‹ Histoire du travail et des travailleursChapitre 3 sur 100 · Cf. Hauser, Ouvriers du temps passé · texte numérisé non relu

Cf. Hauser, Ouvriers du temps passé

que la banlieue de Paris comprenait le reste de la France. C'est pourtant là l'ordinaire illusion.

Statuts d'une corporation :

les épingliers de Toulouse.

Rien ne peut mieux définir une institution que ses propres statuts. Mais les statuts des corporations ont varié suivant les métiers, les lieux et les époques. Force nous est donc de ne faire connaître que des statuts pour ainsi dire « moyens », et c'est pour cela que nous les prenons hors de Paris , qui a trop subi l'influence de la royauté, et au xvie siècle, au moment où les corporations se multipliaient et se transformaient.

Épinglier

Un bref résumé des « statuts de l'art et métier d'épinglier de Toulouse en l'an 1590 » nous fera mieux comprendre ce qu'était une corporation. Ces statuts sont l'œuvre de la municipalité, car en beaucoup d'endroits les corps de métier étaient placés sous l'autorité communale ou seigneuriale, comme ils l'étaient, clans le domaine, sous l'autorité royale.

Les statuts desdits épingliers, en vingt-huit articles, commencent par l'obligation du service divin, messe, vêpres, procession avec cierges, le 5 août, pour « les épingliers, — ils étaient huit, — leurs femmes, serviteurs et apprentis » : les serviteurs et apprentis n'auront pas de cierges; puis, obligation d'assister aux funérailles des maîtres, femmes, compagnons et apprentis; défense de travailler les dimanches et fêtes; élection de deux balles tous les ans; l'apprentissage durera cinq ans au moins;

défense aux maîtres de recevoir un compagnon sortant d'une autre boutique sans s'être enquis des causes de son départ; défense auxdits maîtres de prendre un ouvrier forain avant qu'il ait été reconnu par les balles bon catholique et de bonnes mœurs; amende aux maîtres qui « bailleraient salaire plus haut l'un que l'autre aux compagnons sans avertir les autres maîtres »; amende aux maîtres qui « soustrairaient compagnon ou apprenti d'un autre maître »; interdiction à toute personne d'exercer le métier sans avoir subi l'examen et fait le chef-d'œuvre, consistant en deux milliers d'épingles de deux sortes et dans la fabrication de tous les outils (filière, poinçons, enclume, etc.).

Le corps de métier, forteresse patronale.

Ces statuts suffisent à nous révéler l'esprit des corporations.

C'est d'abord l'esprit religieux. Et ce n'est pas étonnant, car toute la vie, au moyen âge, a été dominée par la religion. A côté du corps de métier, il y avait la confrérie placée sous l'invocation d'un saint. Après la Réforme, on exigea même que maîtres, compagnons et apprentis fussent catholiques. L'esprit religieux vécut aussi longtemps que les corporations.

Mais ce qui nous intéresse avant tout, ce sont les caractères économiques du corps de métier. A ce point de vue, il apparaît, au moyen âge et sous la monarchie absolue, comme une forteresse où s'abrite le privilège.

Le privilège, c'est la loi, c'est le droit indiscuté du moyen âge. Et le corps de métier, c'est d'abord le privilège des maîtres au détriment des compagnons, et c'est aussi le privilège des artisans de la corporation d'exercer seuls le métier dans la ville. Cet esprit de monopole, en germe dans les statuts du xine siècle, ira se développant à partir du xve siècle, c'est-à-dire au moment où la concurrence deviendra plus menaçante, et il envahira le Midi, d'où il avait été jusqu'alors absent.

Ce monopole devint même héréditaire, et les bouchers de la Grande Boucherie de Paris, qui se succédaient de père en fils, sont un exemple des abus auxquels certains monopoles corporatifs pouvaient aboutir. Les bouchers enrichis n'exerçaient plus le métier; ils « vivaient de leurs rentes » en louant très cher leurs étaux à des garçons qui étaient les vrais bouchers. La royauté, battue en brèche par la puissance des riches bouchers de la Grande Boucherie, se tira d'affaire en créant une nouvelle corporation avec les vrais bouchers, locataires des bouchers rentiers. A Paris, les boucheries d'autrefois étaient comme les bureaux de tabac d'aujourd'hui : ce n'était pas toujours celui qui les tenait qui en était le titulaire.

Embusqués dans leur corporation comme dans une citadelle, les maîtres artisans étaient protégés contre les compagnons, contre la concurrence et, par les règlements de bonne fabrication, contre leurs propres défaillances. En faut-il davantage pour justifier que la corporation fut une forteresse patronale? M. Levasseur a montré en excellents termes le caractère de « classe » du corps de métier :

« 11 n'était guère possible, dit-il, que les corps de métier, en rédigeant leurs statuts, n'eussent pas une tendance au monopole. En matière politique et plus encore peut-être en matière économique, les classes sont égoïstes. Quand elles ont le pouvoir de faire des lois, elles les font dans le sens de leur intérêt particulier, et il est rare qu'elles ne se donnent pas des avantages; on le constate de nos jours dans les questions de douane et de réglementation du travail aussi bien que dans les questions électorales et dans bien d'autres affaires politiques. Alors, on le constatait dans les questions d'organisation industrielle quand c'étaient les industriels qui proposaient les règlements à la sanction seigneuriale. »

Echec au monopole : lettres de maîtrise

et artisans suivant la cour.

Chose curieuse, là monarchie, qui a favorisé l'esprit de monopole en poussant les artisans à s'organiser en corps de métier, a été la première à lui faire échec par les lettres royales de maîtrise et la création des artisans suivant la cour.

C'est Louis XI, pressé par le besoin d'argent, qui imagina de vendre des lettres de maîtrise, dispensant ainsi les acquéreurs, moyennant finance, de passer sous les fourches caudines de la corporation.

Les rois usèrent largement de ce système au xvie siècle pour les petits bénéfices des princes du sang, qui reçurent à leur mariage, à la naissance de leurs enfants, le droit de vendre, à leur profit, un certain nombre de maîtrises dans les corporations du royaume, — royal cadeau sans bourse délier! C'est ainsi que Henri III mit des lettres de maîtrise dans la corbeille de noces de sa sœur. Marguerite quand elle épousa le roi de Navarre.

Ces lettres déplaisaient fort aux corporations, car elles entr'ouvraient la porte du monopole. Aussi, pour défendre leur privilège, les corps de métier trouvaient régulièrement que les nouveaux maîtres étaient au-dessous de leur tâche! Aidés par les communes, qui avaient aussi le droit de délivrer des brevets de maîtrise, ils effrayaient les acheteurs, faisaient subir aux intrus mille vexations ou les forçaient à payer secrètement une grosse somme à la confrérie pour s'y faire accepter!

C'est pourquoi il y avait trop de lettres sur le marché. Le nombre augmentait tous les ans. Au temps de Henri IV, des lettres de 1558 n'avaient pas encore trouvé preneurs. On était allé jusqu'à défendre aux métiers de faire passer l'examen de la maîtrise avant que les lettres royales fussent écoulées, ou même à forcer les anciens maîtres à les acheter en bloc, sauf à les revendre, — preuve qu'en cette affaire la royauté visait surtout un but fiscal. En 1608, Henri IV abolit toutes celles qui étaient antérieures

à son avènement. Mais la vente des lettres de maîtrise continua jusqu'à la fin de la monarchie.

Les artisans suivant la cour exerçaient également leur métier en marge des corporations. Gomme leur nom l'indique, fournisseurs de la cour, ils la « suivaient» quand elle se déplaçait. Et ils travaillaient non seulement pour le roi et sa suite, mais encore pour les gens de la localité, sans lettre de maîtrise, sans payer aucun droit de confrérie, sans être soumis à la visite des jurés ni autres charges corporatives. Il avaient aussi le droit d'ouvrir boutique à Paris, sans autre obligation que de payer au roi leur titre très recherché.

De 93 au temps de Louis XII, le nombre de ces artisans privilégiés passa à 160 sous François Ier, à 320 sous Henri IV, à 377 en 1712, — on en citait alors qui avaient payé leur charge 12,000 et même 25,000 livres. Leur nombre n'a donc cessé de croître jusqu'à la fin de la monarchie, et Ion peut encore mieux dire de la cour au xvme siècle ce qu'en disait au xvie un ambassadeur vénitien : « La cour, dans ses voyages, entraîne un si grand nombre de courtisans , de serviteurs et de boutiquiers qu'on dirait une cité entière qui s'en va. »

Pourtant, si les « artisans suivant la cour » faisaient échec au monopole corporatif, ce n'était qu'à Paris ou à Versailles. Malgré eux, malgré les lettres de maîtrise qui se vendaient par toute la France, le monopole restait debout.

La guerre des monopoles.

Dès le moyen âge, la guerre éclata entre les monopoles rivaux des métiers voisins. Les corporations s'enfoncèrent dans le « maquis de la procédure » et s'intentèrent d'invraisemblables procès, les oyers contre les poulaillers, les cordonniers contre les savetiers, les teinturiers contre les drapiers, procès qui se prolongèrent parfois pendant des siècles, comme le procès fameux des tailleurs et des fripiers.

C'est qu'il était souvent difficile de marquer exactement

les bornes de chaque métier : à quel moment un habit tombait-il du domaine du tailleur dans celui du fripier? Commencé au xine, l'éternel procès n'était pas encore terminé au xvme siècle. Les tailleurs voulaient empêcher les fripiers de mettre une pièce neuve à un vêtement d'occasion, et les fripiers, sous prétexte de mettre des pièces, auraient voulu refaire un vêtement presque tout entier. On comprend l'embarras du lieutenant de police et du parlement. Ils prononçaient gravement que les fripiers, pour leurs raccommodages, n'emploieraient pas du drap valant plus de 8 ou 15 livres l'aune. Mais la querelle reprenait de plus belle.

Dans cette guerre des monopoles, drapiers, foulons et teinturiers de Paris se sont particulièrement distingués. Les drapiers, qui formaient une riche corporation, s'arrogèrent de bonne heure le droit de teindre leurs étoffes, sauf en bleu avec de la guède. Et quand Etienne Boileau réunit dans le Livre des métiers les statuts des métiers de Paris, les drapiers eurent soin de faire enregistrer le privilège qu'ils s'étaient octroyé : « Quiconque est tisserand à Paris, il peut teindre à sa maison de toutes couleurs, fors que de gueide. » Encore prétendaient-ils que la reine Blanche les avait autorisés à teindre en guède dans deux ateliers. De leur côté, les teinturiers firent consigner qu'aucun drapier ne pouvait « teindre de gueide ni d'autre couleur ». La guerre était déclarée par écrit dans le livre même d'Etienne Boileau, premier code des métiers !

En outre, les teinturiers s'étaient plaints d'être entièrement exclus de la confrérie des drapiers, qui n'admettait que les fils de maître. Ils avaient proposé de réunir les deux métiers, en permettant à tout drapier de teindre librement, à tout teinturier de faire ou vendre du drap. Ils échouèrent.

Mais voici une nouvelle corporation qui se mêle à la querelle. Les foulons, qui « foulaient », tondaient, lustraient, paraient les draps, prétendirent qu'ils avaient

seuls le droit d'en juger la qualité, de brûler les pièces défectueuses et de punir les coupables. Les drapiers prolestèrent : procès (1270). Le parlement décida que les draps seraient examinés par une commission mixte de deux drapiers et deux foulons.

La guerre dura longtemps entre drapiers et teinturiers, entre drapiers et foulons. On vit les marchands drapiers — la corporation s'étant coupée en deux : ceux qui fa^ briquaient le drap, les drapiers drapants, et ceux qui le vendaient, les marchands drapiers — user, à la fin du xine siècle, de ce truck-system qu'on croit né au siècle des manufactures : ils obligeaient les tisserands à façon et les foulons à recevoir en payement de leur main-d'œuvre des objets manufacturés de toute espèce; ils en fixaient si arbitrairement la valeur, qu'une ordonnance de 1285 et une autre de 1293 leur interdirent ce trafic malhonnête.

Plus l'esprit de monopole se développait, plus la procédure devenait compliquée, plus les querelles entre corporations devenaient nombreuses, longues et coûteuses. Le procès qui commença en 1509 entre les oyers-rôtisseurs d'une part, les poulaillers et les cuisiniers de l'autre, ne se termina qu'en 1578.

Les oyers n'avaient vendu tout d'abord que des oies rôties; mais au début du xvie siècle ils étalaient dans leurs « rôtisseries » toutes sortes de volailles et de gibier. Quand ils réclamèrent le renouvellement de leurs statuts, en 1509, ils eurent soin de faire enregistrer leur droit de cuire et de vendre « toute viande en poil et en plume ».

Les poulaillers protestèrent; les poulaillers étaient des hommes! Ils faisaient le commerce de volaille. Le prévôt donna raison aux poulaillers. Les oyers en appelèrent au parlement. Question difficile, procès long. Les oyers avaient une autorisation du roi, et les poulaillers, qui étaient sans peur, n'étaient pas sans reproche, puisqu'ils vendaient de la volaille cuite, alors qu'ils n'auraient dû

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vendre que de la volaille crue. C'est de ce côté que les oyers- rôtisseurs ripostèrent aux poulaillers : en 1526r ils obtinrent des lettres patentes défendant à quiconque n'était pas maître oyer-rôtisseur — entendez, poulaillers ! — de mettre en vente « viande qui ait odeur de feu ».

Les poulaillers protestèrent de nouveau, et le dueî continua, au grand dam du public, car le gibier renchérit! Le plus éprouvé des trois n'est pas celui qu'on pense : le public pâtit, mais les poulaillers périrent. En 1578, un arrêt définitif décidait, en effet, que les rôtisseurs pourraient vendre toute sorte de volaille et de gibier; les poulaillers durent se borner au seul gibier cru; on leur enlevait même leurs poules. Ce fut un arrêt de mort; leur métier périclita et disparut presque entièrement.

Mais le triomphe des rôtisseurs n'était pas sans péril. Dans l'ardeur de la lutte, ils avaient envahi les casseroles des cuisiniers. Les cuisiniers, déjà vainqueurs des moutardiers, se fâchèrent. La querelle resta allumée pendant un demi-siècle. Elle s'éteignit par une curieuse sentence de 1628 qui ne permit aux rôtisseurs que de vendre trois plats de viande et trois plats de fricassée, sans pouvoir jamais porter en ville. Ainsi finirent les pittoresques querelles entre oyers, poulaillers, cuisiniers, moutardiers1.

La plupart des corporations avaient leurs rivales et,, par suite, leurs procès. Les charcutiers et les boulangers plaidaient contre les cabaretiers parce que ceux-ci vendaient du lard et du pain à leurs consommateurs. Les orfèvres de Paris s'en allaient en guerre contre une lé-

1. Jusqu'au xive siècle, les rôtisseurs et les pâtissiers préparaient le pore cuit que les bouchers leur vendaient cru. 11 y eut des contestations et desprocès interminables. En 1475 se forme une corporation de chaircuitiers, profession qui avait disparu dans les précédentes, après avoir été importante dans la Gaule, dont les forêts et les glands nourrissaient beaucoup de porcs. La charcuterie ne fut émancipée complètement de la boucherie qu'au début du xvie siècle, et ce n'est qu'en 1823 que disparut la limitation du» nombre des charcutiers.

gion d'ennemis : lapidaires, horlogers, graveurs, fondeurs, fournisseurs et merciers (45 sentences du Ghâtelet de 1604 à 1687).

Les merciers eux-mêmes devaient résister aux attaques des gantiers (16 sentences du Parlement en moins d'un siècle), des chapeliers, des bonnetiers, des peaussiers, des éventaillistes, en général de tous ceux dont ils débitaient les marchandises. C'était une pluie de procès* saisies, requêtes, exploits et frais.

Ces procès devenaient ruineux. On voit, à Châlons, la corporation des tonneliers emprunter pour procès 500 livres en 1678, et 3,700 en 1680.

Dans la même ville, les carreleurs de souliers procédaient contre les cordonniers, qui les insultaient en les traitant de savetiers !

On vit même, à la fin du xvne siècle, les petits ramoneurs savoyards assaillis par quatre ou cinq corporations qui leur intentèrent des procès, parc» qu'ils vendaient clans les rues quelques verroteries et un peu de quincaillerie. Ils eussent été privés de leur morceau de pain noir si le roi ne les eût pris sous sa protection.

Quand Erard, à la fin du xvme siècle, commença à fabriquer des pianos, les tabletiers -luthiers -éventaillistes firent opérer une saisie chez lui ; il n'échappa à la jalousie des luthiers que grâce au brevet royal que la reine lui fit obtenir.

La guerre des monopoles corporatifs emplirait des volumes.

Pour la bonne fabrication.

Si les statuts, règlements, ordonnances et jugements essayaient de délimiter les métiers, ce n'était pas exclusivement pour assurer aux maîtres le monopole de la profession, mais encore pour garantir la bonne qualité de la marchandise. Si, à Amiens, maréchaux, forgerons et merciers n'avaient le droit ni de faire ni de vendre une clef, si les ébénistes ne pouvaient garnir leurs meubles de serrures, c'est parce- que les serruriers seuls

pouvaient garantir la sûreté des serrures et des clefs. Lesdits serruriers ne pouvaient faire une clef sans avoir la serrure entre les mains, parce que la clef pouvait être commandée par un voleur! Chacun à son métier pour que tout soit bien fait : c'était une règle imposée par les statuts.

Pour que tout soit bien fait, des règlements fixaient en général la quantité et la qualité de la matière, le poids, la forme et le mode de fabrication des produits. Rien n'est plus compliqué, à cet égard, que les statuts des orfèvres de Paris. Il était défendu expressément, par exemple, de mettre des feuilles de métal violettes ou vertes sous les améthystes ou les émeraudes, de mêler dans les bijoux d'or les perles d'Ecosse et les perles d'Orient, de changer artificiellement la couleur des pierres précieuses.

A Amiens, il était interdit aux bouchers de souffler la viande, de mêler le suif avec le saindoux, de vendre du cheval, du chien, du chat ! aux tisserands, de faire du drap avec de la laine fournie par des usuriers.

A Paris, on brûlait les coffres dont les serrures n'avaient pas de ressort; on punissait le marchand qui mettait une vieille serrure à un meuble neuf, ou quelque vieille pièce à une serrure neuve ; on défendait aux couteliers de mettre des garnitures d'argent à des couteaux à manche en os pour qu'ils ne les vendissent pas comme des couteaux d'ivoire, de recouvrir les manches avec de la soie, de l'étain, etc., pour ne pas déguiser qu'ils étaient en bois.

Plus tard, chez les drapiers, on déterminera, pour chaque espèce de drap, la nature des laines, les dimensions des métiers, le nombre des fils de la chaîne, la largeur des lisières, la teinture, le mélange des couleurs, et jusqu'au poids que devait peser la pièce.

Si le tailleur gâtait par une mauvaise coupe l'étoffe que lui avait fournie son client, il était condamné, après enquête des gardes du métier, à dédommager le client et à payer en outre une amende de cinq sous, trois pour le roi, deux pour la confrérie.

Parmi les plus curieuses prescriptions, il faut citer l'interdiction d'acheter des porcs nourris chez les barbiers. Autrefois les barbiers étaient chirurgiens et pratiquaient la saignée. Et c'est par crainte que les barbiers n'eussent donné le sang des malades aux porcs que l'on défendait d'en acheter chez eux!

Le travail était surveillé. Au moyen âge, l'artisan devait, en général, exercer son métier au grand jour, sous les yeux du public, ainsi mis à même de contrôler la bonne fabrication. L'orfèvre et le serrurier devaient avoir leur forge dans leur boutique, le tailleur devait travailler au bord de sa fenêtre du rez-de-chaussée; et si, dans les petites villes, le tailleur travaille encore ainsi, c'est une habitude qui lui vient du fond des siècles.

Sauf quelques exceptions, le travail de nuit était interdit, sans doute pour éviter les incendies, mais surtout pour éviter la fraude et les malfaçons.

C'étaient les gardes du métier qui, par leurs visites imprévues dans les ateliers, veillaient à l'exécution des règlements de bonne fabrication. Quand la marchandise était mauvaise, elle était saisie, confisquée ou brûlée, et le coupable payait une amende; — les amendes étaient fréquentes.

Quand il résistait, la punition était plus forte. On conte qu'à Saint-Dizier, la femme d'un boulanger qui fabriquait du pain suspect, ayant fermé sa porte au nez des « regardeurs du métier » et essayé de fomenter une émeute contre eux, fut punie, elle et son mari, d'une triple amende, « pour avoir fait de mauvaise marchandise, pour n'avoir pas ouvert à la première réquisition et pour avoir osé, en pleine rue, exciter le peuple contre les magistrats du métier ».

Quand la marchandise était bonne, on y mettait la marque. Chaque artisan, chaque corporation, chaque ville, avait son cachet, qui, imprimé sur la marchandise, était une garantie de bonne qualité aux yeux du client.

La vente était surveillée comme la fabrication. Les mar-

chands devaient donner « bon poids, bonne mesure ». On vérifiait souvent les balances de ceux qui avaient le droit de peser chez eux; on obligeait les autres à porter toutes leurs marchandises aux balances du seigneur. Mais, malgré ces précautions, les marchands d'autrefois prenaient plaisir à jouer de bons tours à leurs clients.

Ainsi, au moyen âge, les statuts et règlements des corporations organisaient ou essayaient d'organiser la bonne fabrication et la vente loyale. Au lieu de diminuer, la réglementation industrielle dégénérera en manie, et l'époque des manufactures, particulièrement celle de Colbert, sera celle de son triomphe.

La corporation, obstacle aux inventions.

Cette réglementation devint vite un obstacle aux inventions, au progrès industriel.

Les premiers artisans qui se hasardèrent dans une nouvelle direction soulevèrent l'opposition de la routine. Leurs marchandises furent saisies et confisquées, et, comme ils étaient trop faibles pour triompher dans cette lutte inégale contre le corps de métier, il fallait qu'ils eussent l'appui du public et qu'ils fussent déjà un certain nombre à exploiter l'invention nouvelle, ou bien c'était la défaite et la ruine.

A la fin du xive siècle, il y eut combat entre le cordon et les aiguillettes. Le cordon serrait les chausses à la ceinture : c'était le vieux système; les aiguillettes, filles de la mode, rattachaient les chausses au justaucorps. Alors, les anciens chaussetiers, qui ne savaient pas faire les aiguillettes, s'insurgèrent contre la mode, firent tant et si mal qu'ils obtinrent condamnation des fabricants d'aiguillettes. Le public, à son tour, s'insurgea contre la routine : il voulait des aiguillettes; pour lui en faire, des chaussetiers affrontèrent les foudres de la corporation. Finalement, la victoire resta aux aiguillettes, mais elles n'avaient pas triomphé sans péril.

Le même siècle connut la défaite des « couvrechiefs ».

A Troyes, on fabriquait sous ce nom une toile légère de petite largeur qui réussissait bien auprès des acheteurs et qui permettait aux producteurs de payer des salaires plus élevés, parce qu'elle leur revenait moins cher. G'était un progrès. Mais... les statuts des tisserands ne parlaient point de cette nouveauté! Ceux qui ne savaient pas la fabrication remontrèrent qu'elle accaparait tout le fil, tous les ouvriers, tout le commerce des toiles, et qu'elle ne rapportait rien au Trésor. Les « couvrechiefs » furent battus : une ordonnance royale en interdit la fabrication.

Trois siècles plus tard, l'esprit des corporations n'était pas plus libéral : l'histoire des chapeaux de castor et celle des boutons en sont la preuve.

. La France était renommée pour ses chapeaux de castor, mais le castor coûtait cher. Des chapeliers imaginèrent de mélanger au castor une étoffe à poils : on appelait leurs chapeaux des demi-castors. Ils eurent du succès, car ils étaient aussi jolis et bien moins chers que les autres. Mais le demi-castor n'était pas prévu par les statuts, et puis, l'étoffe à poils faisait concurrence aux castors du Canada! Les demi-castors furent condamnés. En 1664, les chapeliers qui en fabriquèrent durent payer 200 livres d'amende.

Pourtant, le public réclamait des demi-castors; les chapeliers continuèrent à lui en fournir. Alors on vit les amendes pleuvoir et monter jusqu'à 3,000 livres (valeur intrinsèque, 5,800 francs). L'administration alla même jusqu'à donner à seize chapeliers dociles, groupés en société, le monopole des castors, à condition qu'ils promissent d'acheter par an 340 millions de peaux. La société tomba, et sur ses ruines s'éleva enfin, au xvme siècle, la liberté de fabriquer des demi-castors. Le malheur est que, pendant ces querelles, les demi-castors avaient émigré en Angleterre et en Hollande, après la révocation de I'édit de Nantes.

L'histoire des boutons n'est pas moins édifiante. Les boutonniers de Paris avaient la spécialité des boutons à

l'aiguille. Ces boutons coûtaient cher. Or, on en consommait beaucoup. Aussi tailleurs et merciers employaientils des boutons couverts de drap ou faits au métier. « Informé du préjudice considérable que cause dans le royaume l'usage qui s'est introduit depuis peu de temps de porter des boutons de la même étoffe des habits, au lieu qu'auparavant ils étaient de soie », le conseil du roi, « considérant qu'un pareil abus, s'il était toléré, entraînerait la destruction totale de cette communauté, composée d'un nombre considérable d'ouvriers qui n'ont que leur profession pour subsister », fit défense à tout ouvrier de faire des boutons autres que de soie, à tout teinturier d'en teindre, à tout marchand d'en vendre, à tout particulier d'en porter, sous peine d'une amende de 300 livres, portée en 1700 à 500 livres.

Et il y eut de paisibles citoyens qui furent condamnés à 500 livres d'amende pour avoir eu l'audace de porter un bouton non reconnu par la corporation des boutonniers et non breveté par le gouvernement!

C'est avec de semblables exigences que les corporations ont signé leur arrêt de mort. Et si la Révolution, après Turgot, les a balayées du sol de France , c'est qu'elles entravaient les progrès de l'industrie et du commerce1.

1. Les corporations ont peu à pou disparu do l'Europe, sauf d'Autriche, de Hongrie et d'Allemagne, où elles sont obligatoires dans la petite industrie, et de Russie, seul Etat européen qui ait conservé, sans modifications, le régime corporatif du xvine siècle, installé très tard par Catherine II. Tous les artisans des grandes villes font obligatoirement partie d'une corporation {tseck) analogue à nos anciennes jurandes ; l'artisan doit être reçu maître et ne peut l'être qu'après avoir été apprenti pendant trois a cinq ans et compagnon pendant trois ans. Les corporations nouvelles d'Autriche (1883), de Hongrie (1884), d'Allemagne (1881), ne ressemblent pas aux anciennes. Des corporations privilégiées du moyen tige se sont perpétuées dans certaines régions de l'Allemagne jusqu'au milieu du xixe siècle : elles n'ont été complètement abolies que par la loi fédérale de 1869, applicable aux Etats du Nord et plus tard à ceux du Sud.

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