CHAPITRE XVI
FLORENCE SOUS LES MÉDICI (l 580-1737)
On me pardonnera de voyager maintenant à tired'aile à travers le temps. Le temps a ses déserts comme l'espace; il présente du moins de vastes étendues, arides et désenchantées, où l'historien a le désir et le droit de passer vite. (3r la mort de la République marque pour Florence le commencement d'une décadence si profonde, que nous pouvons faire tenir aisément en un chapitre les deux siècles pendant lesquels y régna la dynastie des Médicis. On y sent, en eiïet. dans tous les domaines, un lent affaiblissement de vitalité, une perpétuelle déperdition d'énergie.
Chose étrange! Si l'on ne considérait que l'expansion de la civilisation italienne hors de ses frontières naturelles, on serait tenté de croire à une éblouissante prospérité de Florence et de l'Italie. Jamais leur renommée, jamais leur influence ne parurent plus grandes à Fétranger. En France deux reines
régentes, qui sont toutes deux florentines, Catherine et Marie deMédici, apportent avec elles ce qu'il y a de meilleur et de pire dans leur patrie : les raffinements de la politesse et de Tesprit, de la mode et du vice, le goût des beaux-arts et de la vie de cour, l'usage des parfums et des poisons, la politique habile et souple, mais fourbe et sans scrupule sur les moyens, qui se résume dans le nom de Machiavel. Les pamphlets de la Ligue reprochent à Henri III, fils d'une de ces Italiennes, de prendre le titre de Sa Majesté qui convient à un roi-femme ou à un homme-reine, de s'entourer de mignons, d'user de pâtes pour le visage et de fourchettes pour la table. Un Florentin, Zamet. sera le banquier de Henri lY. On ne peut nommer bravi et spadassins sans rappeler le pays d'où ils viennent. Un Strozzi est fait maréchal de France. Les Albert de Luynes, les Gonzague, les Gondi, Particelli d'Emeri, le financier dont les exactions font éclater la Fronde, sont tous d'origine italienne, comme la marquise de Rambouillet, née Pisani. Pour la soierie, les faïences, les meubles, la broderie, les dentelles, les artisans français se sont mis à l'école de leurs confrères d'outre-monts. Estil question de science ? On discute les découvertes de Galilée, on répète les expériences de Torricelli, on brûle le philosophe Vanini. En littérature, la pastorale, le marinisme, le précieux, le burlesque, la comédie et la tragédie classiques avec les iVcadémies : autant d'importations qui ont traversé les Alpes. Et l'on en peut dire autant de Topera, du bal-
let. Gomment oublier que Scaramouche et LuUi triomphent en plein Paris ? Dès la fin du seizième siècle, le rude huguenot Henri Estienne se plaignait que la langue française eût emprunté à sa voisine les mots relatifs à la guerre, au duel, au bel air, comme si elle n'en avait pas assez de son cru. Il aurait pu ajouter qu'elle avait tiré de la même source et en quantité des termes de marine et de commerce. En vérité, pendant plus de cent ans, de 1550 environ à 1660, la France est italianisée.
Il faudrait dire : l'Europe entière. De hardis et habiles aventuriers, partis d'Italie, gouvernent les reines et, par elles, les royaumes. On sait la tragique aventure de Concini, maréchal d'Ancre, la triomphante réussite du cardinal Mazarin et des Mancini. Rizzio, le musicien, qui paya cher Thonneur d'être le favori de ^larie Stuart, était de Turin. ^Nlonaldeschi, que Christine de Suède aima et fit tuer à Fontainebleau, était né à Orvieto. Plus tard, au commencement du dix-huitième siècle, Alberoni, qui fut presque roi d'Espagne, était natif de Firenzuola. L'Italie est alors le pays qui, pour les choses intellectuelles et mondaines, marche en tète des autres, donne le ton, le pays qu'on admire et imite.
Mais, par un contraste frappant cette même Italie, qui rayonne et exerce une action fécondante sur le monde environnant, dépérit faute d'hommes et de force morale, épuisée par le privilège qu'elle a eu d'être la première civilisée, à bout de vie et de sève, comme une plante qui a fleuri trop tôt et avec trop
d'exubérance. Disputée entre les maisons de France, d'Autriche, d'Espagne, perpétuellement déchirée par leurs ambitions rivales, elle reste morcelée, incapable de faire son unité, de reconquérir son indépendance, et Florence partage le triste sort de la péninsule.
Il ne vaut pas la peine de conter par le menu les petits événements politiques et les intrigues d'ambition ou d'amour dont elle est le théâtre sous la dynastie des huit Médici (1). Qu'il suffise de constater que le grand-duché de Toscane atteint les limites qu'il conservera dès l'année 1555, après la soumission de Sienne par Gosme 1"^' qu'on a surnommé le Grand (il y a des grandeurs de toute taille); que les princes de la maison régnante sont, selon les hasards de l'hérédité, tantôt de sinistres débauchés comme celui qui fut assassiné par Lorenzaccio, tantôt des Altesses hautaines à la mode espagnole, tantôt d'honnêtes et paisibles souverains dont Ferdinand Il fut le plus populaire, mais qu'ils gardent leurs traditions de banquiers, d'hommes d'affaires et poursuivent leur propre enrichissement au moins autant que celui de leurs Etats; que leur gouvernement bureaucratique et policier efface de plus en plus les traces de la liberté républicaine qui n'est plus guère commémorée^ qu'une fois par
(1) Alexandre (1530-1537) ; Cosme I", dit le Grand (1537-1574); François-Marie (1574-1586) ; Ferdinand I" (1587-1609) ; Cosme II (1609-1621); Ferdinand II et régence (1621-1670); Cosme III (1670- 1723) ; Jean-Gaston (1723-1737).
an, le jour de la Saint-Jean, où le peuple est admis à danser dans le palais de ses maîtres, tandis que les fontaines versent des flots de vin chaque fois qu'il nait un petit prince; que, malgré tout, la Toscane, moins durement traitée par un souverain que par une ville souveraine, jouit i est-ce l'effet de son climat? est-ce une réaction contre les agitations si continues dont elle a été secouée?) d'un calme qui ne se dément guère ; que les mœurs florentines gardent toujours une certaine mollesse aimable et souriante ; qu'elles alternent, en général, des fêtes galantes, des bals, des discussions académiques à une dévotion plus ou moins superficielle, mais sans emportement, sans excès, sans élans violents en un sens ou en l'autre ; bref que le pays tout entier végète, vivote dans une tranquille médiocrité, jusqu'au moment où, en 1737, la dynastie des Médici s'éteignant comme une lauipe sans huile (1), leç grandes puissances disposent de la succession et décident, sans consulter les habitants, de les faire passer, eux et leurs biens, sous la domination d'un prince de la maison de Lorraine-Habsbourg, vaguement parente de la famille qui disparaît.
(1) L'extinction n'était pas complètf^, s'il en faut croire cette note publiée dans la Tribune de Lausanne du 15 septembre 1911 et probablement empruntée à des journaux belges : « On vient d'enterrer à Mons l'ultime représentant de cette famille qui joua un si grand rôle dans l'histoire. Il était simplement portier à l'église Saint- Vaudru. Il connaissait ses origines et pouvait les prouver. Mais on ne subsiste pas avec des parchemins et cet héritier, fort dépourvu, d'une maison souveraine, avait dû se contenter, pour vivre, du modeste emploi qu'il avait trouvé. Il est mort à l'hôpital. »
Nous n'insisterons pas davantage sur les destinées politiques de Florence pendant cette époque oii pèse sur elle une lourde et somnolente atmosphère. .Mais que deviennent alors les différentes branches d'activité dont nous nous occupons dans cet ouvrage?
Des beaux-arts, qui confinent à notre sujet, mais ([ui n'en font point partie, nous avons peu à dire. On continue à bâtir sous les premiers Médici : on achève le Palais-Vieux, on construit les Uffizi, le pont de la Trinité, plus tard des théâtres ; assez tôt le mouvement s'alanguit. L'Académie des Beaux- Arts fondée en 1562 ne le ranime point : la peinture et la sculpture nous apparaissent, au contraire, par trop académisées, affadies, efféminées. Elles ont perdu, elles aussi, leur liberté. Au lendemain du Concile de Trente, elles sont soumises au contrôle des théologiens : ce sont [ceux-ci qui décident des sujets à traiter, du costume et des attributs qu'il faut donner aux personnages. Dans l'effort de Restauration catholique, qui remplit la fin du seizième siècle et presque tout le dix-septième siècle, on a peur, non seulement de ce qui est immodeste, mais de ce qui est vigoureux et naturel; on proscrit toute nudité comme une tentation au péché. Par deux fois il fut question de gratter les fresques de Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine, parce que les ressuscites du Jugement dernier n'étaient pas
conveaablement vêtus: et il fallut qu'un peintre se livrât à la triste besogne de les habiller, ce qui lui valut d'être surnommé le culottier de ]\Iichel-Ange. On usa et abusa de cette pieuse pudibonderie. Des œuvres de mérite furent brûlées, parce qu'elles avaient un caractère païen. Dans une multitude d'églises, les murs furent badigeonnés au lait de chaux, soit parce que les fresques reproduisaient des épisodes qui déplaisaient à certains les peintures représentant la vie de saint François d'Assise semblent avoir en maint endroit souffert de ce vandalisme sacréy, soit parce qu'elles contenaient des portraits profanes qui ne devaient pas figurer dans un édifice religieux. Le pape Sixte-Quint, qui avait été porcher à ses débuts, fit cacher et voulut détruire une -quantité de morceaux antiques. Il ne faut pas s'étonner si l'art, ainsi mis en tutelle et privé de hautes inspirations, tombe dans le convenu, le maniéré, les grâces mièvres et fleuries de ce style jésuite, qui, par l'éclat des dorures et des marbres de toute couleur, fait douter si l'on est dans un temple ou dans une salle de théâtre : ce style est celui qui domine -alors dans les églises d'Italie et qui passe de là dans les autres pays catholiques.
L'art industriel est néanmoins florissant pendant assez longtemps : meubles qui ont une apparence solennelle et quelque peu emphatique, tentures somptueuses d'appartement, marqueteries qui deviennent une spécialité des Chartreux, mosaïques en pierres dures et polies qui ornent des tables et des
consoles, création de musées et de collections qui sont de luxueux cimetières où se conservent les souvenirs et les débris du passé, tout cela continue les traditions artistiques de Florence et lui attire le respect des visiteurs étrangers. Si l'un de ceux-ci, Montaigne, n'est pas tendre pour la cité du Lys rouge, qui ne lui parait pas mériter le titre de Florence la Belle, un autre témoin, Tommaso Rinuccini, vers la fin du dix-septième siècle, y admire le luxe de l'argenterie et des livrées, le nombre des gens de service, des voitures capitonnées, des carrosses et des calèches à la française, la somptuosité des toilettes où brillent la soie et les rubans. Comme dans toute ville où il existe une cour, les industries qui confinent à l'art avaient encore de beaux jours. Mais bornons-nous à ce simple coup d'œil sur les frontières du sujet qui nous occupe; il sied de concentrer notre attention sur les formes du travail qui s'applique à satisfaire les besoins matériels de l'humanité : l'agriculture, le commerce, l'industrie proprement dite.
De ces trois grandes catégories de l'activité économique, l'agriculture est certainement celle qui a le plus à se louer du changement de régime. Elle prend, pour ainsi dire, sa revanche du temps où la bourgeoisie urbaine ne pensait guère à la campagne que pour l'exploiter à son profit.
Certes la Toscane n'était pas en bel état, au moment où les Médici devinrent princes souverains. Le territoire était dévasté, déboisé, dépeuplé; des inondations terribles, comme en 1547, la ravageaient encore; la disette était un fléau toujours menaçant; on en a compté lii en 316 ans. Mais par ce seul fait que le prince devait sa sollicitude aux paysans comme aux bourgeois, il ne pouvait plus sacrifier les uns aux autres. Il lui est loisible et ordinaire de prendre et d'imposer des mesures qui sont d'intérêt général; il défend de couper sur les montagnes les bois protecteurs de la plaine; il fait commencer des travaux de dessèchement dans le Val di Chiana et même dans les Maremmes où sévit la malaria; il ordonne des plantations d'oliviers et de mûriers, de vignes dans la province de Chianti; il fait curer les canaux, entretenir les routes. Oh ! sans doute ce n'est pas un âge d'or qui naît soudain pour les villageois toscans. Mais du moins le patriciat florentin reprend goût aux choses de la terre; on crée dans la capitale des jardins botaniques; on publie des poèmes et, ce qui vaut mieux, des traités pratiques sur la vie des champs. Quand survient une année de famine, on essaie d'y parer et d'en empêcher le retour. Le m.oyen qu'on emploie, c'est le monopole du commerce du blé. Tout le blé récolté, jusqu'à concurrence d'une certaine quantité de boisseaux, est acheté par l'Etat et conservé dans des greniers publics; on en tire ce qui est nécessaire pour les semailles, ce qui est nécessaire aussi pour nourrir la population
L'Atelier de l'Orfèvre.
Florence — Palais-Vieux.
(Alexandre Fel.)
Edition Alinari.
à un tarif qui varie suivant que la récolte a été bonne ou mauvaise; on garde un surplus en prévision d'un manque possible, et, s'il vient à se produire, l'État fait venir à ses frais des céréales de fort loin, de Pologne et de Moscovie, par Lûbeck et par Dantzig, comme cela eut lieu en 1586 et en 1590; elles sont revendues aux sujets à des prix qui couvrent les débours et laissent souvent un bénéfice. Cet expédient du monopole était dans les idées du temps. On y recourait pour l'huile, pour le vin. On ne croyait pas possible de résoudre autrement le problème qui consiste à approvisionner les villes de ce qu'elles ne produisent pas.
Toutefois, si les consommateurs sont satisfaits, les producteurs sont loin de l'être. Il y a des méventes ou des pertes, quand la récolte a été trop abondante. Les campagnards, obligés de vendre à vil prix, au-dessous du prix de revient, abandonnent les terres, émigrent, se font ouvriers ou mendiants. En A^ain veut-on empêcher cet exode rural; en vain va-t-on jusqu'à leur interdire de se louer en d'autres pays pour les travaux temporaires de la vendange ou de la moisson. La désertion ne cesse pas, surtout dans les Maremnies, où il est défendu aux habitants de planter des arbres et de chasser. Ailleurs c'est la lourdeur de l'impôt du sel qui s'oppose à l'élevage du bétail et Sienne, au milieu de ses pâturages, est obligée de mendier de la viande à l'étranger. Les biens de main-morte qui appartiennent à l'Eglise ou à certaines familles nobles, les droits féodaux qui
n'ont point disparu et même se sont aggravés avec la monarchie contribuent à la détresse paysanne. Et cependant, si l'on compare, sur ce point, la Toscane à d'autres contrées d'Europe, il faut reconnaître que la coutume du métayage et des fermages héréditaires y rendait, sinon partout, du moins dans la plus grande partie du territoire, la situation des ruraux plus tolérable qu'ailleurs.
Le commerce souffre davantage. La faute en est, pour une part, à la politique fiscale des grands-ducs : persuadés que la richesse d'un pays se mesure à la quantité de numéraire qu'il possède (et c'est bien là une opinion de banquiers), ils s'efforcent de faire de l'or par tous les procédés qui sont en leur pouvoir : douane, impôts, opérations de banque, monopoles à eux réservés ; d'aucuns même recourront à l'alchimie.
Donc, à l'intérieur, douanes d'une sévérité extrême et qui fonctionnent de ville à ville; droits à l'importation et à l'exportation: monopoles princiers qui ne portent plus seulement sur le blé, mais par moments sur les pierres précieuses, sur les chaussures. Toutefois, au milieu de ce pays fermé, barricadé de péages, un Ilot de liberté. Livourne a été proclamée port franc : on a fait appel pour la peupler aux faillis, aux aventuriers, à tous ceux qui ont eu maille à partir avec la justice; on y a delà sorte
attiré une population aussi nomJjreuse que douteuse, aussi active que turbulente, qui sera dès lors, non la plus raffinée ni la plus rassurante, mais la plus remuante et la plus novatrice de la Toscane. On Ta dotée de privilèges, de lois spéciales, d'un tribunal composé de négociants indigènes et étrangers; on a promis d'y maintenir, pleine et entière, la tolérance reliofieuse; Livourne est devenue ainsi très vite une grande place de commerce dans la Méditerranée, une escale des galions portugais et des vaisseaux anglais : elle est un lieu de transit pour les marchandises, un point de départ pour la chasse aux corsaires; elle grandit et s'enrichit.
A l'extérieur, malheureusement, le négoce se ralentit. On l'a encouragé dans le Levant par des traités avec les Turcs; mais bientôt l'ordre des chevaliers de Saint-Etienne, qui jurent de combattre sans répit les Infidèles, arrête les bonnes dispositions musulmanes. En Occident, les rapports amicaux durent avec la France. L'Empereur d'Allemagne, Charles- Quint, a beau interdire aux Florentins tout trafic avec la ville de Lyon; ceux-ci n'en tiennent aucun compte. Les banques florentines y fonctionnent vigoureusement comme à Paris, comme en Espagne, et le grand-duc est encore le premier banquier de son pays. 11 en est aussi le seul armateur : il possède toute la marine marchande de Toscane; il a ses galions qui abordent à Livourne, à Porto-Ferrajo, dans l'de d'Elbe, où l'on a voulu créer un port cosmopolite; il lui arrive de prendre une part lucra-
tive à la contrebande qui se fait avec les colonies es])agnoles.
Mais peu à peu un resserrement se fait sentir. L'ébranlement que la Réforme cause à l'Europe a son contre-coup à Florence. Il est défendu par Rome de commercer avec l'Allemagne protestante. Les guerres de religion bouleversent la France et les Pays-Bas : quantité de maisons florentines abandonnent Bruges et Lyon, se transportent à Besançon, à Chambéry, à Avignon ; celles qui restent dans leur domicile primitif renoncent à faire les frais d'entretien d'un consulat. Elles sont menacées par l'extension des manufactures françaises. Sully interdit l'importation des étoffes de Florence, lainages et soieries, et il ne veut pas même les laisser passer librement en transit. Le Portugal, avec lequel la Toscane a noué d'utiles relations, est conquis par l'Espagne et c'est un nouveau débouché barré. Puis l'Espagne, en 1627, fait banqueroute et c'est encore un pays perdu. L'Angleterre, en 1663, par représailles aux tarifs prohibitifs qui arrêtent ses marchandises à la frontière toscane, se ferme à son tour. De génération en génération les commerçants voient se rétrécir leur champ d'action.
Cosme !''•■ a octroyé des privilèges aux Juifs, signe que les banquiers du pays n'ont plus ce vaste roulement de fonds qu'ils avaient aux siècles précédents. Ceux des basses classes auront leur ^7/ e^^o et devront porter un chaperon rouge : les autres, un siècle plus tard, seront adjudicataires et percepteurs des ga-
belles. h'Arte di Calimala devient peu à peu une congrégation de charité et ses fonctions ne consistent plus guère qu'à nommer, lors de la Saint-Jean, une commission chargée d'organiser la fête et d'y inviter l'archevêque. UAi'te del Canibio a presque disparu faute de changeurs. Le nombre des étrangers venant à Florence a diminué de telle sorte qu'au dix-septième siècle, là où avait existé la puissante corporation des albergatori g/'ossi, on ne comptait plus que quatre auberges ou hôtels dignes de ce nom. La race nouvelle des touristes n'apparait que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle.
Commerce et industrie sont si intimement liés que l'une ne peut guère prospérer là où l'autre décline. Le fait est que les corporations se meurent, et il nous faut insister sur les causes de leur mort : car c'est le cœur même de notre sujet.
Ces causes sont externes et internes.
Parmi les causes externes, il faut citer avant tout l'éveil industriel des grands États européens. En vain est-il interdit d'enseigner à un étranger les métiers qui ont enrichi Florence. En vain la peine de mort est-elle décrétée contre tout ouvrier qui en porte au dehors les secrets (1). Adieu le monopole des fabrications lucratives ! Des manufactures se fondent dans les pays voisins ; de vastes entre-
(Ij Archiuio di Slato.Arte délia lana, 525-103.
prises s'y organisent avec l'aide des rois, des ministres, et avec les ressources d'un vaste territoire; la concurrence devient aussitôt redoutable; dès le seizième siècle, des drapiers anglais ont des maisons à Pise. Le mouvement qui allait de Florence aux nations d'Occident commence à se faire en sens contraire : c'est déjà un courant régulier au dix-huitième siècle. Florence perd ainsi sa clientèle lointaine ; elle perd également, pour la laine, la matière première qui reste en sa contrée d'origine (1). Pour la soie, qui trouve en Orient et en Italie même la matière brute dont elle a besoin, elle est encore en posture de lutter \2). Mais elle n'a plus assez d'ouvriers. Dès le milieu du seizième siècle, les fabricants ont la permission de faire travailler au dehors; en 1680, ils doivent faire venir des Lucquois, tant la main-d'œuvre indiofène a décru.
Et ici interviennent d'autres causes d'ordre extérieur. Le milieu où vivent les corporations a complètement changé.
Le milieu intellectuel d'abord. 11 est envahi par l'esprit qui domine dans la société depuis la Pxenaissance. C'est un esprit aristocratique, qui entraine le dédain des métiers, du travail manuel, de tout ce
(1) D'après Varchi, VAr!e délia lana, qui comprenait, en 1529,. 150 maisons, n'en comprend plus en \'>?>7 que 63. En 1575, soni chiffre d'affaires est évalué à 2 millions de ducats, en 1620 à 50.000 écus.
(2) En 1576, d'après un Vénitien, le fonds de roulement pour VArte délia Seta atteignait encore 2 millions de livres et le profit était de 50 p. 100. Mais le môme personnage constatait quancJ même un déclin.
qui est roturier, plébéien. Tommaso Rinuccini (1665- 1677) signale chez les Toscans la manie des titres, un pullulement de marquis vrais ou faux. Toute la littérature du temps reflète le goût de la vie noble, c'est-à-dire oisive, l'efTort pour s'élever à une glorieuse fainéantise, à l'exemple des Médici mués de marchands en princes.
Le milieu géographique n'est pas moins modifié. Le temps de la ville souveraine, enfermée dans son enceinte, gouvernant une banlieue docile et ne reconnaissantle droit de travailler chez elle qu'à ses bourgeois ou à ses sujets, ce temps-là est passé pour jamais. La Toscane, sans être devenue un grand Etat, comprend cependant plusieurs villes, comme Sienne, Pistoia, Arezzo,qui veulent avoir les mêmes droits que la capitale. Les lois ne s'appliquent plus seulement à Florence, mais à tout le territoire du grand-duché. Delà des difficultés sans nombre pour les corporations florentines qui ont encore l'esprit de clocher. Elles sont en querelle avec les corporations des autres cités (1580). Elles sont en querelle avec les artisans des campagnes. Tantôt VA/'te délia Seta permet à ses fabricants de faire travailler en province, vu la pénurie d'ouvriers dont elle souffre. Tantôt VArte délia lana interdit aux siens de faire travailler hors de la ville. Tantôt V Università dei Fahhricanti (nous verrons tout à l'heure ce qu'elle comprend) veut imposer l'obligation de se faire immatriculer à tout homme exerçant le métier dans un rayon de trois milles ou de cinq milles. Des conces-
sions sont faites, puis retirées, à des travailleups éloignés. C'est une source de procès qui durent des siècles avec des arrêts contradictoires, comme on peut le voir dans les débats de ÏArte délia Seta avec les artisans du Val Nievole (1). Très souvent l'impuissance où est la corporation citadine de surveiller l'exécution des règlements qu'elle édicté aboutit à un recours à la police locale, qui se soucie peu, sans doute, de défendre les intérêts des bourgeois contre ceux des campagnards, ses administrés.
Mais ce qu'il y a de plus grave pour les corporations, c'est le changement du milieu politique, c'est l'ingérence du pouvoir central, qui, sans scrupule, modifie leurs statuts, règle leur vie intérieure, opère entre elles des fusions arbitraires, bref leur fait sentir de mille manières la sujétion où elles sont réduites. Le seizième et plus encore le dix-septième siècle sont en Europe une époque de pouvoirs forts, jaloux de leurs prérogatives et désireux d'abattre les puissances rivales qui les gênent, aussi bien les franchises municipales des villes que les franchises des associations professionnelles. La Toscane n'échappe pas à cette tendance alors générale.
Dès 1534, dans Florence abattue et ruinée, les Arti éprouvent le contre-coup du désastre national. On supprime les derniers restes de leur importance politique. Il s'agit, comme dit un document du temps, d'(( ôter des mains de la plèbe la chose publique » .
(1; Arch. di Stalo. Arle délia Sela, 174-36. — i'niversiià dei Fabbricanli, à la date de 1567. Article 19.
Gominent admettre que des artisans participent à l'élection de ceux qui doivent la diriger? Désormais plus de prieurs, plus de Seigneurie élue! On honnit (c'est toujours le langage du temps) « cette magistrature créée par le peuple pour opprimer la noblesse ». Ce n'est point sans raison que les Arts mineurs sont réduits de quatorze à cinq.
Mais ce n'est pas assez. Leur autonomie, pour les choses qui sont spécialement de leur ressort, est à moitié détruite. Un droit de surveillance sur ces mêmes Arts mineurs est donné à des fonctionnaires, agents du prince, aux employés qui sont chargés d'administrer la dette publique.
Les corporations riches, moins durement traitées, ne sont cependant pas épargnées. Prenons pour exemple ce qui se passe dans la corporation de la soie (Por San Maria), celle qui est alors la plus importante. En 1580, a lieu une réforme profonde de ses statuts. Qu'y voyons-nous? A côté d'une longue énumération des personnes et des choses soumises à la juridiction de VArte, énumération qui remplit le livre 11, une refonte des institutions essentielles. On laisse subsister six consuls, élus par un corps électoral restreint et trié avec soin, qui ont surtout des fonctions judiciaires, qui doivent décider les causes commerciales relatives à la corporation. Encore enlève-t-on à leur compétence tout ce qui concerne le jeu, l'usure, les questions de dot, de tutelle, de curatelle. On fixe ainsi leurs émoluments : deux livres de poivre, deux onces de safran, et, en plus, à
certaines fêtes, quatre bouteilles de TreJibiano, quatre livres de saucisson, du pain d'épice, de la cire et même quelques petites sommes d'argent. Leur situation est considérable, semble-t-il. ^lais à côté d'eux, payés comme eux, siègent à leur tribunal deux assesseurs, qui sont des avocats florentins nommés par Son Altesse Sérénissime. Et, circonstance aggravante, il est spécifié que les consuls ne seront pas obligés d'exercer réellement la profession. Ils inclinent à devenir des personnages honorifiques, qui sont là pour la façade, pour le décor.
Voici, en revanche, les magistrats sérieux. Ils ont apparu dans quelques corporations aux derniers temps de la République; seulement quel agrandissement de leur rôle! Ce sont six conservateurs, chargés de veiller aux intérêts et à l'honneur de YArte et dont deux au moins doivent être d'anciens marchands de soieries, ce qui laisse à supposer que les autres peuvent être pris en dehors de la corporation. Puis viennent trois provéditeiii's, de qui relèvent toutes les causes criminelles, toutes les transgressioas aux règlements, tous les conflits entre maîtres et ouvriers. Ils peuvent, s'ils le croient séant, infliger la torture, condamner à des peines pécuniaires et afflictives, voire même à mort avec l'assentiment de Son Altesse Sérénissime. Ils ont à leurs ordres la police, même la police secrète, et il va de soi qu'ils ne peuvent être nommés sans l'agrément du chef de l'État.
II faut ajouter que le chancelier, garde des sceaux,
est un notaire florentin directement nommé par Son Altesse, de même que le teneur de livres, chargé de mettre en ordre la comptabilité et de trancher sommairement les affaires peu importantes.
Telle est la situation faite aux officiers auxquels est délégué le pouvoir exécutif. Voici maintenant celle de l'Assemblée, à qui appartient le pouvoir législatif. Toute proposition de modification aux statuts, préalablement approuvés par l'autorité supérieure, doit être communiquée avant tout à Son Altesse Sérénissime, qui décide s'il y a lieu d'y donner suite; et quand, avec sa permission, il en a été délibéré, la résolution votée est à son tour soumise à Son Altesse qui l'admet ou la rejette.
Qu'est devenue l'autonomie des corporations ? Mais ce n'est pas tout. On craint des réveils d'indépendance, et, en 1621, l'on crée un nouvel organisme. Le grand-duc nomme six députés (nous dirions aujourd'hui six délégués), qui sont payés en argent, cire, poivre, girofle et paquets d'étoupes servant à faire des feux de joie ; et ce sont ces agents du prince qui ont désormais en main toute l'administration. En 1687, leur approbation est déclarée nécessaire pour quiconque veut s'établir marchand de soieries en gros ; ils ont à s'assurer que le candidat a vraiment le capital nécessaire; et la même réglementation s'étend aux orfèvres et bijoutiers, qui font d'ailleurs partie de VArte.
On retrouverait dans la réforme que subit VArte délia lana de 1587 à 1589 les mêmes défiances, les
mêmes restrictions. Tout le pouvoir est concentré entre les mains du provéditeur et du sous-provéditeur, dont le choix est réservé à Son Altesse Sérénissime. C'est pour la corporation le passage du régime républicain au régime monarchique. Ordre est encore donné aux trésoriers d'envoyer tous les mois au fiscale^ qui est un fonctionnaire public, le bilan de VArte. Une instruction, datée du 12 mai 1625, rappelle aux officiers de la corporation que Pietro de Médici doit être appelé Illustrissime, et dans le corps des lettres qu'on lui adresse, ^^ S. (Votre Seigneurie); que les régents ont droit au titre de Clarissime, etc. Et cela ne trahit pas seulement cette maladie des superlatifs, qui se répandit par contagion dans toutes les cours d'Europe, mais l'abandon de cette fierté civique qui avait été une des forces des artisans de Florence. On n'est pas étonné après cela de rencontrer au bas de la supplique d'un provéditeur, demandant en 1648 une nouvelle refonte des statuts, cette formule protocolaire : — Très humblement nous baisons les habits de Votre Seigneurie.
Un autre exemple de l'intrusion du pouvoir central dans la vie des corporations, c'est la série des fusions par lesquelles on réduit leur nombre.
En 1534, nous l'avons dit, les Arts mineurs ont été ramenés de 14 à 5; neuf d'entre eux ont donc été supprimés d'un coup; la monarchie a ainsi marqué sa volonté de diminuer l'importance des classes inférieures et moyennes. Mais cela ne suffit pas. Dans
la -seconde moitié du seizième siècle, les corporatipyis subsistantes rentrent les unes dans les autres.
-En 15,52, trois Arts mineurs, les cordonniers et corroyeUra, les tablettiers, les tanneurs se fondent ensemble, et, en 1562, ils ne font plus qu'un avec un Art majeur, celui des fourreurs et pelletiers. Dès 1592;, on peut y entrer sans faire preuve de capacité : il. s,uffit d'adresser une demande aux consuls et d'acquitter la taxe d'entrée. Là aussi les consuls sont confinés dans leurs fonctions judiciaires; le pouvoir rçel est exercé par deux députés que nomme le Souverain.
, UJJjiwersità dei Fahhricanti (la corporation du bâtiment) est, dès 1542, un amalgame de cinq Arti. Les maréchaux ferrants, les serruriers, les armuriers, les loueurs de voitures, les marchands de bois, etc., y sont affiliés. Mais cette condensation de la population artisane, qui trahit sa décroissance à la fois en nombre et en valeur sociale, continue à s'opérer. En 1583, un nouveau mélange se produit avec VUnwersità cli San Piero^ qui était elle-même un composé des bouchers, des boulangers, des marchands d'huile, des principaux métiers de bouche. Il est alors décidé qu'ils formeront désormais un seul corps, qui aura pour arme un lion rouge debout avec un lys blanc dans la patte droite. Tous les statuts et officiers existant antérieurement sont cassés. Un nouveau règlement sera dressé par ordre de Son Altesse et selon ce qu'il lui plaira; les officiers qu'on nommera aLiront des émoluments fixés] par l'autorité
supérieure qui déterminera aussi les prix à payer aux maçons et ouvriers du bâtiment. En 1703, on ajouta encore à cette masse hétérogène les linaioli (ou lingers) et pour un moment (car cette réunion fut provisoire) à peu près tous les anciens Arts mineurs se trouvèrent condensés en un seul.
Est-il nécessaire de faire remarquer que ces fusions autoritaires ne produisaient que confusion ; que les gens ainsi rapprochés et soudés par un caprice souverain n'avaient point, pour la plupart, d'intérêts communs; que le régime corporatif, ainsi dévié et faussé, perdait à peu près toute utilité. Les corporations n'étaient plus que des cadres administratifs d'une structure bizarre. Leur organisation devenait purement bureaucratique. La chose était plus visible encore pour V Arte dei niedici e speziali. On y entassa de gré ou de force quarante métiers au moins, parmi lesquels les croque-morts, les libraires, les horlogers, les marchands de tabac. Puis on lui donna un gouvernement officiel en la personne de douze médecins et de douze apothicaires, lesquels tenaient le registre des morts, faisaient subir des examens d'Etat à ceux qui voulaient s'agréger à leur corps et recevaient, à titre d'experts dans ces jurys, une paire de gants pour honoraires.
Il n'est pas exagéré de dire que ces corporations, étroitement surveillées et assujetties, formées et déformées à l'aventure, n'étaient plus que des fantômes sans vie, des formes vidées de leur contenu.
Les métiers nés tardivement n'avaient point eu
meilleure fortune, pour peu qu'ils pussent causer d'ombrage à Tune des puissances régnantes. L'imprimerie connut à ses dépens le péril de toucher aux idées. Elle l'avait appris dès ses premières années d'existence, à la fin même de la République. En 1507, par l'ordj'e des prieurs et gonfaloniers, aucun écrivain ou imprimeur ne peut écrire ou imprimer quoi que ce soit, sans l'autorisation de Marcello Adriani, premier chancelier de la Seigneurie, sous peine d'une amende de 25 florins d'or lai'gJii, de dix coups de corde et de la réclusion pour cinq ans dans les Stiuchc^ chaque fois qu'il y aura un délit. L'Etat et l'Église rivalisent de sévérité : le pape en 1514, le synode de Florence en 1517 fulminent contre les imprimeurs de mauvais livres; puis, comme la lutte du catholicisme contre la Réforme est commencée, l'approbation de l'évêque, de l'Inquisiteur est exigée pour tout volume qui sort des presses. Laurent Torrens, dit Torrentino, avait été appelé des Pays-Bas par Cosme en 1545; on avait, suivant le système que les chefs d'Etat adoptaient, fondé une imprimerie ducale, d'où sortirent des ouvrages considérables, en particulier les biographies de Yasari, les histoires de Paul Jove et de Guichardin. Mais Torrentino, à qui l'on attribue l'invention des caractères dits italiques^ meurt à temps. Dès l'année 1559, la Congrégation de l'Index prohibe une foule de livres; puis, en 1570, elle ordonne aux libraires de fournir la liste des volumes qu'ils mettent en vente; elle voudrait qu'on n'imprimât rien sans l'autorisa-
tien expresse de Rome. Le grand-duc, en 1562, obtient une exception pour le Décameron de Boccace, exception singulièie à coup sur, même quand on sait qu'il en fut alors publié une édition expurgée (1573). Il V eut bien, en 1591, conflit entre l'Eglise et l'Etat pour savoir qui exercerait le droit de censure. L'exercice en fut partagé; mais, les imprimeurs de Florence n'y gagnèrent rien, et la typographie s'en alla fleurir en d'autres contrées où les ordres de Rome et de l'Inquisition, sinon ceux du pouvoir civil, étaient moins servilement obéis.
Outre ces causes extérieures de déclin, l'industrie et le régime corporatif en rencontraient d'autres en eux-mêmes.
Un ensemble d'institutions, tout comme un corps vivant, commence par traverser une période où il se forme, se constitue et se consolide. Mais cette évolution de croissance est suivie régulièrement d'une évolution de décadence. Il s'affaiblit, se désagrège, se décompose, finit par se dissoudre. La mort, aboutissement naturel de cette usure incessante qu'est la vie, apparaît ainsi comme le terme nécessaire du développement intime et spontané des êtres. Le régime corporatif n'est donc pas seulement miné par la pression de forces étrangères; il a en lui-même des éléments de dissolution.
C'est, d'abord, l'inégalité qui existe au sein de la corporation, du moins de la corporation capitaliste; les maîtres s'y divisent en majeurs et mineurs. Dans VArte Por San Maria ^ les premiers, qui sont des
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marchands en gros, paient 100 livres d'entrée ; les autres, qui sont des détaillants, sont estimés et taxés à moitié moins; non seulement le droit de fabriquer est refusé dans VA/-le délia lana à certaines personnes, par exemple aux Juifs, mais surtout le fossé entre maîtres et ouvriers va se creusant et s'élargissant.
Les maîtres ou patrons (ce mot se trouve dans une ordonnance de 1710 et a dû être usité auparavant) sont toujours durs pour les travailleurs qu'ils emploient. Ils sont préoccupés de deux choses, de les retenir à leur service et de réduire leurs salaires au minimum. Pour atteindre le premier but, avances aux tisserands dont les métiers ont été gâtés ou emportés par l'inondation de 1560; on espère les garder prisonniers de leurs dettes. Quiconque abandonnerait un patron, le planterait là {piantarebbe) avant d'être quitte envers lui, serait passible d'une forte amende et le maître qui aurait accueilli ce déserteur en serait également frappé (décret de 1595). Un certificat signé du dernier maître qui l'a occupé est exigé de l'ouvrier qu'on embauche (ordonnance de 1697). Est-il parti en laissant inachevé un travail commencé ? Il est puni d'un coup de corde qui lui est asséné publiquement devant la porte du siège social de l'Arte auquel il appartient (mars 1602). Aux tisserands et teinturiers défense est faite d'aller, seul ou en compagnie, bpire ou manger au cabaret [Arte délia laiia^ 1589j ; ceux qui enfreignent cette pro- [hibition, s'ils sont maîtres ou fils de maîtres, s'ex-
posent pour la première fois à cinq ans de suspension de leurs droits, à la perte des bénéfices qui leur sont accordés dans la société autorisée dont ils sont membres, et, en cas de récidive, à la prison, à une radiation formelle et définitive. Quels pouvaient bien être les motifs d'une défense aussi rigoureuse ? Sans doute le désir d'avoir des ouvriers réguliers et assidus, soustraits aux tentations de la taverne; peutêtre aussi la crainte de voir des conciliabules secrets V prendre naissance; peut-être enfin l'envie des maîtres de voir rentrer dans leur caisse l'argent gaspillé en bombances.
Ce qui rend plausible cette dernière conjecture, c'est l'effort tenté par les fédérations patronales pour créer ce qu'on a de nos jours appelé des économats ; et ici apparaît le second but qu'elles poursuivent : o-acrner sur le prix de la main-d'œuvre. Les chefs d'ateliers sont autorisés (^1589; à tenir dans leur boutique du pain et du vin pour les batteurs de laine, afin que ceux-ci puissent manger et boire sans perdre de temps. Mais il faut croire que cela ne plaît guère aux ouvriers, non plus que certains autres procédés destinés à réduire leur ])aie : car, en 1595, sur une requête des batteurs de laine, il est ordonné aux patrons de renoncer à ce moyen de gain supplémentaire; il leur est prescrit, sous peine de six mois de prison, de payer leurs ouvriers comptant en monnaie de Florence, et non en marchandises, en denrées alimentaires, en écus n'ayant pas le poids légal, en monnaie étrangère. Si le salaire est retardé, refusé,
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diminué indûment, les ouvriers sont invités à recourir aux Illustrissimes députés, agents du prince. On peut inférer de là que le gouvernement adoucissait parfois l'âpreté des syndicats patronaux. Cosme II ordonne aux maîtres de fournir à leurs compagnons le feu, la lumière et une literie convenable, sans aucune diminution de leur paie. Gela ne regarde que les Arts mineurs. Mais des mesures sont prises aussi en faveur des ouvriers de la grande industrie. D'abord V iiffiziale forestière a disparu, ce qui est pour eux un sérieux soulagement. Les. 1/'^^^* paraissent bien avoir voulu leur interdire, comme autrefois, toute union particulière ; en août 1597, il est interdit parl'.i/'^e dellalaiia aux courtiers (sensali)|de former une compagnie. Mais nous voyons qu'il existe quand même des compagnies de tisserands, de teinturiers, de batteurs de laine; elles assurent à ceux qui en font partie certains bénéfices, tels que des dots pour les filles, des secours pour les femmes en couches ou pour eux-mêmes en cas de maladie. Les fonds nécessaires paraissent avoir été fournis par les patrons qui entendaient ainsi s'attacher les travailleurs et les tenir à leur discrétion. Cependant c'est pour ceux-ci une garantie contre la misère, ainsi que le privilège dont ils jouissent de ne pouvoir être expulsés de leur domicile, arrêtés dans leurs maisons et boutiques ni durant les jours de fête, d'échapper à la saisie de leurs instruments de travail, d'être payés de leurs salaires arriérés avant les autres créanciers d'un failli. Malgré cela, le nombre
des ouvriers, surtout des ouvriers d'élite, allait se raréfiant, à telle enseigne que VA/ie délia Seta fut o])ligé d'appeler des Lucquois et que VArte délia laiia dut faire venir des Vénitiens pour rapprendre à ses hommes à teindre les étoffes avec la guède (1).
Une autre cause de déclin, c'est la discorde qui se perpétue entre corporations. 11 ne s'agit plus de querelles politiques, mais de litiges ([ui portent sur la concurrence que peuvent se faire des métiers séparés par une frontière indécise. Ce principe reste vivant : un homme ne peut exercer deux professions différentes, appartenir à deux Arli. Un marchand de soieries ne peut vendre des étoffes de lin ou de laine. Un charcutier ne peut vendre de la viande de porc, sinon salée; quand elle est fraîche, elle relève du boucher. A Pise, un procès ({ui dura des années s'engagea entre les tailleurs, auxquels était réservé le droit de fabriquer des habits neufs, et les fripiers, (jui ne devaient vendre (jue des habits déjà portés. On cite une femme du peuple ({ui fut poursuivie, parce qu'elle filait en vendant des légumes: cela se passait, il est vrai, à Ferrare. Mais la même habitude de parquer chacun dans sa profession régnait sans conteste en Toscane et ce n'était pas une des moindres entraves mises à l'industrie, d'autant que, dans les branches d'une même industrie, par exemple dans la fabrication des soieries, fileur, teinturier,
(1) Voir la supplique de lYancesco del l^ugliese, en ]«)47. Arch. diStato. Arte délia kina, 12, 11, p. 98.
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tisserand ne pouvaient aussi faire qu'une seule opération.
Nous arrivons ainsi à ce qui fut une des tares les plus graves du régime corporatif, la réglementation tracassière. La longueur, la largeur, le prix des étoffes, la durée de leur séjour au séchoir, restent étroitement déterminés; l'or et l'argent, qui n'ont point le nombre de carats voulus, sont considérés comme faux; les objets qu'on en fabrique peuvent être saisis, sauf exceptions soigneusement détaillées. A tous les négociants en gros l'obligation est imposée de recourir au ministère des courtiers. Acheter pour revendre est une chose illicite. Des pénalités sont prévues contre quiconque se présente devant un autre triijunal que celui de l'Arte auquel il est agrégé de gré ou de force. Un tisserand est coupable, s'il tisse pour soi, sa famille ou quelque autre personne que le maître dont il dépend ; il doit finir la pièce commencée, avant d'en entreprendre une autre ; s'il ne s'est pas conformé aux règlements dans sa ])esogne, son travail est confisqué, luimême privé de son salaire, et le maître qui l'aurait engagé à cette dérogation est puni d'une amende. Les fileurs sont enserrés dans un réseau de prescriptions aussi sévères. Les nettoyeurs {purgatori^ 1628) ne peuvent se servir que d'un savon spécial, qui ne doit pas être le même pour la laine et pour la soie; ils sont requis de l'acheter aux savonniers attitrés et d'en posséder toujours chez eux une certaine quantité. La loi fixe aux tanneurs le temps pendant le-
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quel la peau doit mariner dans la fosse. Tous les marchands doivent avoir chez eux un certain nombre de [)oids et mesures, même quand ils n'en ont pas l'emploi. Toutes les boutiques doivent être fermées les dimanches et les jours de fête, qui sont à peu près aussi nombreux (50 par an, rnivcisilà cil S(in Pici-o . On remplirait des volumes des prescriptions de toute espèce qui garrottent fabricants, négociants, ouvriers. Sans doute elles étaient, pour la plupart, Ijien intentionnées: elles étaient destinées à garantir la l)onne qualité, la loyauté des produits. Maispar leur multiplicité. elles devenaient extrêmement gênantes, et il semble que par moments il y ait eu quelque relâchement dans leur observance. Les boutiques peuvent demeurer ouvertes à demi les jours fériés. Les bouchers peuvent acheter des bêtes pour les revendre, à condition que ce soit à 30 milles de Florence et en vue de les faire engraisser. La venle des objets d'or et d'argent n'ayant pas le titre voulu est concédée par adjudication 1653-1667 . On rencontre même, dans les statuts de VAi'te délia Seta, en 1580, un article ainsi conçu : « Si un tisserand trouve un nouveau procédé, dont VA/lc et l'Etat puissent tirer honneur et avantage, le profit de l'invention lui est garanti pou! deux ans. » Mais ce sont là de timides et ari)itraires concessions ; elles laissent à peu près intact un dédale de prescriptions réglementai l'es ([ui, malgré une armée do surveillants, demeuieut bien soincnl illus()ir(^s sans cesser d'être gênantes.
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Nous n'avons plus à signaler (ju'une cause de désagrégation dans les corporations : c'est le mauvais état de leurs finances.
A plusieurs reprises, le grand-duc consent des secours pécuniaires à VAi'te délia Seta, à VA/'/e dclhi lana. En 1694, pour venir en aide à la détresse dont maîtres et ouvriers sont également victimes, on accorde des primes aux fabricants qui font faire une certaine quantité d'étoffes : mais l'expédient est coûteux et on ne le renouvelle point. Si nous examinons les doléances périodiques qui émanent des intéressés, nous voyons, en 1047, le Provéditeur de V \rlc délia lana se plaindre du manque de travail, d'un déficit annuel de 1.500 écus, du déclin de la fabrique tombée de 12.000 à 6.000 pièces par an, de la mauvaise rentrée des créances et cotisations. On a peine à suffire aux émoluments des consuls et autres officiers, qui remplissent mal leurs fonctions et que l'on rappelle au devoir. On cherche toutes les économies possibles : suppression d'offices, de pensions et de banquets inutiles, réduction du nombre des consuls, des marqueurs, des appariteurs; en revanche, augmentation de ses honoraires pour le fonctionnaire qui peut rendre le plus de services, celui qui est chargé de faire rentrer les arriérés. Vains eiïorts ! L'appauvrissement continue.
Ainsi ralentissement général de la vie économique à Florence, dépérissement et ])étrificalion de Torganisatiou du travail née au moyen âge, ces deux faits connexes ressortent avec évidence de notre voyage
à vol d'oiseau à travers les deux siècles où régnent les Médici. Mais leur dvnastie cesse au milieu de ce dix-huitième siècle, qui fut un siècle de critique et d'innovation et qui va donner le coup de grâce à un passé agonisant en préparant et inaugurant l'avenir.
Consulter:
SupiNO (Camilloj, Le Corporazioni di Arli e Meslieri in llalia nei secoli XVI el XV II {Giornale derjli Economisli, vol. III, iasc. o;.
A. VON Reumont, Geschichle ToacancCs seil dem Ende florenlinischcn Freislaales (2 vol. iii-8, Gotha, 1876-1877).
Archivio di Slalo (Catalogue des Arii).
Archiv. sîor. ilal. (1909, I, p. 140). — La censura salla slampa, etc., par Antonio Panella.