CHAPITRE PREMIER
LA RÉVOLUTION SOCL\LE AU XlV SIÈCLE
De même que dans le cours d'un fleuve se rencontrent parfois des rapides et des cascades où ses eaux mugissent et bouillonnent, se tordent et se précipitent avec un orage de bruit et une fumée d'écume, de même dans la vie des peuples il y a des époques de crise où les intérêts divisés et les passions surexcitées s'entre-choquent en conflits violents, bruyants et tumultueux. Le quatorzième siècle, au seuil duquel nous sommes arrivés dans
cette étude, est ainsi, comme le dix-neuvième dont nous sortons à peine, un siècle révolutionnaire.
Or, comme l'histoire du travail et des travailleurs à Florence n'est pas et ne doit pas paraître une chose exceptionnelle et isolée, comme il existe alors une Europe, plus unie, plus solidaire, malgré le morcellement féodal, que l'Europe d'aujourd'hui, il est bon de replacer la République florentine dans le milieu qui l'enveloppa et de considérer dans leur ensemble les révolutions de ce temps, où d'un vieux monde agonisant se dégagent les premiers linéaments du monde moderne.
Ces révolutions ont un caractère social prononcé, en donnant à ce mot le sens qu'il a pris de nos jours. Je veux dire qu'elles sont à la fois politiques et économiques, qu'elles mettent aux prises, non seulement une classe dominante et une classe dominée^ mais des riches et des pauvres, des patrons et des ouvriers, le capital et le travail. Sans doute on est tenté de s'écrier : — Quoi ! Déjà ! La Révolution sociale au quatorzième siècle! Quel paradoxe î N'estce pas projeter audacieusement le présent dans le passé? — Eh bien! Non. Beaucoup de questions qui nous semblent nées d'hier se débattent et s'agitent dans les sociétés mal connues d'alors ; bien des luttes ardentes, qui frémissent autour de nous, ont eu leurs pareilles du vivant de nos ancêtres. Seulement comme le régime de l'économie urbaine est celui qui prédomine au moyen âge, comme la grande industrie naissante est surtout concentrée dans les
villes ou plutôt dans quelques villes, c'est dans leur enceinte, dans leur territoire restreint, c'est pour ainsi dire en vase clos que se produit la fermentation répandue à l'heure qu'il est sur toute la surface du monde civilisé. Elle pénètre bien quelque peu dans les campagnes; mais les révoltes paysannes ont en partie d'autres causes et un autre caractère, et nous n'y toucherons que par les points de contact qu'elles offrent avec les révolutions citadines.
Pour faire nettement saillir les traits communs à ces guerres intestines, il me parait utile d'esquisser la marche générale des choses et de poser quelques dates, points de repère indispensables sur la route que parcourt l'humanité.
C'est durant la seconde moitié du quatorzième siècle que se déchaîne dans toute son âpreté la lutte sociale qui trouble l'Europe entière. Elle avait été précédée d'un grand fait, de ce qu'on peut appeler une révolution bourgeoise. J'appelle ainsi l'émancipation des villes qui avaient conquis leur autonomie ou tout au moins de larges libertés municipales, qui avaient secoué le joug et même absorbé chez elles et autour d'elles les biens les plus importants des deux puissances jumelles primitivement maîtresses, la noblesse et le haut clergé. Il y avait surtout deux pays où cette révolution avait réussi plus brillamment qu'ailleurs ; c'étaient les deux pays les plus commerçants, les plus industrieux, partant les plus riches, de la chrétienté d'Occident : l'Italie et la Flandre. Là les villes avaient réalisé une indépen-
claiice presque complète ; plusieurs étaient devenues de véritables républiques, de petits Etats ayant leur constitution, leur budget, leurs milices, leur vie personnelle. Là les nobles avaient été si ])ien battus et abaissés qu'ils avaient du, s'ils ne préféraient pas s'en aller, se soumettre et même se démettre de leur noblesse. Ils avaient été forcés, pour rester citoyens de leur ville natale, de se faire plébéiens, de s'inscrire dans les corporations, de prendre rang parmi les travailleurs. Venaient-ils à commettre quelque méfait, on piiiiissait ces gentilshommes-bourgeois en les refaisant nobles, en les flétrissant du nom de grands ou de magnats, qui suffisait à les rendre incapables des charges puljliques les plus considérables.
Mais quand la bourgeoisie, ses plus opulentes corporations en tête, eut de la sorte monté au rang de classe dirigeante, quand elle eut mis la main sur le pouvoir et sur les avantages de toute sorte qui en découlent, il se passa ce qui se passe d'ordinaire en pareil cas, ce qui s'est passé en France après 1789 et 1830. La bourgeoisie victorieuse voulut maintenir daus sa position précaire et subordonnée le menu peuple qui l'avait aidé à remporter la victoire. Elle réprouva les jacqueries paysannes qui lui faisaient peur, maintenant qu'elle avait aux champs des fermes et des métairies. Elle dédaigna et opprima les petits artisans qui auraient voulu avoir part aux profits de la bataille comme ils avaient eu part à ses dangers. Et partout il se créa dans la population urbaine deux groupes séparés qui devenaient bientôt
deux partis opposés : les riches et les pauvres, les gras et les maigres, les bons (apicxot) et les mauvais comme les dénomment naïvement certains chroniqueurs bourgeois; les métiers réputés nobles et supérieurs (ceux qui rapj)ortaient l)eaucoup et qui exigeaient des efforts plus intellectuels que musculaires) et les métiers considérés comme vils et inférieurs (ceux qui étaient manuels et ne procuraient que de maigres bénéfices), ou l3ien encore les maîties aN'ant l)outique et pignon sur rue et les ouvriers louant leurs ])ras et vivant de leur salaire. Bref, en tous pays, par une évolution spontanée, se prépara, entre les fractions du bloc citadin coupé en deux ou en trois, un long et formidable combat, qui allait se compliquer pir l'intervention de la noblesse et du clergé, poids mol)ile oscillant de droite à gauche, selon que ces vaincus de la veille voyaient chance d'un côté ou de l'autre à réparer leur défaite, et faisant pencher le plateau de la balance tantôt dans le sens d'une impitoyable réaction, tantôt vers les expédients désespérés d'une démagogie césarienne. Or les forces qui avaient poussé à détruire les privilèges héréditaires de la noblesse et les prétentions du clergé au maintien immuable de sa prépondérance continuaient à agir dans la môme direction, c'est-à-dire qu'elles poussaient à détruire de même les privilèges héréditaires que la haute bourgeoisie s'arrogeait de par sa richesse. Les principes latents ou déclarés au nom desquels la révolution bourgeoise s'était accomplie dépassaient cette révolution.
Ce sont (rexpression n'est pas déplacée) les « droits de l'homme », quelle que soit sa condition de naissance, que proclamait inconsciemment le roi de France Louis X le Hutin, quand, dans une charte d'affranchissement en faveur des serfs du domaine royal, il disait ou laissait dire en son nom (1): « Comme selon le droit de nature chacun doit naistre franc... ; nous, considérants que nostre royaume est dit et nommé le royaume des Francs et voullants que la chose en vérité soit accordant au nom... ». Les formules analogues abondent dans les chartes de l'époque. Or, des paroles comme celles-là, surtout quand elles viennent de haut, ne tombent pas en vain dans l'oreille des opprimés. Bien plusî Ce nest pas seulement la liberté, c'est l'égalité sociale dans toute sa plénitude que prêchaient les penseurs et les écrivains les plus populaires. Il suffit, pour s'en rendre compte, de recueillir dans les poèmes, chansons et prophéties de l'époque ces clameurs de colère, ces plaintes menaçantes, ces théories audacieuses qui, à la fois effet et cause d'un trouble profond dans les esprits et dans les rouages de la société, annoncent toujours, comme les cris de certains oiseaux de tempête, l'approche d'un grand bouleversement.
Que l'on ouvre, par exemple, Le roman de la rose^ cette œuvre étrange, qui, composée par deux auteurs de deux générations successives, commence en
(1) 3 juillet 1315. Recueil des Ordonnances des rois de France, I,
idylle et finit en pamphlet, semblable à un animal monstrueux qui aurait un corps et une tète de colombe avec des serres de vautour. Qu'on relise la seconde partie, celle du moine jacobin Jean de Meung, qui, réunissant en lui par avance Voltaire, Jean-Jacques et Diderot, ébranle au nom de Dame Raison et de Dame Nature les dogmes sacro-saints et les conventions acceptées. Il transforme effrontément la gracieuse et fade histoire d'amour ébauchée par Guillaume de Lorris en une gigantesque encyclopédie, qui, comme celle du dix-huitième siècle, bat en brèche la religion, la morale et tout l'ordre social de son temps. Il ne se borne pas à dire que le corps d'un roi mort ne vaut pas une pomme plus que celui d'un charretier, que le monarque fut à l'origine un grand vilain plus fort que les autres ; il ose, suivant la formule consacrée, attaquer la famille et la propriété ; et, en disciple logique des ordres mendiants, il vante l'égalité obtenue par la communauté des biens.
Qu'on écoute après cela cette autre prédication qui arrive de Flandre (1) : « Il y a en ce monde deux mots, c'est le tien et le mien. Si l'on parvenait à les bannir, la tranquillité, la paix seraient assurées. Tout serait en commun, rien en propre, hommes aussi bien que femmes, en commun le blé et le vin, et, par de là l'Océan comme sur le Rhin, on ne verrait plus d'homicides. » Suivant le même écrivain,
(1) Van Merlant, cité par Vanderkindere, Le siècle des Arlevelde, in-S", Bruxelles, 1879, pp. 143-144.
rauteur de tout le mal serait Gain, qui institua les mesures, les poids, la division du sol. Ne dirait-on pas Rousseau s'écriant (1) : « Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire: ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile... »
Faut-il d'autres exemples de prédications subversives ? Fils mystiques du doux saint François d'Assise, les frères mineurs ou minorités, les béguins, les loUards, répandus alors sur toute la surface de l'Europe, se divisent en deux branches (2), qui voisinent et parfois se confondent, mais qui finissent par aboutir à deux conceptions opposées de la vie. Tous sont d'accord pour souhaiter et prévoir une époque glorieuse et prochaine qui sera l'âge de l'Esprit et non plus du fils de Dieu. Seulement, pour les uns, cet âge doit être le triomphe des vertus monastiques, chasteté, pauvreté, obéissance, poussées aussi loin que peut les porter la nature humaine, le retour et l'extension d'une sorte de communisme ascétique analogue à celui des premiers chrétiens ; pour les autres, ce sera une ère de paix, de concorde, d'amour, mais aussi de liberté plénièrc où l'homme, devenu partie intégrante de Dieu, connaîtra toute la vérité, pourra sans scrupule s'abandonner à tous ses penchants, savourer sans péché toutes les jouissances du corps comme celles du cœur et de l'intelligence.
(1) Discours sur les origines de T inégalité parmi les hommes.
(2) Voir F. Tocco, / Fralicelli, et Ch. Dejob, La foi religieuse en Italie au quatorzième siècle.
Ces rêves de pieuse anarchie tournent vite aux velléités révolutionnaires. Les lollards et les béguins d'Angleterre et des Pays-Bas, qui s'intitulent frères du libre esprit et de la vie commune, s'en vont chantant :
Quand Adam bêchait et qu'Eve filait, Où donc était le gentilhomme ?
C'est un coiip droit qui frappe le noble en pleine poitrine ; mais, à travers le noble, il atteint aussi l'oisif, le parasite, celui qui, ne travaillant pas, fait travailler les autres à son profit (1). Pendant tout le siècle retentissent de ces voix grondantes. Elles sortent souvent du milieu des cloîtres, où les franciscains, apôtres de la pauvreté, fiers de ne rien posséder en propre, sont les propagandistes naturels de ces doctrines égalitaires. Froissart, dans son voyage en la ville d'Avignon, trouva au château de
(1) Cette veine de poésie populaire et agressive serpente et se prolonge jusque dans le théâtre du quinzième siècle. Je citerai seulement le mystère de Job qui fut joué dans le Beauvaisis vers 1478. On y rencontre dans la bouche d'un laboureur ce raisonnement qui va loin :
Tous fumes de l'arche Noé, Et cuide, selon mon savoir, ^ue chascun homme doit avoir Autant de bien l'un comme l'autre.
Et nous n'avons rien qui soit nostre.
Les grands seigneurs ont tous les biens Et le povre peuple n'a rien, Fors que peine et adversité.
Mais qui n'en seroit irrité?
Ceux qui ne font nul labourage Des biens mondains ont l'avantage, L'or, l'argent, le vin et le pain ; Et nous autres mourons de faim !
(LiNTiLHAC, Histoire générale du théâtre, t. I, p. 126. Voir aussi t. II, pp. 127 et suivantes).
Bagnoles unprisonnier qui n'était pas moins qu'un prophète. C'était encore un moine mendiant, natif d'Auvergne, un frère Jean de la Roque Taillade qui s'était donné cette devise : fai mon siècle à punir et r humanité à venger. En style d'x\pocalypse, il prédit de terribles catastrophes : il écrit en son latin (1) : « Si, non content de me tenir clos et emprisonné dans Tàge mille quatorzième, j'arrivais aux siècles plus lointains, vous seriez tous esbahis et desconfits. Vous verriez la fourme et substance de toutes choses muée de tout en tout (non point en ce qu'on n'aura plus ni jacquettes ni hennins, ni sambucques pontificales ; non point en ce qu'on ne mangera plus de paons farcis, de héroneaux à la saulce et de poires à l'hypocras), mais muée de telle sorte que rien ne restera. Les belles abbayes, qui nourrissent l'orgueil de tant de religieux, seront détruites ou habitées par les vilains, et les beaux ordres de la chrétienté prendront fin misérablement. De inesme les seigneurs qui ont en nos jours la justice haulte et basse, des fourches et Téchelle, s'estimeront trop fortunés, se ils peuvent saulver leur col de la hart. Et pour quant aux maltôtiers et maîtres d'hôstels ils verront pareillement leurs privilèges deschoir avecqueles droits d'aubaine, de régale et d'hébergement. De mesme, les gens de métier, les taillers de vestements, les vergetiers, les esperonniers, les futail-
(1) L'ouvrage est intitulé: Vade mecum in Iribulalione. Voir F. de Laxoye {Tour du monde, 1866, 1" semestre), et Ajaliîkrt, L'Auvergne, p. 181.
lers, les estuvistes et aultres verront disparaître leurs jurandes et niaitrises, et il n'y aura plus de statuts pour aulcun. Que dirois-je du roi, notre seigneur? Sa couronne sera ébranlée et defîaicte, et un jour adviendra où sera réalisée ceste parole de l'Ecriture : « Les premiers seront les derniers. »
On comprend que l'auteur de ces « Paroles d'un croyant » ait failli être brûlé et qu'on l'ait prudemment gardé sous les verrous. Mais on comprend aussi que la Révolution sociale ainsi prophétisée, désirée, appelée, ait fini par éclater. « En ce tempslà, dit un chroniqueur flamand (1), on vit une chose bien extraordinaire ; les gens du commun prirent le dessus. »
Il y eut en effet nombre d'insurrections sanglantes et tragiques au cours du siècle ; la Jacquerie flamboya longtemps dans les mémoires, rouge de sang et d'incendies ; mais la phase décisive fut de 1378 à 1385. On peut faire encore un rapprochement ; les événements récents nous donnent souvent la clef des événements anciens. Ce fut alors pour l'Europe une secousse analogue à celle qui l'ébranla de 1848 à 1851. De même qu'au temps de notre seconde République, effort des travailleurs manuels pour s'emparer du pouvoir; série d'explosions populaires qui s'allument de pays en pays comme par une traînée de poudre ; essais de gouvernement démocratique à Florence, à Lucques, à Sienne en Italie, à Bruges et
(1) Jean Bandale. Voir Vanderkindere, ouvrage cité, p. 145.
à Gand dans les Flandres ; révoltes ouvrières ou paysannes à Rouen, à Paris, en Languedoc, et aux environs de Londres. Bien plus ! Entre les insurgés solidarité, je ne dirai pas internationale, car les nations sont loin d'être encore constituées, mais tout au moins intercommunale. Les Parisiens arborent le chaperon blanc des Gantois, comme les Gantois, vingt ans plus tôt, ont porté le chaperon bleu et rouge aux couleurs de la ville de Paris. Ce caractère général du mouvement est reconnu avec épouvante par Froissart, le grand chroniqueur conservateur de l'époque. 11 s'effaie de voir marcher d'accord toute cette « ribaudaille », et il écrit (i) :
« Or regardés la grant deablie (2) que ce euist esté, se li roi de France euist esté desconfis en Flandres et la noble chevalerie qui estoit avoecques lui en che voiage. Ou puet bien croire et imaginer que toute gentillèce et noblèce euist esté morte et perdue en France et tant jjien eus es autres païs ; ne li Jacquerie ne fu oncques si grande ne si orible que elle euist esté, caz pareillement à Piains, a Gaalons eu Campaigne et sur la rivière de Marne, li villain se reveloient (3) et manechoient ja les gentils (hommes) et dames et leurs enfans qui estoient demoret derrière ; otretant bien à Orliiens, em Blois, à Roem, en Normendie et en Biauvesis. Et leur
(1) Froissart, Chroniques (Edit. Sim. Luce), livre deuxième,
32S, vol. VI.
(2j Diablerie.
(•S) Se révoltaient et menaçaient.
estoit li dial)les entrés en la teste pour tout ochire (i). »
Maintenant que nous avons tracé ce qu'on peut appeler la courbe du mouvement, il nous faut revenir sur le détail des revendications populaires.
Elles sont à la fois politiques et économiques.
Dans les villes, le petit peuple se plaint d'être exclu des magistratures qui sont Tapanage de certaines familles riches. A Bruxelles, à Louvain, sept lignages sont en possession de fournir les échevins. A Gand, le gouvernement de la cité est aux mains de trenteneuf patriciens. Et ce n'est pas seulement pour être magistrat, c'est aussi pour être citoyen qu'il faut avoir de la fortune; il est exigé pour mériter le titre de bourgeois qu'on possède un lot de terre, une maison ou un certain capital mobilier. Il se forme, comme on dira au temps de Louis-Philippe, un pays légal, un petit cercle d'électeurs d'où les pauvres sont bannis. A Florence, nous le savons, tout droit politique est refusé aux tisserands, cardeurs et batteurs de laine aussi bien qu'aux paysans de la banlieue.
Naturellement l'aristocratie bourgeoise, maîtresse du pouvoir et des finances municipales, administre et agiote en toute sécurité; elle répartit tous les offices lucratifs entre ses membres ; elle fait peser
(1) Occire.
sur le peuple des impôts qui frappent les objets de consommation courante, impôts progressifs à reboursen ce sens qu'ils demandent une somme égale, et partant un sacrifice inégal, au riche et au pauvre. Survient-il une émeute provoquée par ces mesures injustes, défense est faite aux artisans de sortir dans la rue avec des armes ou même avec leursoutils qui pourraient se transformer en armes ; défense de se concerter, de se rassembler plus de sept. Les villes vont jusqu'à conclure entre elles des contrats d'extradition par lesquelles elles s'engagent à se livrer réciproquement les ouvriers turbulents. Dans les grands Etats, qui commencent à se former, la royauté, favorable à la classe bourgeoise qui est la classe payante, prend parti pour elle, accable le peuple des villes et des campagnes de charges trop lourdes et mal distribuées. En France, elle fait varier artificiellement la valeur de la monnaie, source d'agiotage pour les gros, de soufïVance pour les petits qu'on paie en pièces de mauvais aloi. En Angleterre, elle inflige le service militaire aux paysans,, les emmène outre mer, et ces soldats forcés, appelés à combattre pour conquérir en France des terres aux chevaliers, se disent entre eux qu'à tout prendre, si l'Angleterre venait à perdre la partie, ils y perdraient infiniment moins que leurs seigneurs et maîtres .
On le voit, les griefs politiques sérieux ne manquent pas au menu peuple ; mais c'est surtout dans le domaine économique qu'il faut chercher les causes profondes de son malaise et de son mécontentement.
Elles se résument en une seule : naissance du capitalisme, avec les changements bons et mauvais qu'il entraine. Alors, en effet, grâce à l'emploi du capital mobile, du capital-monnaie, du capital qui se reproduit en apparence de façon automatique et en réalité par le travail d'autrui, apparaît et s'organise un nouveau système de production qui va transformer du même coup la condition des producteurs. « Le quatorzième siècle, a dit Michelet, c'est l'avènement de l'or. » On pourrait donner pour devise à l'époque tout entière le refrain de la fameuse ballade que le poète Eustache Deschamps . écrira bientôt :
Ça de l'argent ! Ça de l'argent!
La question économique, alors plus que jamais,, domine la politique ; elle décide des guerres et des alliances ; elle explique pourquoi la Flandre, pays producteur de drap, marche contre la France avec l'Angleterre, pays producteur de laine, matière première dont le drapier ne peut se passer ; elle est au fond de la rivalité implacable qui dresse et use l'une contre l'autre Pise et Florence, Gènes et Venise aussi bien que Bruges et Gand ; elle met aux prises le roi Philippe le Bel avec le Saint-Siège comme avec les Templiers.
Mais d'où vient ce capital qui joue dès le début un rôle si conquérant dans les choses humaines ? De quelles sources est-il émané ? On peut en distinguer trois, que je range, non pas au hasard, mais
d'après l'ordre chronologique et logique où elles ont fait leur apparition ; ce sont les suivantes : Le grand commerce , le commerce de V argent ou la banque^ la grande industrie.
D'abord, à la suite des croisades, le commerce européen a pris un essor prodigieux ; le marché, auparavant si restreint, s'est étendu dans le Levant, jusqu'au fond de la mer Noire, jusqu'aux Indes, jusqu'à la Chine, et dans le Nord, en des contrées encore barbares qui furent pour les trafiquants de ce temps-là ce qu'ont été pour ceux du nôtre les pays neufs de l'Amérique ou de l'Australie. Les foires de Champagne et d'ailleurs ont été alors de grands rendez-vous cosmopolites. Gènes, Venise, Florence aussi bien que Bruges, ou Marseille ou Barcelone sont devenues des places de commerce mondiales où s'est opérée une étonnante accumulation de richesses. Le dernier historien de Florence évalue (1) à 150 millions de notre monnaie, pour Tannée 1288, le capital imposable de la cité qui ne comptait pas 150.000 habitants. La femme du roi Philippe le Bel, voyageant en Flandre, déclare, avec une pointe de jalousie, qu'elle y a rencontré quantité de reines plus reines qu'elle-même, à en juger par la somptuosité de leur costume. 11 est donc certain qu'un énorme capital se trouve ainsi concentré entre les mains de la classe marchande de quelques villes.
(1) Robert Davidsohn, Geschichle uon Florent, t. II, 2« partie, page 430.
LA RÉVOLUTION SOCIALE AU XiV*^ SIECLE 17
Puis de ce négoce général s'en dégage un particulier, le commerce de la monnaie, du numéraire, le trafic de cette marchandise qui parait contenir en soi toutes les autres, puisqu'elle permet de les acquérir. Les juifs, les Gahorsins se font les premiers dispensateurs de cette denrée précieuse. En vain l'Église interdit-elle sous peine d'excommunication le prêt à intérêt ; elle cède au besoin de crédit qui est ressenti tout autour d'elle et par elle-même. Ne laisse-t-elle pas ses héroïques Templiers dégénérer en moines d'affaires ? Puis montent au premier rano^ les Lombards, c'est-à-dire les marchands italiens qui deviennent prêteurs sur gages, usuriers, banquiers. Ces hardis manieurs d'argent, par le moyen des emprunts qu'ils consentent à un taux allant de 15 à 200 p. 100, tirent à eux les biens des nobles et des prélats, et alors propriétaires de domaines ruraux, fournisseurs d'armées, acheteurs du butin fait par les soldats, collecteurs d'impôts pour les papes et pour les rois qui sont leurs débiteurs, exploiteurs habiles de monopoles et de privilèges à eux concédés, ces enrichis non seulement s'enrichissent encore, mais font circuler, travailler cette richesse mobilière qui fait leur force. Et l'or, cet or que les alchimistes chercheront en vain dans leurs creusets, afflue dans les coffres des financiers, comme il commence, par suite de savantes coml)inaisons, à venir régulièrement dans les caisses des souverains et des communes. Déjà se constitue en Flandre, en Italie, ce merveilleux instrument de la
domination bourgeoise et de la puissance économique des États, la dette publique, garantie et entretenue par la rente perpétuelle, mobilisée par la spéculation et les jeux de bourse.
Pour répondre à lactivité décuplée des échanges, pour utiliser le capital accumulé qui ne veut pas rester oisif, il faut produire davantage. Or, pour produire davantage, il faut produire autrement. On passe donc alors de la petite à la grande industrie et dans ce passage il est quelqu'un (|ui devient le personnage prépondérant : c'est le capitaliste.
Veut-on savoir la nature et la portée des changements qui s'opèrent; qu^jn regarde l'industrie du drap, qui est la plus importante et la plus avancée du temps, parce que, de tous les produits de l'Europe, le drap est le plus demandé par les peuples d'Orient. Tandis que dans la petite industrie l'artisan, avec un ou deux compagnons et apprentis, travaille sur commande pour des clients qu'il connaît ou quelque peu d'avance pour les besoins du marché local ; tandis qu'il est à la fois fabricant et vendeur de sou ouvrage, le grand marchand drapier vise une clientèle éparpillée en mille endroits et c'est d'après le goût de ces acheteurs lointains qu'il décide la quantité et la qualité de ce qu'il fabriquera ou, pour mieux dire, de ce qu'on fabriquera pour lui; car il ne l^esogne plus de ses propres mains ; mais il est le metteur en branle, celui de qui part l'initiative; il ordonne et il fait exécuter ses ordres par une armée d'ouvriers qui sont ou bien entassés dans de vastes ateliers ou bien
dispersés dans les faubourgs et les campagnes, d'est à peine s'ildaigne les surveiller et les contrôler en personne; la charge qui lui reste, c'est d'avancer les fonds pour l'achat de la matière première et des instruments de travail ainsi que pour le salaire des travailleurs. C'est encore le soin d'écouler à ses risques et périls, mais aussi à son profit, les produits fabriqués. Pour tout dire en deux mots, il y a séparation de la fonctioncoinmercialeet de la fonction industrielle et suljordination de la seconde à la première. Nous avons vu cette organisation capitaliste se ■créer et fonctionner à Florence dans VA/te dl Calimala et dans V Arte delta Lana. De même, à Bruges, la hanse flamande est une association de marchands, une espèce de ti'iist qui s'est assuré le monopole de la laine débarquée d'Angleterre et qui de la sorte est maîtresse, non seulement des prix, mais de toute l'industrie lainière forcée d'accepter ses conditions. En France même, où l'évolution a été moins rapide, on commence à distinguer, dans la corporation des drapiers, les maîtres qui font travailler et les <( menus maîtres », comme on les «appelle, qui travaillent pour le compte de leurs confrères plus riches.
Parallèlement à ce grand changement, il s'en accomplit un autre, un changement technique, cette fois ; c'est une division et une sorte de décomposition du travail. Le produit, avant d'être achevé, doit passer entre les mains de divers corps de métier. Il ;subit une série d'opérations qui se succèdent et
s'enchainent l'une à l'autre, et dont chacune revient à une catégorie d'ouvriers différemment dressés. Reprenons l'exemple de la draperie. Quelle variété de travailleurs tour à tour nécessaires ! Laveurs, l)atteurs, cardeurs, peigneurs, fileurs, voilà pour la laine ! Tisserands, foulons, tondeurs, teinturiers, apprêteurs, voilà pour le drap ! Or, cette décomposition du travail en phases successives, procédé qui accroit la rapidité et diminue les frais de la fal^rication, mène droit au machinisme. Une machine peut se définir un engin, plus ou moins compliqué, qui, à l'aide d'une force motrice animale ou inanimée, exécute des mouvements pour lesquels la main humaine était auparavant requise. Le métier, le rouet sont déjà des machines. Mais l'époque alexandrine, qui fut pour l'antiquité ce que le siècle de la vapeur a été pour les temps modernes, Vère des machines^ a multiplié les appareils mécaniques que le moyen âge connaît sous le nom vague de moulins. Moulins à eau ou à vent, moulins à moudre le blé, à broyer les noix ou les olives, à élever les eaux ; moulins de forge, moulins à fouler le drap, à fabriquer le papier, le sucre, les étoiles de soie, tout cela qui coûte chei-, qui exige de gros capitaux, est commun ou commence à se répandre en Europe durant la période que nous traversons ; et tout cela est le début d'une transformation technique, qui a une répercussion immédiate sur le sort des ti*availleurs. L'effet primordial, essentiel de cette métamorphose, c'est de créer ou, tout au moins, d'augmenter
la division des classes dans le monde du travail. D'abord, dans la hiérarchie des métiers, les corporations marchandes s'attribuent partout le premier rang. A Paris, les marchands de l'eau, de qui relève tout le trafic de la l^atellerie, agissent comme une sorte de conseil municipal ; ils donnent à la ville leur emjjlème et leur devise, la nef que le flot ballotte et ne submerge pas ; ils essaient même un instant, avec Etienne Marcel, leur élu, leur prévôt, de mettre la main sur le gouvernement du royaume. Plus tard les six corps, qui ont le privilège envié de porter le dais à l'entrée du roi, de la reine ou du légat dans la capitale, comprennent les drapiers, les épiciers, les changeurs, les orfèvres, les merciers, les pelletiers, c'est-à dire ceux qui constituent le haut commerce. A Londres, le lord-maire est pris dans la corporation marchande de la Cité. En Allemagne, en Flandre, la place d'honneur appartient aux hanses, c'est à-dire aux compagnies commerciales. A Perpignan comme à Liège, à Barcelone comme à Amiens, une classification analogue se fait spontanément et, nous le savons, c'est sur un principe identique que repose à Florence la distinction des arts niaJeui'S et des arts mineurs.
Puis, dans l'intérieur de chaque corporation, même croissance de Pinégalité. Dans la petite industrie, entre les maîtres qui n'étaient primitivement que des compagnons arrivés, et les compagnons, qui étaient des maîtres en espérance, un fossé se creuse qui va s'élargissant. La maîtrise tend à devenir héréditaire.
Les fils de maîtres bénéficient de facilités spéciales, dispenses de droits d'entrée, d'examen, de stage ; sur la route des autres, au contraire, les obstacles se multiplient : ateliers encombrés d'apprentis, qui^ payant et non payés, réduisent d'autant le taux de la main-d'œuvre ; Irais de réception qui doivent suffire à de vraies ripailles corporatives ; chefs-d'œuvre qui se compliquent d'année en année, si bien qu'il est de plus en plus difficile aux ouvriers de s'établir et qu'ils risquent de demeurer parqués de père en fils dans leur condition inférieure. C'est à partir de ce temps-là que les compagnons forment assez souvent des confréries distinctes, embryon de ce compagnonnage qui s'organisera plus tard mystérieusement et sera une vraie ligue de résistance contre la classe patronale.
Mais la division que je signale est plus sensible encore dans la grande industrie. Là, entre les maîtres, opulents propriétaires de vastes établissements, et les salariés qu'ils emploient, le fossé devient un abîme infranchissable. Aucune chance pour l'ouvrier de devenir jamais patron; il est condamné à peiner à perpétuité au service d'autrui. 11 n'est plus que le sujet, le suppôt^ comme on dit alors, de la corporation à laquelle il appartient. 11 est soumis à des règlements et à des tarifs auxquels il n'a point collaboré. Si, d'aventure, il essaie de se révolter, il ne manque pas de remplaçants, qui, ne possédant rien que leurs bras, sont prêts à subir, pour ne pas mourij' de faim, les pires conditions. Ce sont des
travailleurs à domicile, ou l)ien des femmes et des enfants, population éparse, composée de faibles et d'isolés que rien ne protège. Ce sont des Ijannis venus des villes voisines, cas fréquent en Italie où les routes sont couvertes d'exilés. Ce sont des paysans chassés de leur village par la guerre ou des serfs affranchis, mais sans propriété, des terriens dont le mariage a\ec la terre a été rompu, et qui commencent vers les faubourgs des cités cet exode rural dont nous sommes si vivement frappés aujourd'hui. Ce sont encore des ouvriers étrangers que les patrons font venir pour mater les prétentions et rébellions des indigènes.
Nous ne pouvons passer en revue tous les griefs suscités par ces nouveautés dans les rangs de ce qu'on peut appeler dès ce moment la classe ouvrière. Nous prendrons seulement les deux questions qui, en tout temps, l'intéressent le plus : celle de la durée du travail, celle des salaires.
La petite industrie urbaine n'était point pressée; elle cessait le travail avec la nuit, peu propice aux besognes bien faites; elle chômait volontiers les jours de fête, qui étaient nombreux, et même le samedi après-midi; le maître travaillait à la douce, côte à côte avec le compagnon; il ne cherchait pas de gros bénéfices. Mais, dans la grande industrie, le patron allonge d'autant plus aisément la journée de travail qu'il ne la fait plus avec ses ouvriers et qu'il tire de là un supplément de gain, multiplié par leur nombre même. Le labeur devient plus intense et
plus discipliné. A Strasbourg, le « lundi l)leu », celui qui est un prolongement irrégulier du dimanche, est interdit sous des peines sévères. A Troyes, les fabricants de basane, ailleurs les maîtres foulons se font donner la permission d'ouvrer à toute heure, même aux chandelles. Les tailleurs obtiennent l'autorisation de faire travailler les jours fériés, pour achever, en cas d'urgence, les vêtements des seio'neurs et des orpandes dames. Dans les ateliers qui s'organisent, on règle et réduit pour les ouvriers le temps des repas, le temps qu'ils doivent mettre pour se rendre de chez eux à l'ouvrage. On fait consacrer ces dérogations aux vieux usages par des ordonnances municipales ou royales. On allègue la nécessité de satisfaire le public, le désir d'arracher compagnons et apprentis aux périls du jeu et de la dissipation. Mais les compagnons de ce tempslà, comme les ouvriers du nôtre, se montrent peu sensibles à des intentions charitables et moralisatrices qui ont le tort d'être trop d'accord avec l'intérêt des maîtres; et ils murmurent contre la discipline étroite qu'on leur impose.
Plus litigieuse est encore la question des salaires. Elle fut aggravée par une cause accidentelle dont le contre-coup économique fui des plus graves. J'entends la « grande peste » qui. en 1348, traversa, épouvanta, dépeupla l'Europe. Froissait estime qu'il y périt un tiers des habitants et certaines villes furent même, semble-t-il, éprouvées plus cruellement. Gomme il arrive toujours en cas d'épidémie.
la mortalité frappa surtout la classe la moins bien nourrie, la moins bien logée, la moins bien vêtue. De grands vides se creusèrent dans la population ouvrière, et, comme cette disette de bras survenait en un moment où la production prenait l'essor, la main-d'œuvre devint immédiatement plus chère. Les ouvriers — très demandés — purent faire leurs conditions ; les salaires montèrent d'un saut brusque.
Mais c'est là qu'on voit éclater en plein l'opposition du capital et du travail. Que font les maîtres pour remédier à cette hausse naturelle et légitime ? Là où ils se sentent assez forts, comme à Florence, ils dressent eux-mêmes un tarif, ils fixent un maximum que tous s'engagent, sous peine d'amende, à ne point dépasser; ils s'avisent en même temps d'un ingénieux moyen pour empêcher l'ouvrier d'aller chercher ailleurs une meilleure situation; ils lui consentent des avances qu'il doit rembourser avant de quitter celui qui l'emploie; or, comme il est rarement en état d'épargner de quoi s'acquitter, il demeure prisonnier de sa dette, attaché à l'atelier comme le serf l'avait été à la glèbe (i). Ailleurs, en France par exemple, c'est à l'autorité publique que recourt la classe patronale. La royauté, qui a besoin d'argent, se fait l'instrument docile des seigneurs et des grands bourgeois, également inquiets du haut prix qu'artisans et paysans mettent à leurs services.
(1) Un procédé analogue a été appliqué en France au dix-neuvième siècle. Voir mon histoire de La République de 18^8, p. 305.
Le roi Jean II, dit le Bon et il fut, en effet, très }3on pour ses coiirtisans), dans sa grande ordonnance de 1351, qui ne comprend pas moins de 227 articles» essaie de limiter à un tiers Télévation des salaires (1) ; et peut-être conçoit-il l'altération des monnaies comme un remède à cette hausse gênante, parce que les pièces nouvelles, à titre plus faible, servent surtout à payer le menu peuple dans les transactions de tous les jours. En Angleterre, pays rural en ce temps-là où la population des campagnes est quatorze fois supérieure en nombre à celle des villes,, où Londres, la future géante, ne compte pas plus de cinquante mille habitants, le statut des travailleurs^ qui date de 1349, porte avant tout sur les ouvriers agricoles. La loi maître et serviteur comme on la désigna longtemps, parce qu'elle assimilait les ouvriers aux domestiques, les mettait à la merci des propriétaires. Elle autorisait ceux-ci à les recruter par réquisition, en les payant au taux de 1347, c'està-dire selon les cours en vigueur avant « la mort noire ». Si les hommes requis refusaient de travailler à ce prix-là, ils étaient passibles de l'amende, de la prison; s'ils quittaient le pays, ordre était donné de les arrêter là où Ton pourrait les saisir, et de les ramener de force à leur travail.
Il n'est pas difficile de pressentir le résultat de ces mesures oppressives et des changements de tout genre qui empirent la situation des travailleurs
fl) Ë. Levasseur, Hisloire des classes ouvrières el de i industrie en France avant 1780, I, p. ôuo, 2* édition.
LA REVOLUTION SOCIALE AU XlV SIECLE 27
et dans les villes et dans les campagnes. C'est une série de révoltes, de soulèvements, où le chanoine Froissart a vu l'œuvre du Diable, mais où nous reconnaissons plus simplement les violentes explosions d'un antagonisme économique exaspéré.
Donc, de 1378 à 1385, effervescence révolutionnaire ; essais du prolétariat urbain pour s'emparer du pouvoir ; tentatives plus modestes du prolétariat rural pour conquérir quelque sécurité avec le droit d'aller et de venir librement; surprise, effarement,, puis résistance acharnée de la classe bourgeoise, qui a cette fois pour alliées la noblesse et l'Église ; croisade de toutes les forces conservatrices contre ce quatrième Élat qui surgit inopinément. Et alors c'est la défaite, à Florence, des Ciompi, qui sont la couche la plus basse des ouvriers de la laine ; à Roosebeke, de Philippe Arteveld et des teinturiers Gantois surnommés par dérision u les ongles bleus » ; à Paris, des Maillotins ; aux environs de Londres,, des paysans conduits par Wat Tyler et Jack Straw^ c'est-à-dire par Wat le Tuilier et Jacques la Paille.
Partout la révolution sociale avorte lamentablement, noyée dans le sang et plus tard, suivant la coutume, dans les calomnies. Fut-elle pourtant tout à fait inutile ? Laissa-t-elle les choses en l'état où elle les avait trouvées ? Je ne le crois pas.
Dans le domaine politique, la société ne redescend pas au point d'où elle est partie ; elle s'arrête, pour ainsi parler, à mi-hauteur. Ce ne sont ni l'Eglise ni la Féodalité qui sont victorieuses ; ce ne sont pas-
davantage les paysans ni le menu peuple des villes : il est trop tard pour les grands, trop tôt pour les petits. La victoire demeure aux mains de deux puissances étroitement alliées et appuyées l'une sur Tautre, la bourgeoisie riche et la monarchie, qui est représentée en France et en Angleterre par la royauté, en Flandre par le duc de Bourgogne, en Italie par des chefs de mercenaires comme les Sforza ou par des banquiers comme les Médici.
Dans le domaine économique, le capitalisme triomphe et va continuer à se développer sous l'action combinée des banquiers, des grands négociants et des souverains bourgeois, le capitalisme, qui est un progrès incontestable, si l'on considère l'intensité qu'il donne à la production et à la circulation de la richesse, mais qui a pour condition le salariat et soumet pour longtemps les travailleurs à un dur régime où ils perdent peu à peu leur indépendance et Tabri protecteur des institutions corporatives pour devenir des soldats obéissant bon gré mal gré aux capitaines du commerce et de l'industrie.
Et maintenant que, dans un coup d'œil à vol d'oiseau sur l'Europe du quatorzième siècle, nous avons saisi les grandes lignes d'une évolution qui fut générale, nous pouvons retourner à l'histoire particulière de Florence : nous avons par là-même chance d'en mieux saisir le caractère.