Exposition de 1900, rapport cité
J'ai ganz forrez, doubles et sangles; J'ai de bonnes boucles à cengles; J'ai chaînets de fer bêles; J'ai bonnes cordes à vièles...
J'ai escrins à mettre joiaux, etc.
C'était un vrai bazar que la boutique de ce mercier.
Industrie des manuscrits.
Sans vouloir passer — ce qui serait impossible — une revue complète des industries du moyen âge, nous ne pouvons laisser de côté les métiers du livre, Le xme et le xive siècle ont vu se répandre l'usage du papier de chiffe qui devait jouer un rôle considérable comme véhicule de la Renaissance1. Sans remplacer toutefois l'antique parchemin, le papier de chiffe était devenu, grâce à la chemise, d'un usage fréquent au xiv8 siècle.
Les manuscrits étaient encore rares et très coûteux. Les moines en copiaient toujours beaucoup. Ces ouvrages ne faisaient pas encore l'objet d'un commerce ordi-
1. Les origines du papier sont encore obscures. C'est à Tsaï-Loun, ministre de l'agriculture en Chine, 123 ans avant notre ère, qnn serait due son invention. Vers 750, le papier était connu à Samarcande; 50 ans plus tard, à Bagdad et à Damas; il se répandit en Syrie, en Arabie, en Egypte; au XIIe siècle, on trouve des moulins à papier au Maroc et en Espagne, peutêtre aussi sur l'Hérault, en France. En 1346, il était connu de notre pays. Il a dû être introduit en Allemagne dans la seconde moitié du xive siècle. On pense que les premiers papiers étaient fabriqués avec du coton. Rappelons qu'avant d'écrire sur le papier, l'humanité écrivit successivement sur des roches non détachées, sur des roches détachées, sur des « tables de pierre » ou des monuments, sur des poteries, sur des métaux (tables de bronze des Romains), sur le bois, les écorces ou les feuilles, sur le papyrus, sur des toiles ou tissus, sur des cuirs, .peaux ou parchemins. Cette liste mesure les étapes du progrès à travers les longs siècles primitifs.
Papetier.
naire, bien que deux professions y fussent attachées f les stationnaires, sortes d'éditeurs qui écrivaient euxmêmes ou faisaient écrire les manuscrits, et les libraires, qui vendaient ou qui louaient ces manuscrits. Souvent la même personne cumulait ces deux professions; mais il y avait loin de ces humbles boutiques aux grandes maisons d'édition et de librairie qui se voient aujourd'hui à Paris.
Stationnaires et libraires étaient les suppôts de l'Université; c'est d'elle qu'ils tenaient leur office; c'est à elle qu'ils étaient « subordonnés ». Au moins une fois tous les deux ans, ils étaient tenus de prêter serment devant le recteur. Ils subissaient d'abord un examen de capacité et de moralité. Il leur était ordonné par l'Université d'exposer leurs livres en vue sans en cacher aucun, de s'assurer scrupuleusement de l'exactitude des copies, et de faire connaître consciencieusement les prix. Ces prix étaient fixés par l'Université même, soit pour la location, soit pour la vente des manuscrits, et cette précaution ne paraît pas inutile, attendu, dit un règlement de 1275, que quelques-uns desdits libraires, par une insatiable cupidité, mécontentent les étudiants et compromettent les études, qu'ils empêchent les écoliers de se procurer les livres les plus nécessaires à leurs travaux par des rachats à vil prix (il y avait déjà des bouquinistes), par des ventes à prix exagérés, par des manœuvres frauduleuses en vue d'élever les prix... »
Les règlements étaient sévères : à la moindre infraclion, les « suppôts » perdaient le droit d'exercer librement la profession à laquelle ils avaient été admis dans l'intérêt des études1. Malgré cette sévérité, les abus continuaient; l'Université fut obligée de protester à maintes reprises contre les libraires, de dénoncer « l'accroissement de leur malice et la multiplication d'une race perverse » !
En compensation des règlements sévères, les station-
1. P. Delalain, Etude sur le libraire parisien du treizième au quinzième siècle, *
naires et les libraires jouissaient de privilèges, dont le plus séduisant était l'exemption de la taille; ils étaient également dispensés de la dîme, du guet, des impôts sur le vin et de la garde des portes. En 1368, on comptait à Paris, parmi les « dispensés » : 14 libraires, 11 écrivains de livres, 15 enlumineurs, 6 relieurs, 18 parcheminiers. Tous les métiers du livre étaient placés, comme on voit, sous la tutelle de l'Université.
L'industrie du livre végéta jusqu'au jour où les caractères d'imprimerie remplacèrent la main lente des copistes. Au xve siècle, les livres étaient encore très chers : une Bible valait 40 livres, un saint Chrysostome jusqu'à 300 livres, un saint Augustin jusqu'à 1,000 livres (en poids, environ 9,000 francs). Gomment aurait-il pu en être autrement, avec le temps qu'il fallait pour copier un livre, et surtout pour l'orner de jolies miniatures?
Il n'est pas déplacé de rapprocher des arts du livre celui des cartes à jouer, importées d'Italie au xive siècle, d'abord parce que ces cartes furent un travail d'enluminure avant d'être un produit de la gravure sur bois ou sur cuivre; ensuite parce que l'usage des cartes, qui calmait, dit-on, la folie de Charles VI, se répandit en France si rapidement qu'en 1398 le prévôt de Paris crut devoir rendre une ordonnance pour défendre aux gens de métier de jouer à divers jeux, notamment aux cartes, les jours ouvrables!
Arrêtons sur ce détail amusant cette rapide revue du travail industriel pendant les trois derniers siècles du moyen âge. Nous avons laissé bien des choses dans l'ombre. Nous n'avons pas vu, par exemple, les vicissitudes par lesquelles ont passé le travail et les travailleurs au cours de ces trois cents ans; nous n'avons pas examiné les ruines accumulées par la guerre de Cent ans, les campagnes ravagées, les villes dépeuplées, les champs incul-
tes, les métiers désertés, les halles fermées, les incendies allumés, les ports endormis au bord des mers. Nous avons vu l'activité, nous n'avons pas vu la misère et la famine.
Néanmoins nous savons que les gens du moyen âge n'étaient point « les barbares » que le xvne siècle mal informé nous a montrés plongés dans la « nuit » médiévale. Sans doute l'outillage est encore primitif : mais le travail est souvent minutieux et parfois imposant; sans doute la grande industrie n'existe pas, la guerre arrête le bras de l'artisan : mais les premières manifestations de la « division du travail » apparaissent, et chacun des trois siècles traversés apporte sa pierre au merveilleux édifice que construira l'industrie des siècles futurs.