I. — CAUSES
Les découvertes maritimes.
Gonstantinople était aux mains des Turcs, la guerre de Cent ans venait de finir, l'imprimerie était inventée, le monde féodal se décomposait lentement, la royauté et les Etats modernes peu à peu sortaient de l'anarchie et du chaos moyenâgeux, quand, tout à coup, le vieux monde s'agrandit en s'annexant, par delà les mers, les pays lointains de l'or et des épices.
Lorsque, en 1492, Christophe Colomb, croyant découvrir l'Inde épicière, aborda dans l'une de ces îles inconnues qu'on appela depuis les Lucayes ou Bahama, il venait de déchaîner toute une révolution, simplement. A sa suite, en effet, à la suite de Vasco de Gama, de Magellan qui fit le premier tour du monde, une armée de conquistadores, chercheurs d'or et chercheurs d'épices, véritables chevaliers de l'Océan, qui « frétillaient » de courir les aventures et de férir au loin de grands coups d'épée, armée que l'avidité n'était pas seule à mouvoir et que poussait obscurément le désir de semer l'Evangile sur des terres inconnues, se lança sur les mers à la conquête des nouveaux mondes : Espagnols vers l'ouest, en Amérique; Portugais vers l'est, le long des côtes interminables de l'Afrique et de l'Asie.
Alors furent créées les premières colonies, d'où l'or et l'argent ruisselèrent bientôt sur l'Europe assoiffée; alors, ce fut une révolution monétaire qui perturba tous les rapports économiques et sociaux; alors les vieux courants commerciaux se déplacèrent, abandonnant la Méditerranée pour l'Océan, au fond duquel pleuvait le précieux métal dans le Cipango lointain, et se cachaient les épices
tant convoitées; alors la puissance politique, fille de la puissance économique, émigra des bords méditerranéens vers les bords océaniques, et les nations de l'Ouest, Espagne et Portugal, France, Angleterre, Hollande, prirent le pas sur les pays du Midi : la vie se déplaça.
Lézardes dans la forteresse féodale.
Mais, si grande qu'en soit l'importance, ces découvertes maritimes, cette conquête et cette exploitation des « nouveaux mondes » ne sauraient, à elles seules, expliquer l'intensité du bouleversement économique au xvi° siècle.
Le vieux monde portait en lui-même ses germes de transformation : le monde féodal s'y décomposait lentement; les longs siècles du moyen âge avaient creusé des lézardes dans sa forteresse. Sans doute la grande propriété, caractéristique de la féodalité d'autrefois et des féodalités encore existantes de nos jours, ne se morcelait pas encore , mais elle tendait à changer de maître : la bourgeoisie, riches marchands et hommes de loi, achetait des fiefs et commençait à faire souche de gentilshommes. Le prestige de la vieille aristocratie, entamé par cette noblesse de parvenus , l'était bien plus encore par les défaites retentissantes qu'elle avait subies au cours de la guerre de Cent ans et par le relâchement progressif des liens qui l'unissaient au paysan. Plus d'un seigneur, au lieu de défendre ses « métayers », avait été chef de bande ou capitaine tfécorcheurs. « Le donjon féodal, au lieu d'être, comme au moyen âge, le siège de la justice, le refuge aux jours de danger et parfois le grenier d'abondance aux jours de disette, était devenu, pendant plus d'un demi-siècle, un repaire de bandits. Les campagnes ne l'oublièrent plus : c'est à cette époque que remontent ces sombres légendes de cachots et d'oubliettes, de rapts et de pillages qui résument encore pour le paysan toute l'histoire de la féodalité1 ». La fin du moyen âge élabo-