CHAPITRE II
LES BLANCS ET LES NOIRS. LE GOUVERNEMENT DU POPOLO GRASSO ( 1 !293-l33o).
Nous avons laissé Florence en 1293, au moment où elle vient de se constituer en République corporative bourgeoise, où elle a consommé par les ordinamenti cli giustizia l'abaissement des giands en môme temps que, par les privilèges réservés aux vingt et un Arts officiels, elle a prétendu perpétuer l'assujettissement des ouvriers et du menu peuple. Elle a opéré de la sorte une révolution dont Giano délia Bella fut l'ouvrier le plus connu. Mais dans les choses humaines une loi de mécanique sociale veut que l'action suscite une réaction, qu'une révolution violente soit suivie d'une restauration non moins violente. 11 est donc naturel qu'une coalition de rancunes et d'intérêts se forme contre les meneurs en qui se sont incarnées les passions et les revendications de la classe victorieuse.
Les grands sont les premiers à se rebeller. Ne sont-ils pas exclus des magistratures, mis ainsi hors du droit commun, et punis pour les voies de fait
qu'ils se permettent, c'est-à-dire soumis de ce côlé -au droit commun ? Ils vont donc clamant que la •canaille leur ferme indûment l'accès aux charges publiques; que, leur cheval vient-il à heurter, du poitrail ou àfrùler de sa queue un homme du peuple, les gamins crient, la foule s'ameute, et que, pour ce méfait, les voilà condamnés à l'amende, à la démolition partielle de leur maison, au bannissement. Or ces grands, qui ne se résignent pas à être amoindris, ont gardé dans la ville une citadelle : c'est le <( parti guelfe », cette Société politique fermée et puissante, qui a son organisation, sa caisse, ses •capitaines, et qui est un foyer permanent de conspiration. Les chefs ne nianquent point à ces mécontents et ils en trouvent bientôt un à leur goût dans ■Corso Donati, une de ces âmes violentes, autoritaires, arrogantes, effrénées, comme il s'en rencontre assez souvent dans les factions aristocratiques.
Viennent ensuite les juges. Les membres de cette corporation, qui est classée la première, sont volontiers les alliés des nobles dont ils sont proches. Chargés d'appliquer les lois, tantôt ils les laissent dormir et dérobent au châtiment mérité des grands, coupables de crimes qualifiés ; tantôt ils usent envers les mêmes hommes d'une sévérité impitoyable pour de petits délits : deux tactiques en apparence contradictoires, mais qui mènent au même résultat; elles travaillent contre \qs> ordinanienti di glustizla^ soit en les rendant odieux, soit en les dépouillant de toute efficacité.
A ces forces de réaction il faut ajouter une portion du menu peuple. Toute la population qui reste en dehors des corporations privilégiées ou qui, dans leur sein même, est réduite à l'état de sujette et privée de droits politiques, aspire à s'élever et veut part au pouvoir. Les grands ont parmi elle des partisans. Les bouchers, qui ne considèrent pas leur situation comme égale à leur fortune, relégués qu'ils sont hors des A/'ts majeurs^ fournissent ainsi des opposants à la bourgeoisie satisfaite. L'un deux, Dino Pecora, grand harangueur et grand hâbleur, attaque avec des hommes du peuple une politique qui se prétend populaire. La chose est assez fréquente dans l'histoire : tels les paysans Vendéens combattant en France la Révolution qui se disait faite en faveur des paysans et l'était en partie..
Bref une véritable coalition se forme contre Giano délia Bella. Il menace de mettre à la raison les bouchers, d'enlever au « parti guelfe » son sceau et sa caisse ; nouveaux griefs contre lui. On songe à l'assassiner ; mais l'entreprise est dangereuse ; on préfère le perdre par la calomnie ; on l'accuse d'être gibelin, c'est-à-dire antipatriote, hostile à l'indépendance de Florence, et désormais cette accusation sera l'arme favorite contre ceux dont on voudra se défaire. Il faut un prétexte pour le détruire : il se présente bientôt. Une émeute, une véritable émeute populaire éclate, suscitée par l'impunité dont Corso Donati bénéficie malgré ses insolences. Les émeutiers veulent que Giano se mette à leur tète pour
aller punir le délinquant ; gardien respectueux de la légalité, il refuse ; mais son frère, moins réservé, niarche avec ceux qui veulent mettre à sac la maison du coupable. Aussitôt on accuse Giano délia Bella d'avoir contrevenu à la loi faite par lui-même, d'avoir eu recours à la violence. De nouveaux prieurs, élus par surprise, en 1295, citent par devant eux Giano, prévenu, par une étrange ironie, d'avoir violé les ordlnamenti di giustizia. On lui conseille de ne pas comparaître : conseil prudent peut-être, mais périlleux. Il est condamné par contumace, banni avec les gens de sa famille; ses biens sont confisqués; sa personne mise hors la loi. Réfugié dans une ville voisine, il attend un revirement; mais la haine et la peur sont tenaces. Des amnisties, qui. ont lieu successivement, il est excepté, lui et les siens; le pape Boniface VIII, ami des Guelfes et, d'ailleurs, craignant de voir l'esprit de révolte s'étendre jusqu'à Home, prend la peine d'écrire aux magistrats de Florence pour leur recommander de ne pas laisser rentrer ce boute-feu, ce semeur de discordes, manifestement inspiré du démon. Le banni se retire alors en France, à Paris, où il a vécu dans sa jeunesse et où un sien neveu possède une maison rue Bourg- Tibourg. Il parait avoir eu quelque influence à la cour du roi Philippe le Bel ; mais il meurt dans l'exil à une date dont nous savons, seulement, qu'elle est postérieure à 1302.
Pendant que le chef du parti démocratique bourgeois expie ainsi la victoire qu'il a remportée sur
Edition Alinari.
La Poterir.
Florence — Cam|»ani]e du Dôme.
(Giolto et Andréa Pisano).
les grands, ([u'advient-il des ordinamenti cli giustizia , ou, comme les nobles les appellent, di tristizia. Ils sont atténués, adoucis, énervés. On décide que, pour être prieur, il ne sera point nécessaire de travailler réellement, qu'il suffira d'être immatriculé dans une corporation : et c'est une prime à Toisiveté opulente. Les pénalités stipulées contre les voies de fait commises par les magnats sont diminuées : il faut, pour qu'elles soient applicables, que ces voies de fait aient été préméditées et sanglantes ; elles auront dû être constatées par trois témoins. Le droit de châtier les gens de sa maison est reconnu à tout seigneur. Toutefois les ordinamenti^ mutilés, émasculés, ne sont pas abolis : ils demeurent suspendus comme une épée de Damoclès sur la tète des nobles.
Cependant le gouvernement est retombé aux mains du parti aristocratique, qui comprend la noblesse et la haute bourgeoisie, les seigneurs d'une part, les banquiers et les grands marchands de l'aulre, le « parti guelfe » et ce qu'on nomme le popolo grasso. Dante Alighieri appartient à ce dernier groupe; mais il fait partie, pour prendre des termes d'aujourd'hui, de son centre gauche qui se rapproche de la moyenne et pelite bourgeoisie, tandis que son centre droit incline vers la noblesse.
Il s'en faut, en effet, que le parti au pouvoir soit solidement uni. Il a perdu son ciment le plus fort, la crainte de Giano délia Bella, et les g^ermes de division ne tardent guère à se développer.
D'abord la noblesse est toujours divisée en Ouelfes
et en Gibelins ; et les familles sont séparées par des haines d'autant plus irréconciliables que les biens des derniers ont passé par confiscation aux mains des premiers. Puis, parmi les Guelfes eux-mèmès, il y a deux tendances contraires : les uns sont intransigeants, violents, rêvent d'expéditions militaires, d'agrandissements territoriaux ; ils se rangent derrière Corso Donati : les autres, plus doux, plus conciliants, veulent une politique prudente, plus mercantile que belliqueuse : ils se groupent autour des Gerchi, une famille de banquiers.
D'autres dissidences se font jour entre nobles et trrands bouroeois; rivalités d'ambition et de fortune; querelles dues à des causes économiques entre les Cavalcanti, qui louent les rez-de-chaussée de leurs palais, et ÏArte di Calimala, qui trouve ces boutiques trop chères et menace de transporter son trafic dans un autre quartier : opposition d'intérêts encore entre les seigneurs terriens qui prétendent à vendre leur blé à très haut prix, et les drapiers de V Arte délia Lana, qui veulent le pain à bon marché, condition de la main-d'œuvre à bon marché.
Les motifs de brouille sont donc nombreux; et il n'y a pas lieu d'être surpris si, tout à coup, parmi les Guelfes, redevenus maîtres de la ville, éclatent des dissensions. Ils se divisent en Blancs et en Xoirs. Les noms des deux nouvelles factions venaient de Pistoia, où, dès 1299, deux grandes familles, les Cancellieri et les Panciatichi, s'entre-déchiraient et s'entr'égorgeaient. Quant aux noms mêmes, avaient-
ils pour origine la couleur des drapeaux adverses, la couleur des cheveux de tel ou tel chef, on ne sait. Toujours est-il qu'à Florence une guerre civile furieuse s'allume entre les deux partis. Toute la ville y prend part, et c'est bientôt un chaos inextricable. Étrange époque de contrastes criants et de désordre perpétuel ! Dans les rues se déploient des cortèges joyeux, des fêtes, des bals de noces : puis, tout à coup, sans transition, ce sont des rixes, des émeutes, des incendies, des pillages. On crie de toutes parts : Aux armes ! et l'on manœuvre des barricades mobiles (serragli) pour empêcher toute circulation. On se bat de quartier à quartier, de palais à palais, de tour à tour. Les podestats, les capitaines du peuple, débordés, impuissants, renoncent à leurs fonctions. Des condamnations en masse à l'exil ou à la prison sont prononcées. C'est en 1302 que commence le fameux livre ciel Chiodo où elles sont enregistrées. Puis surviennent des réconciliations, imposées par les Lucquois que les Florentins appellent pour qu'ils rétablissent la paix chez eux, négociées par des cardinaux que le pape envoie. Ce sont alors entre les pires ennemis des embrassades, des pleurs d'attendrissement, des serments d'oubli et d'amitié, des baisers sur la bouche. Après quoi, deux adversaires se rencontrent dans un carrefour, et la bataille recommence. Les conciliateurs n'ont plus qu'à s'enfuir hâtivement.
Nous n'avons pas à nous engager dans le fouillis de ces querelles interminables et, somme toute, peu
intéressantes. A peine signalerons-nous en passant quelques dates qui se détachent en rouge sur le fond sombre et monotone des événements. L'une est le l^»" mai 1301; avec l'aide de Charles d'Anjou et du pape Boniface VIII, les Noirs, conduits par Corso Donati, s'emparent de la ville et du pouvoir après un combat où un Cerchi a le nez coupé. Les Blancs sont vaincus, si définitivement vaincus, qu'à Florence, contrairement à l'usage général, une fève blanche signifiera un vote défavorable, une fève noire un vote favorable. A l'état civil, une fève blanclie marquera l'inscription d'un garçon, une fève noire celle ^'une fille, et l'on sait qu'un vieux préjugé faisait de la naissance d'un fils une joie pour la famille, et de ïa venue d'une fille une quasi-calamité. Les Blancs sont donc abattus, chassés; on les accuse, suivant la coutume, d'être Gibelins; on les accuse, en outre, de malversations dans les fonds publics, de fraudes électorales. C'est sous cette inculpation que Dante, qui avait été prieur en 1300, et s'était montré peu favorable au pape, est exilé avec ses amis. Les Blancs, proscrits, courent les routes d'Italie; ils y rencontrent des Gibelins de Florence qui les avaient précédés dans l'exil; ils se rapprochent d'eux, finissent par se confondre avec eux, et c'est ainsi que Dante, Guelfe repenti, Guelfe repoussé par les Guelfes, appelle de tous ses vœux l'empereur d'Allemagne pour subjuguer etchâtiei' Tltalie, pour mettre dans l'impossibilité de nuire cette vipère, Florence, et ces scélérats, les Florentins.
Il ne faudrait pas croire que tout est terminé par la victoire des Noirs. Les Noirs, restés maîtres du terrain, se divisent à leur tour. Les partis d'alors font penser à ces serpents de la fable, dont chacun, coupé en deux tronçons, fait deux reptiles qui se jettent l'un sur l'autre et s'entretuent. Les Noirs, à leur tour, partagés entre Corso Donati, qui est suspect d'aspirer à la tyrannie militaire, et un Délia Tosa, qui veut conquérir le pouvoir par la finance, se battent à outrance, et l'année 1304 flamboie d'une nouvelle date rouge. Un énorme incendie, allumé par le feu grégeois qui sert d'arme aux combattants, dévore, comme dit Jean Yillani, « la moelle et les chers endroits de la belle Florence ». Dix-neuf cents maisons y périssent, avec Or San Michèle et les palais des Gavalcanti.
On peut pressentir le résultat de ces fureurs civiles. La noblesse est décimée ; les grandes familles sont détruites, expulsées, ruinées. Le commerce et l'industrie, perpétuellement troublés, subissent un ralentissement inquiétant. Le peuple, qui suivant l'intérêt, le préjugé, la passion du moment, a pris parti pour les uns ou pour les autres, finit par être lassé, excédé de ces vaines agitations; il renouvelle les lois contre les grands, réorganise ses compagnies armées, invente des magistrats nouveaux qui s'appellent « exécuteurs de la justice », et sont chargés de lui procurer un peu de repos et de sécurité.
Ce qui complique cette série de luttes intestines,
c'est que F'oience est guettée par des ennemis extérieurs qui tâchent de profiter de ses discordes.
C'est, avant tout, la papauté qui, au commencement du quatorzième siècle, sous Boniface ^'III, fait un eflbrt sérieux pour s'attribuer la souveraineté de la Toscane. Mais ses prétentions, qui reprennent le vieux rêve pontifical de la domination universelle et de l'assujettissement des l'oisau Saint-Siège, sont brisées par la résistance de Philippe le Bel et la main brutale de ses émissaires. Florence est bientôt rassurée, et quand la papauté, fixée dans la ville d'Avignon, presque captive, tout au moins sujette, est trop éloignée pour être dangereuse, Florence s'émancipe, usurpe les biens de FEglise, garde le trésor du Saint- Siège dont les vases et les lingots se transforment en florins à la Monnaie de la ville. On a beau l'excommunier. Les foudres pontificales sont mouillées et manquent leur effet.
Un autre ennemi, l'antique rival des Papes, l'empereur, n'est pas beaucoup plus à craindre. Sans doute Henri YIl de Luxembourg passe les Alpes ; mais il tombe dans un terrible guêpier. 11 vient, ditil, au nom du Dieu de paix : il a des projets de conciliation. Vains projets! Il est accueilli avec des cris de joie par les Gibelins, par les nobles, les juristes, les lettrés mystiques qui voudraient que le monde eut un seul souverain terrestre comme il n'a qu'un souverain céleste. Dante se précipite à sa rencontre et il écrit: « Quand mes mains touchèrent tes pieds^ j'exultai en criant: Ecce agniis Dei, qui tollit pcccata
mundi, ))Le poète, prisonnier de son rêve unitaire et impérialiste, se ferme ainsi les portes de sa patrie. On lui proposera bien de rentrer, la mitre sur la tête, avec les amnistiés delà Saint-Jean. Mais il refusera cette grâce humiliante et il se condamnera lui-même à ne plus revoir le « beau bercail » de son enfance. Il mourra, raidi jusqu'au bout dans sa fierté obstinée, à Ravenne, en 1321. Mais il put voir avant de mourir l'avortement de son rêve. Les villes lombardes se dressent contre l'autorité impériale. Le pacifique Henri Vil est entraîné de siège en siège, de cruauté en cruauté. A Brescia, il fera coudre dans une peau de bœuf et traîner autour de l'enceinte un des rebelles tombé entre ses mains. Mais il se fatigue et s'épuise sur la route. Les Florentins répondent insolemment à ses envoyés que jamais prince ne leur a fait baisser les cornes. Ils abattent par toute la ville les aigles qui sont les armes de l'Empire. Ils crient : A mort, le roi d'^Vllemagne ! — L'empereur, en 1310, essaie d'assiéger la cité récalcitrante. Il dévaste les environs, mais il est obligé de s'éloigner, et tout à coup Florence apprend avec une joie dont elle ne modère pas les éclats que le prince vient de mourir. La mort, en ce temps-là, fut la grande amie des Florentins. Dans le cas particulier elle avait été peut-être aidée par les hommes; Henri VII avait été, disail-on, empoisonné dans une hostie, comme un Pape le fut dans des figues fraîches. Le poison, qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire de l'Italie, y fait ainsi son apparition.
Qu'il y ait eu accident ou assassinat, Florence reste indépendante. Il y eut bien, en 1328, une nouvelle chevauchée d'un autre empereur allemand ou soidisant tel (car il n'était pas reconnu en son propre pays). Mais le pauvre Louis de Bavière ne fit que paraître et disparaître, et ce fut, pour deux siècles, la dernière de ces invasions tudesques : c'était au tour de l'Allemagne d'être la proie des guerres civiles. On peut vraiment dater du premier tiers du quatorzième siècle l'émancipation de Florence à l'égard des deux puissances rivales et également inquiétantes contre lesquelles, comme l'Italie entière, elle avait été jusqu'alors obligée de se défendre.
?^Iais elle est encore exposée à d'autres dangers. Les communes, comme la féodalité, se perdent par les guerres et les jalousies qui les mettent incessamment aux prises. C'est vers ce temps-là que les capitaines d'aventure, chefs des mercenaires employés par les bourgeois des villes qui aimaient mieux se battre par procuration à coups de florins qu'à coups ■d'épée, profitent de la situation pour se faire princes par droit de conquête. Ils s'emparent du pouvoir, •essaient de fonder des dynasties et, comme leurs espérances de succès tiennent à leurs talents militaires, ils multiplient les expéditions guerrières contre les États voisins. Ainsi Castruccio Castracani, général habile devenu maître de Lucques, sa patrie, se tourne contre les Florentins. Ceux-ci furent rarement heureux sur les champs de bataille : ils sont battus une fois de plus à Montecatini ; mais, une
fois encore, la mort se montre leur amie fidèle. Castruccio, pris de la fièvre, disparaît en plein triomphe.
Au même moment, Florence a la chance de perdre des prolecteurs qui, à force de la protéger, auraient pu l'assujettir. Les princes de la maison d'Anjou, devenus rois de Naples, ont reçu d'elle le titre de Seigneurs. Seulement ils ont été assez avisés pour se contenter du titre et des sommes d'argent qu'il leur valait. Cependant le duc de Galabre, héritier de la couronne, venu à Florence avec des troupes et proclamé Seigneur pour dix ans, a reçu bon nombre de florins et, ce qui est plus grave, a pris une part active aux querelles intérieures. ^lais il meurt lui aussi, fort à propos, si bien qu'en 1330, Florence, fortifiée par son alliance avec les villes voisines, Bologne, Pistoia, etc., jouit d'une autonomie, d'un <?alme, d'une sécurité qu'elle n'a jamais connus au même degré. Elle peut faire une profession de foi républicaine, qui réunit presque l'unanimité de ses citoyens.
Tandis que se, déroulent ces événements politiques qui sont la surface visible de l'histoire, que sepasset-il dans le monde économique, base profonde et cachée des sociétés?
La lutte des classes y continue. Les grands, quand ils sont sincères, quand par intérêt ils ne flattent pas le menu peuple, essaient de détruire cette république corporative qui est dure pour eux. Un jour ils attaquent les corporations, au moment où elles font leur procession ajinuelle. Une autre fois, ils se
ii HISTOIRE DL' TRAVAIL A FLORENCE
répandent par les rues au cri de : Plus de prieurs ! Mais, quand ils trahissent ainsi leur pensée de derrière la tète, ils ne sont pas suivis ; et ils sentent bien vite qu'ils sont trop faibles pour restaurer la suprématie féodale.
Ce qui domine, c'est la ploutocratie, c'est le gouvernement de la bourgeoisie riche. Les Arts 7najeiirs (banquiers, grands commerçants, grands industriels) ont le véritable pouvoir. Leurs fils ont, il est vrai, la fantaisie d'être chevaliers ; la jeunesse dorée se transforme volontiers en jeunesse titrée : mais la chevalerie dégénère en une sorte d'institution de parade. C'est comme une décoration dont il est élégant de se fleurir. Les nouveaux chevaliers restent quand même des fils de marchands enrichis et on le leur rappelle ; les jeunes Délia Tosa sont couramment surnommés les chevaliers de la quenouille, parce que leur fortune provient des pauvres fileuses de la campagne. En réalité, suivant une expression du temps, la première place appartient à ce haut négoce, qui est l'estomac de la cité ^ stomaco délia cittàj.
Cette grande bourgeoisie régnante s'affirme et se consolide par une série d'institutions. L'une, la plus importante, qui s'établit en 1309, s'appelle la Mercanzia. C'est essentiellement un tribunal de commerce ; mais c'est en même temps autre chose ; c'est une sorte de Conseil supérieur du commerce, qui s'occupe de le protéger et de le faire progresser. C'est encore un oro-ane de c:ou^e nie ment de la
classe dirigeante. La preuve en est qu'elle se compose uniquement de cinq conseillers, appartenant aux cinq Arts majeurs qui comprennent le grand commerce : Arte di Calimala, changeurs , arte délia lana^ Por San Maria^ épiciers-droguistes et merciers. Ces conseillers doivent s'entendre avec les consuls des dits Arts majeurs ; mais il leur est défendu de convoquer les consuls des autres Arts, et pourtant les décisions prises par eux sont valables pour toutes les corporations ; rien ne démontre mieux la prédominance de la fédération qu'ils représentent.
Leur compétence est très étendue. Ils jugent sans appel tous les litiges qui touchent au négoce, ils règlent tout ce qui concerne les faillites, les rapports des compaguies commerciales avec leurs associés et leurs agents, les débats qui peuvent surgir à propos des affaires entre citoyens et étrangers. Ils auront par suite le mérite d'uniformiser le droit commercial.
La Mercanzia reprend en outre des fonctions qu'avait primitivement exercées \ Arte di Calimala. Il faut dire que Calimala était en décadence : plusieurs de ses banques périclitaient et la richesse avec l'influence passait de jour en jour à V Arte délia lana. Plus n'est question pour VArte qui décline d'entretenir à lui seul des rapports avec les gouvernements étrangers, avec les colonies de marchands florentins éparpillées sur le monde, de veiller aux routes, de réprimer les vols qui s'y commettaient. La Mercanzia s'en charge à sa place ; c'est elle aussi
qui décide s'il y a lieu à représailles avec les pays où trafiquent les marchands de Florence : c'est d'elle, en un mot, que dépeadent les déclarations de guerre commerciale. Elle détient donc une portion de l'autorité publique ; elle est, en une certaine mesure, souveraine ; cela est si vrai que, lorsqu'elle accorde ou refuse des représailles, ou bien, quand elle réforme les statuts de telle ou telle corporation, elle n'a pas à requérir l'approbation des prieurs.
La Mercanzia possède encore, pour l'exécution de ses sentences, un officier étranger (toujours à la manière du podestat , lequel peut procéder à la saisie des biens des faillis, à l'arj-estatioii des banqueroutiers, etc. Ses pouvoirs sont, on le voit, considérables, si considérables que les autres Arts réclament, veulent avoir part à ses privilèges; et, en 1318, ils obtienneat cette coQcession que désormais onze Arts bénéficieront de certaines faveurs réservées jusqu'alors aux Cinq Arts du haut négoce. Le fait est un symptôme significatif : il indique une montée de la bourgeoisie moyenne.
La Mercanzia qui fonctionne au profit de la classe riche, qui est contre les ouvriers un puissant instrument de solidarité patronale, a aussi la prétention d'être une institution charitable. Elle s'intitule, dans un texte de 1312, « refuge des indigents, patronage du monde, port et asile des misérables. » On croirait lire les litanies de la Vierge. En quoi cependant mérite-t-elle les éloges qu'elle s'accorde si libéralement ? Nous la voyons chargée d'exécuter les legs
pieux que les marchands consentaient en mourant pour la rémission de leurs péchés. Mais il ne faut pas se laisser duper par l'apparence. Si elle voulait bien faire la charité aux pauvres, elle n'entendait pas leur accorder de droits, et Ton constate cet esprit exclusif de la classe gouvernante dans les autres institutions qui font cortège à celle-là.
Avant tout, dans les institutions fiscales. Pour les impôts, il y a lutte alors entre deux systèmes : d'une part, des emprunts [prestanzé) qui portent in~ térêt et qui sont remboursés aux préteurs par des gabelles^ c'est-à-dire par des taxes portant sur les objets de consommation ; d'autre part, des impôts sur le revenu, impôts à base progressive, s'efforçant de frapper la richesse mobilière et d'égaliser le sacrifice demandé aux contribuables, défendus le plus souvent par les grands alliés sur ce point au menu peuple. Une première fois, en 1266, c'est un comte, Guido Novello, un Gibelin, qui les avait institués. En 1326, ils sont de nouveau proposés et soutenus par le duc de Calabre, seigneur de Florence. Mais le premier système, celui des emprunts, plaît mieux aux banquiers ; il est pour eux une occasion de placements sûrs et qui rapportent. Et c'est dans cette période, en 1327, que tous les emprunts, consolidés, inscrits sur un grand livre, forment ce qu'on appelle un Monte. On appelait ainsi volontiers toute accumulation de capital. C'était, cette fois, la constitution de la dette publique portant un intérêt perpétuel ; et il est à peine besoin de dire que cette
création de la rente était bien vue de la classe riche, qui se mit presque aussitôt à jouer à la hausse et à la baisse et connut bien vite les secrets de l'agiotage.
Le régime ploutocratique, dont naissent ainsi les organes essentiels, se reconnaît encore au fait que, durant cette époque, les ouvriers sont tenus dans une stricte dépendance, qu'ils sont assujettis par serment aux corporations privilégiées, soumis à Vofficier étranger^ qui, dans les corporations de la laine et de la soie, est chargé de la discipline, empêche de former des sociétés, etc. Là, couvent de sourds mécontentements. Là. grondent déjà des menaces inquiétantes, des appels à la révolte. Là, surgissent de vagues désirs d'avoir un bon tyran qui allégerait le joug pesant sur les travailleurs manuels.
Toutefois le péril n'est pas encore imminent. La constitution, remaniée en 1330, institue une curieuse combinaison du tirage au sort et du scrutin pour la nomination des prieurs qui changent tous les deux mois ; mais elle laisse le pouvoir réel aux mains de la classe riche. C'est vraiment le moment où cette classe triomphe et Florence avec elle. Indépendante, reine de la Toscane, maîtresse de Pistoia qui reçoit un podestat florentin en 1329 et de tout le Val Nievole, elle étend son territoire jusqu'à l'Apennin ; elle célèbre sa grandeur et sa prospérité par des fêtes éclatantes. Lq popolo grasso atteint alors son apogée: mais l'apogée est toujours voisin du déclin. Le temps est proche où ce pouvoir si solidement assis va se trouver pour la première fois ébranlé.
Consulter :
Salvemini, GH sîaluli Fiorenlini del Capiiano et del Poleslà (1322-1328). Arch. stor. ital., série V, t. XVIII, p. 66.
DiNO CoMPAGNi, Chronique.
RoMOLO Caggese, Firenze (t. II, ch. i et ii, 1913).
DiGARD, Les regislî^es de Boniface VIII (Bibl. des Écoles franc. d'Athènes et de Rome).
Davidsohn, Forschiingen, III et Geschichle von Florenz, III.
Levi, Bonifacio VIII e le sue relazioni col Comune di Firenze (Roma, 1882).
Arch. di Stato di Firenze, Provisioni, vol. X-XXV et Consulte, vol. V.
CoRAzziNi, Summario di sloria fiorenlina (1899).
Degli Azzi, La dimora di Carlo, figlio di re Roberlo, a Firenze. Archiv. Stor. ital., série V., t. XLII.
ViLLANi, XI et XII.
BoNOLis (Guido), La giurisdizione délia Mercanzia in Firenze nel Secolo XIV( Firenze, 1901).