Ad. Brisson, les Prophètes, p
consommation une fin en soi, c'est-à-dire un mode d'organisation sociale qui contient en puissance la société future, comme la graine contient le fruit. Son programme... est de consacrer la moindre part possible de bonis à la répartition individuelle, jusqu'à cette limite où l'on courrait le risque de ne plus trouver d'adhérents, limite d'ailleurs qui doit reculer progressivement au fur et à mesure des progrès de l'éducation coopérative, pour en consacrer la plus grosse part possible à la production, soit en créant directement des fabriques et en faisant participer les ouvriers aux bénéfices, soit en commanditant les associations' coopératives de production, qui resteraient autonomes, mais qui recevraient des sociétés de consommation à la fois les capitaux nécessaires à leur création, des commandes et une certaine direction générale. Par cette voie seulement la coopération nous paraît pouvoir graduellement transformer l'organisation économique et préparer l'avènement d'un régime nouveau que nous avons appelé le règne des consommateurs , un régime où tous les faux frais, toutes les nuisances, tous les prélèvements qui se chiffrent par milliards et que Proudhon qualifiait de « droit d'aubaine », seraient abolis ou, ce qui revient au même, restitués à ceux à qui ils ont été pris, un régime où, toute chose s'échangeant à son prix de revient, le « bénéfice » disparaîtrait, et tout fonctionnerait désormais en vue des besoins à satisfaire, et non plus des profits à toucher. »
Tel est, en raccourci, l'historique des coopératives. Les coopératives sont, avec les syndicats et les grèves, le résultat de l'action sociale des travailleurs. A l'action sociale les travailleurs ont joint l'action politique, afin de multiplier leurs efforts vers une existence plus heureuse.
L' « action ouvrière », conséquence de la révolution industrielle, du bouleversement économique clu siècle écoulé, est un fait nouveau d'une importance énorme dans l'histoire de l'humanité. Elle est puissante et grandit sans cesse, parce que les peuples modernes sont de plus en plus des peuples de producteurs. Si donc on observe, d'autre part, que depuis l'avènement de la vapeur le nombre des ouvriers n'a cessé de croître avec le développement de la grande industrie, et que leur travail colossal est indispensable à la marche du monde, on est amené à conclure que l'action économique, politique et sociale des travailleurs a été si considérable depuis cent ans qu'elle a fait
L ACTION OUVRIERE AU XIXe SIECLE OOO
du xixe siècle, selon le mot célèbre de Gladstone, le « siècle des ouvriers ».
Lorsque Çakia-Mouni sortit de son palais pour la première fois, par la porte de l'Est, il rencontra un malade gémissant au bord du chemin. Çakia-Mouni demanda si les autres hommes souffraient et gémissaient comme ce malheureux. On lui répondit que beaucoup d'hommes étaient malades. Alors Çakia-Mouni dit à son cocher : « Tourne bride! nous ne sortons pas aujourd'hui! »
Une seconde fois, sorti par une autre porte, Çakia- Mouni rencontra un vieillard qui marchait péniblement, le dos courbé; et une troisième fois, sorti par une autre porte, il rencontra un mort qu'on s'en allait porter en terre. Chaque fois Çakia-Mouni demanda si tel était le sort des autres hommes, chaque fois il reçut la même réponse affirmative, et chaque fois il fit tourner bride à son cocher.
Et c'est après avoir connu que la maladie, la vieillesse et la mort guettaient les hommes aux carrefours de la vie, que le prince Çakia-Mouni devint le Bouddha de l'éternelle résignation.
Or, de tous les hommes, celui que la maladie, la vieillesse et la mort frappent le plus cruellement, c'est l'ouvrier.
C'est donc cela l'ouvrier! s'écriait, il y a une douzaine d'années, un rédacteur du Figaro, M. Jules Huret, au cours d'une visite au Greusot. Ce sont ces faces terreuses et maigres aux yeux brillants de fièvre , qui regardent passer respectueusement le visiteur curieux de leurs fronts mouillés, de leurs paupières rougies, de leurs cils brûlés, de leurs torses dégouttant de sueur; ce sont ceux qui mangent sans appétit, à deux pas des brasiers, assis sur des tas de métaux, le pain que leurs mains noircissent, que la poussière poivre, que l'horrible fumée empeste; ce sont eux qui se lèvent à six heures du matin tous les jours, tous les jours depuis leur tendre enfance, pour venir s'enfermer dans ces immenses hangars où tout
est noir et rouge... Et ils continueront demain, l'année prochaine, toujours jusqu'à l'extrême vieillesse, sans quinze jours, sans huit jours de repos! Jamais, jamais ils ne sauront la calme et reposante douceur des lacs bleus et des plages normandes ; pour eux n'existeront jamais les forêts feuillues et profondes qui sont si fraîches, où reposent quelquefois les capitalistes, d'où je viens moi-même, moi ! Et pourquoi ? pourquoi ? Parce qu'un jour sans travail est pour eux un jour sans pain. Parce qu'ils ont beaucoup d'enfants et que leurs pères étaient pauvres aussi. Est-ce juste? Il me semble que je me révolterais... Et je me promis de demander aux ouvriers pourquoi ils ne se révoltaient pas...
Et voici ce que les ouvriers ont répondu : « ... On n'y pense pas, voyez-vous, à faire les méchants, ça n'avance jamais à rien, on n'est pas les plus forts, et puis, et puis... conclut l'un d'eux avec un immense accent de découragement et de lassitude... on est trop fatigué l »
Pourtant, malgré le découragement de quelques-uns, la classe des travailleurs a vaincu sa grande fatigue pour ne pas se résigner à l'éternelle misère. Elle n'a pas fait comme Çakia-Mouni, elle n'a pas tourné bride devant la maladie, la vieillesse et la mort} maux communs à tous les hommes; elle n'a pas tourné bride devant les risques professionnels : le chômage, l'accident, l'invalidité, parfois les salaires de famine, toujours la cruelle incertitude du lendemain, l'un des plus grands soucis, l'une des plus grandes souffrances de l'homme ! Non, elle a lutté contre tous ces ennemis avec la force du nombre et de l'union.
Longtemps la classe ouvrière s'était contentée de gémir au bord de la vie comme le malade de Çakia-Mouni au bord du chemin. Puis elle s'était mise à rêver au royaume à' Utopie. Au siècle passé elle puisa des espérances naïves dans le mirage à'Icaries qu'elle croyait prochaines. Des hommes de bonne volonté lui chantèrent la chanson de la « Cité Justice », la vieille chanson dont on berce la souffrance humaine.
Mais gémir, pleurer, crier, rêver est également vain. La classe des travailleurs restait privée. Les illusions ne la nourrissaient pas. Ce qu'il faut, c'est agir. Une partie comprit la faute séculaire; les plus intelligents, les moins
l'action ouvrière AU XIXe SIÈCLE 537
malheureux, secouèrent les chaînes sentimentales et s'attelèrent à l'action. Ils entraînèrent d'autres travailleurs. Alors on leur donna le bulletin de vote, une part de souveraineté. Ils s'en servirent. Mais ils se sont aperçus depuis que les lois ne suffisent pas à donner le pain. Ils ont cherché d'un autre côté, ils se sont groupés, ils ont formé des sociétés diverses, des syndicats et des coopératives, mais ils n'ont jamais pu entraîner tous leurs camarades. Pourtant leur sort s'est amélioré. Ils ont profilé un peu des trésors de la science et de l'industrie. La vapeur a pansé elle-même une partie des blessures qu'elle leur avait faites en les jetant sur le pavé. S'ils ont aujourd'hui tendance à la baisse, les salaires ont monté. Pour eux la République a fait luire l'instruction. Ils ont vu clair dans le monde, à la lumière nouvelle, et leurs revendications se sont précisées.
Le prolétariat a foi dans l'avenir. S'il travaille pour les savants, les savants travaillent pour lui : la science, a dit l'un des plus grands d'entre eux, le chimiste Berthelot, « la science est la grande révolutionnaire ». Son existence douloureuse lui a enseigné que l'action prévaut sur le rêve, qu'elle est seule féconde et que le travail, autrefois méprisé, réservé aux esclaves ou aux serfs, s'est si bien réhabilité par sa puissance même qu'il est devenu le roi du monde. La classe ouvrière cherche à conquérir bienêtre et liberté, elle travaille non seulement à la production d'incalculables richesses, ou à la fabrication des merveilleuses machines de l'industrie contemporaine, mais encore à la transformation de l'état social en vue du bonheur commun : tel est le fait matériel qui domine toute l'histoire du travail et des travailleurs.
Ce modeste livre de vulgarisation — dont j'ai puisé la matière dans la vie d'aujourd'hui et dans les milliers et milliers de feuillets où dort la vie d'au-
trefois — a été écrit sans autre passion que celle de la vérité historique.
On Ji y trouvera pas de phrases, mais des faits, des chiffres, des réalités, des documents qu avec les préoccupations de l'heure présente il n'est plus permis à personne d'ignorer.
Puisse cet humble livre servir un peu la cause du travail et des travailleurs dont, à grands traits, il raconte l'histoire!