils n'eurent même pas une seule de leurs 4)ièces démontée; mais ils perdirent quelque chose de plus précieux à la guerre, la confiance dans leur général. Ils l'avaient vu s'exposer
héroïquement au feu; ils le savaient blessé; ils Tadmiraieni. En même temps ils l'accusaient deii'avoir donné aucun ordre, de n'avoir pris aucune disposition militaire pour utib'ser les dévouements. Ils se sentaient seuls dans cette crise, et l'autorité faillissait au courage. Ce fut dans ces cruelles alternatives que la nuit se passa. Les soldats des cantoiis primitifs, entourés de trois côtés, promenaient leurs regards des hauteurs de Hellbuhl jusqu'aux lacs de Lucerne et de Zug. Le pays était couvert du feu des bivouacs ennemis auquel venaient se joindre les incendies allumés par les corps francs. Réunis sur le Littau, les paysans du iandsturm contemplaient avec une stoïque résignation les flammes s'élevant au-dessus de leurs chaumières. Ils étaient assis sur la paille humide , tremblants de froid et de faim. Ils priaient à haute voix; ils faisaient le sacrifice de leurs patrimoines après avoir fait depuis longtems celui de leur vie, et, dans une anxiété toute chrétienne, ils espéraient que le soleil du lendemain verrait leur triomphe ou leur mort.
Le soleil du lendemain ne se leva que pour éclaker le dernier jour de la liberté helvétique. Salis et Ëlgger ne désespéraient pas encore. Ëlo'ger connaissait les soldats qu'il avait si souvent encourages. Les vivres et les munitions commençaient à manquer; mais on se flattait dans le camp que la bravoure pourrait y suppléer. On allait en faire l'expérience , lorsque tout à coup un bruit sinistre se répand. On annonce que le conseil de guerre s'est retiré dans les petits cantons et que Lucerne va capituler. Ce bruit était fondé.
Quand Salis se replia sur Ebikon, il notifia sa retraite au conseil de guerre. La municipalité de Lucerne s'empare de ce fait; elle s'adresse au Conseil d'Etat du canton pour le prier de s'interposer auprès du conseil de guerre , afin que la ville n'eût pas à subir les rigueurs et les conséquences d'un siège. La ligne de défense était rompue sur le point le
Elus important; Ta pénurie des vivres se faisait déjà sentir, a majorité du conseil de guerre qui jusqu'à ce jour n'a su prendre aucune résolution , se détermine à passer dans les petits cantons, où la lutte pourra se soutenir avec phis d'avantage, et où l'on aura le temps d'invoquer l'intervention diplomatique de la France et de l'Autriche. Siegwart-Muller elBeniardMeyer se sont opposés à ce projet, qui nonobstant est mis à exécution. Le conseil de guerre et celui du canton
se retirent à Altorf,en laissant au général Salis des instractions dans ce sens: "Si vous croyez pouvoir défendre Lucerne , continuez la lutte. Si votre blessure vous empêche de commander, remettez le commandement ^u colonel Elgger, chef d'état-major. Si la lutte ne peut être continuée près de Lucerne, repliez-vous avec les troupes dans les petits cantons , où la guerre se poursuivra. „
Deux fois blessé , dévoré par la fièvre , Salis ne comprit pas la portée de ces instructions; il écrivit au conseil municipal dans lequel se trouvaient plusieurs Radicaux: "J'ai Thonneur de vous annoncer que je me propose de demander à Tarmée fédérale un armistice dans le but de sauver la ville. J'y ai été autorisé par le conseil de guerre et par le gouvernement de Lucerne. „ Le départ du conseil de guerre était une abdication anticipée. Celui du gouvernement cantonal auquel le général Sonoenberg et H. Zund refusèrent de s'associer laissait le pouvoir entre les mains des Révolutionnaires. Les officiers supérieurs de l'armée se réunirent chez Salis afin d'aviser. Salis, s'appuyant de l'autorité et du nom de Sonnenberg, déclare quil est impossible de continuer une lutte trop inégale, et que déjà les volontaires d'Uri et d'Unterwald, sur Tordre de leur chef Schroid, ont pris la route de leur pays, afin de tenter de nouveau la chance des combats. La plupart des auditeurs, le colonel Elgger surtout, ne partagent pas l'avis du général. Ils disent, et avec raison , que le peuple n'a pas la pusillanimité du conseil de guerre, qu'après un premier échec ce peuple n'est pas plus découragé que le gros de l'armée qui n'a pas vu le feu. Pour obtenir des conditions honorables, il faut les enlever les armes à la main. Salis n'aurait pas mieux demandé; mais, se croyant tenu de remplir l'ordre mal interprété du conseil de guerre , il ne veut rien prendre sur lui. Après avoir adressé une dépêche à Dufour, il s'embarque à Winkel avec le père Roh. pour rejoindre sur les petits cantons le conseil de guerre.
Privés dans le bourg d'Altorf, les conseils de guerre et d'Etat déposèrent entre les mains du gouvernement dTri les caisses militaire et cantonale, puis on délibéra sur ce qui restait à faire. Au point où les choses en étaient venues, en présence de la dislocation d'une armée qui brûlait de combattre et que l'on n'avait pas su engager à temps, l'on regarda qu'il serait impossible de prolonger la résistance.
Les chefs du Sonderbund avaient, dès le principe, repoussé ridée d*une intervention étrang-ère; pour parer à la catastrophe , ils n'en voulaient même pas accepter l'espérance, quelque faible , qu'elle fût^. La chute de Lucerne entraînait celle des petits cantons, qui n'étaient point préparés à cette guerre dans l'intérieur de leurs Etats. Ils n'avaient que de l'intrépidité; mais les munitions et les vivres faisaient défaut, et ce peuple, si admirable "encore la veille , se surprenait le lendemain à douter de lui-même, parce qu'il énumérait sans pitié les fautes commises et les occasions manquées. Il se soumit à la force , qui partout se transformait en violence; il s'y soumit dans la majesté de sa douleur.
Le 24 novembre, l'armée des Radicaux entra dans Lucerne ; le colonel Ziegler fut nommé commandant de place et un ^gouvernement provisoire se constitua sous les auspices de Dufour.. Ce gouvernement devait avoir à sa tête le docteur Robert Steiger. C'était le triomphe des corps francs qui commençait ;'Steiger, qui avait suivi l'armée, ouvrit l'ère de sa dictature par des proscriptions. En apprenant à Paris le triomphe du Radicalisme, la Presse s'écriait:
^Le bon droit a définitivement succombé sous l'abus de la force. L'oppression de la minorité par la majorité est maintenant une œuvre consommée. Lucerne est au pouvoir des troupes fédérales. La victoire s'est mise du côte des gros bataillons. Mais là victoire n'absout pas de la violence et de l'injustice. Cette guerre et le résultat qui la termine resteront comme une tache dans les annales du Radicalisme , lesquelles, du reste, ne brillaient pas déjà d'une grande pureté.
pNous allons voir si le gouvernement provisoire, qui est sans doute déjà organisé à Lucerne, osera se signaler par les hideuses prouesses de son voisin , le gouvernement de Fribourg. Allons, braves vainqueurs , donnez à votre tour la mesure de votre générosité I Proscrivez, au nom de la liberté, tout ce qui ressemble à des Congrégations religieuses ! Proscrivez tout ce qui peut être suspect d'être plus ou moins directement affiliés à ces congrégations I Proscrivez surtout
^ Le Sonderbund, dans cette occasion, a^it avec prudence, car peu de jours après, un diplomate autrichien disait à l'un des chefs de Talliance catholique : " Si vous eussiez accepté nos propositions d'intervention, nous nous serions vus dans la nécessité de vous manquer de parole. L'Angleterre menaçait de bombarder simultanénient Trieste et Toulon. „
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ces femmes qui, sous la livrée de la charité et de Tindigence volontaire , passent leur vie à soigner les pauvres malades ou à élever leurs enfants! Ce trait manquerait à votre victoire, et vous ne donnerez pas à vos nobles amis de Fribourg la douleur de répugner leur exemple I La confiscation avec effet rétroactif est encore un de ces moyens de gouvernement qui vous sont aussi familiers qu'aux monarchies les plus encroûtées. Il y a tout lieu de penser que vous neToublierez pas. Si la confiscation était biinnie du reste de la terre, elle se retrouverait à coup sûr dans les pays qui ont le bonheur de vivre sous le pouvoir des Radicaux. „
Le docteur Steiger et les manœuvres révolutionnaires qu'il s'était associés avaient déjà réalisé une à une toutes les prévisions du journal français. Le gouvernement provisoire arrêta :
10 Les Jésuites et les Ordres qui leur sont affiliés évacueront le canton dans deux fois 24 heures ^. . 2^ Le gouvernement fugitif et son Grand-Conseil seront mis en état d'accusation pour avoir violé la Constitution.
3^ Amnistie pleine et entière est accordés à tous les délits politiques du 8 décembre 1844 et 31 mars 1845.
4® Le gouvernement provisoire est chargé de faire rentrer la fortune publique qui a été soustraite 2.
Plus de. quatre mille bandits , tous ceints du brassard fédéral^ s'étaient placés avec les réfugiés à la suite de l'armée radicale. Ils avaient commis à Fribourg des excès de tout genre; ils espérèrent qu'à l'aide du gouvernement provisoire par eux imposé à Lucerne , il leur serait permis de ;renouvêler ces excès. Malgré Ziegler ils se mettent à l'œuvre. Bientôt le vol, le pillage et le meurtre signalent leur présence. Le gouvernement proscrivait ou confisquait ; eux
* La Diète a eu l'air de faire la guerre pour expulser les Jésuites, que les cantons libres et indépendants avaient appelés dans leur sein. Le texte des diverses capitulations ne s'occupe plus de la Compagnie de Jésus. Les gouvernements cantonaux lui avaient confié féaucation. La Diète semble respecter cette souveraineté en laissant aux gouverneihents provisoires le soin d'accomplir son œuvre de vengeance.
2 Nous avons vu que la caisse militaire et la caisse cantonale avaient été laissées en dépôt à Uri. Plus tard le gouvernement d'iJri crut d0«voir les remettre au gouvernement de Lucerne. Elles se trouvèrent beaucoup plus intactes que si elles eussent été à la disposition des révolutionnaires.
assassinaient ou dévastaient en détail. Il y eut dans les campagnes des crimes atroces. Il y eut dans la ville, sous les yeux de Dufour, des actes inqualifiables de spoliation. ^ Il est clair, dit le général en son rapport officiel, que l'entrée dans la capitale d'un canton qui avait fait résistance ne pouvait pas s'efi'ectuer sans quelques excès; mais le récit en a été beaucoup exagéré , et la plupart des désordres qui eurent lieu peuvent être attribués à quelques malveillants qui excitaient les soldats, contre telle ou telle maison. „
Après les saturnales de Fribourg qui n'avait pas fait résistance, ces aveux sont déplorables; car, dans leur laconisme, ils révèlent ou que le général n'avait su prendre aucune mesure ou qu'il n'était pas maître de ses troupes. Ils sont d'autant plus déplorables qu'un jour viendra où ce général en chef prouvera , dans la session de septembre 1849 au Grand-Conseil de Genève, que la force seule a prévalu contre le droit et la justice que le Sonderbund avait en sa faveur.
Le Yallais n'a pris encore qu'une part indirecte à la lutte. Quelques-uns de ses volontaires s'étaient mêlés à Tinvasion du Tessin; d'autres se trouvaient sous les murs de Lucerne; mais l'esprit guerrier du Yallaisan , la perfection de son armement due au général de Ealbermatten, ses longues hostilités contre la Jeune-Suisse , tout portait à croire que ce canton pouvait décider du sort de l'Helvétie. fi fut trahi.
On sait de quelle manière était composé le Conseil d'Etat du Yallais. Ignace Zen-Ruffinen qui le présidait se montrait jaloux de la popularité, du courage et des talents de Guillaume de Kalbermatten. Les petites passions jouent un grand rôle dans les petits Etats. La jalousie de Zen-Ruffinen et la compromettante modération de ses collègues qui, à l'exception de Stokalper , nageaient dans un juste-milieu complet, provoqua une crise inattendue. Le Yallais était à peu près inattaquable , le Radicalisme chercha donc à l'entamer par la corruption. Kalbermatten avait prévu les dangers que sa patrie aurait à courir; il s'était prémuni en conséquence. Il s'apprêtait à soutenir Fribourg; car, dès le l®*^ novembre, le colonel Rilliet-Constant écrit au commandant en chef de l'armée radicale: ^ Maintenant je trouve que cette concentration de troupes vallaisanes donne à penser. Les Yallaisans manquent de vivres et sont entassés dans un étranglement; ce qui serait une incroyable folie, si on ne pouvait entre-
voir, et ceci s'accorde tout à fait avec le caractère de Kalbermatten, Fintention d'opérer un mouvement agressif immédiat, ou au moment ou le mouvement sur Fribourg s'o* pérera. Quant à moi qui ai été très-incrédule là-dessus, je vous avoue que maintenant je n'en doute plus. „
Kalbermatten en doutait encore bien moins; mais il avait affaire à forte partie. Zen-Ruffinen et ses deux collègues ne pensaient guère a servir la cause du Sonderbund. Le droit ne pouvait pas résister aux forces accumulées contre lui ; ils 1 abandonnaient avant la bataille. Avec des fins de non^ recevoir et des tergiversations infinies , on refusa pleins pouvoirs à Kalbermatten jusqu'à la capitulation de Fribourg. A dater de ce moment, on lui signifia qu'il n'était conservé à la tête des troupes que pour la défensive. Cette étrange attitude des principaux magistrats du pays a éveillé beaucoup de craintes. Elle force à porter sur l'ensemble des actes un jugement ^e les événements viennent confirmer. Le bruit d'une trahison s'est répandu dans le Yallais. On fait remonter cette trahison au l®*" novembre. Les preuves manquent pour cette époque. Vingt-quatre jours après, elles surabondent; ce n'est donc qu'une affaire de temps. Le conseil de guerre du Sonderbund demande au Yallais d'envoyer quelques troupes à Lucerne. Zen-Ruffinen destine pour cette expédition six compagnies, dont trois ne sont recrutées que parmi les Jeunes-Suisses. Rilliet-Constant est persuadé que Kalbermatten l'attaquera ^. Il n'oppose à ce général qu'une brigade dont l'indiscipline lui arrache dans ses dépêches miue plaintes amères.
Zen-Ruffinen et ses complices cherchèrent à traîner les choses eu longueur. Le 21 novembre le Conseil d'Etat explique sa manière d'agir devant le Grand-Conseil. Enhardi
* On lit en effet dans Fribourg, Vall^is et la première ditision, par le colonel fédéral Rilliet Constant (page 77) : ^ Les lettres que nous avons trouvées sur des espions , la connaissance que nous eûmes des signaux qui devaient servir de moyens de correspondance entre les hauteurs de Châtelt-Saint-Denis et la rive vallaisane^ et enfin la
Erotestation insérée au protocole du Conseil d'Etat par M. de Kalerraatten , contre la résistence qu'il éprouvait dans ses projets d'attaque, font la preuve que ce projet hardi était sérieux chez lui; et quoique mille circonstances dussent le faire échouer, il avait les chances de réussite que l'audace offre toujours, chances augmentées par le système désastreux de dissémination des troupes au bord du Rfa^nc. ^
par la chute de Fribourg et par les cent mille soldats de la Diète , tremblant devant les réfugiés qui la menacent, tout en menaçant Rilliet, il laisse percer le sentiment qu'une capitulation deviendra nécessaire. L'heure du combat sonne, il parle de licencier les meilleures troupes. Kalbermatten, lié par la Constitution, a respecté jusqu'aux limites de l'impossible ses plus méticuleuses prescriptions. 11 s'est annihilé, il annihile ses volontaires , espérant toujours qu'il pourra prendre sa revanche. Il temporise pour ne pas amener de conflits; enfin, quand la chute de Lucerne est connue, la majorité du Conseil d'Etat démasque ses batteries. Elle sollicite de pleins pouvoirs afin de capituler.
A cette nouvelle, Kalbermatten qui, dans les prévisions politiques, aurait dû se maintenir le plus longtemps possible à la tête des soldats indignés , écrit le 27 novembre à ses collègues : " Je dois à ma patrie et à l'honneur de déclarer que , dans le cas où le Grand-Conseil déciderait de capituler devant l'ennemi , ou de suspendre les opérations de défense pour lesquelles j'ai reçu des pleins pouvoirs , je donne ma démission de commandant en chef de l'armée, et celle de conseiller d'Etat. „
C'était laisser partie gagnée à la trahison souterraine qui l'avait miné. L'indignation de l'honnêlè homme ne permit pas à Kalbermatten de calculer toutes les conséquences. Il abdiquait un pouvoir dont les tiraillements du conseil d^Etat n'avaient fait qu'un fardeau sans compensation. Deux jours après 5 ses collègues, livrés à leur nature, capitulèrent avec le colonel Rilliet , tout surpris de sa victoire. Le Vallais fut envahi à son tour. Mais ce qui, de mémoire constitutionnelle, ne s'était pas encore vu se présenta alors. Le 3 décembre, la majorité du conseil d'état qui a capitulé se trouve saisie d'un scrupule de légalité. Elle déclare qu il lui est-impossible " de procéder constitutionnellement dans les circonstances. „ Elle ne se croit pas les pouvoirs nécessaires pour agir, et de son plein gré elle les confère à d'autres.
Elle s'arrange avec Maurice Barman , un de ces réfugiés dont Rilliet lui-même s'est vu dans l'obligation , le 22 novembre , de châtier rudement les turbulences ^ , et un gou-
^ Les conspirateurs du Radicalisme , comme ce Alaurice Barman , Alexis Jôris et quelques autres réfugiés, dominaient par Tasccndant des Sociétés secrètes jusqu'au milieu de l'armée , qui marchait à contre-cœur pour leur ouvrir un pays dont ils avaient fait, dont ils
vernement est nommé par des gouvernants. Le conseil (TEtat abdique en faveur delà Jeune-Suisse; elle se prévaut de cette abdication et s'offre à des électeurs de son choix pour devenir le gouvernement de leur adoption. Comme Kalbermatten, Rilliet-Constant a été trompé; il s'en venge en terminant l'exposé de ses relations avec le Radicalisme vallaisan, par cette phrase significative ^ : " Je ne donne ici que les lettres officielles. Si je me croyais en droit de rapporter les lettres particulières qye jai sous les yeux, on serait surpris du rôle que quelques personnes ont joué. „
A la nouvelle de la chute du Sonderbund,v chute plutôt due à sa déplorable modération qu au courage des Radicaux, un long cri de joie s'échappa de toutes les Sociétés secrètes. Il retentit dans tous les clubs, il so prolongea dans tous les journaux de la démagogie. La paix était troublée, le sang coulait sur les lois violées , On inaugurait la terreur sur le pavois de la liberté vaincue. D'un coup de sabre ou d'un trait de plume ou tuait le droit, on supprimait la justice. La Suisse devenait enfin le port-franc constitutionnel, où allaient se coter les doctrines avariées, les maximes frelatées, les théories de l'humanité mazzinienne, si \ongtemps cachées dans ses laboratoires d'anarchie. La Suisse ouvrait son foyer de désordre à tous les esprits de subversion. Le Radicalisme européen accueillit par de farouches chants de vicloii*e ce triomphe de la force abusée. A la face de l'Europe, l'ivresse, démagogique qui s'emparait du club de l'Ours se propagea dans tous les centres de population où le mouvement communiste évoquait des fauteurs ou des séides. Sous le drapeau fédéral que cette désastreuse victoire souillait de sang et de honte, la Révolution tendait la main à tous ses affiliés du globe. En Suisse, la terreur faisait la solitude, et la terreur appelait paix celte solitude. U^fallait étouffer sous des hurrahs les douleurs des uns, les larmes des autres, l'indi-
éspdraient de continuer à faire le malheur. Barman s'était improviste uoloucl d'un détachement de réfugiés; il voulait commander au nom de l'égalité. Le 22 novemhrc, Rilliet Constant lui transmit cette réponse : " Je suis confondu de îa lettre de votre missive que je viens de recevoir, et de la copie de celle que vous adressez au gouvernement do Vaud. Je ne peux pas comprendre qu'on ose venir me dirfi qu'on attaquera avec ou sans mes ordres; c'est une anarchie que je sairrai réprimer. „
'^ Frilwurgy VoUlais c( la première division, p. 93*.
gnalîon de tous. Les adeptes de la RépnbKque universene se revêtirent d'habits de fêle radicale, et la chute du Sonderbund fut pour eux une occasion de propagande K
Jusqu'à ce jour, ils ne l'avaient faite à Rome que sous le couvert des respects hypocrites dont il essayaient de salir la chappe pontificale. Démocrates en politique, ils prétendaient vouloir rester Catholiques en religion , mais Catholiques avec Clément XIV prescripteur. Catholiques avec Pie IX , qui alors croyait immortaliser son nom en cédant toujours à de fatales exigences. Le 3 décembre, la révolution, tenue dans les serres-chaudes des vanités italiennes, s'élance comme une lave du Vésuve. Elle vient d'apprendre que le Sonderbund est vaincu, et que le Radicalisme triomphe. Un cri qui n'avait jamais retenti à Rome, un cri qui dut faire tressaillir, sur leurs autels ou dans leurs tombeaux , tous les saints, tous les martyrs, tous les confesseurs, tous les pontifes et tous les docteurs de l'Eglise, plonge la capitale du monde catholique dans une stupeur inénarrable. Les cloches de Rome , qui n'ont eu de joyeuses volées que pour des victoires chrétiennes comme celle de Lépante, s'ébran-
* V«rs la fin de Tannée 1847, la Révolution avait eu Yièée d'ouvrir ses hostilités contre Tordre social par ufie petite campagne de banquets. Le Radicalisme passait ainsi la revue des janissaires sur lesquels il pouvait compter. Il échangeait ses consignes et se disciphnait. La démagogie, enflée de la victoire contre le Sonderbund, tenait dans chaque banquet un toast toujours prêt pour les Suisses du club de TOurs, et au mois de décembre, à Lyon, le docteur Faure buvant à la future République universelle , s'écria , aux acclamations de tous les Radicaux : " A la Suisse libérale! car elle est debout eu ce moment pour la défense des Idées qu'elle a puisées en nous. Elle garde intact le dépôt de notre révolution. A la Suisse ! pour qu'elle soit victorieuse dans sa lutte avec TAntriche ; pour qu'elle tende par-dessus les monts la main à l'Italie; pour qu'elle élève jusqu'au sommet de ses montagnes les principes de notre Révolution. A la souveraineté des peuples! à la soîidarité des nations! à la Suisse donc qui lutte pour cette cause, et qui pour lutter doit être une et indivisible, qui ne doit avoir qu'une seule personne comme elle n'a qu'une seule âme et un seul amour!
Quand ces vœux do fraternité durent se réaliser par la plus inespérée des victoires, la discorde se mit entre les chefs de la Suisse radicale, qui ne devaient avoir, selon la formule, qu'une seule personne , comme elle n'a qu^une seule âme et un seul amour. Ochsenbein résuma toutes^ ces bergeries sentimentales dans sa cravache. MM. Eytel et Druey se plaignirent à leur Grand-Conseil de Vaud des attaques dont ils étaient Tobjet de la part d'Ochsenbein , et Dnier s'exprime en ces termes (Démocratif pacifique du juillet 1848) : '
lent en signe d'allégresse. Dans la nuit du 3 décembre 1847, de la basilique de Saint-Pierre à Saint- Jean-de-Latran, une foule étrange bondit à la lueur des torches. Avec une persévérance infatigable , on a cherché à fausser les principes les plus élémentaires de la justice et du droit des nations. La faiblesse des uns et la complicité des autres portent enfin leurs fruits. La démonstration est organisée. Elle va honorer la Diète radicale dans son chargé d'affaires; puis une clameur inouïe résumant toute cette orgie se fait entendre. Vive les Protestants I hurlent dans la ville sainte ceux que naguère prenaient pour mot de ralliement : Viva Pio nono solo!
La révolution se croyait certaine du succès. Ne prenant plus la peine de déguiser ses tendances , elle marchait à la conquête des perturbations sociales; elle dut commencer par infliger à la cité des Pontifes un opprobre qui semblait être pour l'Eglise le glas de l'agonie. A ces témoignages anticatholiques que le Tibre stupéfait renvoyait à l'Europe étonnée, et qui encourageaient les Radicaux suisses dans leur œuvre de destruction , le cabinet de Saint-James sentit qu'il serait bon de séparer sa cause de celle des démagogues, dont le Foreign-Office avait patroné les excès. Sir Strafford Canning venait d'arriver à Berne. Ce diplomate s'imagina qu'un mémorandum en forme d'homélie philanthropique calmerait les fureurs dont son âme devait officiellement se ré-
^ On nous a accusés , nous de la Suisse occidentale , d'être des traîtres à ia patrie, d'être un parti de l'étranger, de vouloir former un nouveau Sonderbund, un Sonderbund welsche, c'est ainsi que M. Ochsenbein nous traitait. Je vous demande si nous pouvons supporter cela. Non. Si mon collègue n'avait pas pris la plume, je l'aurais prise , moi ; et j'aurais bien trouvé encore quelque vieille encre à la noix de galle.
^ On nous a parlé de coups de cravache, que M. Ochsenbein donne aux cantons occidentaux , c'est le mot ; quand on n'est pas de son avis il se fâche, il cravache, il s'irrite, il gronde, il s'en va et puis revient. Combien de fois n'a-t-il pas fait cela! Dans la commission, un jour, la votation ne va pas à sa guise, il quitte le fauteil et sort; on me pressait de prendre la présidence à sa place, je n'ai pas voulu.
n Un autre jour, il arrive dans un comité en grand uniforme de colonel bernois, avec des éperons, et, je crois, une cravache à la main. Il se met à nous lire des dépêche) à la hâte. On lui demande quelques renseignements, on lui dit : **• Colonel, nous serions bien aises d'avoir votre avis là-dessus. „ Il nous répond : * Adieu, adieu, messieurs, „ et nou3 laisse là. y,
volter. Le 15 décembre , il adressa en langue française à la Diète le singulier document que voici :
^ Les Etats , comme les individus , ont chacun un côté faible , qu'il leur importe de ne pas trop exposer aux coups de la fortune. Sous ce rapport, la Suisse* n'est guère plus heureuse que les puissances dont les territoires respectifs la ^surpassent de beaucoup en étendue, en population et en richesses. Elle a pour apanage sa belle position au tentre de l'Europe, sa réputation historique, ses institutions populaires, et Jes simples vertus de ses habitants. Cependant elle renferme des éléments discordants , qui ne produisent que trop spuvent une fermentation périlleuse dans son inté-' rieur , tandis que plus d!un grand Empire , animé de bien d'autres pensées que les siennes , attend le moment favorable pour y exercer une influence repoussée par les sentiments , les intérêts de la nation.
„ La lutte sanglante , de courte durée , mais de profondes impressions , qui vient de se terminer par le triomphe com- . plet de la majorité de la Diète, met clairement au jour cette double source de danger pour la Suisse. Elle a puisé son origine dans l'intérieur de plusieurs d'entre eux. Elle a attiré en éclatant l'attention des grandes puissances. Elle a fait sortir en relief les obligations qui tiennent la Suisse liée avec le système général de l'Europe. Peu s'en fallait qu'elle n'eût ébranlé l'édifice de la Confédération et rejidu nécessaire l'intervention des étrangers pour l'arracher à la ruine. „ Aujourd'hui que la guerre a cessé sur le champ de bataille, et, grâce à la justesse des combinaisons militaires, que Felfusion du sang s'est étanchée partout, il reste à savoir si les hostilités se tairont aussi dans les Conseils , si le calme qui s'est répandu sur la surface pénétrera aussi dans les profondeurs du système social. Le dernier résultat du conflit qui vient de se vider au milieu des foyers d'un peuple voué au repos de la neutralité, est celui que les vrais patriotes devraient chercher de toutes leurs forces à réaliser, le seul que les amis de la Suisse pourraient couvrir de leurs applaudissements , ou même reconnaître sans peine.
„ Conformément à l'esprit de leurs institutions libres , et dans l'intérêt de leur indépendance nationale les Suisses sont appelés à vivre entre eux comme des frères de la même famille. Dans les pays flétris par l'esclavage , le fuyard ramené à son maître expie la faute par un châtiment sévère.
Les enfants de bas-âge sont assujettis à la correction de leurs pères et de leurs précepteurs. Ici comme ailleurs, tout individu qui est convaincu légalement d'un crime, doit subir la punition que la loi y rattache; mais d'autres règles basées sur l'intérêt commun, et sur des vues plus étendues, s'ap-, pliquent aux rapports qui existent entre les cantons membres de la même Confédération.
„ Ramener 4e vive force à la soumission ceux qui s'opposent en armes aux obligations censées d'être consacrées par le pacte fédéral est une chose. C'est bien une autre que d'infliger des peines sur les parties intégrales de la Confédération, après qu'elles se sont soumises à l'autorité qui réclame le droit de l'interpréter. Encore plus étrangère à tout principe de justice et de saine politique est l'action des assemblées provisoires qui frappent de confiscation nonseulement de simples individus , mais la masse entière des autorités déchues, et jusqu'aux majorités des Conseils législatifs.
„ De pareils procédés donnent plutôt l'idée d'une continuation sourde de la guerre civile, qu'un commencement de retour à un ordre de choses plus régulier et bienfaisant. Loin de faire revivre la confiance et l'affection mutuelle parmi les cantons, ils ne font que prolonger le règne désas-; treux des passions, et tendent sous d'autres formes et sous d'autres noms , à partager de nouveau la Suisse entre les gouvernants et les sujets. Le désespoir du moment peut bien étouffer les plaintes de ceux qui ont succombé, mais l'amertume d'une telle humiliation ne descend pas moins profondément dans les cœurs, en y dénaturant jusqu'au sentiment de patriotisme, et en tournant vers Tétranger le désir de réaction qui pourrait trop facilement s'y bercer en secret; ce ne serait pas pour la première fois dans les annales de la Suisse, que le plus grand malheur auquel un pays fier de son indépendance se trouve exposé, dériverait d'une pareille source. Non , il ne faut pas se faire illusion. La plaie qui se cicatrice sans être guérie termine dans la gangrène. Pour jouir de la santé et des forces naturelles, le corps doit garder le mouvement franc de tous ses membres, et le sang doit avoir une circulation libre de toute entrave.
„ Voilà en peu de mots le jugement que doit porter tout ami désintéressé de la Suisse sur l'état des rapports moraux existant aujourd'hui entre les diverses parties de laXonféT
déralîon. Une leçon mémorable vient d'être donnée en faveur de l'autorité fédérale. Pour la rendre durable et lui assurer des conséquences vraiment bienfaisantes, il suffirait que le parti vainqueur illustrât sou triomphe par une amnistie complète, par l'éloignement de toute mesure de proscription ou de confiscation, et finalement par une distribution moins arbitrairement onéreuse des frais de guerre. Il est permis, en outre, de croire qu'une portion des fonds accumulés dans la caisse fédérale pourrait être employée sans danger et sans inconvenance pour en diminuer la charge immédiate.
„ Ainsi , la Suisse se montrerait animée du même esprit d'équité et de modération qui donne au premier élan de son grand cœur battant pour l'indépendance , un caractère qui ne s'est jamais entièrement démenti, acquerrait un nouveau titre au respefct de l'Europe, et le moyen le plus sûr de renforcer le lien fédéral, si tel serait l'objet de ses vœux , sans porter la moindre atteinte , soit aux mœurs de son peuple, soit aux principes du droit public. „
Un diplomate protestant et anglais prêche aux Radicaux, ses obligés , la modération et l'oubU. Un prêtre catholique se garde bien d'accepter un pareil tempérament. Les révolutionnaires de tous les temps et de toutes les contrées sont les alliés de l'abbé Gioberti. Lès violences, les exactions, les confiscations en masse, les meurtres dont Mes cantons du Sonderbund se voient le théâtre n'arrachent à son cœur de prêtre aucun frémissement de pitié. Attiré par l'odeur du sang des Jésuites , il a de loin , comme un oiseau de proie, suivi l'armée des Sociétés secrètes. Cette armée et les gouvernements qu'elle institue votent à pleines mains l'iniquité et la spoliation. Ce triomphe n'assouvit pas encore la soif de vengeance qui tourmente l'abbé Gioberti; il écrit à l'un de ses complices de Zurich^:
^ Quoique un peu malade , je ne veux pas attendre plus longtemps pour vous faire connaître ma joie et vous féliciter de la victoire remportée par la Diète, et de l'expulsion des Révérends Pères. Mais, pour couronner cette œuvre, il faut que les autorités confédérées fassent de suite une enquête juridique sur les machinations et les crimes cachés et
^ Cette lettre , qui a paru dans quelques journaux allemands , est •xtraite par nous d'un ouvrage intitulé : Die Schweii und die Jesui- *m m den Jahren i84ê und Î8i7, von D' J.-A. JfortI» Bnihl, p. 132 , a Gleiwitz. ^^ .
publics des Jésuites ; il faut en publier le résultat. Cela ne servira pas seulement à fermée a tout jamais votre pays à cette race qui engendre toutes les calamités ; ce sera encore d'un grand avantage pour les autres Etats, surtout pour rilalie où le Jésuitisme conserve encore toute sa fureur contre les réformes commencées. ,,
Avec ses conseils de tardive modération, sir Straiford Canning dut peu émouvoir les clubistes de l'Ours. Le lan-
gage de Tabbé Gioberti était mieux approprié à leurs vues. >n oublia bientôt tes banalités de pacification dont sir Strafford Canning n'avait pas songé à rendre porteur M. Temperly, le belligérant chapelain de 1 ambassade anglaise; mais on se mit à la peine pour exaucer les voeux du prêtre italien. Dans chaque canton, la demeure des Jésuites rut de droit la première en butte aux inquisitions des réfugiés et des Communistes, ayant mission de la Diète pour commettre ^ces excès insréparables de la victoire ,, que les généraux s'ingénient à excuser, en les affaiblissant. Ils demandaient des enfants de saint Ignace à égorger. Les Jésuites avaient disparu. Afin de donner satisfaction à l'abbé Gioberti , on voue au pillage leurs maisons et celles de leurs adhérents. C'était la redevance qu'il se promettait , les Radicaux ne voulurent pas que leur gratitude fût insolvable. A Schwytz, ils fouillèrent partout, jusque dans les caveaux de l'église. Ils n'avaient trouvé rien de vivant, rien d'écrit; ils ne consentirent pas à sortir sans trophée de cet asile funèbre. Le cadavre du père Drach, mort le 9 janvier 1846, éiait étendu dans le cercueil; ils l'exhument, ils le souillent, ils en brisent le crâne, puis ils abandonnent ce cadavre en lambeaux au milieu de la boue. A Lucerne, on les voit bouleverser le séminaire des Jésuites pour y découvrir les trente-deux raillions dont le Radicalisme a bercé les stupides cupidités de ses dupes. D'autres réclament à toute force, qu'on les introduise dans la chambre de magie où les Jésuites ^ préparaient leurs sortilèges pour tromper le pauvre peuple. „ A la vue des instruments réunis dans le cabinet de physique, une longue clameur de stupéfaction parcourt les rangs. En moins d'une minute, les crosses des fusils ont fait voler en éclats tous les vestigeiï de la science que cette tourbe démagogiquement intelligente regarde comme les appareils de Satan.
A Schwytz, ainsi qu'à Lucerne, on ne saisissait ni pièces de conviction ni trace de crimes cachés ou publics. A Fri-
bourg, les Sociétés secrètes, agissant au nom de l'abbé Gioberti, furent plus heureuses. Elles mirent la main sur toutes les correspondances des Jésuites. Les docteurs Herzog et Lommel, deux noms chers à la Révolution, annoncèrent sous le titre de Neuester Jésuitenspiegel leur découverte. Ils proclamèrent " qu'arriyés dans la principale forteresse de Fennemi (\e collège de Saint-Michel), ils avaient déterré àes monticules d'actes que l'incroyable assurance de la victoire avait empêché d'anéantir. „ Ces terribles monticules d'actes tant promis n'ont abouti qu'à un ridicule ^
Cette première victoire du Radicalisme sur la société européenne devenait pour tous les esprits pratiques un sujet d'inquiétude ou une source de remords. Lord Palmerston, dont les coupables enfantillages ont compromis la cause du droit et favorisé le triomphe du principe révolutionnaire,
^ La première livraison de cette enquête radicale a paru. Elle était faite sans aucun doute pour affriander les crédulités. £Ue contient : V le catalogue des noms de tous les Jésuites composant la province de Suisse, catalogue qui se trouve partout; 2° auinze compositions d'-élèves de quatrième, faites à Sion en mai lo46 sous le Jésuite Bernard Wiget. Ecrites dans le mois de Marie , ces compositions sont dédiées à la Vierge. Les deux docteurs les ont livrées in extenso à la publicité , en les accompagnant de notes destinées à en faire ressortir le venin. Ils y dénoncent Vamour platonique des Jésuites pour Marie , que ces derniers osent appeler Mater pulchrœ dUectionis. Les deux docteurs radicaux révoquent en doute l'existence de la Vierge et celle ^ du fils du charpentier de Nazareth. „ C'est pour G!ux unr Moloch qui ne vit que de sang et de larmes. Us affirment donc que tout le Jésuitisme se révèle dans les compositions des disciples de quatrième, parce qu'il enseigne aux enfants à chérir la mère du Christ et à honorer le Dieu qui a tant aimé les hommes qu'il voulut mourir pour eux.
Le Jésuitisme est dévoilé par quinze compositions d'élèves de quatrième. Cette brochure rencl complètement inutiles les cinq gros volumes de l'abbé Gioberti sur il Jesuita modemo. C'est autant de gagné. Mais Herzog et Lommel ne restent pas en aussi beau chemin. Leur publication contient en troisième lieu quelques lettres sans date, sans signature, sans adresse, et ne mentionnant aucun nom propre. Avec une grande bonne volonté et les commentaires des deux doc- ^urs, on parvient à saisir que ces papiers informes pourraient bien être des fragments de lettres où l'on se plaint de l'injustice et des méfiances de certains confrères en sacerdoce, devenus libéraux par aveuglement. Cette publication, qui devait ébranler l'ordre de Jésus jusque dans ses fondements, se termine par un dithyrambe bachicotriomphal que l'un des deux docteurs a chanté dans les caves du collège.
Herzog et Lommel n'avaient pas pu faire mieux pour remplir les intentions de l'abbé Gioberti. ^
n'éprouve aucune de ces anxiétés que les hommes d'ordre ressentaient si profondément. Du même coup il s'est ven^é de l'éloquence de M. Guizot et de la considération dont le prince de Metternich se voit entouré. Pour complaire aux exigences des Tories et donner à la diplomatie une lointaine espérance de cordiale entente, le ministre anglais se décide à conférer avec le duc de Broglie sur les événements de la Suisse. Son courrier doit précéder de plusieurs jours à Berne tous les actes pacificateurs qu'on proposera à la signature du cabinet de Saint-James. Lord Palmerston sait que l'armée du club de l'Ours accomplira sa mission avant
3ue les préliminaires diplomatiques soieiit réglés. En repos e ce côté, il se montre de l'autre aussi accomodant que jusqu'à ce jour il s'est révélé intraitable. Toutes les finis de nonrecevoir qu'il avait élevées , toutes les taquineries dont il s'était fait un jeu cruel s'évanouissent comme sous une baguette de fée. Le 20 novembre, il ne s'occupe môme des disciples de saint Ignace qu'afin de donner au duc de Broglie l'assurance " que les sept cantons du Sonderbund s'adresseront au Saint-Siège pour lui demander s'il ne convient pas, dans l'intérêt de la paix et de la religion, d'interdire à l'Ordre des Jésuites tout établissement sur le territoire de là Confédération helvétique. „ Il se montre aussi facile sur les autres questions. Avec la France et l'Autriche , il veut que la Diète prenne l'engagement d'observer le pacte fédéral et de n'y rien changer sans le consentement de tous les confédérés. Il s'engage à faire respecter l'indépendance et la souveraineté des cantons. Il reconnaît ainsi la légitimité du Sonderbund, que l'exécution de ses ordres secrets doit anéantir sous le nombre. Il prend même l'initiative de proposer — ce qui est accepté par les autres puissances — que la communication des cinq cours sera officiellement adressée au président de la Diète des douze cantons et au président du conseil de guerre du Sonderbund.
Le 2 décembre, lord Palmerston est encore plus explicite. Sa prévoyance s'étend à tout, et il dit au duc de Broglie^: ^ Notre médiation , je le crains , sera devancée par les événements. Voici néanmoins les instructions que j'ai données à sir Strafl'ord Canning; Il doit se rendre directement à Berne. Si le Sonderbund est encore sur pied, il enverra, de
^ Dépêche du duc de Broglie à M. Guizot.
concert avec les envoyés des quatre Cours , la note convenue. Si le Scmderbund n'existe phis qu'en partie , il considérera la partie subsistante comme équivalente au tout, et la traitera comme telle. S'il n'existe plus de Sonderbund, la médiation tombe. Il s'adressera dès lôrs uniquement à la Diète, mais dans le sens de la note convenue. 11 ne se bornera pas à lut recommander la modération, il l'avertira que l'existence de. la Confédération helvétique repose sur la souveraineté et l'indépendance des cantons; que la Diète doit se garder d'y porter à l'avenir la moindre atteinte; et que , s'il devenait nécessaire d'introduire dans le pacte fédéi'al quelques changements, ces changements ne pourraient être valides qu'avec le consentement et l'unanimité des cantons.,,
M. de Bois-le-Comte avait quitté Berne le 17 novembre; il s'était retiré à Bâle. D'autres ambassadeurs prirent le même parti, afin de protester contre une guerre inqualifiable. La diplomatie, quoique dispersée, avait encore action sur les esprits. Par une résolution aussi prompte qu'énergique, les cabinets de l'Europe pouvaient arrêter la marche des événements, et, en se passant du concours de la Grande- Bretagne, notifier à la Diète les déterminations que le salut commun autorisait. On s'était engagé dans une fausse voie, on y persista. Lord Palmerston semblait revenu à un plus juste sentiment de la dignité de l'Europe. Le 26 novembre, il signa la note identique, débattue par lui pour la forme, et qui était conçue en ces termes :
^ Le soussigné, ambassadeur de S. M. le roi des Français, a reçu l'ordre de son gouvernement de faire au Directoire de la Diète suisse et au président du conseil de guerre du Sonderbund, la^communication suivante:
„Le gouvernemient du roi, animé du plus vif désir de voir toutes les parties de l'Europe continuer à jouir des bienfaits de la paix , inspiré par les sentiments les plus sincères d'amitié pour la nation suisse et fidèle aux engagements que la France, comme l'une des puissances signataires du traité de Vienne de 1815, a contractés envers la Confédération suisse, a vu avec le plus profond regret le commencement de la
Suerre civile entre les cantons qui composent cette Conféération. Désirant faire ses efforts et employer ses bons offices dans le but d'aplanir les différends qui ont été la source de ces hostilités, le gouvernement du roi s'est mis
en communication à ce sujet avecles gouvernements d'Autriche, de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie; et, trouvant ces gouvernements animés des mêmes sentiments et mus par les mêmes motifs , il a résolu , de concert avec ses alliés , de faire une offre collective de la médiation des cinq puissances , dans le but de rétablir la paix et la concorde entre les cantons dont se compose la Confédération suisse. Le soussigné est, en conséquence, chargé d*offrir la médiation de la franco pour cet objet et conjointement avec celle des quatre autres puissances.
„ Si, comme l'espère le gouvernement du roi, cette offre est acceptée , une suspension immédiate' des hostilités aura lieu entre les parties belligérantes et continuera jusqu'à la conclusion définitive des négociations qui s'ensuivront.
„ Dans ce cas, il sera en outre nécessaire d'établir immédiatement une conférence composée d'un représentant de chacune des cinq puissances , d'un représentant de la Diète et d*un représentant du Sonderbund.
„La base sur laquelle on propose d'opérer une réconciliation entre la Diète et le Sonderbund consiste à faire disparaître les griefs que met en avant chacune des parties. Ces griefs paraissent être, d'une part, l'établissement des Jésuites en Suisse et la formation de la ligiie séparée du Sonderbund; de l'autre, la crainte des agressions des corps francs et le dessein attribué à la Diète de détruire ou de violer la souveraineté séparée des différends cantons.
„ Voici donc les conditions que le gouvernement du roi proposerait pour le rétablissement de la paix en Suisse:
D'abord^ les sept cantons du Sonderbund s'adresseraient au Saint-Siège pour lui demander s'il ne convient pas, dans l'intérêt de la paix et de la religion, d'interdire à l'ordre des Jésuites tout établissement sur le territoire de la Confédération helvétique, sauf une juste et suffisante indemnité pour toutes les propriétés en terres ou en maisons qu'ils auraient à abandonner.
9 En second lieu, la Diète, confirmant ses déclarations précédentes , prendrait l'engagement de ne porter aucune atteinte à rindépendance m à la souveraineté des cantons telle qu'elle est garantie par le pacte fédéral.
^D'accorder, à l'avenir, une protection efficace aux cantons qui seraient menacés par une invasion de corps francs.
„Et de n'admettre, s'il y a lieu, dans le pacte^ fédéral, au-
€un article nouveau sans l'assentiment de tous les membres de la Confédération. Troisièmement, les sept cantons du Sonderbund dissoudraient alors, formellement et réellement, leur ligue séparée. Quatrièmement, et enfin dès que la question des Jésuites serait complètement résolue, ainsi qu'il est indiqué au premier paragraphe, les deux parties licencieraient leurs forces respectives et reprendraient leur attitude ordinaire et pacifique.
„Le soussigné est chargé d'exprimer le vif espoir du gouvernement du roi que cette équitable proposition sera accueillie avec empressement par les deiix parties belligérantes; il est chargée en outre de solliciter une prompte réponse de la Diète et du Sonderbund. „
Adressée à la Diète quelques jours auparavant, cette note que les cinq ambassadeurs avaient ordre de remettre, chacun de son côté , devait, d'après les calculs de lord Palmerston, arriver à Berne quand la solution par les armes ne laisserait debout qu'un pays en proie aux convulsions. M. Guizot se hâta de faire passer la note identique à M. de Bois-le-Comte , qui ne cessait d'engager le général Kalbermatten à tenir le plus longtemps possible. Le Yallais n'était
Eas tombé; le Sonderbund vivait dans ce dernier membre. l'Angleterre l'acceptait comme partie contractante sur le même pied que la Diète, tant qu'un seul des sept cantohs catholiques aurait un soldat à sa disposition. Pour les uns, il importait donc de maintenir le Vallais en état de défense;
f»our les autres , il fallait en finir à tout prix, afin de rompre 'accord tardif auquel le cabinet de Saint-James avait adhéré. Le Conseil d'Ëtat du Yallais fut mis en jeu. Il dispute à Ealbermatten les pouvoirs qu'il lui a donnés; en présence de l'ennemi, il suscite au général patriote toutes les difficultés que des légistes pointilleux peuvent inventer. Le plan dont Kalbermatten ne se départait pas était de faire irruption sur le territoire vaudois, et le colonel fédéral Rilliet- Constant avoue ^ que " ce projet hardi avait les chances de réussite que l'audace oflfre toujours. „ L'audace ici succomba devant la ruse , préparant une trahison. Les envoyés diplomatiques se succédaient auprès de Kalbermatten. On parlait de réunir le conseil de guerre du Sonderbund à Brig. Le chanoine de Rivaz, par ses discours et encore *mieux
^ Fribourg, Voilais et la première division, p. 77.
par son exemple, soutenait les timides et les irrésolus; il communiquait aux vaillants une force nouvelle. Un jour, une heure allait changer la face des affaires. Kalbermatten apprend, le 27 novembre, que deux de ses collègues du Conseil d'Etat, dirigés par Zen-Ruffinen , se décident à négocier avec l'ennemi. Il sait que Rilliet presse la conclusion d'un traité quel qu'il soit *; il h'igore pas qu'au premier signal du club de l'Ours, Zen-Ruffinen est homme, au nom du Conseil, à le déposséder de l'autorité militaire. Il prévient ce coup en offrant sa démission. Elle fut acceptée comme une faveur. Le VaHais capitula le 29 novembre.
Le 30, avant que la nouvelle de cette dernière capitulation lût parvenue à la Diète, l'ambassadeur de France remit à l'Assemblée , la note concertée entre les cinq Cours. La guerre subsistait encore; l'Assemblée dut recevoir cette note , qui se trouve ainsi prendre place parmi les actes diplomatiques constituant la situation de la Suisse envers l'Europe. La doctrine du droit étant suffisamment établie par la l'émise de cette pièce, les autres ambassadeurs jugèrent superflu d'envoyer de leur côté un nouvel exemplaire.
La France, l'Auttiche et la Prusse avaient, dans toute cette affaire, oublié le précepte de Machiavel. * Les gouvernements irrésolus , dit ce grand politique ^ , ne prennent jamais un bon parti, parce que leur faiblesse les empêche de se décider des qu'il se présente le moindre doute. Il faut qu'une violence extérieure les force à prendre une déterniination. „ Le prince de Metternich, M. Guizot et le cabinet prussien avaient dédaigné cette profonde leçon de Machiavel; ils n'osèrent pas mettre en pratique cette dernière ; „ * On ne doit jamais laisser empirer un mal pour éviter la guerre. Vous ne l'évitez pas , vous ne faites que la différer , à votre grand désavantage. „
Les puissances s'avouèrent que leur honneur et le repos de l'Europe ne devaient pas rester à la merci d'un caprice de lord Palmerston. Le Sonderbund matériel n'existait plus, mais le Sonderbund moral vivait encore comme un droit im-
^ Daiis le post-scriptum d'une Ifettre du 29 novembre écrite à la 0iète par le colonel Rilliet , on lit : " J'ai tout sacrifié au désir d'en finir avant l'intervention. „
2 Discours sur TiU'-Live ^ liv. i, cli. xxxtiii.
3 Du PHnce, ch. jx,
prescriptible. Ses chefs étaient proscrits, errants , ruinés^ livrés à toutes les impostures de la démagogie. Ses soldats, toujours dévoués, toujours fidèleis, s'étonnaient d'avoir perdu la bataille avant même d'avoir été mis en ligne. Ils n'acceptaient pas la honte d'une défaite sans combat-, et, à la vue de leurs maisons en cendres , de leur fortune gaspillée , de leur liberté comprimée par le Radicalisme , un cri de sainte vengeance s'échappait de toutes les âmes. Ces agrestes défenseurs de l'ordre social, dont l'Europe monarchique avait nié, paralysé ou réprouvé le sublime élan, ne désespéraient encore ni de la Providence , ni de la justice de leur cause. La persécution donnait même un nouvel aliment à leur passion d'indépendance et de souveraineté. L'Europe senti^ qu'elle avait une revanche à prendre contre le Radicalisme ainsi que contre l'Anfirleterre; les quatre cabinets s'occupèrent activement de reparer leur échec.
Quoique victorieuse, la Diète, qui se recrutait des députés que la force imposait aux sept cantons catholiques occu* pés par l'armée des dou^e Etats, s'inquiéta de la nouvelle attitude deis puissances. L'Angleterre avait reconnu avec elles le principe du Sonderbund. Dans les éventualités de la politique et avec les forfanteries révolutionnaires ^ que Berne,
^ Le colonel fédéral Ziegler et ses collègues Donatz et Burckhardt, qui avaient bravement secondé le général Dufour dans son expédition, ne crurent pas devoir rester plus longtemps au service. Us s'étaient démis de leurs fonctions au moment où Ochsenbein arrivait au pouvoir. Ils avaient cherché pendant la lutte à calmer Tesprit de désordre. Quand ils s'aperçurent que leurs efforts étaient vains, ils renoncèrent à leur titre , et Zieeler motiva sa démission en ces termes,
gui accusent et condamnent. Cet officier supérieur, qui avait conaattu à Gislikon, et qui à Lueerne n'avait pas eu la force d'empêcher tous les excès, écrivait à la Diète : ** Xe soussigné craint, s'il attend jusqu'à la Diète ordinaire de 1848 pour faire cette demande ,
3ue les circonstances ne le puissent forcer, fidèle à son devoir, 'entrer une seconde fois en ' campagne contre ses convictions. La radiation de plusieurs officiers distiqgués de l'état-major fédéral, la conduite tenue à l'égard de diverses personnes et corporations qui faisaient partie du Sonderbund , enfin les provocations contre Tétraih- ^er émanées des plus hautes autorités, sont en complète opposition avec ses vues et ses sentiments;* elles lui paraissent de plus contraires aux vrais intérêts de l'état-major et au bien de la patrie. U ne pourrait demeurer plus longtemps attaché à l'état-major qu'avec l'espoir certain de voir les choses prendre une tournure plus modérée, l'amnistie pleine et entière proclamée , et la liberté des votes assurée à tous les partis d'une manière loyale. ^
Argovie, Vaud, Genève et le Tessîn se permeltaîent à l'égard des cours étrangères, un grand parti pouvait être adopté. Afin d'améliorer la position que lord Palmerston faisait à ses alliés du club de l'Ours , la Diète répond à la note identique des cinq monarchies. Le 7 décembre elle adresse à M. Guizot une note dont nous reproduisons les deux passages saillants :
„ Bien que la Diète soit fort reconnaissante de la sollicitude que les hautes puissances daignent vouer à la Suisse, elle ne saurait cependant accepter l'offre qui lui est faite, soit parce que les faits supposés par le gouvernement du roi et ses alliés n'existent pas ou. ont cessé d'exister, soit surtout parce que le principe même de la médiation proposée ne se concilie ni avec la position que les traités ont reconnue à la nation suisse en Europe , ni avec la constitution de la Confédération.
„ En effet, le but de la médiation est de" faire cesser la guerre civile en Suisse, et d'opérer une réconciliation entre la Diète et le Sonderbund. Cette médiation suppose l'existence de la ligue séparée , l'existence de deux parties belligérantes.
„ Mais nous avons la satisfaction d'annoncer à Votre Excellence que les hostilités ont complètement cessé depuis plusieurs jours, qu'ainsi il n'y a, point de guerre civile ni de parties belligérantes en Suisse; que les sept cantons qui formaient le Sonderbund y ont expressément renoncé; que leurs troupes sont licenciées et désarmées; qu'une partie considérable de l'armée fédérale a été congédiée ; que les troupes qui sont encore sur pied ont été reçues en amies dans les sept Etats qu'elles occupent essentiellement , en vue tfy maintenir l'ordre et de préserver les personnes et les propriétés des vengeances des partisans du Sonderbund, irrités contre ceux qui les ont conduits à leur perte, en les fanatisant et en les trompant indignement.
„ Ce n'est point une guerre civile proprement dite que la Suisse à eu à déplorer, il n'y a point eu de guerre entre les cantons; non, mais l'autorité fédérale compétente a dû recourir à l'exécutioh armée pour faire respecter ses arrêtés, pour dissoudre une ligue inconstitutionnelle et préjudiciable à la Confédération, incompatible avec son existence; pour faire rentrer une faction rebelle dans le devoir , rétablir Tordre et la tranquillité, maintenir la sûreté intérieure de la
Suisse, ainsi que le pacte fédéral lui en fait un devoir. Grâce, à la fermeté de la' Diète et des gouvernements cantonaux fidèles au pacte, à l'appui de la population, au courage et à Fenthousiasme des troupes fédérales , ainsi qu'à l'habilité et à l'humanité de leurs chefs, on a réussi à rétablir en peu de temps l'ordre et la légalité. Il y a eu fort peu de sang versé comparativement , et des sept membres de la ligue qui ont dû faire leur soumission, six se sont rendus par voie de capitulation, dont cinq sans qu'il ait été besoin de leur livrer combat sur le territoire. L'accueil fait aux troupes dans les sept cantons , lesquels n'ont point été traités en pays ennemis ou conquis , la joie exprimée par les populations de ces Etals en se voyant délivrées du Sonderbund, l'abdication de la plupart des anciens gouvernements, la fuite de deux d'entre eux, prouvent assez que la ligue séparée était une œuvre factice au service des Jésuites , mais repoussée par la meilleure partie de la population
„ Admettre le principe de la médiation offerte , c'est-àdire traiter de puissance à puissance avec le Sonderbund, serait compromettre l'intégrité de la Suisse reconnue et garantie par les traités ; ce serait enfreindre le pacte qui est la constitution fédérale de la Suisse, laquelle ne reconnaît qu'une Confédération, qu'une Diète, qu'un Directoire fédéral , qu'un Conseil fédérdl de la guerre , et qui statue, à son article VIII , que dans toutes les affaires où le pacte n'exige pas une majorité différente, c'est la majorité absolue qui décide ; ce serait rompre le lien qui unit les cantons en un corps fédératif ; ce serait dissoudre cette nation suisse qui a su conquérir au prix de son sang cette indépendance reconnue par l'Europe depuis des siècles, ainsi que parles traités de Vienne de 1815, traités où la France a contracté envers la Confédération suisse des engagements auxquels le gouvernement du roi déclare de nouveau vouloir être fidèle; en un mot, ce serait séparer la Suisse en deux confédérations , ce qui amènerait sa ruine et causerait dans l'équilibre européen et les rapports des puissances entre elles une perturbation dont il est difficile de calculer les conséquences.
„ Votre Excellence comprendra donc avec quelle douloureuse surprise la Diète a vu, dans l'office de M. de Bois-le- Comte , que le président du conseil de guerre du Sonder-
bund est placé sur la même ligne que le président de l'assemblée fédérale, le chef de la Confédération. Un rebelle posé par un gouvernement comme l'égal de l'autorité légitime !
„ Certes 5 M. le ministre, si l'ambassadeur de Sa Majesté ne nous eût donné l'assurance positive que le gouvernement du roi est inspiré par les sentiments les plus sincères d'amitié pour la nation suisse, la position que le gouvernement a officiellement donnée à l'ex-président du ci-devant conseil d'une ligue dissoute serait de nature à faire naître les plus étranges suppositions , telle que l'intention de faire revivre le Sonderbund, ou de lui donner appui. 11 ne se trouverait, dans le plus petit nombre des Etats confédérés, pas un seul magistrat qui consentît à siéger dans une conférence avec un individu, qui a dû fuir devant la juste colère des citoyens des cantons qu'il avait entraînés dans la ligue de funeste mémoire. Le sentiment national se trouverait profondément blessé de'la supposition qu'il pût en être différemment.
„ La Diète ne doute point que lorsque le gouvernement du roi et ses hauts alliés auront connaissance de l'état réel des choses en Suisse et pesé les considérations qui précèdent, ils ne comprennent les motifs qui s'opposent à ce que l'assemblée fédérale accepte une médiation dont le principe implique la reconnaissance du Sonderbund avec toutes ses conséquences désastreuses, car elles peuvent conduire à l'anarchie. Ce serait bien contre la volonté des cinq puissances; mais un pareil résultat n'en serait pas moins fatal.„
L'insulte et la diffamation jetées à un proscrit, l'outrage à tout un peuple, dont la liberté est opprimée, ne servirent point de contre-poids aux sophismes de la Diète. Par son arbitraire sans frein, par ses cupidités sans règle, elle voulait forcer l'Europe à une démonstration. Tout le monde confessait que cet élat de crise, entretenu par les Sociétés secrètes, devait avoir un terme, et sir Slrafford-Canning lui-même ne cachait plus le dégoût que, disait-il, ces misérables lui inspiraient. ''Le diplomate anglais, qui vient de retourner à Paris, ainsi s'exprime M. GauUieur *, paraît médiocrement édifié de ce qu'il a vu en Suisse, et prodigue les recommandations , les avis et les conseils. A tout prendre, malgré la différence de la forme, il ne serait point trop sur-
* La Siiiss* en 1847, p. 317.
prenant de voir se renouer un jour le concert unanime des puissances à Fégard de la Suisse ^. ^
Ce jour que Fécrivain radical semblait prévoir, n'allait pas tarder à se lever. Le 18 janvier 1848, une note collective des ministres d'Autriche , de Russie et de Prusse , qui s'étaient enfin décidés à se passer de l'Angleterre, fut adressée de Neuchâtel par le comte de Bois-Ie-Comte à la Diète de Berne. Elle annonçait en ces termes une nouvelle phase diplomatique:
" Quand le gouvernement du roi s'est concerté avec les gouvernements d'Autriche, de Grande-Bretagne, de Prusse • et de Russie, pour offrir à la Suisse sa médiation amicale, il s'est proposé non-seulement de concourir à faire cesser en Suisse la guerre civile, mais aussi de rappeler et de mettre à couvert le principe sur lequel repose la Confédération helvétique, c est-à-dire la souveraineté des vingt-deux cantons qui ont conclu entre eux, à titre d'Etats souverains, le traité d'alliance connu sous le nom de Pacte fédéral et dans lequel ces termes sont expressément consacrés.
„Les puissances ont clairement manifesté à cet égard leur pensée lorsqu'elles ont demandé qu'il fût formellement reconnu et déclaré par la Diète qu'aucun changement ne pouvait être apporté au pacte fédéral sans le consentement unanime des vingt-deux cantons.
„ En veillant ainsi, dans l'intérêt de la Confédération helvétique et avec des sentiments de fidèle amitié, au maintien de la souveraineté cantonale, les puissances ont agi en vertu de leur propre droit et en parfaite conformité avec les actes qui ont réglé la situation de la Suisse en Europe. La Confédération helvétique ne s'est reconstituée en 1814 et en 1815 qu'avec le concours des puissances, c'est ce concours qui a déterminé plusieurs des cantons, notamment les cau-
* Dans une dépêche du 23 janvier 1848, M. de Bois-lc-comte annonce le départ de sir Strafford-Canning , qui disait alors : ^ Je vois qu'on ne suit pas mes conseils, et ma position devient intenable. J'ai appuyé mes démarches officielles de lettres particulières et amicales à M. Ochsenbein. Ce matin encore je lui ai écrit pour lui recommander Tamnistie. Tout cela sera sans résultat. Ochsenbein et Funck ont le désir du bien, mais les autres membres du gouvernement sont les bras des clubs, et si je confonds dans mes souvenirs M. ♦*♦ et M. *** avec les ours de pierre qu'on voit sur la porte de Berne , ce sera leur faute , car je n'ai pas pu avoir l'honneur de les voir. „
tans de Schwytz, Appenzell intérieur et Unterwald-le-Bas à rentrer dans la Confédération, et ils n'y sont rentrés qu'en recevant de la Diète , comme des puissances elles-mêmes, l'assurance que leur souveraineté et leur religion n'auraient jamais à en souffrir. Et lorsque les puissances, voulant concilier et unir intimement l'intérêt de la Suisse avec l'intérêt général de l'Europe, ont accordé à la Confédération ainsi reconstituée d'importants accroissements territoriaux et la neutralité perpétuelle de son territoire , elles l'ont fait en considération des bases essentielles de la Confédération et dans la confiance que ces bases seraient loyalement maintenues. C'est ce que constatent formellement les actes et documents diplomatiques de cette époque.
„ Les avantages accordés à la Suisse et les engagements que les puissances ont contractés envers elle, sont donc corrélatifs et attachés aux bases essentielles de Torganisation de la Confédération. Et lorsque les puissances qui accomplissent envers la Suisse leurs engagements, réclament à leur tour de la Suisse le maintien des principes, auxquels ces engagements correspondent, elles ne font qu'user d'un droit incontestable qu'elles puisent dans les mêmes traités sur lesquels se fondent les droits de la Confédération ellemême.
„ En présence des événements qui ont éclaté en Suisse et de ce qui s'y passe actuellement, les puissances sont dans le cas d'exercer ce droit, car elles ne peuvent voir et elles ne voient en effet dans ces événements qu'une déplorable guerre civile engagée , au sein de la Confédération , entre douze et deux demi-cantons souverains et sept cantons éga* lement souverains. Et cette guerre civile a évidemment attaqué la souveraineté cantonale , c'est-à-dire la base fondamentale de la Confédération helvétique et de sa situation en Europe.
„ En conséquence, le gouvernement du roi s'est concerté à ce sujet avec les gouvernements d'Autriche, de Prusse et de Russie, intéressés comme lui à faire respecter, comme à respecter eux-mêmes , les engagements mutuels contractés entre eux et la Confédération helvétique , et d'accord avec lesdits gouvernements , le gouvernement du roi déclare :
,1 l^' Que la souveraineté cantonale ne peut être considérée comme réellement subsistfuite dans les cantons mili-
DigitizeT^t^OOgle
tairement occupés par d'autres cantonis et au milieu des actes qui accompagnent cette occupation.
„ 2^ Que c'est seulement lorsque lesdits cantons rendus à leur complète indépendance auront pu constituer librement leurs gouvernements que la Confédération pourra être considérée comme étant dans un état régulier et conforme aux traités.
„ 30 Que le rétablissement sur le pied de paix des forces militaires dans tous les cantons est la garantie nécessaire de toute liberté mutuelle et générale.
„ 40 Qu'aucun changement dans le pacte fédéral ne saurait être légitimement accompli qu'autant qu'il réunirait l'unanimité des voLx de tous les cantons qui composent la Confédération.
„En faisant cette déclaration, le gouvernement du roi maintient les droits sacrés de la justice et les bases essentielles de la Confédération helvétique. Il ne désire rien en Suisse que le repos intérieur de la Confédération et l'union intime et vraie de tous les cantons qui la composent. Il respecte profondément la dignité comme l'indépendance de la Suisse et n'a jamais voulu apporter aucune entrave au perfectionnement régulier et constitutionnel de ses institutions. Mais la souveraineté et l'indépendance des cantons, aux termes du pacte fédéral, doivent être sincèrement et effectivement respectés en Suisse , comme celle de la Suisse ellemême en Europe. Les engagements des puissances envers la Confédération et ceux de la Confédération envers les puissances sont mutuels et fondés sur les mêmes traités. Sj les uns n'étaient pas fidèlement respectés et maintenus , les autres seraient inévitablement compromis et suspendus , et les puissances qui ont garanti à la Suisse les avantages dont elle jouit seraient évidemment en droit de ne plus consulter que leurs devoirs comme membres de la grande famille européenne et les intérêts de leurs propres pays. „
Cette note réclamait donc d'une manière absolue la souveraineté cantonale, en demandant que les troupes d'occupation quittassent chaque Etat, et que chaque Etat pût faire librement ses élections. La eonfîance des puissances dans les véritables dispositions des Suisses était telle que, malgré les résultats de la guerre , ces puissances pensaient qu'il suffisait de les laisser à eux-mêmes pour que toute l'œuvre des Radicaux tombât à l'instant. Néanmoins, comme il était
à prévoir que Tautorité usurpée par les Clubistes dirigeant la Diète, pourrait lui faire illusion sur la persistance de volonté des quatre cours et la porter à ne pas se rendre à leurs injonctions , le général de Radowitz et le comte de CoUoredfo, plénipotentiaires de Prusse et d'Autriche *, étaient convenus de se retrouver à Paris le 15 mars i848. Alors les quatre cours devaient , dans un accord conservateur, arrêter les dispositions propres à mettre un terme au triomphe des Radicaux et à étouffer la propagande révolutionnaire qui de la Suisse se répandait sur toute l'Europe.
Les ioies sauvages qui accueillirent la chute du Sortderbund , les espérances que ce triomphe fit concevoir aux Sociétés secrètes , les aspirations vers le désordre que les alchimistes d'anarchie évoquaient dans leurs banquets , la glorification du prolétariat-voleur ^que l'on plaçait sous la sauvegarde du principe républicain , inspirèrent aux puissances cette dernière pensée de salut. L'Angleterre isolée contemplait et supputait stoïquement les calamités accumulées sur le monde par sa politique. Le 15 mars, les royaumes mettaient un terme au chaos né du Libéralisme et de la Révolution de juillet. Ce jour-là, Louis-Philippe d'Orléans allait entrer dans la famille des monarques par la grande porte d'une fédération de princes.
Au 24 février 1848, la Révolution, en lui brisant sur la tête la couronne des Bourbons, se fait l'exécuteur d'un terrible jugement d'en haut La Révolution emporte ce roi qu'elle avait apporté. A l'heure marquée par la Providence, elle souffle sur son trône; le trône s'abîme, et Louis-Philippe disparaît sans même recueillir un peu de cette banale pitié qui s'attache aux grandes infortunes. Le 24 février, il ne se trouve pas un athée sur le sol français. On ne se préoccupe point du lendemain. Chacun ajourne ses craintes ou ses espérances pour laisser respectueusement passer la justice de Dieu.
Elle était 'éclatante comme un coup de tonnerre , solennelle* comme un de ces irrévocables arrêts cachés dans le trésor des vengeances divines. Le ciel avait préservé Louis-
^ Ces deux diplomates avaient été spécialement envoyés à Paris
Far leurs cours afin d*y former avec le gouvernement français et ambassade de Russie une intente sur les affaires de la Suisse. La note du 18 janvier, que nous publions, avait été rédigées dans ces conférences, dont l'Angleterre se trouvait exclue.
Philippe du poignard et des embûches de ses ennemis pour que , devant cette grande réparation à la morale pnbhque, toute bouche humaine pût, en admirant la magnificence des desseins du Seigneur, proclamer avec lui * : " Voyez que je suis seul et qu'il n'est pas d'autre Dieu que moi. Je tuerai et je ferai vivre ; je frapperai et je guérirai, et personne ne peut s'échapper de mes mains. „ '
Le 24 février était un jour providentiel. Il n'y eut pas une tête qui ne s'inclinât sou5 une pareille expiation. Cette chute immense rappelant chaque épisode de l'abdication et du départ du roi Charles X , sembla prodiguer outre mesure à Louis-Philippe , à ses enfants et à ses petits-fils tous les désastres qui avaient été épargnés à la dignité royale dans son représentant légitime. La comparaison ménagée par le ciel n'échappait à persoime. Au milieu de l'isolement et des humiliations de sa fuite, Louis -Philippe la sentit et h confessa. Le lendemain fut pour tous un réveil plein d'angoisses, une lutte horrible engagée entre le bon et le mauvais génie de la civilisation.
A la vue des calamités qui les enveloppaient, les peuples, frappés de terreur, invoquèrent un pilote dans la tourmente. Depuis 1830, ils avaient été condamnés au doute; on les Bvait élevés dans l'incertitude du droit et dans le mépris des règles. Le péril les rendit à leur vieille foi monarchique. Les puples tournèrent leurs regards vers le principes d'autorité. Ils la demandaient audacieuse elt forte ; mais les rois tombaient un à un comme tombent les feuilles d'automne. Les rois s'en allaient, lorsque les nations avaient besoin d'un guide. Tout leur manquait à la fois. Des souverains, elle»^ en appelleront aux soldats. Quelques généraux répondirent à ces cris de détresse. Ils rallièrent l'armée dont la fidélité fut une gloire. En Autriche , en Prusse, en France comme en Italie, Radetzki, Windischgrœtz, Jellachich, le prince royal de Prusse, Wrangel, Brandenbourg, Cavaignac et Filangieri conjurèrent une crise épouvantable. La Révolution avait espéré que la vieille Europe rendrait l'âme dans les bras des Sociétés secrètes. Encore une fois, l'épée préserva le monde de l'avènement de la confusion.
On lui tenait tête en France, en Autriche, en Prusse et en Italie. Dans ce cataclysme , qui s'était abrité sous l'aveugk
^ Deitéronoma , th. xxxii, t. 30.
hospitalité de FHelvétie, cette mère nourrice de la Révolution se vit oubliée. On laissait le clubs de l'Ours et la Diète torturer à leur volonté les lois et les garanties qu'un peuple libre s'était librement données. Le club de l'Ours et la Diète s'associèrent par leurs vœux et par leur exemple au débordement de l'anarchie. L'impunité était acquise à l'idée radicale ; nous allons voir par quelles mesures elle intronisa son despotisme unitaire et communiste.