‹ Histoire du texte d'HoraceChapitre 10 sur 10 · L. Millier · texte numérisé non relu

L. Millier

Pour faire connaître L. Millier nous ne saurions mieux faire que de reproduire ce qu'en dit M. Eugène Benoist dans l'article déjà cité par nous du Journal des Savants de septembre 1883, précisément à propos de l'édition des Odes et des Épodes publiée par ce savant, avec des remarques, en f882, à Giessen.

« M. L. Millier, dit M. Eugène Benoist, est un métricien dont l'autorité bien assise aujourd'hui ne peut être l'objet d'aucune contestation sérieuse. Le premier ouvrage qui a fondé sa réputation sur ce terrain est le savant, mais un peu obscur traité de Re metrica poetarum Latinorum, 1861. Depuis il a édité, en y ajoutant d'utiles préfaces sur la métrique, Carmina amatomd'Ovi^p, 1862; Phèdre, 1868; Catulle, Tibulle et Properce, 1868 ; Kutilius Numatianus, 1870 ; Lucilius, 1872 ; Optatianus, 1877. On lui doit encore une Histoire delà Philologie dans les Pays-Bas, 1868, une biographie scientifique de Ritschl, 1877 et 1878 ; des Idées sur l'étude de la Philologie classique, 1878; Rei metricœ poetarum Latinorum, prœter Plautum et Terentium, Summarium, 1878 ; Orthographiée et Prosodi(e latinœ Summarium, 1878, une Métrique des Grecs et des Romains, 1880.

« Mais l'eflFort principal de son activité semble s'être concentré sur Horace. En 1869 il a publié dans la Bibliotheca Teubneriana une édition d'Horace, réimprimée en 1875 et refondue avec d'importantes modifications en 1879, des Lee-

1. Q. Horatii Flacci carmina. Oden undEpoden des Horaz, mit Anmerkungen von Lucian Mûller, xvi-228 p. in-s®. Giessen, 1882. — E. Benedicto parisino poetar. lalin. judici elegan^ssimo D. D. D. Luc. Mûller. — Q. Hor. FI. Carmina iterum recognovit Luc. Mûllerus. Lipsiae, Teuboer, 1883. — Guillielmo Schmitzio Coloniensi novam hanc Horat. Carm. recensionem ut priorem D. D, D. Luc. Miillerus.

tiones Horatianm en 1874^ une très intéressante biographie littéraire et historique d'Horace en 1880, et enfin en 1882 l'ouvrage qui sert d'occaaion à cet article.

a Cette édition nouvelle des Odes est un texte accompagné d'un commentaire excellent, qui n'est point embarrassé de citations trop abondantes et même quelquefois trop longues, comme Veditio minor d'Orelli, dont la sixième réimpression, d'ailleurs fort recommandable, a paru en 1882, remaniée et mise au courant des nouvelles recensions du texte par Hirsehfelder. Le commentaire de L. Millier est moins concis et moins sec que celui de la dernière édition de Dillenburger, 1881 ; toutefois il n'a pas l'abondance quelquefois un peu confuse du travail de Schiitz, 1880. L'ouvrage auquel il semble destiné à faire concurrence, et auquel il fera sans doute une heureuse concurrence, c'est celui de Nauck. L'Horace de L. Millier est plus vif, plus intéressant. Tous les commentaires ne sont pas égaux, ou ne valent pas seulement par la doctrine. H y a aussi un style pour les commentaires. La disposition, l'ordre des matières, l'expression, si elle est précise et animée, font la valeur d'un commentaire; et sous ce rapport, celui de L. Millier est un des plus habilement faits et des meilleurs. Il introduit le lecteur dans la connaissance d'Horace, il l'engage à j entrer ; il l'instruit en lui faisant goûter le poète, non par de longs développements, mais par l'exactitude et la netteté des notions qu'il lui présente.

a: Cette édition soulève d'ailleurs deux questions aujourd'hui fort agitées à l'occasion d'Horace et sur lesquelles il convient de prendre un parti: 1° Quelles* sont les bases sur lesquelles doit être assise la critique du texte d'Horace ? Quel choix est-il bon de faire entre les nombreux manuscrits du poète ? 2"* Que faut-il penser de la théorie qui, il y a cinquante ans, a repris faveur et d'après laquelle un certain nombre de savants, Peerlkamp en tête, ont élevé des doutes sur l'authenticité de plusieurs passages du poète ?

« Sur la première question, en compagnie de tous les savants

qui ne s'égarent pas dans les conjectures et les chimères, L. Millier reconnaît que la première et la plus incontestable base du texte d'Horace sont les manuscrits. Les meilleurs, selon lui, ce ne sont pas ceux qui partent de la recensîon de Mavortius, recension selon lui toute superficielle et sans aucun prix, mais en premier lieu, et à rencontre de Keller qui les relègue au second rang, les quatre manuscrits Blandiniens reproduits parCruquius dans son commentaire et, entre tous, le Vetustissimus, le manuscrit de Gotha qui paraît la reproduction de ce dernier, le manuscrit de Berne du viii® et du ix® siècle, des manuscrits de Bentley, le Grœvianus et le Lugdunensis, de ceux que Keller a collationnés, les n^' 7971, 7974, 7900 de la Bibliothèque nationale de Paris, TAmbrosianus.

« Les scoliastes lui ont fourni quelques bonnes variantes et peuvent, selon lui, en fournir encore. ï)

Parmi les commentateurs, après Fabricius, Lambin, Cruquius, Torrentius et Pulmann, Bentley est celui qu'il met au premier rang ; et, immédiatement à la suite de Bentley, dont il se déclare avec toute T Allemagne T admirateur, Peerlkamp et Auguste Meyneke, à propos desquels il rappelle ce jugement que portait Hemsterhuis du premier ;

a: Il a remué bien des choses qui n'étaient pas à remuer ; mais en bien des endroits, si les écrivains anciens avaient écrit conformément au texte qu'il a établi de son chef, ils auraient beaucoup mieux écrit*.» Voilà un raisonnement qui rejoint tout à fait le vœu exprimé par le fameux recenseur hollandais, à savoir « qu'un jour vienne un homme à qui il soit donné de montrer sinon les vers qu'Horace a composés à la lettre, du moins ceux qu'il aurait voulu composer ». Comme si c'était^à la question.

L. Millier va enfin jusqu'à dire de Peerlkamp que la critique retire beaucoup de profit de ses erreurs, si nombreuses qu'elles soient. Il ne partage pas d'ailleurs son avis sur les interpola-

1. ff Movere euni multa non movenda ; sed pleriaque locis veteres scriptores^ si ila scripsisêent ut ille legendum decrevit, melius fuisse facturas. »

tions, ni son critérium à cet égard. Tout en acceptant un certain nombre de ses doutes, à Tendroit de Tauthenticité du texte d'Horace, il n'admet pas sa méthode exclusivement inspirée du sentiment esthétique. Il approuve encore moins les témérités de ceux qui poussent cette méthode à ses dernières conséquences, comme Grappe, Ribbeck et Lehrs, qui se perdent dans les nuages et les rêveries de peur de se traîner à terre.

En somme. Millier entre les radicaux comme Peerlkamp et Grappe, est un éclectique établissant le texte d'Horace d'abord sur les manuscrits, puis sur les règles de la métrique, enfin sur le sentiment esthétique; c'est la bonne méthode.

Pourquoi faut-il avoir à lui reprocher son acrimonie si injuste contre Keller et Holder dont les travaux sur l'ensemble des manuscrits d'Horace, si vaillamment continués pendant près de vingt ans, méritaient, malgré les erreurs qu'on y peut relever, autre chose que les violentes récriminations dont il les accable, et particulièrement Keller, dans la préface de l'édition de 1883?

On peut juger si nous avons exagéré quand nous avons dit que le texte d'Horace avait été au xix® siècle comme un champ de bataille où s'étaient donné rendez-vous tous les érudits allemands. Ce serait en effet un véritable dénombrement homérique que l'énumération de tous les philologues qui, en Allemagne, se sont occupés de ce texte, et nous n'en finirions pas si nous voulions apprécier les travaux de tous ceux qui, dans ce siècle seulement, en ont publié des éditions. Qu'il nous suffise de les grouper chacun autour de leurs chefs de file dans leur camp respectif.

•Ainsi autour d'Orelli, le chef des conservateurs ou de ceux qui permettent qu'on touche à peine au texte d'Horace, se rangent encore: Obbarius, Dillenburger , Ritter, Schmidt, / Lachmann, Teuffel, Ekstein, Nauck, Madvig et Nake.

Autour de Peerlkamp, le chef des radicaux, outre Lehrs et Gruppe, qui vont encore plus loin que leur maître, sans parler de cet extravagant de Ljunberg, nous aurions à citer Linker et

Kibbeck; enfin autour deMeynecke et de Lucien Millier, les chefs des modérés, avec des nuances entre eux pourtant, les uns inclinant plus à droite, les autres plus à gauche, il y aurait lieu de nommer Haupt, Buttmann, Bernhardy, Heynemann et Fritzsche.

Historiens de la critique du texte d'Horace.

Il me reste maintenant un mot à dire de ceux qui avant nous ont esquissé plus ou moins rapidement Thistoire^de la critique du texte d'Horace ; je dis esquissé, car aucun .peutêtre, si ce n'est Fritzsche qui encore n'en a donné qu'un abrégé très sommaire, n'a mené cette histoire depuis ses commencements jusqu'à nos jours, ce que nous avons tenté dans, cet essai.

Jani semble être le premier qui en ait eu l'idée, comme on peut le voir par la liste, qu'il donne au premier volume de son édition, des manuscrits eollationnés jusqu'à lui pour l'établissement du texte d'Horace avec l'indication des savants qui s'en sont servis, depuis Lambin jusqu'à Gessner, ainsi que de ceux qui ne l'avaient pas encore été, et qui se trouvent en grand nombre énumérés çà et là dans la Bibliothèque deMontfaucon, et enfin par la mention qu'il fait des éditions d'Horace et particulièrement des principales, de Deuys Lambin à Poinsinet de Sivry.

E. Vanderbourg, dans la préface de sa traduction d'Horace, a énuméré et apprécié, à partir de Cruquius, les principaux recenseurs et commentateurs de notre poète, mais d'une façon très sommaire.

On trouve d'excellentes indications sur l'histoire de la critique du texte d'Horace dans la notice littéraire et dans la revue des éditions, commentaires -et traductions du poète mises en tête de la seconde édition de la collection dite Bipontine. Les éléments en sont empruntés à la Bibliothèque de Fabricius, de Douglas et de Neuhaus.

On en trouve encore dans la préface magistrale dont Peerlkamp a fait précéder son édition, surtout pour la transmission des poésies d'Horace dans les temps qui ont précédé Timprimérie.

Heyneraann, dans une étude de 99 pages in-rS**, intitulée De interpolationibus in Carniinibus Horatii certa rations dijudicandis, publiée à Bonn en 1871, c'est-à-dire au lendemain de la guerre franco-germaine, comme il le rappelle lui-même en le déplorant courtoisement dans son avant-propos, Heynemann a traité à fond la question des interpolations d'Horace qu'il réduit à treize passages çà et là épars dans les Odes et donnant en tout cinquante-deux vers, indépendamment de neuf autres passages comprenant quatre-vingt-douze vers environ qui lui semblent suspects ; et, de Bentley à Lucien Millier, a passé en revue la plupart de ceux qui ont touché à cette question.

Théodore Fritzsche, en 1873, a publié à Giistrow, en tête du programme des écoles de cette ville, sous le titre de De interpolationibu9 Horatianis, un résumé un peu confus, mais abondant en indications, de l'histoire de la critique du texte d'Horace, depuis la première recension qui en aété faite jusqu'ànosjours; résumé qui se termine par un tableau synoptique très instructif du nombre des interpolations admises respectivement par les principaux recenseurs des poésies lyriques. Il nous a été, c*est pour nous un devoir de le reconnaître, très utile pendant tout le cours de ce travail.

En 1882 enfin, dans une thèse soutenue devant la faculté de philosophie de Lund pour l'obtention du grade de docteur en philosophie, et intitulée : Annotationes criticœ ad iv Horatii carminum librum, cum prœfatione de interpolationibus et ratione critica ab Horatii carminum explicaforibus adhibita, Inguar Olsson a repris pour son compte l'histoire d'ailleurs fort écourtée des interpolations du texte des poésies lyriques d'Horace et s'est particulièrement attaché à démontrer l'inanité du système de Peerlkamp en relevant, à propos du quatrième livre, toutes

Ai.

les contradictions de ses disciples entre eux et surtout les contradictions de Gruppe avec lui-même.

Il faut citer enfin dans cet ordre de travaux T article magistral de M. Eugène Benoist, dans le numwo de septembre 1883 du Journal des Savants, où, à propos de T édition des poésies lyriques donnée par L. Millier en 1882, le savant professeur, avec son érudition si complète et si exacte, explique tout ce qui touche à Thistaire de la critique du texte d'Horace, tant au point de vue des manuscrits que des éditions les plus estimées et des résultats de cette critique.

Je l'ai déjà dit, il est bien d'autres travaux sur le texte d'Horace que j'aurais pu citer encore, et je ne me fais pas fort de n'en avoir pas laissé de côté plus d'un qui méritait d'être signalé; mais qui peut se flatter d'être complet? Au surplus, je renvoie au dictionnaire d'Engelmann, qui donne la bibliographie complète de toutes les éditions d'Horace et de tous les travaux dont son texte a été l'objet, ceux de nos lecteurs qui seraient jaloux de les connaître.

En somme, dans la question du texte d'Horace, question qui, nous l'avons vu, s'est produite au lendemain même de sa publication, et depuis n'a cessé d'exister, la Vulgate, telle qu'elle a été constituée par Lambin, après les travaux préparatoires et si méritants des Aides, de Georges Fabricius et de Cruquius, qui, les premiers, ont à la lettre décrotté ce texte, telle qu'elle a été confirmée et améliorée encore par les recherches subséquentes de J. Bond, de Schrevelius, de Tanneguy Lefèvre, de Dacier, de D. Heinsius et du P. Eodeille au xvii® siècle, de Gessner et de Jani, pour ne citer que ceux-là, au xvm® ; de Ch. Fea, de E. Vanderbourg, de Pottier, de Lemaire et d'Orelli au xix% la Vulgate est sortie intacte de tous les assauts qu'elle a essuyés ; et, à part deux ou trois passages, et encore contestés, s'est maintenue dans toute son autorité.

Oserai-je le dire même, de tous les outrages que le texte d'Horace, au cours des siècles, a pu subir, les plus cruels n'ant

pas été ceux du temps ni de Tignorance, mais bien de l'outrecuidante ingéniosité des recenseurs qui, sous prétexte de panser et de guérir les blessures de ce texte, ou de Tépurer, en réalité n'ont abouti qu'à défigurer et mutiler affreusement l'œuvre qu'ils prétendaient rendre à son intégrité première. Après cela nous n'éprouvons pas de difficulté à reconnaître que les Érostrates de la Critique ont, à leur façon, bien mérité d'Horace, en mettant en lumière, bien qu'à leur insu, et par les arguments les plus faits, dans leur pensée, pour le renverser, l'indestructibilité du monument du poète, tel qu'il s'offre à nous dans le texte de la Vulgate, monumentum œre perennitis.

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