INTRODUCTION IX
caressantes ? Ne risque-t-on pas d'en déflorer la grâce, si l'on veut trop scruter les secrets de sa splendeur ? Gomme l'a dit notre délicat et regretté Sully-Prudhomme :
La fleur même pour nous, depuis qu on en recueille L'âme sous l'alambic, ne sent plus aussi bon (1).
Cependant aux agréments littéraires dont on se prive il y a une large compensation. On a la joie virile et grave de plonger au fond du mystère, de saisir en action les forces primordiales qui ont fait mouvoir tant de générations disparues et dominé la vie même de leur cité. On savoure un plaisir austère dont le poète (2) a senti la grandeur, quand il a écrit :
Félix qui potuit rerum cognoscere causas !
Et cette satisfaction scientifique se double d'une autre.' On goûte aussi un plaisir artistique à voiries faits s'ordonner et s'étager harmonieusement comme les parties d'un grand édifice. Il n'est pas défendu à l'historien de rassembler les traits épars de la complexe réalité pour en tracer un tableau vivant et coloré. Sa tâche n'est même qu'à demi remplie, s'il ne sait pas reconstituer la vie après avoir décomposé la mort. ^< A mon avis, disait encore Augustin Thierry (3), sous l'invocation duquel j'aime à me placer, toute composition historique est un travail d'art autant que d'érudition ; le soin de la forme et du style n'y est pas moins nécessaire que la recherche et la critique des faits. » Paroles dont je suis heureux de pouvoir rapprocher celles
(1) La Justice, prologue.
(2) Virgile, Géorgiqiies.
(3) Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands (avertissement pour la 3" édition, 1830).