‹ Histoire du travail à FlorenceChapitre 11 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nous rencontrons ici en présence deux systèmes, l'un qui finit, l'autre qui commence. Le premier prédomine dans les campagnes ; c'est une variété de Véconomie domestique fermée, ha. production y a pour centre le domaine, la villa, la curtis du seigneur. Le travail essentiel y est la culture de la terre, hârichesse est presque exclusivement foncière. Le second se développe dans les villes ; c'est ce qu'on a nommé Véconomie urbaine. 11 a pour centre le ôowr^; il repose sur le labeur des artisans et commerçants, sur l'emploi du capital-monnaie ; il crée de la richesse mobilière.

L'époque étant rurale, il sied de considérer d'abord les campagnes. Les petites propriétés y sont devenues rares. Les alleux, les biens de famille indivis [consorierie) ont disparu, englobés par de grands dom^ine^

qui appartiennent pour une faible part à l'Etat, pour la majorité à des nobles ou à l'Eglise. Il est certain que les deux classes aristocratiques ont alors de quoi faire étalage çle luxe.

Vers l'an 1030, Boniface III, marquis de Toscane, à l'occasion de ses noces avec Béatrice de Lorraine, s'avance en magnifique cortège avec des chevaux ferrés d'argent, tient une cour plénière de trois mois, remplit de vin des citernes où l'on puise avec des seaux d'argent, apporte à l'empereur sur des chariots d'argent traînés par des bœufs des présents parmi lesquels figurent du vinaigre parfumé et des ballots d'épices, prodigalité fabuleuse à une époque où courait le dicton : Cher comme poivre. Admettons que la légende ait amplifié ces somptuosités. On ne peut du moins révoquer en doute l'immense richesse en biens territoriaux de la comtesse ^lathilde, celle que ses contemporains appelaient la grande comtesse: on connaît les luttes que suscita son héritage.

L'Eglise, de son côté, s'est formidablement enrichie. Elle le doit avant tout à l'intensité de la foi religieuse, à la peur de l'enfer et à l'espoir du paradis. Maîtresse des âmes, elle impose des pénitences in extremis ou reçoit des legs expiatoires. Les vieilles chartes sont pleines de donations faites par des princes ou des particuliers : ce sont, disait saint Eloi,des échelles pour monter au ciel. Elle est, peut-on dire, l'héritière ordinaire, presque obligatoire, de tout fidèle qui possède quelque fortune. Puis, comme on la sait forte et capable de se faire respecter, il ne manque pas de

gens pour se recommander à sa protection ; ceux que l'on nomme les oblais, en signe d'humble recours à son appui, enroulent autour de leur cou la corde du clocher ; ils deviennent par là sacrés, inviolables. Le criminel, le serf fugitif cherchent chez elle un asile que les plus hardis respectent ; les hommes libres lui apportent en offrande leur lopin de terre.

Les propriétés ecclésiastiques, déclarées inaliénables et dès lors grandissant toujours sans pouvoir jamais diminuer, arrondies encore par des achats et des échanges,couvrent des lieues et des lieues de terrain. Le chapitre des chanoines de Pistoia possède un tiers des terres du diocèse. Les abbayes de Vallonibrosa, Passignano, Nonantola ont des domaines immenses. La seule différence à cet égard entre abbayes et évêchés,c'est que les premières rayonnent avant tout sur les campagnes et que les seconds sont implantés au cœur des villes. L'Eglise a d'ailleurs d'autres sources de revenus que le produit de ses terres et le travail de ses tenanciers. Elle a la dîme, qui fut d'abord volontaire, mais qui, dès l'an 585, est rendue obligatoire par les conciles sous peine d'excommunication et, plus tard, par Gharlemagne sous peine d'amende, de prison, et d'avoir à demeure des mangeurs ou garnisaires. Elle a le casuel,quiest extrêmement varié ; les prêtres des paroisses ont ce que rapportent les messes dites pour les âmes des trépassés, les mariages, les baptêmes, les enterrements ; les moines font à domicile des quêtes d'où ils ne rentrent guère la besace vide. Elle a surtout

l'exploitation lucrative des reliques. Heureux le monastère et l'église qui ont la chance d'en posséder ! Ilssont sûrs d'en tirer honneuretprofit. Ilsdeviennent des buts de pèlerinage, et avec les pèlerins affluent les hôteliers et les marchands attirés par ces pieuses kermesses. Les malades, guéris ou non, ne s'en vont pas sans laisser des offrandes, des ex-voto en cire ou en métal précieux. Florence, pas plus que les autres villes, ne manque de saints ossements. Elle garde des fragments de Charlemagne dans un coffret qui trône sur l'autel de Saint-Jean. Elle cède à l'évêque de Metz, — et ce n'est pas sans compensation — le corps de saint Minias,cequi ne rempèche point dans les années qui suivent de l'exposer à la vénération des fidèles, tout comme s'il n'eût pas été emporté. Si l'on ajoute à toutes ces sources de gain les dispenses qui permettaient, moyennant finance, de faire gras en carême ou d'épouser une parente, la vente des indulgences destinées à raccourcir le séjour en purgatoire, on comprend que le clergé soit devenu, non seulement une puissance économique, mais la classe la plus opulente du moyen âge.

Sur ces domaines, ecclésiastiques ou laïques, quelle est l'organisation du travail ? Ce n'est plus tout à fait le système patriarcal, où le père travaille avec sa femme, ses enfants et petits-enfants, ses esclaves; mais c'est un régime voisin, analogue, dérivé. C'est encore l'économie domestique fermée, en ce sens que le domaine est l'unité économique, qu'il constitue un petit monde à part qui veut produire

tout ce dont ont besoin ceux qui le composent, qui tâche de se suffire à soi-même, de vivre uniquement de ses ressources. Le propriétaire a sur ses terres le blé que mangent les hommes, l'avoine et le fourrage pour nourrir les bêtes, le lin et le chanvre pour faire les vêtements, les moutons qui lui fournissent de la laine et de la viande, les vaches qui lui donnent leur lait, les bœufs qui labourent pour lui, les moulins où il fait sa farine, les pressoirs où il fait son huile et son vin, les fours où il fait son pain. Il a ses ateliers, où sont fabriqués, réparés les voitures et les outils nécessaires à l'exploitation rurale, les habits qui doivent vêtir toute la maisonnée. Son rêve est de pouvoir se passer du reste de l'univers.

Veut-on voir ce régime en action, on peut regarder indifféremment une villa royale, une ciirtis seigneuriale, un grand monastère. Les traits principaux y sont identiques. Le domaine, enclos par des haies, des palissades, des fossés, embrasse ce qui serait aujourd'hui le territoire d'un canton. Il comprend trois parties : l'une réservée au maître ; une seconde concédée aux tenanciers et répartie entre eux; une troisième qui demeure indivise et dont l'usage est commun à tous les occupants.

La première partie contient la maison du maître, où se trouve d'ordinaire une chambre souterraine qui est plus chaude et sert de chambre de travail (pensile ou poêle). En avant de cette maison s'étend une grande cour carrée et fermée ; sur les côtés s'élèvent les dépendance^, bains, greniers, celliers, presi

soirs, fours, remises, étables, écuries, et aussi les logis des artisans dont les services sont à chaque instant requis : charron, maréchal, charpentier, forgeron, etc. C'est comme un petit village où sont concentrées les choses indispensables à la vie de tous les jours. Il faut y joindre une église ou une chapelle, dont le desservant relève du maître, un moulin sur la rivière prochaine, un jardin potager, parfois une espèce de parc. Tout alentour sont les champs, les prés, les vignes, qui constituent la part du maître, mais qui sont cultivés à son profit, sous sa direction ou plutôt sous celle d'un régisseur {gastaldus), par les hommes qui occupent le reste de la propriété.

La deuxième partie, concédée aux tenanciers, est divisée en lots inégaux qu'on appelle en latin sortes ou en langue vulgaire des manses (d'où est venu le mot de mas, si commun dans le midi de la France). Sous certaines conditions et redevances, les vilains cultivent pour eux-mêmes ces parcelles et y vivent avec femmes et enfants. Les familles des tenanciers sont ainsi éparpillées en hameaux, si bien qu'autour du centre, formé par la maison et la part du maître, s'espacent de petits groupes d'habitations.

La troisième partie appartient au maître, comme tout l'ensemble ; mais elle n'est pas partagée en lots. Elle reste à l'état de ])âquis, où chacun peut faire pâturer le bétail, ou l)ien de forêt, où le maître a seul le droit de chasse, mais où les paysans peuvent mener les porcs à la glandée, prendre des feuilles

pour faire de la litière, ramasser du bois mort pour se chauffer, couper du bois vif pour construire une maison, un bateau et faire des manches à leurs outils.

Telle est — avec de légères différences — l'organisation rurale qui prédomine alors dans le centre et le midi de l'Occident chrétien.

Sur ces domaines s'est opérée spontanément une division du travail agricole. Si nous considérons par exemple le monastère de Bobbio, qui fut fondé en 612 par saint Colomban entre Gênes et Pavie, nous y voyons fonctionner une grande administration très régulière. A la tête est l'abbé qui a la direction générale; au-dessous sont le prévôt qui préside à la production, le doyen qui veille à la discipline intérieure du cloître. A leurs ordres obéissent les tenanciers — libres ou serfs — répartis en groupes qui ont chacun sa fonction, culture, soin du bétail, exploitation des étangs (chose fort importante en ces temps où le maigre est de rigueur durant des semaines); et chaque groupe est soumis, suivant le rôle qu'il doit remplir, à un chef qui peut être un porcher, un bouvier, un berger, un pêcheur, un jardinier, un laboureur.

Les moines besognent, eux aussi, de leurs mains. Etrange destinée du nom qui les désigne et qui signifie primitivement des isolés ! Ils ont été d'abord, en effet, des anachorètes, des ermites vivant dans une grotte, voire sur une colonne, des hommes se vouant à la vie contemplative, de pieux fainéants

prenant pour modèle le lys de l'Ecriture qui ne travaille ni ne file. Mais ces solitaires, devenus des cénobites, ont été dès lors soumis à une discipline. En Occident, leur existence s'est partagée entre trois occupations : la prière; le travail cérébral sous forme de méditation, de prédication, d'enseignement ; le travail manuel. Saint Benoit, qui fonda le monastère du mont Cassin au sixième siècle, avait coutume de dire que l'oisiveté est l'ennemie de l'âme, et il tint à occuper les bras de ses moines six à sept heures par jour. Les Bénédictins ont été de grands défricheurs de solitudes et ils portaient une faucille à la ceinture ; saint Colomban, qui fut un des plus actifs et des plus illustres d'entre eux, marchait escorté d'une équipe de bûcherons. Sans doute l'austérité de la règle se relâcha dans la suite des temps. Les moines, pauvres individuellement, mais riches collectivement, épargnèrent leur sueur et leur peine. Les Pères, formant une véritable aristocratie, se confinèrent dans le travail intellectuel ; les frères lais ou convers assumèrent sur leurs épaules le fardeau de ce que le langage ecclésiastique appelle encore les œuvres serviles. Mais chaque fois qu'une réforme fut opérée dans les cloîtres, par saint Benoît d'Aniane, par saint Bernard, par les fondateurs de Cluny et de Cîteaux, l'obligation du travail manuel reparut en première ligne dans la règle. Les moines durent recommencer à travailler en silence, sur l'ordre du prieur, sans choisir leurs besognes, sans s'approprier les fruits de leur labeur, Ils ont eu de la sorte ujie part cousi-

dérable dans la renaissance de l'agriculture en cette Italie qui avait été jadis, au dire de Virgile « une mère féconde en hommes et en moissons », et qui languissait alors depuis plusieurs siècles, dénuée des uns et des autres.

Le travail industrie] dans ces vastes exploitations avait une organisation analogue. Sur les domaines ecclésiastiques les moines faisaient ce qui était nécessaire à la vie du monastère ; ils étaient maçons, tanneurs, cordonniers, tailleurs, boulangers, forgerons. Les nonnes s'occupaient de la cuisine, du blanchissage, de la confection des habits, du tissage des étoffes de luxe destinées à parer l'autel ou les prêtres. Souvent elles passaient au rang de simples directrices ; elles se faisaient aider par des femmes de rang inférieur, par de véritables servantes. Un document de l'année 852 nous apprend que les nonnes de Saint-André, à Florence, fabriquaient chaque année un vêtement en poil de chèvre, qui fut destiné d'abord au représentant de l'empereur et ensuite à l'évêque de la ville. Pour l'abbé de Nonantola, chef de leur ordre, elles faisaient tisser par leurs servantes cinq pièces d'étoffe solide avec la laine qu'il leur envoyait.

L'Eglise, au moyen âge, a ainsi longtemps concentré en son sein toutes les activités. Elle a exercé tous les métiers, surtout les métiers réputés nobles : copistes et enlumineurs de manuscrits, orfèvres, peintres, architectes, sculpteurs, médecins, maîtres d'école et professeurs, auteurs de chroniques et de

poèmes, les membres du clergé ont été tout cela. Ce n'est qu'à la longue que l'industrie, l'art, la littérature, l'histoire, l'enseignement, le soin des malades se sont laïcisés.

Le commerce lui-même n'a pas échappé à sa multiple emprise. Les couvents faisaient porter au marché le surplus de leur production et, comme les moines n'avaient point de charges de famille, comme ils vivaient largement de leurs revenus, comme ils étaient de plus exemptés le plus souvent de péages et de droits, ils firent longtemps aux laïcs une concurrence redoutable. C'est à cette activité commerciale que se rattachent certaines institutions curieuses : la fondation d'hospices pour les voyageurs dont ceux qui subsistent sur certains cols des Alpes sont une survivance ; la création de routes, de bacs etde ponts. On sait que les frères pontifes ou bâtisseurs de ponts furent, sinon un ordre religieux, du moins une confrérie pieuse. A Florence, le pont alla Carraia fut longtemps administré par des clercs, ce qui laisse à supposer qu'il pouvait avoir été bâti sous leur direction. Les couvents reçurent aussi de bonne heure des dépôts d'argent, qui paraissaient plus en sûreté dans ces refuges défendus par la croix. Plus tard même, certains ordres, qui rayonnaient sur toute la chrétienté, furent à cause de ce caractère international de grands manieurs d'argent ; ainsi les Templiers, moines guerriers à l'origine, mais possédant des commanderies en tout pays, devinrent avec le temps des moines banquiers, et les trésors qu'ils

accumulèrent ainsi ne furent [)as étrangers à leur corruption et à leur destruction.

Sur les domaines laïques les artisans, les ministeriales ou hommes de métier, quand ils sont un peu nombreux, nous apparaissent répartis en groupes. Là où il existe une cour impériale ou royale, ils dépendent, suivant leur profession, de tel ou tel officier de la couronne : grand panetier, grand bouteiiler, grand maréchal, etc. Ailleurs forgerons, fourniers, meuniers, pécheurs, maçons sont organisés en équipes ou groupes qui ont à leur tète un chef technique portant le nom de maître et désigné par le propriétaire ou son représentant. Ce titre de maître devient une sorte de fief héréditaire ; l'expression de « fou fieffé », que nous employons encore, rappelle que certaines familles étaient en possession de fournir des hommes experts en telle ou telle matière.

Pour résumer le spectacle que nous offre alors la campagne, c^est une juxtaposition de grands domaines, qui sont comme autant de cellules isolées et jalousement closes, n'ayant presque aucune relation économique entre elles. Ce système convient à une société sédentaire, où les communications sont très difficiles et partant rares, où chaque propriétaire doit subvenir à ses besoins et à ceux des siens, où la production est limitée par la consommation de ceux qui vivent sur la propriété, où les mœurs sont peu raffinées, où l'horizon est singulièrement borné, où l'industrie et l'agriculture demeurent stationnaires, parce que la demande reste à peu près iden-

tique à elle-même. Cependant le cercle étroit où sont enfermés les regards et les désirs des occupants de chaque domaine s'entr'ouvre de temps en temps. En cas de disette, il faut acheter ce qui manque; en cas de surabondance, il faut vendre ce qui est en trop; dans les deux cas, il faut recourir au marché. De même, quand il s'agit de faire exécuter des travaux compliqués et soignés, il est nécessaire de s'adresser à des ouvriers du dehors, à des ouvriers qualifiés qui viennent travailler aux pièces ou à la journée. Enfin le seigneur-propriétaire, sinon ses hommes, a des velléités de luxe. Le marchand ambulant, le colporteur se risque à la porte ou dans la cour du manoir; il déballe sa pacotille; il offre à la châtelaine des bijoux, des parfums, des étoffes fines; au châtelain, des armes, des harnais, des pièces d'orfèvrerie, c'est-à-dire des objets précieux et pour la plupart exotiques. Le commerce se glisse ainsi dans l'espace clos où s'emprisonne la grande propriété. Et d'où viennent ces marchands tentateurs, ces artisans habiles qui pénètrent chez elle par des brèches impossibles à murer? Des villes, où s'ébauche un autre et nouveau système d'organisation du travail. Nous sommes ainsi amenés à décrire la naissance de Véconomie urbaine.

Les villes, au moyen âge, sont moins grandes que de nos jours. On y chercherait en vain des cités gigantesques comparables à New-York, à Londres, à Paris. En revanche elles sont plus nombreuses qu'aujourd'hui, du moins en Europe, et elles y jouent

Ed. Ph. Alinari.

L'Art du Tissage.

(Bas-relief du Campanile.)

un rôle plus important. Pourquoi cela ? C'est que le péril est alors partout et que de bonnes murailles sont indispensables à qui veut être en sûreté. Aussi ce qui constitue la ville, ce qui fait son unité territoriale, c'est l'enceinte fortifiée. Une agglomération, fut-elle considérable, n'a pas droit au nom de ville, si elle n'a pas de remparts. De là vient l'importance de toute bourgade qui a des fossés et des tours. C'est un refuge et c'est en même temps la résidence de l'évêque et du comte, le siège des tribunaux, enfin l'endroit où se tient le marché.

La ville se compose — en général — de trois parties distinctes. D'abord, la cité proprement dite, qui est le point souvent le plus haut et toujours le mieux défendu ; c'est là que s'élèvent le palais du comte ou de l'évêque, les cours de justice, l'église principale; c'est là qu'habitent les officiers du seigneur. On pourrait la définir la ville officielle, seigneuriale, aristocratique ; elle se retranche, orgueilleuse et défiante, derrière un cercle de murailles. Autour d'elle, le bourg ou les bourgs : c'est la ville commerçante, habitée par les marchands, les artisans, ceux qu'on appellera plus tard les bourgeois ; elle contient fréquemment le marché, où s'érige une croix ou une perche que surmontent les gants ou le chapeau du seigneur, en signe que gens et choses y sont sous sa protection (1). Ouverte d'abord, elle sera bientôt fortifiée à son tour, mais de façon

(1) Le légendaire chapeau de Gessler sur la place du marclié d'AUorf fut-il autre chose ]

plus sommaire. En dehors de cette seconde ligne de défense, restent les faubourgs ou sobborghi; c'est la région des clos et jardins maraîchers; elle est exposée à toutes les incursions; mais ceux qui l'habitent sont toujours prêts à rentrer dans l'intérieur comme les petits de la sarigue dans le ventre de leur mère. Au delà, vient le cercle sur lequel s'étend la juridiction du comte, qui deviendra plus tard la juridiction de la ville; c'est la banlieue, dont le rayon est déterminé par le temps nécessaire pour aller au marché et pour en revenir le même jour. A Florence, cette banlieue gardera le nom de conlado (comté) et c'est pourquoi en italien contadino signifiera campagnard.

En Italie, comme dans le reste de l'Europe, les villes ont des origines diverses. Les unes sont anciennes; d'autres naissent autour d'un couvent ou d'un château fort; quelques-unes sont une réunion de villages; d'autres encore sont créées de toutes pièces par la volonté d'un roi ou d'un seigneur et, sous le nom de Yillanuova, de Villafranca, dotées de privilèges destinés à y attirer des résidents. Mais, en Toscane, ce sont les villes antiques qui dominent et Florence, nous le savons, remonte jusqu'au temps de la République romaine.

Or, dans la ville — nettement coupée de la campagne par son enceinte — se presse une population bigarrée : nobles et gens de leur maison, membres du clergé avec leurs serviteurs; et, parmi les citadins, des hommes obligés de gagner leur pain, non

plus en travaillant le sol, mais en échangeant contre les denrées nécessaires à la vie des objets créés ou apportés par eux du dehors. Bref, le commerce et l'industrie y apparaissent à la fois séparés de l'agriculture et reliés avec elle par Tintermédiaire du marché, où s'opère l'échange des produits fabriqués et des produits naturels, où s'établit chaque semaine un va-et-vient économique qui est comme la palpitation régulière de toute la contrée environnante.

De là découlent des conséquences graves : une circulation périodique entre la ville et la campagne; une production plus active qui s'adresse à des consommateurs plus nombreux, à tous ceux qui fréquentent le marché; un accroissement du trafic, qui, ne se faisant plus en nature, mais à l'aide de la monnaie, va faire affluer l'argent dans les caisses des marchands et des artisans et développer la richesse mobilière. Gela met les citadins en opposition directe d'intérêts avec la société féodale. Les artisans, plus habiles, plus fiers, sentant qu'on a besoin d'eux, qu'on recourt à leur adresse pour les besognes difficiles, ont des velléités d'indépendance et, même quand ils relèvent d'un seigneur, ils sont enclins à faire de leurs loisirs ce qui leur plait. Les marchands sont par nécessité vagabonds; ils sillonnent la terre et la mer; ils courent les foires et les pays étrangers. Par conséquent ils réclament et prennent la liberté d'aller et de venir; ils voyagent souvent dans la suite, ou, comme on dit alors, à l'ombre d'un évêque ou d'un comte; à défaut, comme ils crai-

gnent, non sans raison, d'être maltraités et rançonnés, s'ils se hasardent sur les routes ou sur les flots, ils se réunissent, s'associent, organisent en commun des convois semi-guerriers. Ils sont naturellement contraires à toutes les barrières, à tous les péages qui hérissent et coupent les chemins; ils travaillent de toutes leurs forces à briser les clôtures qui enferment dans leurs limites resserrées les domaines seigneuriaux. Un esprit nouveau souffle dans les rues étroites et tortueuses où s'entassent des maisons qui, faute d'espace, poussent en hauteur, où les étages surplombants qui se rapprochent ne laissent plus apercevoir qu'une bande de ciel, où les boutiques obscures ne connaissent point la lumière du soleil, mais où déjà fourmille une population croissante et remuante qui aspire de tout son cœur à la liberté.

Florence, au commencement du onzième siècle, a déjà son marché vieux et son marché neuf, qui sont très fréquentés. Déjà ses marchands parcourent ses alentours comme acheteurs et vendeurs de produits indigènes et de produits importés. Déjà son église de San Miniato marque une date dans l'histoire de l'architecture. Il est temps, maintenant que nous connaissons le milieu où elle évolue, de nous attacher à ses destinées personnelles.

Outre les ouvrages cités à la fin du chapitre précédent, consulter :

Caggese (Romolo), Classi e comiini riirali nel medio evo ilaliano (Firenze, Gozzini, 1907-1909, 2 vol. in-8).

VoLPE (G.), Per la sîoria giiiridica ed economica del medio euo [Sîudi slorici, yo\. XV, fasc. II, Pisa, 1905).

Arias (Gino), Sloria deldirillo (Firenze, 190"2).

Salvioli, Sloria délie immunité, délie signorie e giiislizie délie Chiese in Ilalia (Modena, 4888). — Conlribuli alla sloria economica d Ilalia nel medio euo (Palermo, 1900).

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