CHAPITRE XVII
(1737-1859) ET jusqu'à nos jours
En 1737, la Toscane, avec une docilité moutonnière, passe, par la volonté des grandes puissances, sous la domination d'une maison étrangère, celle de Habsbourg-Lorraine, qui tient par un fil aux Médici. C'est une époque douce, polie, pleine de bonnes intentions, où les souverains s'avisent et se piquent d'être des hommes ; et les princes autrichiens qui régnent sur Florence sont d'humeur paisible et accommodante. Leur principal défaut est de vivre les yeux fixés sur Vienne, où ils ont leurs intérêts et leur avenir, où ils vont finir leur carrière en qualité d'Empereurs d'Allemagne. Mais ils ont aussi la qualité de leur défaut : ils laissent la Toscane sommeiller et végéter en paix, et, si celle-ci se plaint parfois que son argent file à la cour impériale, du moins ne soufiVe-t-elle pas d'une autorité brutale et écrasante. Elle a même la chance de rencontrer parmi ces monarques de passage des réformateurs intelligents qui
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essaient de mettre les institutions en harmonie avec les besoins nouveaux de la société [i).
Ce vent de réforme souffle alors sur toute l'Europe. Le mouvement commencé par la Renaissance et la Réforme s'achève :on est las des liens multiples qui enserrent l'individu ; on veut les rompre au nom de la nature ; on revendique la liberté contre les entraves mises à la pensée comme à l'action, l'égalité contre les privilèges qui divisent les peuples en une quantité de petits groupes hostiles les uns aux autres. D'une part, une armée de penseurs, qu'on appelle des philosophes, attaque et combat ce qui existe en lui opposant ce qui devrait être selon la justice et la raison ; d'autre part, la vie même se charge de faire saillir le désaccord qui va croissant entre certaines traditions étroites datant du moyen âge et les désirs d'une population qui n'est plus enfermée dans les limites d'une ville, voire même d'un Etat, mais qui entretient des raj)ports de plus en plus nombreux avec les nations voisines. Le grand commerce surtout c'est un rôle qu'il a joué souvent a, presque sans le vouloir, une vertu émancipatrice, novatrice, révolutionnaire ; il ébranle et brise les barrières qui gênent son essor ; il repousse du pied les déchets d'autrefois qui arrêtent sa marche ; il secoue la léthargie routinière où s'endort volontiers l'indus-
(1) La dynastie de Lorraine en Toscane comprend: Franc^ois If (17:^7-170.". : Lf'opold L a7«;:,-17ïiO, : Ferdinand III (17ÎIO-1S26) : avec une >iuspension de plusieurs années où la Toscane traverse dlfTérents régimes; Léopold II (182<;-l!S.51)), avec une inteiruption révolutionnaire 11848-1849).
Fr.ORENCK SOUS LA DYNASTIE DE LORRAINE 429
trie; du fond des coulrces lointaines, il apporte clés choses exotiques, qui la forcent à s'ingénier pour imiter, égaler ce qui plaît à ses clients dans ces formes et denrées nouvelles ; il lui impose l'obligation d'avoir des idées, de l'initiative, de la hardiesse dans ses entreprises. 11 agit comme un ferment dans le monde économique ; il est l'un des facteurs les plus efficaces de l'évolution technique et de l'évolution juridique qui s'y accomplissent.
Il se trouva, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, que plusieurs princes, conscients d'un malaise parmi leurs sujets et soucieux de remplir envers eux un devoir de protection, voulurent faire leur bonheur sans les consulter et parfois malgré eux ; il ne manqua pas de souverains pour flirter aveq une puissance impalpable, mais réelle, qui s'éveillait et qui était l'opinion publique ; courtisans des directeurs de ce pouvoir naissant, ils se disent et se croient philosophes, se mettent à la tête des réformes et entendent opérer eux-mêmes, à coupsde décrets, les changements devenus urgents. C'est le temps où Frédéric 11, Catherine II, Joseph II pratiquent ce despotisme paternel et éclairé. Les princes lorrains, surtout Léopold T', se rattachent à cette école.
La Toscane eut l'honneur d'être l'initiatrice dans cette besogne de destructions nécessaires, à laquelle les peuples, encombrés de traditions surannées, doivent se résigner par intervalles ; elle fut la première (et l'histoire ne lui a pas assez nettement reconnu ce mérite) à éclaircir, par le fer et le feu, le
maquis des règlements et des lois qui avaient été l'expression de la vieille économie urbaine ; elle inaugura vraiment le libéralisme économique.
Pourquoi en lut-il ainsi ?Sans doute, parce qu'elle avait plus fidèlement conservé qu'un autre pays ce qui avait fait sa grandeur, ce qui s'était développé chez elle plus pleinement que partout ailleurs; la réaction, en matière sociale comme en matièrephvsique, est d'autant plus prompte et violente que Faction a été forte et constante. Peut-être aussi que les conditions particulières du grand-duché se prêtaient mieux à cet essai de réformation par en haut : il jouissait d'une longue paix qui permettait de concentrer l'attention sur les problèmes intérieurs; il avait une population accoutumée depuis deux siècles à obéir et à laisser ses gouvernants penser et agir pour elle.
François 11, par qui débute la dynastie lorraine, est arrêté par des difficultés financières et par des circonstances accidentelles : dette public[ue énorme ; mauvais rendement des impôts affermés qui le contraint d'autoriser la loterie, le jeu jusqu'alors confiné dans les cercles ou casùios des nobles; inondations, tremblements de terre, disettes, mortalité. Après quoi, il est absent et remplacé par un régent : car il va terminer ses jours dans la pourpre impériale. Il ne peut donc qu'ébaucher le relèvement de la Toscane ; le grand réformateur sera son successeur Léopold F' . Celui-là est pénétré de ses devoirs de prince ; il écrira plus tard: « L'unique but des sociétés et des
gouvernements est le bonheur des individus. » C'est aussi [un apôtre, presque un fanatique du laissezfoire dans le domaine économique ; et il a autour de lui des conseillers, Pompeo Neri, Tavanti, Carlo Gianni, Ruccellai, qui partagent ses opinions et son ardeur.
On songe avant tout à l'agriculture. Plusieurs livres destinésàla guider avaient été déjà publiés à Florence. En 1753, se fondait lasociété des Georgofili, dont le nom dit la tendance, dont les membres correspondaient avec les physiocrates de France ; et en 1783, on y annexait une Soc/été botanique. Sous l'influence de ces théoriciens qui sont aussi des praticiens (car plusieurs sont des gentilshommes campagnards), l'on travaille à libérer la. terre et à la. 7norceler. Le gouvernement l'affranchit des servitudes qui pèsent sur elle : droits féodaux, droits de pêche, de chasse, de vaine pâture, défense de couper le bois; il jette dans la circulation beaucoup des biens jusqu'alors immobilisés parri^]glise, les œuvres pies, les fidéicommis et majorais ; il va même jusqu'à rendre quelque liberté aux communes rurales, où les riches retrouvent une part à la gestion des affaires et où les villes voisines sont dépouillées d'antiques privilèges. On empêche ainsi les grandes propriétés de se perpétuer et de se multiplier ; et pour faciliter la vie des pauvres, on réduit delà moitié à un tiers la part qui revient au propriétaire dans le métayage, on étend ou améliore les terrains cultivables par des digues et des canaux de dessèchement. La produc-
tion agricole augmente dans des proportions considérables il).
On n'oublie pas pour cela le commerce et l'industrie. Pour le commerce extérieur, on signe des traités avec les Turcs, avec Alger, Tunis et Tripoli, avec l'Autriche à laquelle appartenait la Lombardie : on met au rancart les galères appartenant à Tordre des chevaliers de Saint-Etienne qui juraient guerre perpétuelle aux Infidèles. On supprime les prohibitions absolues; on permet, de façon encore intermittente et partielle, l'exportation des produits du sol ; on n'interdit guère que celle des matières premières nécessaires à la fabrication indigène, la laine et les peaux d'agneaux. On n'écarte plus cequivient de l'étranger, on se contente de soumettre à de gros droits d'entrée ce qui risque de faire concurrence à l'industrie du pays. C'est, en un mot, un protectionnisme modéré, tel qu'il est possible dans l'Europe encore barricadée de tarifs.
Mais Livourne et sa capitainerie restent sous un régime de franchise, et la ville grandit, se peuple de banques et d'entrepôts. Elle est comme un exemple vivant qui exerce une contagion de liberté ; elle montre ce que peut faire l'absence d'entraves commerciales. Un de ses gouverneurs, le marquis Ginori, rêve la suppression des douanes. Un peu plus tard, en 1756, le comte Capodistria, visitant la Toscane, remarque qu'à mesure qu'on s'éloigne de Livourne,
(1) En 1757, elle est évaluée à 4»;"J.(jOO écus florentins, le tiers environ de la production industrielle : 1.268.000.
^LORE^';E sous la dynastie de lokraine 433
cité de millionnaires, on s'enfonce clans la pauvreté ; et il en conclut ([u'il doit y avoir là une faute du système économique. La remarque n'est peut-être pas étrangère à l'abolition des douanes provinciales, qui est bientôt décrétée, mais en laissant subsister les péages que les villes ont établis à leurs portes.
Gomme tous les Etats d'alors, la Toscane est hantée par le spectre de la famine. Aussi la question du blé y est-elle brûlante. Faut-il en autoriser la libre circulation ?Le premier qui osa soutenir ouvertement cette théorie fut un Siennois, Sallustio Bandini, un archidiacre qui avait beaucoup voyagé et mis la main à la culture de la terre. Il prononça ou écrivit en 1737 un discours en ce sens qui ne fut publié qu'après sa mort, en 1775. Il partait d'une affirmation qui peut paraître étrange aujourd'hui, mais qui montre le peu de foi qu'on avait alors dans les ressources de la statistique: «Il est impossible, disait-il, de savoir combien de boisseaux de blé il faut à une province comme la Toscane. » Il en concluait qu'il est chimérique de vouloir accumuler dans des greniers publics la quantité nécessaire à son approvisionnement, et, s'autorisant de l'exemple des Hollandais, déclarait que la liberté du commerce pour les céréales lui semblait parfaitement possible. Il réclamait pour les paysans, surtout pour ceux des Maremmes, une réforme de l'impôt qui frapperait les propriétaires, surtout quand ils ne résideraient [)as, une diminution de la gabelle du sel, et, en particulier, la fin de l'arbitraire qui ouvrait et fer-
mait de la façon la plus capricieuse la sortie du blé.
Dès ravènement de François II, Texportation des deux tiers de la récolte était consentie pour douze ans aux habitants des Maremmes et cette concession allait être renouvelée à chaque expiration du terme. Mais, en 1763-1764, voici que les mauvaises récoltes ramènent la famine. Il faut recourir aux anciens expédients : acheter du blé aux frais de l'État, fixer d'autorité le prix du pain, ruiner ainsi les boulangers, ce qui n'empêche pas le pain de manquer en beaucoup d'endroits. Les maigres résultats obtenus forcent à réfléchir. Aussi, lorsqu'en 1766 la disette reparaît menaçante, on suit une j)olitique tout autre; on supprime les tarifs imposés aux bouangers ; on permet le libre commerce du blé; on laisse la liberté produire tous ses effets, et Ton peut s'applaudir du succès de la tentative.
Cette année 1766 fut vraiment une année décisive. On se résout à braver ro[)position qui vient du peuple, serf de ses préjugés, et des fonctionnaires de la grascia, serfs de leurs intérêts. A la suite d'un mémoire de Pompeo Neri, un édit de 1767 décrète la liberté complète du commerce des grains.
En même temps Léopold portait hardiment la hache dans le vieux système corporatif. Dès l'année 1738, François 11 avait enlevé à VArte dclla lana son monopole. Il avait décidé que n'importe quelle ville ou village du grand-duché pouvait pratiquer le métier. Les consuls de \ Arto et les deux députés, nommés par le prince, avaient été chai-gés de revoir etdesimpli-
fier les règlements de la corporation. Vingt et un ans plus tard, en 1759, ordre avait été donné de rassembler les statuts de tous les Arts et de les soumettre à un examen rigoureux. C'étaient là des menaces qui n'allaient pas rester vaines. Léopold faisait publier un petit livre anonyme, qui était la traduction d/un opuscule français dû à l'abbé Goyer, et qui était destiné à préparer dans le public la réforme qu'il méditait : Chinki, histoire cochincJdiioise^ qui peut servir aussi à cV autres pays. Il ordonnait pour l'année 1766 un recensement qui devait fournir la fidèle image de l'état économique de la Toscane. 11 prescrivait aux provéditeurs, qui étaient les administrateurs des corporations, de lui faire connaître ce qui, d'après eux, était utile ou nuisible dans les statuts, ce qui, en fait de taxes ou de règlements, devait être aboli ou maintenu, quels métiers étaient en progrès ou en déclin et quels moyens leur semblaient propres à améliorer la situation.
Cette enquête amena quantité de réponses, de doléances, d'avis divers et de renseignements plus ou moins précis. Pompeo Neri, consulté, ne cachait pas que, selon son opinion, faire renaître le commerce et l'industrie du moyen âge était chose impossible. Le sacrifice de l'antique système municipal allait être consommé. Une Commission était nommée pour étudier et proposer les corrections et suppressions nécessaires. Cela devait aboutir, en 1770, à plusieurs niotu proprio du prince qui constituaient une refonte complète de l'organisation du travail, édits qui éga-
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lent en importance et (|iii dev'ancent de six ans la fameuse ordonnance de Turgot sur le même sujet.
Pour en bien comprendre la portée, il est bonde connaître ce qu'étaient en 1700 le commerce et l'industrie à Florence.
Elle comptait 78.035 habitants (1;, dont 47.002 exerçant une profession. Plus de 10.000 étaient occupés au service domestique, ce qui suffirait à prouver que les rentiers, les gens à l'aise étaient nombreux dans la ville. 8.757 appartenaient au clergé, à la classe des fonctionnaires, aux professions libérales. Piestaient pour le commerce 2.540 personnes, et pour l'industrie 25.570. La soie avait, de beaucoup, le personnel le plus considérable : 12.351 travailleurs, patrons et ouvriers, dont plus de 3.000 ne besognaient qu'une partie de l'année. Venaient ensuite les industries du lin, du chanvre, et d'un autre textile qui se répandait au dix-huitième siècle dans toute l'Europe, le coton (3.428 personnes en lo\xl).V Art e délia la nci, dont les fonds de roulement ne dépassaient pas, en 1702, 500.000 livres, n'employait plus que 1.018 personnes, dont 50 chômaient encore de temps en temps. Il n'utilisait plus guère que la laine du pays, celle des Etats pontificaux et celle d'Espagne. Quand on se rappelle qu'il faisait vivre ^lutrefois 30.000 personnes, on peut mesurer sa décadence. Avant lui se classaient les industries descuirs et peaux{1.487), des
(1) En 17;')7. fille nvnil environ 77.<)<in .'inies. à peine 1.000 de plus (pinn siècle anparavanl. Ce eliilïre, en 1745, parail s'èlie même aijaissé à 7().0()0.
FLORENCi: SOUS LA DYNASTIIi DE LORUAIINE 437
métaux et de la poterie (l.iOO). Après lui se rangeait immédiatement celle du hois (897). Les autres métiers descendaient à des chiQVes insignifiants (i).
Toute cette population laborieuse était condensée en huit .1/// (2) où se conservait encore la vieille distinction entre Arts majeurs et Arts mineurs. Or ces débris des corporations avaient toujours leurs tribunaux spéciaux, leurs règlements compliqués, leurs officiers élus ou tirés au sort, leurs taxes qui grevaient lourdement les pauvres. Pise, Sienne jouissaient du môme luxe de tribunaux, de règlements, d'offices et de taxes.
On ne pouvait citer comme à demi prospères, en dehors de la soierie, que la fabrique de poterie, fondée, dès n'M, par le marquis Ginori à la villa Doccia, au retour d'une mission diplomatique qui l'avait mejié à Vienne; la typographie (jiii avait repris quelque vie et comptait, en 17()(), 60 maisons; les mines de fer et de cui\ le qui, dans l'ile d'Elbe surtout, avaient été mieux exploitées qu'autrefois.
Pour ranimer ces activités languissantes, Léopold, au mois de février 1770, pu])lie deux édits qui instaurent un régime nouveau.
Le premier, daté de Pise le 3 du mois, établit presque complètement le libre exercice du commerce et de l'industrie. Il abolit toutes les taxes d'immatricu-
(1) 780 personnes étaient considérées comme vivant d'aumônes,
(2) 1° Mercanti ou Calimala; 2" Camblo; 'S" Lana; 4" Seta; ^^ Medici e speziali ; 6" Vajai e Guoiai;7o San Piero e fabbricanti; 8°Linaioli. — Les juges et notaires, qui furent un syndicat de fonctionnaires, avaient, depuis longtemps, cessé de figurer parmi les Arli.
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lation qu'on exigeait pour l'entrée dans une corporation. Elles seront remplacées par une inscription du prix uniforme de deux livres, sur un registre qui sera tenu par la Chambre de commerce, organisme nouveau qui ne dépend plus des .1/7/. Encore l'exemption de cette espèce de patente est-elle accordée aux marchands ambulants et aux artisans qui exercent à domicile un petit métier. Désormais il est permis à tout boutiquier d'exercer plusieurs métiers ; il lui est permis aussi d'avoir plusieurs boutiques de différents genres. 11 est permis à tout marchand de colporter et de vendre sa marchandise dans toute l'étendue de la Toscane. Les prescriptions antérieures sont aljrogées, comme peu adaptées aux circonstances du temps présent et contraires à la liberté, qui fait la prospérité du commerce et de l'industrie.
Un édit postérieur (du 7 décemlne 1770) devait affranchir Ijientôt les marchands de l'obligation d'avoir chez eux des poids et mesures qui n'étaient pas nécessaires à l'exercice de leur profession.
Sans doute quelques exceptions dérogeaient à ces mesures générales. Il y en avait qui étaient territoriales : la ville de Livourne, la province de la Lunigiana, le territoire de Barga conservaient leurs lois spéciales. D'autres dérogations, inspirées par des motifs divers, étaient spécifiées. Les conditions d'âge et de capacité mises à l'admission des médecins, chirurgiens, apothicaires et sages-femmes étaient maintenues : on voulait évidemment garan-
tir la santé publique. Ou maintenait de même les conditions pécuniaires rc^quises pour s'établit' fabricant de soieries: cette oml)re do privilège était sans doute uiio concession faite à VA/ie (IclUi Sela^ resté le plus important. Enfin pour les objets d'or et d'argent la marque demeurait aux juains des orfèvres immatriculés : on regardait pro])abloment le contrôle comme indispensable en pareille matière.
De plus certaines industries continuaient à être en régie : celles du fer, du papier timbré, du sel, du tabac. Les métiers de bouche étaient encore soumis à une réglementation particulière : mais, dans les années suivantes, Léopold, poussant plus avant dans la voie où il s'était engagé, supprimait les monopoles du sel et du tabac. En 1775, la vieille magistrature de la grascid^ dont relevait tout ce qui concernait l'alimentation, était supprimée à son tour.
Le second grand édit de Léopold b' est daté de Pise et du 17 février 1770. Il avait déjà opéré un abatis sérieux parmi les magistratures antiques dont Florence était encombrée. Cette fois, il s'attaque à l'organisation judiciaire des corpiorations. Tous les tribunaux consulaires et, avec eux, la vieille et glorieuse Mercanzia, sont rayés d'un trait de plume. A leur place est instituée une Chambre du Commerce^ des Arts et Manufactures, dont les membres sont nommés par le pouvoir central, et dont la juridiction s'étend sur toute la Toscane : elle fait office de cour d'appel à l'égard des tribunaux de province. Sa fonction est double; elle doit, d'abord, veiller à
l'observation des lois et règlements qui concernent le trafic et les manufactures, trancher tous les conflits qui peuvent naître dans leur domaine; elle doit, ensuite, travailler au progrès de l'industrie et du commerce, en proposant toutes les améliorations qu'elle juge désirables, et, au Ijcsoin, en prêtant assistance aux artisans pauvres pour qui la justice pourra être gratuite. Un tarif lui était fixé pour les frais de justice, et il lui était recommandé de recourir, autant que possil)le, à l'arbitrage et à la conciliation pour les causes de petite importance.
Cette réforme était motivée par le désir de donner aux intérêts économiques une seule direction, conforme au bien universel de l'Etat. N'était excepté que le Collège des médecins qui subsistait avec ses prérogatives. En dehors restaient toujours la cité et la capitainerie de Livourne. On laissait aussi aux^l/'^He soin de nommer des administrateurs pour les œuvres pies, legs et donations dont ils avaient la charge. Mais, en 1777, disparaissaient beaucoup d'œuvres et de confréries pieuses, comme celle du Bigallo. On laissa, en revanche, survivre la Congrégation de la Miséricorde, qui avait été fondée lors de la grande peste et dont on peut voir encore les pénitents, avec leurs cagoules noires, figurer dans beaucoup de convois funèbres.
Il semble toutefois que la Chambre de commerce créée par le grand-duc n'ait pas réussi à son gré, car il la remplaça, en 1781, par un Provéditeur unique, qui lui-même ne devait durer que quelques années.
FLOnENCE SOUS LA DYNASTIE DE LORRAINE 4H
Et cola nous renseigne sur l'espiit dv la réformo, toile (|ii<' l'avait voulue Léopold 1*^'. Il entendait a la fois l'aire rentrer les métiers dans le droit commun et o-ardor la haute main sur eux. Un de ses conseil- 1ers avait proposé que, dans toute industrie, les artisans immatriculés eussent la faculté de se réunir pour Iraiter de leurs affaires, pour adresser au besoin des requêtes communes au Souverain, en tout cas pour lui donner leur avis, quand ils en seraient requis. 11 y aurait eu deux réunions par an, où l'on aurait délibéré sur les propositions valant la peine d'être discutées. Mais Son Altesse Royale se montra fort peu favora])le à cette résurrection de l'autonomie corporative. Il répondit que, dans les Arts majeurs seulement, des Assemblées de cette nature pouvaient rendre quelque service; mais qu'en général l'envie et la discorde empêchaient trop souvent le bien que l'on était en droit, à parler philosophiquement, d'espérer d'une assemblée de personnes où une même fin, celle de s'entr'aider, devrait mettre les gens d'accord. Bref, logique avec lui-même, le Souverain s'en tenait au principe monarchique : la direction venant d'en haut. Il n'acceptait pas le principe républicain, qui avait été à la base du régime corporatif, la volonté partant d'en bas, la direction imprimée par le vote des intéressés. 11 était à l'égard de l'organisation professionnelle à la fois autoritaire et individualiste, comme le fut la Révolution française.
Les Arti ne reçurent j^as encore leur arrêt de
mort. Mais, désormais sans iiioyeas légaux de faire respecter leurs règlenients, réduits à voir leurs métiers envahis par des commerçants et artisans qui ne leur devaient ni argent ni soumission, ils n'avaient plus qu'un souffle de vie. L'industrie et le commerce, ainsi affranchis, allaient-ils du moins se ranimer ? Léopold comprenait bien que les réformes négatives voulues par lui ne suffisaient pas : on avait détruit les principaux obstacles qui entravaient le développement économique, mais cette poussière d'hommes qu'on avait maintenant devant soi était-elle capable de le pousser vigoureusement ? Une somme de 304.637 livres fut alors distribuée aux négociants et fabricants florentins. Des écoles à demi professionnelles furent fondées en 1778 : on les appelle encore Léopoldines. On ne voit pas que cela ait eu un grand effet. Alfieri, dans un de ses sonnets, constatait avec amertume que rien n'était changé et que Florence dormait encore.
L'idioma gentil, sonante e puro, Per cui d'oro le arène Arno volgea, Orfano or giace, afOitto e mal siciiro, Privo di chi bel fior ne cogliea.
Boréal scettro, inesorabil, duro.
Sua madré spegne e iina madrigna créa, Che illegitimo omai farallo e oscuro Oiianto già ricco laltra e chiaro il fea.
L'antica madré, è ver, dinerzia ingombra, Ebbe molti anni Tarti sue neglelte ; Ma per lei stava del gran nome l'ombra.
Italia ! a quai ti mena infami strette Il non esser dai Goti appien disgombra ! Ti son le igniide voci anco inlerdette.
Léopold, clans le compte rendu de ses actes qu'il crut devoir donner à son peuple après ses 24 ans de règne, s'est attaché à justifier les réformes qu'il lui a, en partie, imposées. Elles ne furent pas toutes populaires ; elles suscitèrent des plaintes, des colères. Où est la réforme, même la plus bienfaisante, qui n'ait point fait de mécontents, môme parmi ceux qui en devaient bénéficier le plus ? Il ne faut pas s'étonner si son successeur, Ferdinand III, commença par réagir contre ce qui paraissait à beaucoup un desserrement trop brusque des lisières qui avaient si longtemps soutenu et garrotté le commerce et l'industrie des Florentins. C'est, d'ailleurs, la coutume qu'un monarque nouveau prenne d'abord le contre-pied de celui qu'il remplace. Donc rétablissement du monopole du tabac, restrictions à la liberté du trafic, défense d'exporter la laine et la soie brutes, les peaux non tannées, les chiffons pouvant servir à fabriquer du papier, les grains et la farine, les châtaignes et l'huile d'olive, etc. : toutes ces mesures marquent un recul sur la politique libérale que Léopold avait suivie en matière économique. Mais il y a des choses renversées qui ne se relèvent point : les corporations ne retrouvent pas leurs privilèges ; elles sont même menacées dans leur existence ; en 1792, Paolini (de Pistoia) et Fossombroni (d'Arezzo) proposent déjà d'abolir les privi-
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lèges conservés par VA/ir deUd Schi. Ce n'était pourtant pas la dynastie de Lorraine qui était destinée à pratiquer cette suprême amputation. Le temps était venu où l'Europe entière sursautait aux secousses que lui imprimait la Révolution française et allait subir pendant une vingtaine d'années une bourrasque vertigineuse. La Toscane ne pouvait échapper au tourbillon : elle allait bon gré mal gré sortir de sa torpeur.
En réalité la Toscane, à plus forte raison Florence, n'a plus dès lors une destinée individuelle. Elle est enveloppée dans l'évolution d'ensemble qui entraîne l'Italie. Elle redevient une portion d'un grand tout dont elle partage les rapides et multiples vicissitudes.
Lue triple révolution domine l'histoire du monde depuis la fin du dix-huitième siècle jusqu'à nos jours : une révolution politique et sociale qui, venant à la fois de France et d'Amérique, propage les principes égalitaires, pousse à l'établissement de la démocratie ; une révolution industrielle, qui, commencée en Angleterre et en France, bouleverse la technique par l'emploi de nouvelles forces motrices et par l'invention de nouveaux procédés chimiques ; une révolution commerciale qui, par l'application de la vapeur et de l'électricité aux transports, sup-
FLOHENCE SOUS LA DYNASTIE DE LORRAINE I4ô
prime les distances, rapproche les contrées les plus lointaines, rend internationale la concurrence et mondial le marché.
Nous ne pouvons pas suivre dans leur détail infini les changements à vue que produit cette triple révolution pendant cette période fertile en métamorphoses. Nous tâcherons seulement de marquer au passage, en quelques traits précis, les répercussions qu'elle a eues à Florence, c'est-à-dire, en matière politique, la succession rapide des gouvernements qui ont passé sur la Toscane, et, en matière économique, les faits essentiels qui marquent l'agonie d'un système et la genèse d'un autre.
Qu'on se rappelle donc l'archiduc Ferdinand II l obligé de s'enfuir devant les armées françaises et en particulier devant Napoléon Bonaparte, ce grand condottiere, dont la famille, chose bizarre, se trouve être d'origine florentine ; puis, comme la France aime, alors, à s'entourer d'Etats organisés sur son modèle et affublés de dénominations antiques, la Toscane érigée en république d'Etrurie ; quelques mois plus tard, à la paix, dévolue à la branche espagnole de Parme ^1801), et s'appelant cette fois royaume d'Etrurie ; bientôt, en 1807, annexée, englobée, absorbée par l'immense Empire français, et formant les trois départements de l'Arno, de l'Ombrone et de la Méditerranée, jusqu'au moment où l'Empereur terrassé est confiné dans un coin de terre toscan, dans cette Ile d'Elbe à laciueile il donne la célébrité et dont il s'échappe pour tomber définitivement à Waterloo.
Cette accumulation d'événements est accompagnée de transformations intérieures. Les principes et exemples venant de France agissent sur la Toscane. Napoléon a peu de respect pour ce qui subsiste de la vie locale, du régime communal. Il n'est point gêné par les traditions des peuples qu'il a soumis. Non seulement il supprime quantité de couvents et de communautés religieuses et il emploie les biens du clergé à éteindre la dette publique ; mais, jaloux d'uniformité, ennemi de tout ce (jui peut faire obstacle à son pouvoir, il conforme les institutions qu'il rencontre ou qu'il crée à celles qui existent sur territoire français ; il prive ainsi les Chambres de commerce de leurs attributions judiciaires qui sont transférées à des tribunaux spéciaux et il les transforme en simples corps consultatifs ; il introduit à la place de la législation qu'il trouve le Code qui porte son nom. Or un article de ce Code contenait l'interdiction de toute association professionnelle, voire de toute coalition temporaire entre gens du même métier.
L'existence des Arts était de la sorte ravée d'un trait de plume ; la liquidation de leurs biens était ordonnée ; et, par un décret daté de Yilna, en 1812, ceux de VArte délia lana étaient dévolus à la Chambre de commerce qui avait son siège à Florence (1).
(1) Ces biens avaient passé d'abord, en 1782, à l'Œuvre de Santa Maria del Fiore. Ils passèrent, en 1868, à la Chambre de commerce actuelle, réorganisée en vertu de la loi de 1862. Un desbàlimenls qui en faisaient partie avait «'té démoli en 1858. La Bourse fut édiliée sur son emplacement.
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Ce patrimoine, qui se composait de moulins à foulon et de séchoirs que Ton devait entretenir, réparer et dont l'usage devait être public et gratuit, est resté aux mains de cette Chambre pendant un siècle. 11 était inaliénable. Mais peu à peu les bâtiments tombaient en ruine : les fabricants, de moins en moins nombreux, ne s'en servaient guère ; les procédés même de fabrication avaient changé. En 1907, la Chambre de commerce^ qui siège dans le Palais de l'Arte récemment reconstruit tel qu'il était à la fm du moyen âge, fut autorisée à vendre ces biens qui, devenus inutiles, étaient gênants, et sans bruit disparut le dernier vestige de ce qui avait été la plus puissante corporation de Florence (1).
Le colosse une fois terrassé, relégué au bout du monde, il semble que les guerres et les révolutions soient arrêtées. La vieille Europe essaie de reprendre son équilibre et de retrouver son repos troublé. Il y a partout des Restaurations. Celle de Toscane est modérée. Ferdinand 111, rentré et qui règne jusqu'en 1824, ramène avec lui la police, les moines, l'ordre de Saint-Étienne, la [)eur de la liberté et des institutions populaires. Mais la tradition d'un gouvernement doux et tolérant est établie dans le pays. Sous Léopold II, qui va être le dernier des grandsducs, peu de bruit, peu d'événements saillants. La Toscane mène une vie tranquille et médiocre. Le prince s'occupe à fonder des fermes modèles et à
(1) Voir, dans X^Nazione du 12 juin 1907, le rapport fail à r,o sujet par un des membres de la (".hambre, M. Merci.
réorganiser les impôts, la monnaie. Le poète satirique Giusti l'appelle un Morphée toscan, qui sait à merveille dessécher les marais et les bourses.
Le système économique qui domine alors dans le grand-duché est celui du laissez-faire. Point d'intervention dans les affaires des particuliers. C'est la contrée d'Europe où les droits de douane sont le plus bas, où l'industrie est le plus libre. Il n'existe môme pas un tarif pour la location des voitures à Florence. Pas de monopoles. Pas d'écoles d'État pour l'enseignementprimaire. L'individualisme triomphe. C'est le règne de la bourgeoisie aisée et des gentilshommes campagnards.
Dans les campagnes, objet d'une sollicitude particulière, on s'efforce d'appliquer les études théoriques des Georgofili^ on crée des comices agricoles, des classes du soir pour l'instruction des paysans. La plupart sont encore des métayers, isolés par leur situation même, et qui ne songent guère à s'unir. Les villes sont un peu plus remuantes, je ne veux pas dire Florence, où prédomine la classe paisible des rentiers, où le ton est donné par une petite cour galante et spirituelle, lettrée et efféminée. Florence, qui compte alors 90.000 habitants environ, est, suivant l'expression de Gapponi, « un petit Paradis, sans l'arbre de science et l'arbre de vie ». 11 ne faut pas redire, après Niebuhr, que l'Italie est alors la terre des morts : on sait qu'il en coûta à Lamartine, pour avoir répété cette condamnation sommaire, un duel avec Tofficier napolitain Pepe. Mais la vie, Tac-
tivité, 1 espérance sont surtout représentées à Florence par des réfugiés qui lui viennent des autres parties de l'Italie plus sévèrement traitées et qui lui apportent un peu do rêve, de passion, d'idéal. Il y a par suite quelque mouvement intellectuel parmi les étudiants de Sienne et de Pise. Quant aux ouvriers, qui forment à peine 15 p. lOOdela population toscane, ils n'ont d'importance qu'à Livourne, qui a, vers ce temps-là, 70.000 habitants. C'est le seul point où se posent et se discutent les problèmes nouveaux qui vont remuer la masse des travailleurs, où se répandent les idées qui préparent une profonde transformation sociale.
Aussi la révolution de 1830 bouillonne-t-elle autour de la Toscane sans s'y répercuter en violente fermentation. Il y a bien une petite réaction : on supprime VAntologia, considérée comme trop hardie ; on travaille à faire une place aux sœurs du Sacré-Cœur et aux Jésuites ; et le professeur Montanelli, en combattant cette main-mise cléricale sur les esprits, joue en Toscane à peu près le même rôle que Quinet et Michelet dans la France de Louis- Philippe. Le libéralisme économique est toujours en vigueur, sinon le libéralisme religieux et politique. La Toscane demeure le pays du nihilisme gouvernemental pour tout ce qui concerne le commerce et l'industrie ; son monde officiel fête Cobden, l'apôtre du libre-échange, qui lait alors un court séjour à Florence.
Mais peu à peu, aux approches de l'année 1848,
iôO HISTOIRL IJU TIJAVAIL A FLOHENCt:
qui fut l'aunée critique du dix-neuvième siècle, les aspirations multiples, qui agitent l'Europe et surtout 1 Italie, se font sentir aussi à la paisible oasis (ju'est la Toscane. C'est d'abord un appétit violent d'indépendance, un désir patriotique de secouer la domination autrichienne, de chasser l'étranger, de créer enfin l'unité italienne : or les grands-ducs ne sont certes point des tyrans, mais ils ont le tort irréparable d'avoir avec l'Autriche des attaches d'origine et d'intérêts. C'est ensuite un appétit de liberté politique, qui se traduit par des demandes de constitution, par la velléité de limiter l'autorité des souverains, soit au moyen d'un parlement élu, soit par l'action d'une presse délivrée de ses entraves. Quelques-uns même rêvent de république et songent à devenir, de sujets, citoyens. C'est enfin un aj^pétit, encore vague et sourd, d'égalité sociale, un élan plus instinctif que raisonné vers une démocratie qui diminuerait la distance entre les riches et les pauvres, qui ferait aux travailleurs une part plus grande dans les profits du travail. C'est, pour tout dire d'un mot, le premier essor du socialisme.
Ces trois tendances diverses, qui convergent et parfois se contrarient, vont se mêler confusément dans les événements qui remplissent le milieu du siècle. Dès janvier 1848, les ouvriers de Livourne font des manifestations, des émeutes. Giusti pouvait dire de la Toscane : « Elle a mis les pieds hors du lit; mais elle a encore son bonnet de nuit. »
Elle ne tarde pas à être réveillée tout à fait. Révo-
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lution à Naples en janvier, à Paris le 24 février, en mars à Milan, à Vienne, à Berlin, autant de coups de tonnerre qui dissipaient le sommeil le plus obstiné. La population toscane envoie des volontaires contre l'Autriche : elle entre dans le mouvement national. Elle réclame une constitution : elle entre dans le mouvement politique. Elle demande des mesures en faveur des sans-travail qui abondent par suite de la crise économique et qui pillent des boulangeries : elle entre dans le mouvement social. L'archiduc efîVayé s'enfuit. Et la Toscane a, comme la France, son Gouvernement provisoire, ses ouvriers qui brûlent les stations de chemins de fer, ses luttes entre démocrates et modérés, ses Ateliers nationaux, ses clubs, sa République, un triumvirat où figurent Mazzini, Montanelli, Guerrazzi, fils d'un ouvrier de Livourne. Les triumvirs peuvent célébrer solennellement « la République revenant chez elle après trois cent dix-huit ans ». Mais bientôt Guerrazzi, promu dictateur, doit combattre les bourgeois qui sontépouvantés et qiii, aidés parles paysansqu'excitent les nobles et les prêtres, s'emparent du Palais-Vieux, en expulsent la Constituante, font le dictateur prisonnier. Les Autrichiens s'emparent de Livourne, le grand-duc rentre (juillet 1849). La République toscane est morte, englobée dans la grande réaction européenne qui tue, d'abord, la République romaine et un peu plus tard la République française. Guerrazzi est exilé à vie. Toute propagande en faveur de l'unité italienne est interdite. Les baïonnettes autrichiennes
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font régner Tordre à LivoLirne et dans les villes où ils tiennent garnison jusqu'en 1855. Le calme parait revenu. Mais pure apparence ! Des secousses comme celles-là, pareilles à un tjeniblement de terre, laissent branlant et lézardé Téditice social qui a résisté au premier choc. Dix ans ne sont pas écoulés et voici qu'avec laide de la France l'Italie s'affranchit presque entièrement de la domination allemande, voici que les victoires de ^lagenta el de Solférino permettent aux Italiens d'être enfin maîtres chez eux. Voici que le royaume d'Italie, par la diplomatie de Gavour, par l'héroïsme de Garibaldi s'ébauche au profit de Victor-Emmanuel. Le grand-duc, qui a refusé de s'allier au Piémont, s'est par là même condamné à la fuite; et il n'est pas plus tôt parti (cette fois sans retour) que la Toscane, à la majorité de 225 communes sur 245, vote son annexion au royaume qui se fonde. Lorsque Inentôt Victor-Emmanuel sera proclamé roi d'Italie, il aura pour premier ministre un Florentin, Ricasoli, et pour première capitale, Florence, qui fera pendant près de dix ans l'intérim de Rome. Le pape, soutenu par Napoléon 111 et par l'Autriche, y fait une suprême opposition à l'unité italienne. Mais lorsque enfin Napoléon m, en 1870, sur le point de se mesurer avec la Prusse, aura repoussé l'alliance offerte par Victor- Emmanuel et dont la seule condition était l'évacuation de Rome par les troupes françaises, quand cette évacuation se sera quand même accomplie tardivement dès le mois d'août et que Rome aura repris sa
place naturelle de capitale de l'Italie, Florence rentrera dans le rang, redeviendra une simple ville de province, agrandie, embellie, honorée par la fonction provisoire qu'elle a remplie, mais aussi ruinée financièrement pour plusieurs années par un honneur qui lui a coûté cher.
Avant de la quitter (ce que je ne puis faire sans mélancolie), je voudrais résumer à grands traits son évolution économique pendant les cent dernières années.
Un premier signe du réveil toscan est le fait que sous Léopold 11 la population du grand-duché a auo'menté en 20 ans de 340.000 âmes. Florence seule comptait, en 1859, 113.186 habitants; elle en avait, en 1901, 198.408, et au 31 décembre 1909, 231.635. On voit comme l'accroissement a été rapide; elle a plus que doublé en un demi-siècle.
Ce n'est pas qu'elle ait, comme tant d'autres villes, fait l'office de pompe aspirante sur les villages environnants. Si l'exode rural existe en Toscane, si ses émigrants se rendent volontiers en France, en Allemagne et en Suisse, les campagnards sédentaires forment le principal contingent de la population. On les évaluait, vers 1830, à 60 p. 100. La proportion est aujourd'hui moins forte : mais elle est toujours considérable.
Le métayage est encore la forme la plus ordinaire de l'exploitation agricole; on l'a parfois critiqué assez vivement, on l'accuse d'entretenir la routine, de ne pas se prêter aux innovations, d'aboutir àunemédio-
crité paisible. Il s'est maintenu quand même; mais sur plusieurs points, surtout dans les Maremmes, on a vu apparaître les journaliers, les hraccianti, qui sont des déracinés et se louent au plus offrant. C'est parmi eux que se recrutent les émigrants. C'est là que la misère a sévi le plus cruellement.
On ne peut toutefois reprocher aux gouvernements successifs d'avoir négligé l'agriculture. De grands travaux hydrauliques n'ont cessé d'être mis en œuvre pour combattre la fièvre et la malaria. En 1827, le libraire Yieusseux, un Italien patriote d'origine suisse, fondait le Giornale cigrario toscano. Aujourd'hui la province de Florence a une école forestière dont le siège est Vallombrosa, des instituts agraires, même coloniaux, des chaires ambulantes de professeurs agronomes qui vont dans les campagnes enseigner les soins réclamés par la vigne, le mûrier, l'olivier. Des expositions périodiques, depuis 1850, étalent les produits naturels du pays : ce sont surtout la soie grège, Thuile, les fruits (figues, pêches, raisins, châtaignes, etc.), la paille fine qui sert à faire les chapeaux, les roseaux dont on fabrique les meubles cannés, les fleurs coupées et les feuillages d'ornement qui partent pour l'Allemagne et l'Angleterre, l'iris florentin dont la racine blanche a l'odeur de la violette et dont la récolte se monte à 6.000 quintaux par an, le maïs, dont la culture s'est répandue de 1850 à 1800 et qui s'exporte en abondance. Le pays donne a qui le parcourt une impression de fécondité heureuse.
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Le vendredi, à Florence, la place de la Seigneurie est, comme autrefois, le rendez-vous d'une foule de campagnards et de marcliands de J)lé; les siècles ont eu beau couler; la tradition est demeurée immuable. Toujours aussi, le Samedi Saint, des pièces d'artifice sont amenées devant la cathédrale et alors, sur un fil, part du maitre-autel une colombe qui va mettre le feu aux poudres; les paysans assistent en grand nombre à la cérémonie; car la croyance populaire est que, si l'allumage se fait vite et ])ien, l'année sera fertile.
Mais foires et marchés sont en décadence. Ce n'est pourtant pas la facilité des communications qui les fait dépérir comme en d'autres pays. Les routes et transports sont médiocres. On n'en est plus sans doute au temps de la Restauration où trois courriers par semaine, avec trois places seulement, étaient en partance pour Rome, Vérone et Gênes. Le premier bout de chemin de fer fut inauguré en 1844 de Livourne à Pise. Depuis lors, plusieurs lignes se croisent à Florence, sans qu'on trouve autour d'elle ce réseau serré qui enveloppe les grandes villes modernes. Le commerce n'y a qu'une activité moyenne. Les exportations de la Toscane qui, dans les dernières années de François 11, vers 1760, se chiffraient par 9 millions de livres, ont, il est vrai, passé dans la période de 1837-1841 à oS millions; les statistiques de nos jours, qui ne sont plus particulières à la Toscane, ne permettent pas de préciser une augmentation qui est certaine. Toutefois Florence,
malgré les écoles commerciales dont elle est dotée, ne saurait à aucun degré rivaliser avec Gênes comme place de négoce. 11 est curieux seulement de remarquer que les banques, banques d'émission et banques privées (est-ce une réminiscence du passé ?), ont été des premières à s'y développer. Pendant qu'elle était capitale, on y créa une succursale de la Banque nationale du royaume d'Italie. Mais on peut suivre là le mouvement de concentration qui réduit Florence à une position subordonnée. En 1872, la Banque nationale de Toscane et la Banque toscane de crédit ont encore le droit d'émission; mais, en 1893, elles fusionnent avec la Banque nationale du royaume d'Italie pour former la Banque d'Italie. La finance florentine se fond dans la finance italienne (1). Pas plus qu'elle ne peut lutter avec Gênes pour le commerce, Florence ne peut être mise en parallèle avec Milan pour l'industrie. Si on la contemple du haut du bastion construit par Michel-Ange, qui fait aujourd'hui partie du jardin Boboli, on n'aperçoit qu'une de ces grandes cheminées d'usine qui crachent la suie et la fumée. Rien qui resseml)le à la noire atmosphère des cités industrielles. Ce n'est pas à dire qu'elle ignore les forces et les méthodes qui ont renouvelé la production. Moteurs à eau, à vapeur, à gaz, électriques actionnent nombre de fabriques. Dès 1824, une filature à vapeur était créée
(1) Dans le second semestre de 11)12, la Chambre de compensation de Florence a eu à liquider des sommes montant à 745.274.083 fr. 82 ; elle en a compensé pour 658.793.020 fr. 63.
pour la soie à Modigliana; une autre rétait bientôt à Florence; et dans toute la province on en trouverait aujourd'hui 71 à vapeur, D à feu direct. C'est surtout dans la dernière décade que l'emploi des machines s'est généralisé. Mais des congrès de savants, tenus à Pise en 1839, à Florence en 1841, prouvaient qu'on comprenait dès lors la portée des nouveaux procédés scientifiques. Le nombre des chevaux- vapeur utilisés est, dans la province de Florence, de 24.850.
En même temps que le machinisme, se développaient les unions de capitaux, qui sont une des nécessités de l'industrie moderne. Non seulement les sociétés coopératives de crédit, comme la Banque mutuelle de Florence, mais encore des sociétés coopératives de production et de travail, de construction et de consommation, se sont multipliées assez récemment, sous l'influence de Luzzati, dans le monde ouvrier, parmi les peintres, les fontainiers, les marbriers, les typographes, les travailleurs du bâtiment, et surtout les sociétés en nom collectif, en commandite, et les sociétés anonymes par actions, ont pullulé dans le monde patronal. En quatre ans, de 1907 à 1910, dans le cercle [civcondario) de Florence qui comprend 76 communes, il s'est fondé 48 de ces dernières, pendant que, il est vrai, il en disparaissait 24. Cela représente une valeur de plusieurs millions.
Un autre symptôme de vie et un gage d'avenir, c'est la création de nombreuses écoles profession-
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nelles. Il y en a pour le tissage, la teinture, Tindustrie du livre, les arts décoratifs industriels, la broderie, la dentelle, comme pour l'instruction commerciale des femmes et des hommes.
Il est naturel que par suite le personnel employé au travail industriel aille croissant. Pour la province de Florence, il arrivait en 1907 au chiffre de 136.742 sur une population de 945.324; il s'élevait en 1911 à 142.076 sur unepopulation de 1.038.193. Malgré tout, on peut dire que la petite et la moyenne industrie continuent à dominer dans le pays. Il existe bien peu d'établissements oli le nombre des ouvriers dépasse la centaine. Le travail à domicile est très répandu, et c'est ce qui explique pourquoi la répartition d'après le sexe accuse 46.578 ouvriers seulement contre 95.498 ouvrières.
Pour compléter ce tableau sommaire, il est utile de passer en revue les divers groupes d'industrie.
Les industries mères, préparatoires, qui en alimentent d'autres mines, métallurgie, produits chimiques , ont eu quelque im[)Oi*tance. Quelques-unes ont été, au début du dix-neuvième siècle, sous la direction d'étrangers. C'est un Français, ci-devant comte de Larderel, qui exploite en 1818 les mines de borax, lesquelles fourniront en 1846 un million de kilogrammes. C'est une Compagnie anglaise qui, vers le même tenn)s, extrait le cuivre des mines de Montecatini. Aujourd'hui ces industries sont rentrées dans des mains italiennes. Les fonderies, les ateliers mécaniques, qui occupent 3.788 ouvi'iers hommes,
femmes et enfants), et les fabriques d'allumettes de bois sont les plus considérables.
Les industries alimentaires occupent une place plus importante. Les vignes qui grimpent sur les arbres produisent un vin estimé et elles font vivre la fabrication des tonneaux et barils. Les moulins à huile, les moulins à blé, les fabriques de pâtes sont communs autour de Florence, et ils usent des procédés qui ont perfectionné leur fonctionnement.
Mais les industries du vêtement ont encore le premier rang. La laine, presque exilée de Florence, s'est réfugiée dans le cercle de Prato, où Ton compte 25.000 fuseaux pour la filer, 1.800 métiers mécaniques et encore 2.300 métiers à main. On y fait surtout des tapis de divers genres. Seulement il n'est pas question de lutter avec la concurrence anglaise et allemande. La soie s'est mieux défendue. En 1758, VAj'tc avait encore en caisse 4.878 livres, 9 sous, 5 deniers, un patrimoine évalué à 13.861 livres, 13 sous et 1 denier. Elle faisait travailler environ 12.000 personnes à Florence et dans ses environs immédiats. En 1811, la soie employée dans la confection des taffetas, rubans, velours, voiles, etc., se montait à 160.630 livres et Ton estimait que la fabrication faisait vivre 20.000 personnes. Au cours du dix-neuvième siècle, rindustrie s'est transformée. Les étroites boutiques de la Via For San Maria, de la Via Porta Piossa, de la Yiâ Calimaruzza, qui contenaient chacune un métier, ont disparu une à une. Le vieux système de tissage à la calabraise a été
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abandonné : 1- lorence a aujourd'hui deux tissages à rélectricitë ; cependant les métiers à main se maintiennent dans la province, fournis le j)lus souvent par les })atrons aux travailleurs. L'élevage des vers à soie et la vente des cocons sont florissants dans toute la Toscane. Mais Milan est devenu le grand marché. Les débouchés de soieries florentines sont surtout l'Amérique du Xoid et l'Amérique du Sud: mais les Américains du Nord se sont mis à fabriquer et la concurrence chinoise et japonaise est ailleurs un rude obstacle : Florence ne retrouve plus les conditions d'autrefois.
C'est l'industrie de la paille qui lui rapporte le plus; elle est môme, au jugement d'experts, à peu près la seule (\\xipaie^ comme disent les Américains. Quand a-t-elle commencé en Toscane .^ De bonne heure assurément. Une tradition veut que la fabrication des chapeaux de paille ait été introduite de Toscane à Coanet, en Lorraine, dès le seizième siècle. On estime que, de 1818 à 1826, elle nourrissait 80.000 âmes. Aujourd'hui, chapeaux tout faits et tresses, cousues depuis 1867 à la machine, occupent, dans la province de Florence seulement, 19.430 femmes et 585 hommes, dont Timmense majorité vit dans les alentours de la ville.
Il faudrait ajouter la lingerie, les confections pour dames et messieurs, les fabriques de corsets, qui font surtout travailler à domicile: la passementerie qui fut naturalisée à Florence en 1782; les tanneries qui sont au nombre de 74 dans la province; la
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ganterie qui exporte en Allemagne et dans les Amériques. Mais tout cela n'emploie c[ue peu d'ouvriers et de capitaux et ne rappelle que de très loin les magasins géants des grandes capitales.
Les industries du bâtiment et de l'ameublement ne nous retiendront pas longtemps. Une observation pourtant s'impose. De son grand passé artistique Florence a retenu quelque prédilection pour les métiers qui confinent à l'art. La fabrique de porcelaine Ginori dure toujours ; elle s'est même dédoublée; à la suite d'une grève, quelques-uns de sesouvriers ont fondé une fabrique concurrente. Les céramiques de Gantagalli et de ses fils, les terres cuites de la maison Bondi, la sculpture sur bois et l'ébénisterie, qui furent ressuscitées, de 1830 à 1861, par Angelo Barbelli et Pietro Giusti, la mosaïque, la bijouterie, les travaux en marbre et en albâtre, tout ce qui vit du luxe et vise à la beauté, entretient une renommée que Florence a raison de maintenir énergiquement. Cependant des plaintes se font jour sur la main-d'œuvre habile qui devient rare, découragée qu'elle est par le machinisme ; la verrerie pâtit de la difficulté qu'elle éprouve à se procurer les matières premières dont elle a besoin et qui lui viennent de l'étranger.
Mais Florence garde encore quelque supériorité dans les industries polygraphiques, celles qui ont un caractère intellectuel ou esthétique. L'imprimerie, qui traversa des mauvais jours sous Napoléon et plus tard encore, eut aussi cette fortune d'être
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soutenue et relevée par des étrangers. On sait le rôle de foyer d'idées que joua, dès 1820, la lii^rairie Yieusseux, centre de réunion des écrivains et des penseurs. En 1821, naissait la revue mensuelle Antologia qui fut entre eux un nouveau lien. Puis, vers 1832, commençait l'imprimerie Cioni ; et des étrangers encore, le Français Lemonnier, le Piémontais Barbera donnaient quelque éclat à la typographie florentine. Aujourd'hui Florence a des imprimeries munies de toute espèce de caractères 60 surlOO(|ue contient toute la province, et occupant 1.036 ouvriers) ; des lithographies, des photographies renommées comme celles d'Alinari et de Brogi; des maisons d'édition et de nombreux journaux qui font marcher les presses rotatives. Des papeteries, des fabriques de cartonnages et d'enveloppes ont naturellement pris naissance dans le voisinage, et l'une d'elles, qui exporte aux Indes, en Orient, en Amérique, emploie quatre cents ouvriers.
On le voit, Florence n'est point demeurée en dehors du grand essor économique qui emporte le monde contemporain. Elle a participé aussi aux luttes qui heurtent l'un contre l'autre le capital et le travail. Elle voit comme partout les deux catégories de producteurs s'organiser face à face. 11 n'y a pas moins de douze sociétés ou fédérations patronales qui sont attentives à la défense de leurs intérêts. Quant aux travailleurs, poussés vers les caisses d'épargne dès 1829, possédant à Florence seulement 50 sociétés de secours mutuel, ils ont des organes de combat qui
TLOUENCE yOUS LA DVNASTIK DE LOHHAIIS'E l(i;{
s'âppeilent Leg/w (/l /Jiiglioj'a/uenlo et qui se groupent en Chambres de travail. Ils reprennent sous une forme nouvelle quelques-unes de ces fonctions que remplissaaient les corporations : entr'aide, secours aux veuves et aux orphelins, etc. Mais ils ont dû conquérir péniblement leursli])ertés. En 1859, grèves et coalitions étaient encore punies et lorsque Sella, en 1864-1865, proposa de reconnaître les syndicats, il fut fort mal accueilli. Néanmoins l'Italie a suivi d'un pas indécis la marche des États voisins et Florence, (jui, encore une fois, n'a plus d'existence indépendante, fait sa partie, mais sans grand bruit, sans passions vives et sans événements tragiques, dans la bataille engagée sur toute la surface de la terre entre employeurs et employés.
Il serait impardonnable d'oublier dans cette revue, si rapide qu'elle soit, une industrie qui, à tout prendre, pourrait bien être la première de Florence : j entends l'exploitation de cette mine d'or qu'est la bourse des étrangers qui la visitent. Qu'ils y passent pour se régaler les yeux des chefs-d'œuvre dont elle est peuplée ou qu'ils y séjournent captivés par la grâce ensorcelante de la ville et de ses alentours, ils laissent derrière eux une manne abondante.
Florence intelligemment comprit très tôt l'avantage de demeurer Florence la belle, un bijou finement ciselé dans un écrin de velours et de soie. Quand la maison de Lorraine succéda aux Médici, elle eut bien soin de revendiquer, de ramener de Rome, et de conserver avec amour les collections
qu'avaient rassemblées ces princes-marchands. Il fut défendu de vendre, de laisser sortir du pays ces objets d'art : la défense était encore renouvelée en 1754. Enlevés un instant par Napoléon qui n'avait aucun scrupule à enrichir sa capitale de la dépouille des vaincus, ils revinrent en leur patrie, quand le grand rapace se fut brisé les ailes.
Le comte Gesare Balbo disait : « Nous vivons des bienfaits du ciel et des œuvres de nos ancêtres . » 11 calculait qu'il venait de son temps 4U0.000 étrangers par an en Italie ; qu'un cinquième au moins traversait la Toscane et il évaluait à 2.400.000 écusde trois livres la somme qu'ils y dépensaient. De 1837 à 1841, selon Zobi, on pouvait estimer cet apport annuel à 16.800.000 livres. Cette coulée d'argent s'éparpillait en rigoles innombrables parmi les hôteliers, [es facc/iùu', les voituriers, les restaurateurs, les marchands de toute sorte, les propriétaires et locataires de maisons ; il en pénétrait même quelques ruisselets dans les caisses de la ville ou de 1 État, l'entrée dans les galeries publiques étant payante. De plus certains objets d'art étaient autorisés, moyennant finance, à franchir la frontière. Vers 1840, on en exportait environ 860.000. En 1909, cette exportation se montait à 298.153 livres. En 1907, à la station de Florence, le mouvement des voyageurs était de 801.328.
Pour ces enfants du dehors (jui lui arrivent cha(|ue année, Florence est une bonne hôtesse. Pour ces brillants oiseaux de [)assage. raffinés pèlerins de l'art.
amis de la vie calme clans un cadre élégant ou simples curieux voulant avoir vu ce que la mode prescrit devoir, elle a une foison d'hôtels et de pensions, dont les tenanciers, modernisant d'antiques palais, sont souvent d'origine allemande ou suisse, des banques en abondance, des agences de toute sorte, ses collections splendides, ses bibliothèques, ses archives si riches, une Université d'été à l'usage des étudiants en vacances (1), ses environs au charme délicat, ses industries de luxe, et surtout ses monuments qui rendent témoignage de sa grandeur passée, si bien que ses marchands et artisans d'autrefois, constructeurs ou surintendants de ces beaux édifices, apportent encore leur contribution au bien-être comme à la fierté de leurs descendants.
Et maintenant je dis adieu, non sans regret, à Florence. Elle est désormais englobée, immergée dans le grand courant international qui entraîne aujourd'hui l'humanité, qui efface les particularités locales, qui uniformise les lois et les mœurs et qui ne permet plus à une ville, à un peuple, voire à un continent, d'exercer dans le monde une primauté exclusive et incontestée. Elle n'a point à espérer de revoir jamais les jours éclatants du moyen âge. Mais c'est quelque
(1) Je saisis l'occasion de remercier ici cordialement M. l'avocat Piero Roselli, secrétaire de cette Université, et M. l'avocat Tassinari, secrétaire de la Chambre de commerce, qui m'ont fourni pour la dernière partie de ce volume, des renseignements précieux.
4(;fî HISTOIRE DU TRAVAIL A FLORENCE
chose, c'est môm(* un éminent lionneur d'avoir incarné durant des siècles, mieux que toute autre cité, le régime de l'économie urbaine, de la république municipale et corporative. J'ai tâché de mettre à nu l'infrastructure sur laquelle s'est élevée une société qui fut foncièrement originale, d'analyser le terreau fécond où s'est épanouie la fleur magnifique de la civilisation florentine. Je voudrais que la ville du Lys rouge, pour ceux qui m'auront suivi jusqu'ici, devînt plus familière, plus amie. J'aurais atteint mon but si, dans cette histoire, à laquelle je sais qu'on peut beaucoup ajouter, mais à laquelle je souhaite qu'on puisse peu retrancher, j'avais réussi à la faire mieux aimer en la faisant mieux comprendre.
Georges Rexard.
20 juin 4913.
Consulter pour ce dernier chapitre :
A. VON Reumont, Gcschichle Toscana's seil dem Ende défi Florenlinischen Freisîaals (2« volume).
ZoBi {\.),Storia civile délia Toscana dal 1737 al iSoO (Firenze, 1850). — Af annale slorico di economia toscana Firenze, 4847).
Bandini (S. A.)j Discorso economico scrillo... nclV anno 17S7 (Firenze, 4773).
MisuL, Le Arli Florentine In-8, Firenze, 4904).
Barzillotti, / béni delV Arte delta lana (Firenze, 4880).
Cx'STi'si, Legistazione Toscana i\()\. 40, 29, 30).
Caméra di commerzio e indlstria di Firenze. — Slalislica induslriale. Nolizie suite condizioni induslriali delta Provincia di Firenze (Anno 4944). — Bapporlo semeslriale sulV anda-
inenlo dei commerci e délie industrie nella Prouincia diFirenze (l" Luglio, 31 Décembre 1912).
BoLTON Kl\g, Histoire de V Unité italienne (Trad. IVançaise. Paris, Alcaii, 1901).
// secolo XIX nella vila e nella cullura del popolo ('Vallardi, Milaiio, in-4 illustré, 1905).
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