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CHAPITRE PREMIER

LES ANCIENNES CORPORATBONS

Le tuteur de la bourgeoisie naissante.

Origines des corporations.

Les premiers corps de métier : chartes du xie siècle; « chandeliers de Paris » ; « antiques étaux »; boulangers de Pontoise ; les deux mules blanches des pelletiers de Lyon ; vitraux de Chartres; le Livre des métiers.

Mouvement corporatif et métiers libres : augmentation du

nombre des corporations du xme siècle à la Révolution;

mais il n'y eut jamais de corporation par toute la France :

exemple de Lyon.

Statuts d'une corporation : les épingliers de Toulouse. Les corps de métier, forteresse patronale.

Echec au monopole corporatif : lettres de maîtrises; petits bénéfices des princes du sang; pour une corbeille de mariage; qui en désire? « Artisans suivant la cour ».

La guerre des monopoles : procès séculaires; tailleurs et fripiers; drapiers, foulons et teinturiers; oyers, poulaillers, cuisiniers et moutardiers; bouchers et charcutiers; les orfèvres s'en vont en guerre! Démêlés des merciers ; les petits ramoneurs ; les premiers pianos Erard et la corporation des luthiers.

Pour la bonne fabrication : règlements minutieux; défense de vendre du chien ; la serrure et la clef; défense d'acheter des porcs nourris chez les barbiers ! Travail au grand

jour; visites des gardes; histoire d'une boulangère récalcitrante; la marque et la « bonne mesure ». La corporation, obstacle aux inventions : le triomphe des

aiguillettes ; la défaite des « couvrechiefs » ; la bataille des castors et des demi-castors; 500 livres d'amende pour un bouton suspect.

La fin des corporations.

Les anciennes corporations1.

L'histoire du travail et des travailleurs ail moyen âge est captivante assurément par le pittoresque et la curiosité de ses détails, par cette poésie et cette mélancolie qui se dégagent des choses très anciennes.

Mais elle présente encore un intérêt plus profond, parce qu'on assiste avec elle à la naissance et aux premiers pas d'une classe destinée à jouer un rôle considérable. Cette classe, c'est la bourgeoisie.

Or, si le mo}^en âge a été le berceau de cette bourgeoisie qui devait briser le régime féodal, s'emparer du pouvoir politique par la révolution de 1789, régner au xixe siècle et diriger les colossales entreprises de l'industrie moderne, le corps de métier, ou corporation, en a été le tuteur.

Cloutier.

1, Consulter surtout :

Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France avant Martin Saint-Léon, Histoire des corporations de métiers. Etienne Boileau, le Livre des métiers (edit. Depping). Hauser, Ouvriers du temps passé.

Germain Martin, les Associations ouvrières au dix-huitième siècle.

Les corporations étaient des associations formées par les artisans d'un même métier.

Sans doute, l'organisation corporative n'est pas plus générale au moyen âge qu'elle ne l'est aujourd'hui. Néanmoins, elle paraît dominer la vie économique; elle est comme la base de la vie ouvrière, ou, si l'on aime mieux, comme la clef qui ouvre l'histoire du travail et des travailleurs en ces siècles lointains.

Origines des corporations.

Les origines des corporations sont encore et seront toujours obscures. Parce qu'elles se révèlent à l'époque des communes, on a voulu voir dans les corporations une résultante du mouvement communal. Or, bien que les corporations et les communes soient l'œuvre de la bourgeoisie naissante, la commune n'est pas plus mère de la corporation que la corporation n'est mère de la commune.

Si l'organisation « officielle » des corps de métier est contemporaine des libertés communales, il semble bien que l'existence des groupements professionnels ait précédé le mouvement communal. Dans leur désir d'indépendance et de sécurité, dans leur volonté de jouir des biens acquis par le dur travail des siècles féodaux, dans leur espoir d'en acquérir d'autres, « les gens de métier, dit M. Levasseur, n'avaient pas été, du premier effort d'imagination, jusqu'à concevoir l'association politique de la commune; ils avaient porté moins haut leurs premières espérances, et beaucoup de petites associations avaient dû se former obscurément avant la grande association de tous les bourgeois, de même que, dans certaines villes, des révoltes partielles avaient précédé la grande révolte qui assura la liberté communale ». Or, parmi ces petites associations, celle des artisans du même métier était la plus naturelle.

On a voulu voir aussi dans les corporations la résurrection des collèges romains, et l'on a cité les marchands de Veau de Paris comme les descendants directs des nautes

gallo-romains. Il n'y a pas de preuves. D'ailleurs, comment les institutions romaines auraient-elles résisté pendant des siècles aux invasions, à l'occupation germanique et à la féodalité ? C'est au plus si l'on pourrait montrer dans la réglementation des deux métiers de bouche les plus importants, la boulangerie et la boucherie, la survivance obscure de la réglementation romaine.

C'est sans plus de preuves qu'on a fait de la ghilde germanique le noyau de la corporation du moyen âge. Or la ghilde apparaît comme une sorte de société de secours mutuels, alors que la corporation est cela, sans doute, mais encore et surtout une association industrielle pour la bonne fabrication.

Enfin, on a cherché l'origine des corporations dans le groupement par profession des serfs vivant au pied du château ou dans la ville du seigneur, sous l'œil des ministérielles, domestiques ou officiers du maître. C'est matière à discussion. D'ailleurs, qu'importe?

Il nous suffit de constater que les collèges romains, les ghildes germaniques, les corporations du moyen âge et les syndicats d'aujourd'hui révèlent, à travers les siècles, cet instinct d'association qui pousse les hommes les uns vers les autres. Les corporations d'autrefois, pas plus que les syndicats d'aujourd'hui, ne sont donc des institutions nouvelles, brusquement écloses. Tant il est vrai que l'association est une loi de l'histoire, une nécessité éternelle.

Au temps de la féodalité, où la force était le droit plus qu'aux autres époques de l'histoire, les isolés fussent restés dans la servitude et la misère : la corporation jaillit de la nécessité matérielle de s'unir; elle devint le refuge, la « forteresse » des travailleurs. Leur union a fait leur force.

Les premiers corps de métier.

On ne sait pas exactement quand se formèrent les corps de métier; on sait seulement que les premières chartes

qui en légalisèrent l'existence datent du xie siècle, comme celle des chandeliers de Paris (1061), et qu'elles se multiplièrent au xme siècle1.

Le mouvement est parti des grandes villes. Les boulangers et les bouchers sont parmi les premiers qui eurent des statuts, parce que leur métier, nécessaire à l'alimentation publique, attira de tous temps l'attention des pouvoirs constitués. Une charte de 1134 parle des « antiques étaux » des bouchers de Paris.

L'un des plus anciens privilèges corporatifs nous est venu de Pontoise, et c'est celui des boulangers. En 1162, Louis VII concède auxdits boulangers, dont il était le seigneur, un privilège en vertu duquel nul dorénavant ne pourra faire du pain pour le vendre s'il n'est régulièrement reçu boulanger et s'il ne sait faire de sa main le pain blanc et le pain bis. Goût : redevance annuelle en vin payée au roi. On s'apercevra par la suite que le fisc royal n'a jamais perdu ses droits sur les métiers, le commerce et l'industrie.

Les curieuses « mules blanches » des pelletiers de Lyon transportaient jusque sur le parvis de la cathédrale la preuve que lesdits pelletiers possédaient un privilège corporatif qui remontait à « des temps très anciens ». D'après la tradition, les pelletiers suivaient avec des cierges allumés la procession de saint Jean-Baptiste; deux des plus anciens, montés sur des mules blanches, étaient reçus par le clergé à la porte de l'église. Qu'est-ce à dire, sinon que l'archevêque de Lyon ne fit que reconnaître officiellement, en 1208, en confirmant ce privilège protocolaire, que les pelletiers de Lyon formaient depuis longtemps une importante corporation ?

De même, les nombreux et beaux vitraux de la cathédrale de Chartres, représentant des charrons, charpentiers, tonneliers, pelletiers, fourreurs, drapiers, maçons, tailleurs de pierre, etc., dans l'exercice ou avec les

1. C'est parce que la bourgeoisie commence alors à manifester sa vitalité, que nous ne faisons pas remonter plus haut cette histoire élémentaire.

attributs de leur profession, font voir qu'il existait au xme siècle, à Chartres et dans les environs, plus de cinquante métiers organisés en corporations.

La construction de cette cathédrale n'indique -t- elle pas suffisamment, comme celle de toutes les églises, que l'origine des sociétés de francs-maçons remonte très haut dans le moyen âge?

Etienne Boileau, prévôt de Paris au temps de saint Louis, ne fit qu'enregistrer dans son célèbre Livre des métiers les règlements de cent un corps de métiers déjà constitués à Paris. Encore ne les a-t-il pas tous catalogués, puisque les bouchers, déjà puissants, ont refusé de se faire inscrire. Naturellement, chacun de ces métiers prétendait remonter bien au delà des croisades!

Mouvement corporatif et métiers libres.

A partir du xnie siècle, le nombre des corps de métier ne cessa d'augmenter jusqu'à la veille de la Révolution. D'abord, ils se constituèrent d'eux-mêmes, puis ce fut la royauté qui, dans un but surtout fiscal, poussa les artisans à se grouper dans les métiers jurés (où l'on entrait en prêtant serment, en jurant). Les ordonnances de 1587 et de 1597 sont restées célèbres à cet égard. Avec les progrès de l'industrie, elles collaborèrent à la multiplication des corporations, ce qui provoqua la protestation du Tiers aux Etats généraux de 1614.

Plus tard, lorsque Colbert eut besoin d'argent pour les guerres de Louis XIV, il imagina d'obliger les artisans à se former en communautés d'arts et métiers : c'est ainsi qu'on appelait les corporations au xvn8 et au xvme siècle. Ce fut l'ordonnance de 1673, parfois militairement appliquée. Alors le nombre des corporations augmenta encore : à Paris, il passa de 60, en 1672, à 129 en 1691 1 ; à Poitiers, de 25, au xvi° siècle, à 43 en 1717.

1. « ... A la fin du xvii0 siècle, dit M. Yves Guyot, Paris comptait 1,551 communautés d'artisans, comprenant 17,080 maîtres, 38,000 ouvriers, 6,000 apprentis. » Ces chifi'res paraissent exagérés.

Pourtant, il n'y eut jamais de corporations par toute la France, ainsi qu'on est parfois tenté de le croire.

Au xvie siècle, en France, les villes à jurandes étaient encore la minorité; dans la majorité des villes, au contraire, et dans tous les villages, le travail était libre, c'est-à-dire que chacun pouvait, à ses risques et périls, exercer le métier qu'il avait choisi, sans « jurer », sans payer de droit d'entrée, sans faire de « chef-d'œuvre », sans se soumettre à la tyrannie de règlements souvent arbitraires. Les ordonnances furent impuissantes à tuer le travail libre. Les métiers libres s'obstinaient à vivre en de nombreuses villes, à L}^on, par exemple, où quatre métiers seulement étaient organisés en corporations : les orfèvres, à cause des métaux précieux; les serruriers, à cause de la sécurité des domiciles; les barbiers-chirurgiens et les apothicaires, à cause de la santé publique1. Souvent, il y avait des quartiers libres ou des métiers libres dans les villes jurées : à Paris, le faubourg Saint- Antoine goûta longtemps les plaisirs de l'indépendance. Même après l'ordonnance sévère de 1673, il y avait des provinces qui n'avaient point de jurandes ni de statuts, ou qui n'en avaient que dans un petit nombre de localités.

Donc, aux siècles de la monarchie absolue, comme aux siècles du moyen âge, après comme avant la mainmise de l'Etat sur les corps de métier, il y a toujours eu, en France, à côté du travail organisé, le travail libre.

Si l'on a pu croire que dans la France entière le tra* vail était organisé sur la base corporative, c'est parce que l'on a trop exclusivement étudié les corporations parisiennes, qui, vivant à l'ombre de la royauté, ont reçu d'elle leurs statuts bien ordonnés et leurs règlements minutieux. Paris a rayonné sur les environs et sur tout le domaine royal, en vertu du principe gouvernemental d'unité et de centralisation. Mais il faut se garder de croire

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