U SALLE DE LA PLACE DU CHATELET
Nous n*avons pas à décrire le Théàtre-LjTique de la place du CMtelet, peu élégant à Textérieur, mais, intérieurement, sj^acieux, bien distribué, de proportions heureuses. £n dépit de Tincendie partiel de 1871, on a pu, de notre temps* le voir à peu près tel qu'il fut à l'origine, moins luxueux toutefois, et diiïérent par un point : Tabsence du plafond lumineux substitué au lustre traditionnel, et analogue i celui qui existe encore au théâtre d'en face. Mais, uniformément jaune au Cliàtelet, il était, au Lyrique, diversement coloré. Lors de Touverture, la question de ce mode d'éclairage fut controversée chaudement ; le mot est de circonstance, puisque, à cette époque où l'emploi de Télectricité était encore exceptionnel, il s'agissait d'un appareil à gaz. Li's spectateurs des hautes places, en tout cas, ne se plaiimirent {Kjint de cette innovation; ils voyaient beaucoup mieux. D'une manière absolue, Hurtout en considération de la mode, qui nous vient de BajTeuth, de laisser la salle dans la pénombre pendant qu'on joue, ce systi'me, à notre avis, e>t véritablement préférable.
La soin'^ d'inauguration eut lieu le jeudi 30 octobre, avec un s^tec*
tacle assez court, où ne figurait qu'une seule œuvre inédite, un Hymne à la musique de Gounod, et où, par une sorte de coquetterie directoriale, M. Carvalho avait voulu grouper sous les yeux du public la troupe tout entière du théâtre. En particulier, Télément féminin était brillamment représenté : au premier rang avait pris place M°*® Carvalho, à qui, pour saluer sa rentrée, on fit, après l'air de « l'abeille », une ovation enthousiaste. Auprès d'elle on applaudit jjmes viardot et Cabel, M"® Faure-Lefebvre, la piquante et spirituelle soubrette si longtemps appréciée à l'Opéra-Comique et qui bientôt
allait se distinguer dans une reprise de l'Epreuve villageoise, M""®^ Girard, Moreau, Faivre, etc. Quelques-unes, M°® Viardot en tète, n'allaient point tarder à disparaître ; mais M. Carvalho, l'on en pouvait avoir la certitude, était homme à les remplacer de façon satisfaisante. Parmi les chanteurs nous citerons Battaille, appelé, lui aussi, à se retirer prochainement, après sa création de VOndine, de Semet, le premier ouvrage monté par la direction nouvelle, œuvre toute d'actualité, comme on le fit plaisamment remarquer, puisque le choix de ce sujet aquatique coïncidait avec l'émigration du théâtre sur les rives de la Seine. Nous nommerons encore Sainte-Foy, qui devait également se retirer bientôt et rentrer au bercail, c'est-à-dire à l'Opéra-Comique, après une reprise du Médecin ; Balanqué, Reynal, le créateur de Valentin, Monjauze, Morini, Petit, si souvent chargé, par la suite, du rôle de Méphistophélès . N'oublions pas les excellents titulaires des petits emplois, déjà engagés ou sur le point de l'être : M"® Albrecht, le gentil Antonio de Richard, W^^ Dubois, Vilhème, Duclos, la « dame
Marthe » de Faust^ puis Legrand, Bonnet, Wartel, Gabriel, le légendaire petit père Bonheur de la Fanchonnette, Girardot, Leroy, Gerpré, qui, au Cirque Olympique, avait été un amusant prince de féerie.
La fin de Tannée 1862 fut remplie par le répertoire et par la remise à la scène de deux ouvrages, Robin des Bois et surtout Faust^ qui, maintenant objet de Tengouement, allait devenir Tune des sources les plus constantes de prospérité du Théâtre-Lyrique. Cette reprise eut lieu le 18 décembre. Peu d'ouvrages, nul ne l'ignore, ont eu, autant que Faust j à subir, au cours de leur carrière, des modifications de détail : substitution ou interversion de tableaux, pages tantôt ajoutées et tantôt supprimées. Cette fois Ton regretta la disparition d'un ciu'ieux effet scénique qui, à l'origine, avait beaucoup porté sur le public. La ce scène de l'église », alors, ne se passait pas dans l'église, par suite d'une disposition peut-être plus acceptable. Cet épisode se déroulait au seuil du sanctuaire. Seulement, à la fin, par un truc ingénieux, les murs s'ouvraient lentement, de manière à laisser apercevoir la nef dans toute sa profondeur.
En dehors de deux levers de rideau inédits dont l'un portait la signature de Léo Delibes, nous ne rencontrons, dans les trois premiers mois de l'année 1863, que trois pièces déjà signalées, qui ne tinrent pas longtemps l'affiche: VOndine^ Peines d' amour* Qi la reprise de VÈpreuve villageoise.
C'est à la fin de l'année que M. Carvalho, accusant, plus encore que daijs sa première direction, ses préférences pour l'opéra, allait donner coup sur coup deux nouveautés très importantes qui, hélas!
n^obdnrent pas le succès qu'elles méritaient : tes Pêcheurs de perles et les Trayens.
L'histoire de ces deux œuvres a été souvent racontée en grand détail; on leor a même consacré des monographies spéciales très étendues. Nous considérons donc comme inutile de trop insister. Notons toutefois, à propos des Pécheurs de perles, une anecdote peu connue. Michel Carré, Pun des librettistes, ne savait, aux répétitions, quelle forme définitive donner au troisième acte, qui ne satisfaisait personne. Il faisait continuellement part de ses hésitations au directeur, qui finit par lui dire un jour : « Mettez-le au fou I » Ce mot de « feu » qui, dans Mignon, prononcé, au cours de ses imprécations, pai* la petite héroïne, détermine Lothario à livrer aux flammes le château du comte, produisit sur le librettiste une impression analogue, mais heureusement plus inoffensive. Il lui suggéra, dit-on, l'idée de placer au dénouement un incendie. Rappelons aussi certaine exclamation, tout ensemble ingénue et flatteuse pour le compositeur, poussée par le collaborateur de Michel Carré, à l'issue de la première représentation : ce Si nous avions connu le talent de M. Bizet, nous ne lui aurions jamais donné cette pièce! »
Au sujet de l'un et l'autre ouvrage il serait oiseux de remémorer toutes les billevesées qu'ils inspirèrent à la critique, relativement à la prétendue influence de la musique de l'avenir* « Un fortissimo en trois actes », c'est ainsi qu'un feuilletonniste définissait les Pêcheurs de perles j dont l'émouvant duo d'hommes, d'un style si grave et si pur, adapté à d'autres paroles, fut chanté aux funérailles * de l'auteur lui-
mêrnc. CiCnt onze ans auparavant on avait, lors de renterrcmont de Rameau, procédé de seml)laMe fa<;on, en exécutant dos fragments do Castor et Polluxj fra{:inonls qui. d'apri*s un narrateur conttunporain, a firent verser des larmes (^n rappelant les talents de l'homme illustre que la nation venait de jN^rcln' ^.
Uécliec des Troyeni fut plus lamental)le encore que celui dos Pécheurs. Les rôles avaient été confiés à d excellents interprotes, i M"*^ Cliarton- Demeur, une tros émouvante Didon, à ^lonjauze, Petit, au tenorino Cal>el, à qui, apK's quelques représentations, on supprima la jolie cantilone du matelot Hylas. Nombre d'autres coupun's avaient été du reste efT<'ctuées, celle notamment du fameux interu]('*do do la chasse, qu'avait motivik) non seulement l'attitude hostile du public, mais un accident qui pouvait avoir des suites graves. Profitant du voisinage de la Seine, M. CarAalho avait imaginé, [>our IVpisode de l'orage, un très pittoresque effet d'eau. Mais un signal malencontreust>ment donné faillit provoquer une inondation véritable, et on jugea prudent de ne pas renouveler l'expérience. I/ou\Tage était du rt*>tt» monté avi'c un grand luxe ; le bruit courut môme, à tort, d'apn^s ce que nous a atlirmé M. Henri (^nallio, qu'a cet olfot un anonyme, admirateur de D<Tlioz, avait envoyé trente mille francs au direi*lour. Malgn* ces conditions favorables on vit sombrer, comme le vaisseau d'Enét», cotte belle œuvn\ dans Tanalyse de laipioUe nous n'avons pas ici i entrer.
Pour s«* relever, M. Carvalho donna, avec M°* Girvalho dans le rule princi[)al, une reprise de la Perle du Brésil^ untî iH»rh% semblait-il, plus facile a fain* valoir que celles dos a PiVliours» do lli/.ft. Mais sur-
tout, à la fin de Tannée, il allait frapper un coup de maître en montant Bigoletlo, l'ouvrage qui, après Faust et Richard^ devait, au Théâtre- Lyrique, obtenir le plus gros chiffre de re[)résentations. Sans parler de Monjauze dans le duc de Mantoue, les deux principaux rôles étaient brillamment tenus par M"® de Maësen, de taille élégante, d'allure distinguée, douée d'une voix agile au timbre clair, et par Ismaël, ancien tailleur d'Agen, déjà un peu sur le retour, mais solide chanteur, et acteur pourvu d'un très vif sentiment de l'expression dramatique. Ces deux artistes avaient débuté ensemble dans les Pécheurs de perles.
La mise à la scène de Rigokito constituait une tentative d'ordre nouveau dont le succès eut une forte influence sur la suite de la gestion de M. Carvalho. Précédemment, les directeurs successifs du Théâtre-Lyrique s'étaient attachés â jouer, en fait de traductions, des œuvres un peu oubliées ou rarement représentées ailleurs. Avec Rigolello M. Carvalho popularisait, «francisait» un ouvrage qui, â la Salle Ventadour, mais chanté en italien, était en pleine vogue. L'entreprise était hardie. Elle réussit entièrement, grâce à la haute valeur de cette musique, grâce aussi, nous l'avons dit, au mérite de l'interprétation.
L'année suivante, M. Carvalho ne fit pas moins de trois essais dans le même sens.
Le premier fut franchement mauvais avec Norma^ beaucoup trop hâtivement montée. On avait voulu à tout prix devancer la Porte- Saint-Martin, où, à la faveur de la liberté des théâtres récemment décrétée, une reprise du même ouvrage avait été décidée; M^^® de
Mar^sen ne poêlait pas l'ampleur tragique qu'exigeait le rôle priucipal ; celui de Pollion était également trop lourd pour M. Puget qui, tant de fois alors, dans BlondoU déploya une rlialeur et une conviction presque excessives.
Une seconde tentative fut jAus heureuse avec Ihn Ptaquale, où débuta, apri's avoir passé par la salle Favart, un artiste appelë à rendre de grands ser>'ic4»s, Troy, le frère de celui qui est encore, à Theun» présente, [)ensionnaire de rOpéra-Comique. Pour la première fois alors, IVeuvre charmante de Donizetti fut joué^e en costumes Louis XV et non en ajustements contemporains; pareille modification fut, si nous ne nous trompons, apportée à la mise en scène traditionnelle de la Somnambule lorsque, trois ans apn»s, M. Carvalho remonta ToiH'ra de Ik'llini ; on cessa notamment de représenter rofTicier i qui Théroïne du drame fait son involontaire visite nocturne, revêtu, comme aux Italiens, de la plus actuelle tenue d'ordonnance de rinfanterie de ligne.
Si Don Pasquale n'ohtint, en définitive, qu'une demi-n'u>site, un succAs triomphal était réservé à la Traviata, ou plutôt à YûfleUa^ dénomination adoptée au Théâtre-Lyrique. Il est \Tai que, dans la distribution, à côté de Monjau/e et d'une recrue rérente et excellenti^leharxttm Lutz, figurait M'" NiNson, la canlatrire suédoise dont depuis longtemps on annonçait Tapiuirition, en estropiant plus ou m^ûn^ son nom, que tour à tour on orthographiait Nit'Is«>n, Nelson ou Nilson.
Elle était alors d'une l)eauté étrange, avec sa ligure intéressante si prf>pre à éveiller la n**vi'rie, ses yeux plein? di» Inuiirre et île iny>lrre
où semblait se jouer le reflet des lacs de sa patrie, ses cheveux d'or de princesse légendaire, son expression troublante et énîgmatiqae. A ces charmes se joignait celui d'une voix exceptionnelle, d'une de ces voix «argentées» dont parle Rousseau, d'un organe où se mêlaient les sonorités du métal pur et du plus fin cristal. Nulle artiste n'a peut-être réalisé comme elle certains traits vocaux d'une audace inouïe, presque impossibles à rendre, ceux, par exemple, de la reine de la Nuit dans. la Flûle enchantée.
Violetta avait terminé cette année avec éclat, comme Rigoletlo avait clos l'année précédente. En cette double circonstance, la réussite des œuvres françaises inédites avait été dépassée par celle des œuvres étrangères connues.
Et cependant, en laissant de côté trois petits actes, dont deux. Bégaiements (T amour de Grisar et le Cousin Babylas de Caspers, se sont maintenus assez longtemps sur l'affiche, c'est en 1865 qu'avait été créée- Mireille. On l'avait montée avec le plus grand soin, en confiant lesrôles à des artistes de choix parmi lesquels brillait M°^Carvalho. D'autre part la vogue croissante de Faust avait presque complètement dissipé les préventions qui pendant assez longtemps avaient existé contre Gounod. La direction était donc en droit de compter sur un succès. Pourtant, cette œuvre si charmante, si personnelle, ne réussit ni sous sa forme originaire (19 mars), ni réduite en trois actes (15 décembre), avec la suppression, entre autres passages sacrifiés, du fameux défilé des noyés qui naguère avait soulevé une hilarité d'autant plus inattendue qu'il avait inspiré au compositeur de fort belles pages musi-
cales. Cette coupure a été maintenue à rOpëra-Comiquc, où rouvrage, comme Ton saiti est Tun des plus couramment joues du répertoire. Nous avons raconté ailleurs en détail les transformations successives qu'eut à subir Mireille. De môme qu'Emile Âugier, son collaborateur pour Sapho^ son ami pour toute la vie, Gounod ne cessait de retoucher ses ouvrages.
Signalons seulement, i propos de Mireille^ une singularité. A la reprise, si le nombre des scènes avait décru, celui des interprètes avait augmenté. Lors de la création, H*^ Faure-Lefebvre tenait i la fois les rôles de Taven et d*Andrelou ; elle ne garda que le dernier; l'autre fut pris par M** Ugalde. Enfin, Morini avait été avantageusement remplacé par Michot.
Le bilan de Tannée 1864 aurait dû s'augmenter d'un opéra en trois actes, la Captive^ de Félicien David. La pièce avait été ré|>étée dorant plusieurs semaines, mais, — particularité peut-être unique dans Thistoire du théâtre contemporain, — compositeur et directeur se trouvèrent d'accord, la veille de la première représentation qui devait avoir lieu le 37 avril, pour ne pas affronter le verdict du public. La pauvre Captive fut n'intégrée dans les cartons d'où elle ne devait plus sortir, et c'est à peine si quelques revues spéciales mentionnèrent un incident qui, aujourd'hui, vu l'importance de l'œuvre et le nom de l'auteur, susciterait mille commentaires. Que les temps sont changés!
En 1865 les nouveautés furent plus nombreuses qu*en 186i, mais non plus heureuses. Dans ce groupe de quinze actes constitués i^ir sept pièces, nous n'appellerons l'attention que sur le Boi Candaule^ la
première œuvre de Diaz, avec M"® Darain, aujourd'hui professeur au Conservatoire de Toulouse, qui avait récemment, non sans succès, débuté dans Chérubin, et sur la Fiancée d'ÂbydoSy de Barthe, pièce couronnée à la suite d'un concours ouvert par la direction du Lyrique entre tous les prix de Rome non encore joués au théâtre. De cet ouvrage, froidement accueilli, il est resté un duo que faisaient bisser Lutz et M°** Carvalho et que Ton entend encore dans les concerts. N'omettons point un petit acte, le Mariage de don Lope^ dû à un Hollandais, M. de Hartog. Le nom de ce compositeur évoque une partiôularité bien peu connue; nous la signalons aux curieux qui seraient tentés de dresser une liste complète des productions d'Emile Augier. M. de Hartog, en collaboration avec lui, était l'auteur d'une certaine Portia, fragmentairement exécutée à un concert de la Société de Sainte- Cécile en 1853, et dont nous n'avons retrouvé aucune autre trace.
Pour en finir avec les œuvres nouvelles produites durant cette période, disons immédiatement qu'en 1866 M. Carvalho, découragé par ces insuccès répétés, n'en donna que deux en un acte.
C'était, soit par le répertoire, soit grâce aux traductions, que le théâtre avait prospéré en 1865 et 1866. Nonobstant une clôture de deux mois en 1865, d'un mois en 1866, les recettes s'élevèrent à 903.308 fr. 25 c. pour la première de ces deux années, et pour la seconde, à 1.000.448 fr. 60 c.
De pareils totaux auraient bien surpris les premières directeurs du Théâtre-Lyrique, mais, même en les atteignant, leur successeur ne s'enrichissait point, par suite des exigences toujours grandissantes du
public en fait de mise en scène, et, de plus, à cause du prix, d'année en année plus fort, auquel revenaient les émoluments de U troupe.
Mais aussi quels interprètes réunissait alors le Théâtre-Lyrique! A cet égard il n*y a qu'à se rappeler la distribution de la Flûte enchantée^ œuvre d'une supériorité si transcendante, la plus allemande, comme on Ta justement remarqué, de toutes les productions dramatiques de Mozart. Il y avait là tous les éléments d'une véritable représentation modMe . Sur cette liste, à reproduire tout entière, figuraient M°^ Car* valho (Pamina), M"* Niisson (la reine de la Nuit), M"* Ugalde (Pajïagena), M"^ Albrecht, Fonti et Estagol, M"^ Daram, Wilhème et Perret, dans les deux groui>es, opposés avec tant degriceet de finesse, des fées et des génies ; Michot (Tamino) et Troy (Papageno] , Depassio, dont la voix était si extraordinairement profonde ^Sarastro), Petit (Manès), Lutz (le noir Monostatos), Fromant (Psammi^), Gerpré (Bamboloda), et dans les deux hommes d'armes, Gillant et Péront* G' fut une vraie révélation pour le public, enfin a initié o, pour parler le langage de la pièce elle-même, aux beautés délicates de celte mer* veilleuse partitition. L'immense sucd!*s artistique se doubla d'un non moins notoire succès d'argent. Nous avons dit quelle place avaient tenue les Soces lors de la première direction Carvalho. Dans la deuxième, la Flùte^ avec plus dVclat peut-être encore, occui»e un rang analogue.
Si la Flûte a laissé, en cette année 1 8G5, une trace étincelante, ce n'est iK)int le seul ouvrage d'origine étrangère qu'il convienne d*y signaler. Nous glisserons rapidement sur le Macbeth de Verdi. En dépit
— iode passages âprement énergiques, d'un gracieux ballet écrit tout exprès par Tauteur, malgré le talent de W^ Rey-Balla, Touvrage ne se maintint pas sur l'affiche. Il en fut de même de la Lisbeih de Mendelssohn, pour laquelle on avait engagé spécialement un acteur aimé
du public des Variétés, Charles Potier. Mais comment oublier Marlha^
avec son parfait quatuor d'interprètes, Michot et Troy, M"** Dubois et Nilsson? Le rôle confié à cette dernière, et où elle obtint tant d'applaudissements, avait d'abord dû être chanté par M"® de Maësen, puis par M"*® Garvalho .
Comme dans la Flûte^ M"^ Carvalho et Nilsson, allaient, en 1866, dans Don Juan, figurer ensemble, avec une tragique dona Anna, M"* Charton-Demeur, et, comme partenaires masculins. Barré (don Juan pour ses débuts), Michot, Troy et Depassio. Cette année fut celle « des trois Don Juan », l'Opéra et les Italiens ayant, en même temps que le Lyrique, repris l'ouvrage de Mozart. Le succès, pour le théâtre qui nous occupe, fut très grand sans doute, moins éclatant toutefois que celui de la Flûte. L'interprétation, par certains côtés, l'emportait sur celle des Italiens, ou pourtant brillaient la Pattî, Delle-Sedie, I^mes Penco et de Lagrange, et sur celle de l'Opéra ; mais l'Opéra, néanmoins, devait finalement triompher, grâce â Faure qui, de nos jours, est devenu l'incarnation la plus irréprochable et la plus haute du personnage principal .
On peut se. demander, d'ailleurs, s'il convenait qu'un théâtre subventionné tel que le Lyrique, entamât cette sorte de lutte avec un autre théâtre ayant le même caractère officiel. Une rivalité
— in —
analogue entre ces deux scènes devait, dans le cours de l'année, se produire, par une reprise, à la place du Châtelet, du vrai FreischiUz, remarquablement chanté, du reste, par M°^ Carvalho et Daram, MM, Michot et Troy. N'eût-il pas mieux valu, comme on le projeta un instant, monter Armide avec M°® Charton-Deraeur, ou Lohengrin (le directeur y songea sérieusement alors) avec une certaine M"® Hebbé, appelée tout exprès d'Allemagne? Après avoir été sur le point de créer, dans le Sardanapale de M. Joncières, le grand rôle féminin échu en définitive à M"® Nilsson, cette cantatrice partit pour Varsovie, sans avoir eu l'occasion de se faire entendre à Paris. Entre temps, durant cette année, M. Carvalho avait donné une autre œuvre étrangère, populaire encore aujourd'hui en Allemagne, les Joyeuses commères de Windsor de Nicolaï. Malgré son incontestable valeur l'ouvrage n'obtint pas de succès .
Peu importait, en somme. Cela ne changeait rien au résultat significatif, déjà indiqué par nous: en 1865 et en 1866, comme dans les années précédentes, depuis la prise de possession du théâtre par M. Carvalho, le succès des traductions d'ouvrages étrangers avait fortement primé celui des œuvres françaises nouvelles. Certes, deux d'entre celles-ci, Mireille et les Pêcheurs de. Perles^ devaient, par la suite, devenir une source de revenus considérables . Mais il était dans la destinée de M. Carvalho, dont le sort, en cela, ne différait point de celui de la plupart des imprésarios lyriques, de semer pour que d'autres récoltassent après lui . N'est-ce pas en vertu de cette loi que lui-même avait, autrefois, tiré profit de la Fanchontiette, reçue par
le malheureux Pellegrin ? Au moins une nouveauté française, Roméo •et Juliette, allait, en 1867, Tannée de l'Exposition, éclipser la seule adaptation d'un ouvrage étranger que Ton tenta cette année-là, la Somnambule, déjà mentionnée, et insuffisamment interprétée par M"® Jeanne Devriès. Quant à Roméo, nous n'avons point à en refaire l'histoire. Elle est beaucoup plus simple que celle des partitions antérieures de Gounod, bien que celle-là aussi ait été retouchée, augmentée d'un grand ensemble et d'un ballet, lors de son passage à l'Opéra. On sait que le rôle de Roméo, créé par Michot, avait été destiné à Capoul. Le succès fut des plus vifs et se marqua, en cette seule année 1867, par quatre-vingt-neuf représentations très productives. L'ensemble excellent de la distribution unissait au nom de Michot ceux de M"*®^ Carvalho, Daram, de MM. Troy, Cazaux et Barré.
En 1867, à la différence de 1866, les nouveautés furent nombreuses. Ne mentionnons que pour mémoire une malencontreuse Déborah, montée hâtivement ; on y vit un bal masqué qui mit la salle en joie ; les habitués, en effet, se divertissaient beaucoup en reconnaissant les costumes de tous les ouvrages du répertoire. Nous signalerons le Sardanapale de M. Joncières, son début au théâtre, dont il a subsisté un air de basse, d'une gravité non dépourvue de noblesse, que l'excellent chanteur Cazaux interprétait avec autorité ; — les Bluets, de Jules Cohen, la dernière création au Théâtre-Lyrique de M"® Nilsson ; Cardillac, de Dautresme; — enfin la Jolie Fille de Perth, de Bizet, ouvrage inégal, mais renfermant des scènes de premier ordre, et où
Lutz, dans le rôle de l*amoureux sacriGé, obtint la plus belle réussite de sa carrière théâtrale.
Avec la Jolie Fille de Perth se torinine la partie active de la seconde direction Carvalho. Chose curieuse! L*an 1867 avait fourni un total de recettes énorme: 1.396.834 fr. 35 c. M. Carvalho parais^sait à Tapogée^ et en même temps il se sentait au déclin. Nous avons déjà indiqué quelques-unes des causes de cette situation ; il y en avait encore d*autres. La provision des œuvres d'origine étrangère, anciennes ou modernes, susceptibles d'dimenter lucrativement le répertoire, était à peu près épuis<*e; avec les ouvrages des jeunes on alioutissait à des déceptions. Puis, cette subvention tant souhaitée par M. Carvalho, cette sub%'ention de cent mille francs, non sans peine obtenue, Tavait plutôt, en somme, emlmrrass^'^ que ser\'i. On lui demandait de rendre beaucoup plus qu'il ne recevait ; encore avait-il trop souvent esquivé Texécution d*une des clauses, celle en vertu de laquelle il devait monter chaque année un ouvrage en tnûs actes d*un conijKisiteur non joué jusque-là. Gautier n'avait peut-être pas tout à fait tort lorsqu'il soutenait plaisamment que Ton de\Tait subventionner les auteurs et non les directeurs. Pour ces derniers, surtout lurs<iuMis sont placés à la tèti; d'un a tliéàtn^lyrique », c\*st-à-dire un théâtre d'essai qui, i)ar U nature même des œuvres qu'il accueille, s'expose a de grands risques, cent mille francs ne sutlisent en aucune manière ; il faudrait le double ou le triple.
Dt»î> les premiers mois de I8G8 les reretles s'abaiss4»reiit. Tne sorte de découragement s'était emparé du directeur, qui, juscpi'au 7 mai,
date de la clôture, se boraa à effectuer une reprise de la Fanchonnette avec M*"® Carvalho, sans donner une seule nouveauté I On réalisait ainsi cette condition extraordinaire jadis imposée à un directeur de TOdéon par un ministre original, « lui interdisant de jouer des œuvres nouvelles ». Il est vrai que M. Carvalho avait toutes sortes de projets en tête. On s'était mis à répéter Lolwngrin. On méditait de monter le Timbre d'argent^ de M. Saint-Saëns, avec M"® Schrœder, qui avait fait d'heureux débuts dans Rigoletto, M"® Irma Marié et Troy. Enfin, et surtout, profitant de la position difficile du Théâtre-Italien, il vint à Carvalho Tidée que Perrin avait eue et réalisée sans succès. En conservant la direction subventionnée du Théâtre-Lyrique, il réserverait exclusivement cetle scène, avec diminution du prix des places, aux œuvres françaises du répertoire, aux productions des jeunes auteurs dans le domaine de Topéra-comique, tandis que les grands opéras et les traductions émigreraient à la Salle "Ventadour. Celle-ci prenait, pour la deuxième fois, le nom de « Théâtre de la Renaissance », du moins trois fois par semaine, les autres soirs demeurant affectés à la troupe italienne. Le 16 mars eut lieu l'ouverture de cette « Renaissance » avec Faust, interprété par M™® Carvalho, Massy, un ténor vigoureux remarqué dans la Jolie Fille de Perth, et, pour le rôle de Méphistophélès, M. Giraudet, destiné à se créer une belle situation de chanteur. Par suite de Tinsuffisance des appareils de chauffage, la salle était glaciale ; l'impression des spectateurs s'en ressentit. Au bout de quelques représentations, M. Can^alho renonça à cette double tâche. La clôture des deux théâtres se fît presque simultanément. A la salle de la place
du Châtelet on ferma le 4 mai. M. Carvalho ne devait y rentrer que vingt-trois ans plus tard. Mais même alors^ en dëpit du changement de dénomination, — cette scène était devenue l'Opéra-Gomique, — il en fît, conformément à la marche qu'il avait déjà suivie à la place Favart, un vrai Théâtre-Lyrique, où de véritables opéras tinrent une grande place dans le répertoire, et où il se trouva amené à rejouer nombre de pièces, étrangères ou françaises, qu'il avait montées jadis quand il présidait aux destinées du Théâtre-Lyrique proprement dit,^ depuis les DragonSy le Médecin et Philémon jusqu'aux Troyens, à Mireille et aux Pécheurs de perles^ depuis les Noces et Orphée^ jusqu'à la Flûte enchantée et à la Traviata.
Les mêmes causes, quelle que soit la diversité des circonstances, engendrent les mêmes effets. La seconde fois comme la première, la succession de Carvalho était lourde à recueillir. Il semblait encore qu'il fallût, en le remplaçant, faire autrement que lui, et tout d'abord paraissait s'imposer inévitablement la nécessité de l'économie, obligation pénible à remplir avec un public que des distributions de premier ordre avaient rendu exigeant, un public auquel on avait donné l'accoutumance des étoiles et même des constellations.
Cependant les compétiteurs ne faisaient point défaut : si ingrate que soit une tâche de cette nature, il en est généralement ainsi. Au premier rang de ces téméraires figurait M. Martinet, dont nous retrou-
verons le nom à la fin de notre étude. Entre les prétendants on comptait aussi Pasdeloup. Ce fut ce dernier qui l'emporta, malheureusement pour lui, car il devait traîner toute sa vie le poids dont le chargea cette malchanceuse gestion. Â^ucuno candidature, du reste, ne pouvait rencontrer plus de sympathies.
L'éloge de Pasdeloup n'est plus à faire. Sur ce point il y a unanimité. Il a rendu à l'art un service impossible à oublier, et d'une importance extrême, par la création des Concerts Populaires. Dans les programmes si variés de cette belle entreprise, il montra le plus intelligent et le plus louable éclectisme. Des milliers d'auditeurs ont, grâce à lui, fait une connaissance intime avec les chefs-d'œuvre classiques. D'autre part il a vaillamment lutté, et non sans succès, pour Berlioz et pour Wagner. Il a mis leurs ouvrages, ignorés ou contestés, en contact avec le public. Parallèlement, il a « lancé » tous les jeunes de l'époque, Massenet et Saint-Saëns, Guiraud et Bizet, etc. Aussi, comprenant toute la valeur, toute la portée de l'œuvre à laquelle s'était voué Pasdeloup, lui a-t-on récemment décerné, d'une manière un peu tardive, sans doute, un hommage mérité et point banal. On a fait mieux que donner son nom à une place ; on a inventé une place pour lui donner son nom.
Si, malgré son indéniable capacité, Pasdeloup, dans son exploitation théâtrale, ne réussit pas, il n'y a pas lieu de trop s'en étonner. De multiples difficultés étaient d'abord inhérentes à la situation ellemême. Et puis, la direction d'un concert et celle d'un théâtre sont choses fort distinctes. Ces deux fonctions impliquent des aptitudes
difTérentes. Pasdeloup, comme imprésario tliuàlral était iiu'\(>ërimeuU\ Il tâtonna. Or Thésitation ne iK)iivait être de mise dans la position tendue, critique, que lui avaient prépan'^e les événements. On doit songer que si Tannée 18G7 avait rapjwrUî plus de treize cent mille francs, la somme encaissée en 18C8, avec cinq mois et demi de clôture, il est vrai, ne s*éleva, en additionnant les recettes [)en;ues sous les deux gestions successives, qu'à 387.9G8 francs.
I/es pièces nouvelles montées par Pasdeloup, et toutes données en 18G9, ne dépassent point le chiffre de trois : un petit acte de Guiraud, En prisarij qui, depuis plusieurs années, dans la paix des cartons, attendait tranquillement son tour ; — un opéra-comique en trois actes, dû à Tindissoluble collaboration de M. Jules Barbier et de Michel Cam*, Don Quichottey livret qui après avoir passé par les mains d*Oifenl)ach, avait finalement été mis en musique par M. Boulanger; cet ouvrage, où Ton distingua quelques passages bien venus, fut interprété par une charmante artiste M""" Priola, dont nous reparlerons tout à riieure, par Meillet, un Sauclio réjouissant, et par Gii-audet, dont le physique s'appropriait merveilleusement au chevalier de la Triste Figure ; — * enfin, le Dernier Jour de Pompéij de deux librettistes non moins inséparables, Nuitter et Beaumont, musique de M. Jonrières. Lorsque cette dernière œuvre arriva devant la rami^e, Pasdeloup était malade. On s'en apen;ut le soir de la première, dont nous avons déjà conté les péripéties plaisantes, — pour tout le monde hormis i>uur l'infortuné compositeur.
Afin de compenser celle (Kircimonie relative dans les pru<luclious
nouyelles, Pasdeloup procéda à de nombreuses reprises, et surtout il monta quelques ouvrages étrangers, curieux à un titre quelconque, ou qui, étant totalement oubliés, équivalaient, par le fait, à des nouveaux. En un mot, par des moyens divers, il essaya, ce qui, après tout, était digne d^approbation, d'enrichir et de transformer quelque peu le répertoire. Il était d'ailleurs arti s tement secondé dans la direction de l'orchestre qu'il s'était réswvée au lieu et place de Deloffre, par M. Mangîn, à qui, par parenthèse, fut confiée la musique d'un à-propos, la Fêle de la France , joué le 15 août 1869.
La première reprise à laquelle Pasdeloup donna ses soins fut celle du Val (P Andorre, avec une débutante, Fidès Devriès, qui fut par la suite, à l'Opéra, une « grande favorite ». Encore bien inexpérimentée, elle fit du moins beaucoup apprécier sa rare beauté, sa distinction, le charme exquis, la grâce chaste dont son allure était empreinte.
Ensuite on joua tour à tour le Barbier de Séville qui avait déserte TafiBche depuis dix ans, Vlrato qui, mal chanté, n'obtint qu'une représentation, le Maître de chapelleet le Brasseur de Preslon qui n'avait jamais figuré au programme du Théâtre-Lyrique; M"® Daram et Meillet s'y firent beaucoup applaudir, et la pièce fut donnée soixante fois .
A ces quatre reprises, avant la fin de Tannée 1868, s'en ajouta une autre, tout â fait intéressante, celle d'Iphigénte en Tauride, le dernier et peut-être le plus parfait des chefs-d'œuvre de Gluck. Par malheur, avec M"*® Lacaze, Bosquin alors débutant, et M. Aubéry, l'interprétation n'était que suffisante, ce qui, en français, selon la malicieuseremarque de Banville, veut dire qu'elle ne suffisait pas. 11 eût fallu
quelque chose de plus, afin de forcer Taltention et l'admiration du public mis en face de cette œuvre si grande mais si austère.
Ce n'était là, pour Pasdeloup, que des combats préliminaires. Après deux représentations du dernier acte de Roméo et Juliette^ de Vaccaj, après la pièce déjà citée de Guiraud, En prison^ après la reprise de la Poupée de Nuremberg ^ ce fut seulement le 6 avril 1869 que le directeur risqua une importante bataille avec le Rienzi de ce Wagner qu'il semblait avoir juré de révéler et de faire aimer à la France,
Nous n'avons point perdu la mémoire de cette soirée, La place que nous réussîmes à nous procurer au quatrième étage, nous l'avions bien gagnée en faisant queue depuis onze heures du matin, en compagnie notamment de deux amateurs non moins convaincus que nous, Ménard-Dorian et StouUig. On s'attendait à ce qu'un des plus graves écrivains de notre temps a osé nommer « du boucan >> . Il n'y en eut pas. On écouta la pièce attentivement, et, selon l'expression de M. Loyal, de Molière, « sans passion ». Peut-être eût-il mieux valu moins de tiédeur. L'interprétation pouvait être tenue pour satisfaisante. Elle comprenait les deux ténors Monjauze et Massy, Lutz, Giraudet, M"** Sternberg, Borghèse, la créatrice des Dragons, bien fatiguée, et M"® Priola qui, dans le rôle charmant, si purement dessiné, du messager de paix, enchanta et conquit son public. Une espèce d'indifférence peu justifiée répondit à la tentative, hardie en somme et intéressante, de Pasdeloup. Il essaya de se dédommager avec la traduction française du Bal masqué ; mais dans la distribution, quoique bonne, manquait, comme précédemment, Télé-
— sèment supérieur ; il y avait trop notable infériorité en comparaison de la troupe que les Italiens avaient mise ou mettaient encore au service de rélégante et dramatique partition de Verdi.
Pasdeloup recourut aussi à un opéra dont il avait été maintes fois question: la Bohémienne de Balfe. On y constata la décadence de l^me Wertheimberg qui jadis avait, la première, incarné Pygmalion dans Galathée; en revanche, ce fat un des plus brillants succès que rencontra dans sa carrière W^ Brunet-Lafleur, qui arrivait de TOpéra- Comique. La pièce, célèbre dans toute l'Europe, était, on le sait, d'origine anglaise. C'est la seule de cette provenance que Ton ait montée au Théâtre-Lyrique, puisqu'on y avait renoncé au projet, un instant débattu, de donner un ouvrage de Benedict, anglais d'ailleurs à peu près au même titre que Hândel, et que, l'année suivante, on ne se décida pas davantage, après y avoir pensé, pour la Lurline^ de Wallace.
La plupart des œuvres précitées, nouvelles ou non, françaises ou étrangères, avaient, à des degrés divers, intéressé les amateurs, mais aucune n'avait positivement rempli la caisse du théâtre. Les recettes de 1869, avec trois mois de clôture, n'allaient guère au delà de 400.000 francs. Le 1^ février 1870, le pauvre Pasdeloup se voyait contraint d'abandonner la partie. La succession fut briguée par plus d'un aspirant, entre autres, fait assurément imprévu et assez bizarre, par Carvalho lui-même. Mais, en définitive, les artistes décidèrent de se constituer en Société.
Nous arrivons à la période suprême. Plusieurs pièces furent alors
mises à rélude : la Chaste Suzanne^ de MoniH>u, uutrciois crë«*c à la Renaissaiire ; tOmhrt^ ouvrage nouveau de Flolow, dont la premii^re n»[m*8entation, annoncée, puis rctanl^e du fait de M"" CaM, eut lieu sur une autre scène, à rO[M*ra-Comique. I^ clôture s*efTertua le 31 mai par un spectacle coup<*, où Ton fit 7.400 francs de recette; de tels chiffres étaient luUas ! inconnus depuis lon^Memps. Jusqu*à cette fermeture on ne donna aucune nouveauté ; quant aux n'prises, il n'y en eut qu'une, intéressante d'ailleurs, celle de Charles K/, d'Halévy, où M**' Bloch, obligeamment pn'tiNî par M. Perrin,se substitua au dernier moment i M"* Brunet-Lafleur, tandis que M*^ Uaram prenait la i^lace de M"** Schroeder qui avait ri»pélé le rùle d'Isabeau. Ia*s autres interpnHes étaient MM. Lut7, Massy, trt*s en voix, Giraudet, Caillot, Goppel, Le^^rand, Bacquié et Jalama.
Quand on s^^nge que la guern', ayant pour con>équence les désastres et Tinvasion, allait éclater quelques semaines plus tard, il i*st trop aisé de remaniuer ce qu'après coup certains vers de Charles Yi pouvaient paraître avoir contenu d*allusions prophétiques, ceux-ci par exemple :
l'n ji»iir voit mourir une armée Mais un pouple oa meurt jamai«.
Nous S4)mmes i^irvenu au terme de notre travail. Nous n'entrerons IKMut dans le détail des réflexions qu'il peut suggérer aux lecteurs attentifs.
Nous nous bornerons à unt^ «eule obsenation. Ià^s événements de
1870-71 — nous avons eu, en divers ouvrages, maintes occasions de le faire observer — n'eurent pas immédiatement, sur l'évolution du théâtre en France, Tinfluence qu'ils auraient semblé devoir exercer. Ils ne diminuèrent pas notre prédilection pour l'art dramatique, et les pièces représentées au lendemain de nos épreuves se distinguèrent peu de celles que Ton jouait à la veille de la guerre.
Sur un point, cependant^ il y eut, presque tout de suite, modification dans les goûts régnants. Par une transformation assez inattendue au lendemain d'une lutte avec l'Allemagne, Wagner gagna rapidement du terrain, lui dont le hienzi, un peu auparavant, avait été, on l'a vu, accueilli sans protestation mais aussi sans vif enthousiasme. Sous l'influence des théories et des œuvres wagnériennes, il se produisit parmi les amateurs et même dans la masse du public une aspiration vague mais générale vers une formule nouvelle. Sans doute l'idée que l'on se faisait alors du « drame lyri- ' que », si à la mode aujourd'hui, n'était pas très précise; elle existait néanmoins à l'état embryonnaire. Or, dans la crise que nous traversâmes, un seul théâtre disparut, et il se trouva que ce fut précisément celui où aurait pu le mieux se satisfaire et se réaliser la tendance que nous venons de signaler. Ce théâtre disparut, disons-nous, car il est impossible de considérer comme sérieuse la tentative faite par M. Martinet après la Commune, après l'abandon des locaux, d'ailleurs incendiés, du Châtelet, pour continuer, dans les sous-sols de l'Athénée, avec une subvention réduite, une exploitation devenue, en ces conditions, désavantageuse et même impraticable.
Quant à l'Opéra-Comiquo, ainsi que nous Tavons di^à expliqué, autant par les préférences artistiques de sos directeurs que par Tirrésistible force des chosos, il devint» il est vrai, dans une certaine mesure, riiéritier du Théâtre-Lyrique, mais ce fut au détriment du ^'enre déterminé qui constituait sa raison d'être. En résumé, là où il y avait eu, antérieurement, deux tliéâtres, il n'y en eut plus qu'un, et cela, juste au moment où la coexistence de deux scènes lexiques distinctes, parallèles au grand Opéra, apparaissait comme plus parti-culièrement nécessaire.
Marn IS99.