CHAPITRE PREMIER
LES ORIGINES DE FLORENCE, ET l'oRGANISATION DE LA SOCIÉTÉ AU ONZIÈME SIÈCLE
Le premier devoir de l'historien qui veut comprendre et retracer la puissance économique dont a joui la République de Florence est sans doute de remonter jusqu'aux causes lointaines de cette prospérité.
La race qui habitait le pays y fut certainement pour quelque chose. Mais il est impossible de mesurer sa part d'influence et il est prudent de ne pas se lancer en de vaines conjectures; parce que nous ne savons rien sur les proportions du mélange qui s'est opéré dans l'antique Etrurie entre les Étrusques, les Romains et les Grecs ; parce que nous ne savons pas davantage à quelles doses, dans la Toscane du moyen âge, l'élément germanique et l'élément in
digène se sont combinés; parce que surtout nous ignorons encore profondément suivant quelles lois se transmettent de génération en génération les qualités et les défauts des hommes, ce qui demeure le fond stable et permanent d'un peuple sous les variations incessantes que la vie apporte à ses façons de sentir et de penser.
Mieux vaut parler seulement de ce qui est plus facile à connaître, plus visible, plus saisissable : du territoire que l'on appelle aujourd'hui la Toscane. Il est au centre de l'Italie, sur le versant des Apennins qui penche vers la mer Tyrrhénienne, qui regarde ainsi le grand bassin de la Méditerranée, foyer de la vie maritime et commerciale au moyen âge comme sous les Grecs et les Romains. Il se divise en plusieurs parties distinctes et séparées l'une de l'autre par des montagnes. Au sud-est, du côté de Rome, des ravins et des collines qui s'entrecroisent et s'enchevêtrent; une région volcanique, tourmentée, bossuée où la ville dominante est Sienne, la cité fière qui n'a pas craint de reprendre pour emblème la louve romaine, x^u nord-ouest, une autre région montagneuse et marécageuse dont la ville de Lucques est le chef-lieu. Entre les deux la vallée de l'Arno, « un fleuve impérial d'eau douce », comme l'appelle un vieux chroniqueur florentin, un fleuve auquel l'amour de ses riverains prêtait de merveilleuses vertus curatives. Aujourd'hui ses eaux vertes, qui deviennent rapidement jaunes après un orage ou une grande pluie, ont perdu tout pouvoir guéris-
seur; en été, le « fleuve impérial » ressemble fort à une rivière de pierres, et le mince filet d'eau qui serpente à travers les bancs de sable fait penser à un nain perdu dans le lit d'un géant. Mais il est avéré qu'autrefois l'Arno, alimenté par les ruisseaux d'un pays plus boisé, était plus volumineux; qu'il faisait toute l'année mouvoir des moulins ; qu'il portait des bateaux qui remontaient son cours jusqu'à Florence et pénétraient même dans ses affluents; qu'il était également coutumier de formidables inondations dont les chroniques nous ont gardé le tragique souvenir.
Quoi qu'il en soit, la vallée de l'Arno est la grande artère de la Toscane. Resserrée, escarpée, farouche dans sa partie supérieure, du côtéd'Arezzo, la patrie de Pétrarque, élargie dans sa partie inférieure en vastes plaines où les eaux paresseuses ont peine à parvenir jusqu'à la mer, où croupissent ces marais fiévreux connus sous le nom de Maremmes, où la ville de Pise jadis si vivante, pleine du bruit et de l'animation d'un port, semble une belle malade silencieuse, alanguie par la malaria et endormie dans la molle tiédeur d'une atmosphère parfumée, cette vallée, dans sa partie moyenne, paraît être le fond d'un ancien lac entouré en tous sens par des collines de hauteur .modérée qui s'élèvent de gradins en gradins et finissent au bout de l'horizon par s'élever à la dignité de vraies montagnes atteignant deux mille mètres. Du haut des premiers contreforts de l'Apennin, on peut l'embrasser du regard; dans la
transparence bleuâtre d'un air léger et fin qui laisse voir à vingt lieues les coupoles des églises et les tours carrées des clochers, elle apparaît verte, riante, douce aux yeux, sillonnée de lignes sinueuses ou droites qui sont ou des rivières ou des routes, semée de villages et de petites villes parmi lesquelles brillent dans leur corset de pierre Pistoia et Prato, mouchetée partout de taches blanches qui sur la nappe de verdure ressemblent aux flocons d'écume sur la crête des vagues et qui sont des maisons éparses. Cette plaine toscane est le débouché naturel des passes qui viennent à travers l'Apennin de Modène, de Bologne, de Faënza; elle est une étape tout indiquée et presque obligatoire sur les routes qui, de France ou d'Allemagne, en passant par Pise ou par Lucques, conduisent à Rome la ville souveraine, restée si longtemps après sa chute la reine des imaginations. Sans doute tous les chemins mènent à Pvome, comme l'on dit : mais, pour éviter les moustiques etles miasmes de ces marais Pontinsoù jadis Annibal prit la fièvre et perdit un œil, pèlerins et commerçants aussi bien que rois et empereurs ont toujours préféré ce chemin-là.
Or, c'est au bas de cette plaine, sur les bords de l'Arno, à l'endroit où il reçoit les eaux du Mugnone et de rOmbrone, deux ruisselets capables à leurs heures de s'enfler de façon menaçante, que s'est établie la cité de Florence.
Les villes et les peuples, comme les familles, aiment à se vieillir. Florence, fille de Fiesole,
comme Rome Tétait d'Albe la Longue, n'a pas échappé à ce travers ; ses plus anciens chroni([ueurs, orgueilleux pour la mère au profit de la fille, prétendaient que Fiesole était la plus ancienne ville du monde, qu'elle avait été bâtie par le géant Atlas. La vérité, moins reluisante, est que Fiesole, perchée sur un rocher pour être plus inexpugnable et garnie de tours — genre de construction qui plaisait particulièrement aux habitants du pays et leur a peut-être valu leur ancien nom de Tyrrhéniens — paraît avoir été fondée par les Etrusques. Comme les marchands n'allaient pas volontiers à la montagne où se dressait Fiesole, ce fut la montagne qui descendit jusqu'aux marchands. Il se créa ainsi, sur les bords de TArno, un petit village qui fut le marché de la ville, superbement isolée sur ses hauteurs. Ce village fut le noyau de Florence. Il était déjà assez important à la fin de la République romaine pour passer au rang de Colonie, avec les avantages et la dépendance que ce rang comportait.
Son nom, suivant la coutume, a prêté aux étymologies les plus diverses. Les uns ont dit : Ce n'est pas Florence, c'est Fluence qu'il faudrait dire, parce qu'elle est née au confluent de plusieurs rivières ; ils n'ont oublié qu'un point ; c'est que nulle part on ne rencontre ce nom de Fluence. D'autres ont inventé tout exprès un consul romain qui se serait appelé Florinus; le malheur est qu'on ne connaît point de consul, qui se soit ainsi appelé.
Est-il plus vraisemblable que Florence ait été nommée ainsi des fleurs qui abondent autour d'elle ? Elle a eu longtemps pour emblème un lys blanc; elle l'a remplacé plus tard, pour des raisons politiques, par le lys rouge, qui maintenant encore pousse sauvage dans l'Apennin. Mais peut-être n'at-elle fleuri ses armoiries, que parce qu'elle s'appelait Florence.
Toujours est-il que. comme mainte autre ville, elle a eu sous l'Empire son amphithéâtre, ses théâtres, ses thermes, son Capitole, tous les monuments auxquels lui donnait droit son titre de colonie romaine. Puis, petite et obscure encore, elle a été englobée dans l'évolution universelle, où les destinées individuelles se fondent dans une destinée collective; elle a partagé le sort de l'immense empire dont elle n'était qu'une parcelle.
Or, deux grands événements ont alors renouvelé la face du monde.
L'un, c'est le triomphe du christianisme : Florence y a participé; elle a eu ses martyrs, sainte Réparata, qui fut longtemps sa patronne, saint Zenobio, saint Minias qui , décapité comme saint Denis , porta comme lui, dans ses mains, sa tête sanglante pour s'en aller mourir là où s'élève l'église de san Miniato (1). Elle devint, comme Fiesole, le siège d'un évêché. Elle eut bientôt pour protecteur attitré saint Jean-Baptiste, dont les reliques et le baptistère fu-
(1) Il paraît que, par un autre miracle, saint Minias a un corps à Florence et un autre à Metz (Davidsohn).
Ed. Ph. Alinari.
Le travail des métaux [Tubalcaïn).
(Bas-relief du Campanile.)
rent pour elle l'objet d'une vénération particulière. L'autre bouleversement social qui l'enveloppa dans sa rafale, ce fut l'invasion des barbares. Sauvée en 405 par Stilicon des mains du sauvage Radagaise, chef des Goths, elle était, un siècle plus tard, sinon détruite, comme le veut la légende, du moins démantelée par Totila, chef des Ostrogoths. Elle restait deux cents ans sous la domination des Lombards, passait au temps de Charlemagne sous celle des Francs. Elle appartenait alors à l'Empire d'Occident restauré par le grand empereur. Ses alentours étaient menacés, sans être atteints, par de nouveaux envahisseurs, les Hongrois qui poussaient leurs hardies chevauchées en pays plat, les Normands qui par les fleuves pénétraient au cœur du continent, les Sarrasins qui écumaient les côtes de la Méditerranée. Elle traverse enfin, sans éclat et sans bruit, cette époque confuse, tumultueuse, chaotique, où l'empire de Charlemagne se démembre, se morcelle, s'émiette, se dissout; où s'organise avec lenteur et difficulté un monde nouveau, le monde féodal. Vers l'an mille, l'Italie dépeuplée, ravagée, a touché le plus bas degré de ruine et de misère où elle soit descendue. Le dixième siècle a été pour elle le siècle de fer. Mais à partir de ce moment il y a un réveil, un commencement de mouvement en l'autre sens. Une page de sa vie est tournée; une autre s'ouvre devant elle. C'est à cette époque que nous prenons la Toscane et que nous allons tâcher de déterminer les éléments qui composent sa population.
Ces éléments sont au nombre de quatre qui s'opposent deux à deux. Ce n'est point la race ni la langue qui les différencie ; Germains et Latins sont déjà depuis longtemps mêlés et confondus. Ce qui subsiste de la primitive division en vainqueurs et vaincus s'est transformé en rivalité d'intérêts, en antagonisme de classes sociales qui se rappellent à peine leur origine, quoique la conquête, la force soit à la base de la hiérarchie qui les superpose et les subordonne les unes aux autres.
Il reste donc en présence deux classes, l'une dominante, l'autre assujettie. La première comprend la noblesse et le haut clergé, la féodalité laïque et la féodalité ecclésiastique. La seconde, sous le nom générique de vilains ou manants, contient les travailleurs des villes et les travailleurs des campagnes. Leur condition est assez variée; il existe parmi eux des hommes libres et des hommes à demi libres, des colons, des serfs, voire des esclaves. Mais tous ont un caractère commun : ils sont soumis à des redevances et à des obligations personnelles envers les membres de la classe dominante.
Il convient de définir brièvement la situation des quatre groupes. On nous pardonnera, je veux l'espérer, de redire des vérités bien connues : il nous parait indispensable de décrire la constitution politique et économique de la société, pour rendre compréhensibles les transformations qui vont s'y produire.
Nous regarderons d'abord rorganisation politique,
c'est-à-dire les relations des personnes entre elles, et, puisque nous nous occupons ici du travail et des travailleurs, c'est par le bas que nous commencerons.
Les vilains ou manants sont tous dépendants, mais soumis à différents régimes d'exploitation. Ils forment une échelle vivante.
Tout au bas figurent les esclaves ; car il y en a encore ; on voit des ventes d'esclaves en Italie jusqu'au quatorzième et au quinzième siècle. Ce ne sont pas, pour la plupart, des descendants de ceux qui avaient rempli les maisons et cultivé les domaines des anciens Romains ; ils sont recrutés, renouvelés incessamment par la guerre ; les conciles permettent d'asservir les infidèles faits prisonniers ; et ce sont des Sarrasins musulmans ou des Slaves non encore convertis qui entretiennent ce contingent de misérables. 11 faut ajouter les enfants et les hommes libres qui ont été victimes d'un rapt sur les routes peu sures de la terre et de la mer ; les criminels qui ont été condamnés pour incendie, sortilège, empoisonnement, adultère; les débiteurs de la loi qui ne peuvent payer l'amende destinée à compenser leur faute; les esclaves volontaires enfin, j'entends ceux qui jouent leur liberté ou qui la sacrifient par amour, en devenant, par exemple, époux d'une femme née dans l'esclavage. Leur situation légale est toujours la môme qu'autrefois. Ils sont des choses; ils occupent une place intermédiaire entre l'homme et le bétail. Ils peuvent être loués, vendus; ils peuvent
être tués impunément par levir maître. Ce ne sont pas des personnes ; ils n'ont pas d'état civil ; ils ne peuvent posséder de propriété, étant eux-mêmes une propriété ; c'est par tolérance qu'on leur permet d'avoir une famille. L'Eglise ne réprouve pas l'état où on les tient; elle possède elle-même des esclaves; elle se borne à rappeler de temps en temps que ce sont des êtres humains; elle leur promet la liberté dans l'autre monde. Et pourtant un grand changement s'est opéré depuis les temps antiques; les esclaves ne composent plus d'énormes troupeaux; ils sont clairsemés, et, dans beaucoup de pays, ils disparaissent presque entièrement du cinquième au onzième siècle.
L'esclavage est peu à peu remplacé par le servage, qui peut se définir un esclavage atténué. Comment s'est opérée cette transformation sociale? Les uns ont monté, les autres ont descendu.
D'une part des esclaves se sont rachetés, ou bien ils ont été affranchis par une personne charitable, par leur maître mourant et soucieux de s'ouvrir le paradis; mais ils n'ont pas obtenu liberté complète; ils sont demeurés soumis à des obligations variées envers leur ancien propriétaire. Pour la masse, elle bénéficie, non d'une émancipation légale, mais d'une ascension lente. Le nom de servus reste, mais il prend un autre sens. C'est l'intérêt du maître d'avoir, au lieu d'un esclave volontiers paresseux et toujours prêt à fuir, un travailleur qui, en échange d'une demi-liberté personnelle et d'un morceau de terre qui
lui sont concédés, est astreint à des services réguliers. Ces services peuvent être agricoles ou industriels. Les serfs, pour leur donner le nom qu'ils garderont, sont attachés au sol qu'ils cultivent ou au métier qu'ils exercent. Ils ne peuvent le quitter; mais, par une convention tacite, ils détiennent à perpétuité leurs moyens de vivre et leurs instruments de travail.
Pendant que les esclaves se sont ainsi élevés, les hommes libres se sont abaissés. Des vilains francs, comme on disait, se sont transformés en colons, qui, pour vivre, pour être protégés, se sont mis sous la sujétion d'un gros propriétaire, ont consenti de gré ou de force à tenir leur terre de sa main. Avec eux, des étrangers, des hôtes ont été admis, moyennant certaines redevances, à s'établir dans la contrée. Rapprochés ainsi des serfs, ces hommes se sont souvent unis avec eux par des mariages. Puis, ces éléments divers et inégaux ont fini presque par se confondre, et un temps est venu où les vilains occupant une position intermédiaire entre l'esclavage et la liberté ont formé la majorité.
Le serf, on ne saurait le nier, a une condition meilleure que celle de l'esclave. Une fois accomplies ses obligations envers le maître, il garde pour lui le produit de son labeur, ce qui est un stimulant à son activité. Il a sa maison, ses outils, sa vie individuelle et familiale. Il travaillée ses heures, non plus sous l'œil et sous le fouet d'un surveillant; il conserve une ombre d'indépendance. Ses enfants, s'il
en a, travaillent pour lui et rendent sa besogne à la fois moins lourde et plus féconde. Bref, le servage marque une étape du progrès sur la route pénible où chemine l'humanité.
Néanmoins la situation du serf est encore inférieure, humiliante et précaire. Il est incorporé au domaine qu'il cultive pour autrui; il est lié à la terre par un mariage indissoluble; il est rivé au sol, vendu avec lui. Le champ et la maison, dont il est détenteur, ne lui appartiennent jamais entièrement ; et la preuve, c'est que, s'il meurt sans héritiers directs, tout son avoir revient au seigneur. Même s'il laisse des enfants, ceux-ci doivent à celui qui est le seul vrai propriétaire ou le meilleur meuble ou un droit de mutation. 11 est de plus astreint envers lui à des charges variées, qu'il acquitte en nature, en journées de travail ou en argent; et cela, sans compter ce qu'il doit payer au roi et à l'Eglise. Faut-il montrer en Toscane un exemple de ces redevances ? Les gens de Batoni (territoire de Pistoia) devaient fournir à l'éveque, tous les trois ans, quand il y venait habiter son château, de quoi suffire trois fois à sa table (bœuf, vache, cochon, poulets, gâteaux et poivre). Ils lui devaient, en sus, des cierges, du bois de chauffage, des lits pour lui et sa suite, du fourrage pour ses bêtes. Si l'éveque ne venait pas loger dans son manoir, il fallait lui verser en argent une somme équivalente à cet hébergement.
Le pis, c'est que l'arbitraire régnait en ces matières. Le serf, pour reprendre une formule du temps,
était « taillable et corvéable à merci ». Il n'y avait pas de contrat entre maître et serviteur, pas de convention écrite. Leurs rapports étaient régis par la coutume, règle sans précision, sinon sans valeur. En cas de conflit, aucun recours : nulle autorité terrestre n'avait le droit de s'en mêler ; le maître ne répondait qu'à Dieu de sa conduite à l'égard de ses serfs, et les serfs s'apercevaient souvent que Dieu était bien loin. Voulons-nous figurer, par une image, l'homme attaché à la glèbe ? On peut le comparer au dieu Ternie, dont la tête et le buste sont dégagés, pendant que ses jambes demeurent emprisonnées dans leur gaine de pierre.
Ce que nous venons de dire se rapporte surtout aux vilains proprement dits, c'est-à-dire à ceux des campagnes, qui furent les soufïVe-douleurs de la société d'alors. C'étaient les plus nombreux, les plus importants ; car l'époque féodale, à ses débuts surtout, est une époque rurale.
Les vilains des villes étaient, eux aussi, soumis à la domination seigneuriale, et le château, qui se dressait dans l'enceinte, était le signe et l'instrument de leur sujétion. Parmi eux se trouvaient des serfs; mais, à côté d'eux, apparaissait une population difTérente. C'étaient des hommes détachés du sol, artisans et marchands, qui ne vivaient plus du revenu d'un petit domaine, mais qui gagnaient leur vie en transformant ou en transportant les produits de la terre et de leur industrie. Les marchands surtout, obligés d'aller et de venir, savaient par là môme se
conserver libres, en particulier clans les villes maritimes, où la vie de la mer entretenait l'esprit d'aventure. C'est d'ailleurs une observation facile à faire qu'en tout temps et en tout pays les liommes agglomérés sont indociles et remuants. « L'esprit des villes est mauvais ». a dit un roi de Prusse. Mauvais, cela s'entend, pour ceux qui commandent. C'est en effet un esprit de liberté, un esprit de solidarité aussi. Florence, avec ses quatre quartiers primitifs, où se groupent et se serrent les hommes qui occupent le même territoire ou qui exercent la même profession, en sent de bonne heure les effets. Dans la cité règne et se développe la coutume, qui est le droit des vilains, et qui parait être souvent une réminiscence du droit romain. Ainsi, dans la famille, le pouvoir du père est atténué, adouci ; les biens se partagent également entre les enfants ; la femme est plus indépendante. Là naîtra bientôt un droit nouveau, plus expéditif, plus simple, plus général: ce que nous appelons aujourd'hui le droit commercial. Là fermentent, dès l'origine, des germes d'avenir et d'émancipation.
Si nous regardons maintenant en haut nous rencontrons d'abord la féodalilè laïque.
En Italie, comme dans les contrées voisines, le régime féodal nous apparaît en formation au dixième siècle et pleinement constitué au onzième. Il est né de l'affaiblissement du pouvoir central et de son démembrement. 11 est né du désordre permanent qui fut la plaie de l Europe à cette époque, du be-
soin de sécurité, de protection, que ressentirent les hommes isolés. Il présente deux caractères essentiels: il est une hiérarchie de propriétaires el de propriétés^ c'est-à-dire à la fois une hiérarchie d'hommes liés les uns aux autres par un contrat bilatéral, et une hiérarchie de terres dépendant les unes des autres ; il est également la réunion dans les mômes mains de la propriété et de la souveraineté.
D'une part, pour s'assurer un patronage, une protection, les petits propriétaires indépendants, possesseurs à' alleux ou terres franches, offrent, cèdent, de bonne ou de mauvaise volonté, leurs terres à un plus puissant, qui la leur rend aussitôt, qui leur en garantit la possession tranquille, mais à la condition que l'on contracte envers lui certaines obligations. Le propriétaire primitif devient l'usufruitier de sa propriété en même temps que le subordonné du nouveau propriétaire. Ou bien un roi, un grand, une église consent, au profit de quelqu'un, une faveur quelconque : don d'un cheval, d'une somme d'argent, d'une rente, d'une maison, d'une pièce de terre. C'est ce qu'on appelle en latin beneficium ou bénéfice^ ce qui contient l'idée de bienfait; c'est ce qu'on appelle en vieil allemand feod^ d'où nous avons fait feuduni et fie f. Mais ce don, malgré l'apparence, n'est pas gratuit. Le donateur ne se défait pas de ce qui lui appartient sans imposer des conditions au donataire. Le bénéficiaire entre dans la dépendance de celui qui lui a octroyé le bénéfice.
Aiusi, par devix voies diverses aboutissant au
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même résultat, il se forme une chaîne de propriétaires, d'hommes libres, tous gentilshommes, qui se rattachent les uns aux autres, les petits aux moyens, les moyens aux grands, les grands au roi et à Teinpereur. Le monde noble se répartit alors en une série de gradins : en bas, l'écuyer, le chevalier, le châtelain ; plus haut, le baron, le comte, le marquis, le duc, le prince, le roi, l'empereur. Sous la réserve que plusieurs échelons sont souvent supprimés, chacun, à l'exception de ceux qui occupent les degrés extrêmes, est à la fois vassal et suzerain. Le vassal prête serment de fidélité, l'épée au côté, en mettant ses mains ou bien une motte de terre ou encore une branche d'arbre dans les mains du suzerain. Il se déclare son homme. 11 s'engage à le défendre en guerre, en justice, à l'aider de ses conseils, à l'aider de son argent en certains cas déterminés. En retour, le suzerain lui promet sa protection, son amitié; il jure de le faire, le cas échéant, juger par ses pairs et de ne pas lui enlever sa terre, à moins de forfaiture. C'est, nous l'avons dit, un véritable contrat.
Ces nobles, dont la raison d'être est la fonction militaire, ont un droit spécial, qui est d'origine germanique et qui contient, en particulier, comme moyen de trancher les différends, le duel judiciaire. La famille est chez eux plus serrée, plus unie, plus solidaire que chez les vilains, non pas que l'instinct familial soit plus fort dans la race germanique, mais simplement parce que, au moment des invasions, la famille atteignait chez les Germains un degré de
développement depuis longtemps dépassé pai* les Romains. Ils en étaient encore au système patriarcal qui avait eu ses jours de grandeur dans l'ancienne Rome. De là toute sorte de règles pour conserver l'intégrité du patrimoine qui reste souvent indivis ; de là des difficultés sans nombre, quand il s'agit de l'aliéner, et le retour de la dot aux parents, quand la fille mariée vient à mourir ; de là, quand il est question d'héritage, préférence en faveur des mâles, môme bâtards, exclusion fréquente des filles ou, tout au moins, réduction de leur part au minimum; de là, tenue en tutelle perpétuelle de la femme qui ne peut point porter les armes; de là, la vendetta érigée en devoir, quand quelqu'un du même sang a été lésé ou tué. On a remarqué avec raison que le nom môme de seigneur [senior, le plus âgé) vient de la famille. Sans doute le droit féodal n'est point partout le môme; il est morcelé comme la terre ellemême. Mais ce sont bien là ses principes directeurs. Le monde noble est un monde à part, régi par des prescriptions spéciales qui ne s'appliquent pas au monde des vilains.
Cependant ce n'est pas assez pour marquer la distance, je dirais presque l'abîme qui les sépare. Et nous arrivons ici au second caractère essentiel du régime féodal. Ces propriétaires, liés par des intérêts communs et des obligations réciproques sont devenus souverains. Ils n'exercent pas seulement leur autorité sur leurs serfs, sur les manants qui sont leurs tenanciers. Ils s'arrogent, même sur les hommes
libres, des droits réguliers, des droits réservés d'ordinaire à l'État, organe de la société tout entière. Ils ont le droit de basse et haute justice, le droit de guerre privée, le droit de battre monnaie, le droit de prélever des péages sur ceux qui passent sur les routes, etc. Ce sont de petits rois sur leurs domaines. Comment ont-ils étendu à ce point leur domination ? D'une part des agents de l'empereur ou du roi, de simples fonctionnaires, comme nous dirions, se sont faits indépendants, ont rendu leurs charges viagères, puis héréditaires, et ils ont continué d'exercer pour leur propre compte les pouvoirs qui leur avaient été délégués. D'autre part les rois et les empereurs, par une espèce de suicide inconscient, ont euxmêmes ruiné leur puissance; ils ont prodigué ce qu'on nommait les immunités. Un seigneur avait-il bien mérité d'eux, il était défendu aux agents impériaux ou royaux de pénétrer sur les terres du privilégié, pour rendre la justice, pour lever des impôts ou des troupes, même pour y être hébergés au passage. Le seigneur pourvu de cette dispense était juge dans toute l'étendue de son domaine; il levait et commandait des soldats; il percevait les impôts; il accaparait à son profit les plus redoutables prérogatives de l'État.
Le château, où il réside, peut passer pour l'emblème de la situation qui est ainsi faite aux nobles. Il est à la fois protecteur et oppresseur. Il sert d'abri, de refuge en cas d'alerte. Mais c'est aussi un nid d'aigle ou de vautour, d'où l'homme de proie fond
sur les voyageurs et sur ses voisins. Le régime féodal a de môme deux faces. En théorie, et à ne regarder que les privilégiés, il forme une chaîne admirable de vassaux et de suzerains, qui ont les uns envers les autres des droits et des devoirs définis, qui se jurent mutuellement amour, dévouement, fidélité. La chevalerie, qui fut la (leur de ce régime, exige de ses membres les vertus les plus hautes : courage, loyauté, générosité, courtoisie, pitié pour la veuve et l'orphelin; les paladins de la légende sont les défenseurs des faibles et des opprimés. En pratique, que voyons-nous? Un chaos de querelles; la guerre universelle et incessante; des usurpations éhontées sur des femmes et des enfants; des révoltes sans nombre contre les rois et les empereurs. Mais dans ce monde aristocratique il y a deux aristocraties : celle des grands feiidataires^ qui, par ruse ou par force, par des mariages ou des héritages, ont acquis d'énormes domaines; celle des petits nobtes, qui sont obérés de dettes, ont peine à vivre, sont souvent victimes de leurs grands voisins. Ceux-là voudront obtenir la sécurité pour leurs biens; ils seront l'élément dissolvant de la féodalité, ceux qui contribueront le plus à la détruire avec l'aide des habitants des villes.
En Toscane, nous trouvons tous les traits du tableau que nous venons d'esquisser. Il y a un duc de Lucques, un marquis de Toscane, des comtes et vicomtes qui possèdent de larges domaines, quantité de châtelains et petits nobles. Toutes les hauteurs
sont couronnées de châteaux forts; on en rencontre, jusqu'en l'an 1200, près de 250 cités dans les textes (1). Leur nombre même est pour eux une cause de faiblesse, car il est une cause de division.
Reste le cjuatrième groupe que nous avons signalé : c'est l'Eglise, représentée par le clergé séculier et le clergé régulier. L'un et l'autre ont leur hiérarchie. Les clercs qui vivent dans le « siècle » s'échelonnent en curés de paroisse, en chanoines composant le chapitre des cathédrales et nommant les évoques, puis en évoques. D'autre part se masse en rangs serrés l'immense armée des moines et des nonnes. Il y en a de tout costume et de toute règle. Les vœux qu'ils prononcent, et les cloîtres où ils s'enferment, les séparent du inondé profane. Ils ont la force de l'association et de la discipline sous des chefs élus par eux. Aux derniers grades de leurs saintes milices figurent les moines convers, les frères lais, qui sont ravalés souvent aux fonctions de domestiques; au-dessus d'eux viennent les moines proprement dits ou les Pères; puis les dignitaires, prieurs, abbés, chefs d'un ordre tout entier. Enfin, tout en haut, commandant aux deux clergés, siège l'évêque de Rome qui, sous le nom de pape, est à la tête de l'Occident chrétien et résume en sa personne l'autorité spirituelle comme l'empereur résume en lui l'autorité temporelle.
Tous ceux qui appartiennent à ce monde ecclé-
(1) Davidsohn, Geschichte von Florenz.
siastique sont régis par un droit spécial, le droit ca/îo/z, mélange de préceptes empruntés aux deux Testaments, aux Actes des Apôtres, aux écrits des Pères de l'Église, aux décrétales des papes. Ils ressortissent à des tribunaux particuliers, qui affirment la prééminence de l'Eglise, punissent l'usure, le blasphème, le parjure, l'hérésie, se prononcent contre le divorce et les ménagements dont bénéficient les bâtards.
Mais en même temps que l'Eglise réclame et occupe ainsi une place à part, elle rentre par les biens qu'elle possède dans la société féodale, elle est, en effet, la plus opulente propriétaire de l'époque. Évoques et abbés possèdent les mêmes droits que les seigneurs laïques et ils ont souvent les mêmes mœurs. Les membres du clergé séculier, plus mêlés à la vie civile, sont plus aisément corrompus. Ils sont souvent mariés ou agissent comme s'ils Tétaient. On cite des familles où les hommes sont prêtres de père en fils (1). On rencontre des évêques qui s'habillent magnifiquement, ont une cour, mènent avec eux des bouffons, montent à cheval, vont à la chasse et à la guerre. Bien que les abbés soient parfois aussi somptueux et mondains, les moines sont en général plus austères, et là apparaît un germe de division entre les deux classes de clercs. Ce sont des moines qui imposeront aux prêtres séculiers le célibat et la réforme de leur existence trop molle.
(1) Davidsohn, Forschungen, I.
En Toscane, l'Église présente tous les caractères que nous venons d'indiquer. Elle y est plus puissante que la féodalité laïque. Ses paroisses paraissent avoir été les premières circonscriptions territoriales des villes et des campagnes. Toute église, où se trouvent des fonts baptismaux, est un centre de la vie locale; elle est vraiment la maison commune et peut-être est-ce là ce qui vaut à l'église métropolitaine le nom de dôme (Duomo, domus, la maison par excellence, la maison du peuple). L'orme qui s'élève devant le portail protège de son ombre le lieu où se réunissent les habitants pour causer de leurs affaires. Il est un objet de vénération; il a quelque chose de sacré. Florence eut le sien comme les bourgades environnantes. L'emplacement en est encore marqué par la colonne qui se dresse près du baptistère de Saint-Jean et qui rappelle un miracle : en plein hiver, pendant qu'on transportait les reliques de san Zenobio, l'orme défeuillé avait soudainement reverdi. La Toscane a ses éveques-comtes comme celui de Volterra, ses abbés grands seigneurs comme celui de Vallombrosa. A Florence, l'évèque a pris la place et les pouvoirs du comte. Mais des germes de dissension couvent dans la ville épiscopale : hérésies parmi les fidèles, querelles entre séculiers et réguliers, disputes entre les deux évechés, trop voisins, de Florence et de Fiesole.
Ainsi, dès le onzième siècle, il existe au sein de chacune des deux classes dominantes un commencement de division. Mais, outre ces causes internes
de dissentiment, il en apparaît une autre qui va les opposer Tune à l'autre. Les évoques sont des seigneurs temporels et spirituels; ils relèvent à la fois de l'empereur et du pape. Or, une terrible guerre met aux prises ces due liiminari ciel mondo, ces deux soleils, comme dit un poète du temps,
Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur,
comme dira plus tard Victor Hugo. La guerre s'allume par suite entre l'aristocratie laïque et l'aristocratie ecclésiastique. Les luttes des grands de la terre sont d'ordinaire dommageables aux petits, qui en paient les frais; pourtant elles peuvent aussi leur être profitables ; elles les aident à s'émanciper. Mais, avant de voir cette émancipation, il faut connaître l'organisation économique de la société.
Sur les commencements de Florence, consulter surtout :
Davidsohn (Robert), Geschichie von Florenz, 1, et Forschungen zur Geschichie von Florenz, 1.
ViLLARi (Pasquale), I due primi secoli délia sloria di Firenze {^^ édition, Firenze, 1898, 2 vol. in-8).
ToNiOLO, Dei remoli fallori dclla polenza economica di Firenze nel medio evo (Milano, 1882, in-8).
Caggese (Romolo), Firenze (Firenze, 1912, Fr. Lumachi, in-16). Dans le tome I®'" de cet ouvrage, qui paraît pendant que le mien est à l'impression, on trouve, à la fin du chapitre 1*^'', une abondante bibliographie relative à ce sujet.
Sur la situation des classes sociales en Italie et dans les pays voisins pendant le haut moyen âge, consulter :
Salvioli (Giuseppe;, Sullo staîo e la popuîazione d'Ilalia prima e dopo le invasioni barhariche (Palermo, 1899 .
Bûcher ^Karl), Etudes dliisloire el d'économie politique (Paris, Alcan, 1901, in-S).
Flach J. , les Origines de Vancienne France 3 vol. in-8. Pans, Larose, 1893-1904).
FusTEL DE CouLANGES, la Guule romaine ; VInvasion germanique; la Monarchie franque; V Alleu 4 vol. in-8, 1888-1891 . — Les Origines du système féodal ; Transformation de la royauté pendant V époque carolingienne (!2 vol. in-8, 1891-1893^.