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I. — AVANT COLBERT

Les causes.

Parce que le xix° siècle est le siècle de la vapeur, on

est tenté de croire qu'il est exclusivement le siècle de la

grande industrie. Or, sans remonter plus loin dans le

1. V. Germain Martin : la Grande Industrie sous le règne de Louis XIV ; la Grande Industrie sous le règne de Louis XV; des Cilleuls, Histoire et Régime de la grande industrie en France au dix-septième et au dix-huitième siècle.

passé, on trouve, au début du xvne siècle, les origines de la grande industrie dans les manufactures royales.

Au xvie siècle, les trésors du Pérou s'étaient répandus en Europe, créant les capitaux nécessaires à la grande industrie. L'outillage industriel va s'améliorer, surtout dans l'industrie textile, permettant l'ouverture de grands ateliers. Enfin la monarchie absolue, après avoir brisé les dernières résistances de la féodalité, va étendre sa main jusque sur l'industrie, comme l'ancienne royauté l'a déjà étendue sur les foires, le commerce et les corps de métier. Telles sont, avec l'accroissement de la consommation, dû à l'accroissement de la population et nécessitant l'augmentation de la production, les causes que nous trouvons à l'origine de la grande industrie en France.

Le bon roi Henri et les manufactures royales.

Jusqu'au milieu du xvine siècle, la politique économique de la royauté fut le mercantilisme i. Empêcher la sortie du numéraire, c'est la préoccupation de Henri IV, comme c'avait été celle des rois et des seigneurs du moyen âge quand l'or et l'argent étaient rares. Les notables de Rouen (1596) avaient montré au roi que la passion française pour la soie, le satin, le velours, les tapis, appauvrissait le pays, parce que ces étoffes précieuses venaient d'Angleterre, d'Italie, du Levant. Le luxe était donc la porte de sortie par où l'argent français fuyait à l'étranger : voilà pourquoi Henri IV essaya de créer des industries de luxe, voilà pourquoi la monarchie absolue créa des manufactures royales.

D'autre part, la royauté se méfiait du peuple sans travail. C'était moins pour lui offrir la « poule au pot » que pour « purger le royaume de tant de vices que produit l'oisiveté » (édit de 1603), que la royauté développa les manufactures. « Le peuple est un mulet qui se gâte dans l'oisiveté, » dira brutalement Richelieu. Montchrétien

1. A. Dubois, Histoire des doctrines économiques dans leurs rapports avec les faits et les institutions, t. Ie1' (1903).

s'était contenté de dire : « Le travail et l'industrie, voilà la bride des guerres publiques et civiles; » il avait recommandé au roi Henri d'encourager les industriels « par libéralités, privilèges et immunités », d'organiser « de belles pépinières d'artisans qui conservent la richesse du pays », « et cela sans doute fera jeter à bas mille roues et mille potences sans y employer les foudres de la justice ». Vingt ans après, suivant le même courant d'idées, quelqu'un conseillera même au roi de créer des ateliers publics, de nommer les plus capables pour les diriger et d'obliger le peuple à venir y travailler, conception « étatiste » des futurs ateliers nationaux et des workhouses.

Les corporations étaient un obstacle à la grande industrie. Henri IV oppose privilège à privilège en créant des manufactures royales ou en protégeant diverses industries. Pour cela il distribue de l'argent, des monopoles et même des lettres de naturalisation. Ainsi trois Italiens exploitent des cristalleries à Nevers, à Paris et à Lyon; en 1597, le roi leur donne de l'argent, des lettres de naturalisation et le monopole de la fabrication à trente lieues à la ronde pour fonder à Melun une manufacture de glaces et de cristaux, à condition qu'ils apprendront aux ouvriers français les secrets de leur industrie. C'est à peu près dans les mêmes conditions qu'un Provençal fonda une verrerie à Rouen, avec privilège pour toute la Normandie, et que Jean Marchai obtint à Paris le privilège de fabriquer des verres « à l'instar de Venise ». Ces monopoles battaient en brèche le monopole des corporations, que la royauté défendait pourtant. Autres procédés : pensions aux industriels, litres de noblesse, immunités d'impôts et de charges, faveurs aux ouvriers étrangers.

On compte huit manufactures dotées ainsi de privilèges royaux de Louis XI à Henri III, et quarante créées par Henri IV. Beaucoup ont disparu, car on ne décrète pas l'industrie.

Plusieurs de ces manufactures appartenaient à la grande industrie : telle est la manufacture de toiles fines ouverte en 1606 à Saint-Sever, près de Rouen, et qui, fondée avec une subvention royale de 150,000 livres, pouvait contenir 350 métiers. Telle aussi la manufacture d'or filé de la place Royale, qui avait 200 ouvriers, à laquelle Henri IV avait prêté sans intérêt la valeur de 430,000 fr. d'aujourd'hui.

Le capital^ était fourni, le plus souvent, par des sociétés. Il se glissait parfois des spéculateurs dans ces compagnies industrielles, comme ce Moisset de Montauban que le peuple aurait volontiers traîné à la voirie, et ce Nicolas le Gamus qui, arrivé à Paris avec 24 livres, laissa, paraît-il, à sa mort une fortune de 9 millions.

Les Gobelins.

Si beaucoup de manufactures royales vécurent ce que vivaient les édits royaux, l'une d'elles devait résister à l'épreuve du temps et subsister jusqu'à nos jours : c'est la manufacture de tapisseries des Gobelins. Pour arrêter l'importation des tapisseries des Pays-Bas, le roi, par lettres patentes de 1607, donna à deux Flamands, Marc de Gomans et François de la Planche, le monopole pour quinze ans de la fabrication en France des tapis de Flandre rehaussés d'or et d'argent, l'exemption de tout impôt pour leurs ouvriers étrangers, une subvention de 100,000 livres chacun (valeur intrinsèque, 240,000 fr.) et des lettres de noblesse. De plus, l'importation des tapis était prohibée. De leur côté, les deux associés, installés par le roi dans la maison des Gobelins, s'engageaient à maintenir toujours quatre-vingts métiers en activité et à ne pas vendre plus cher que les marchands des Pays- Bas. Les Gobelins étaient créés.

Les origines de la manufacture d'État et de la grande industrie, voilà ce qu'il y a de plus caractéristique dans l'histoire de l'industrie sous Henri IV.

L'industrie au temps de Henri IV,

Le reste est connu : l'industrie du cuir doré pour les tentures, la fabrication des maroquins, les manufactures de faïences et de poteries établies à Paris et à Nevers, l'introduction, dans la métallurgie du fer et du cuivre, de lourds martinets mus par des moulins, l'amélioration des procédés de la tréfilerie et du laminage des tuyaux de plomb, le développement de l'exploitation minière : cuivre, plomb, étain, fer, or et argent, la réglementation de cette exploitation et la création d'un « grand maître des mines », etc.

Ce qui est connu surtout, c'est Henri IV cherchant, sur les conseils d'Olivier de Serres, « à tirer des entrailles de la terre le trésor de soie qui était caché, et, par ce moyen, à mettre en évidence des millions d'or y croupissant », Henri IV roi de la soie malgré Sully, couvrant la France de mûriers, faisant venir des ouvriers d'Italie et créant à prix d'or des fabriques dont la vie devait être éphémère.

On dit que, longtemps après sa mort, le peuple parlait encore du « bon roi Henri », qu'il avait « pleuré ». C'est probablement parce que Henri IV mit fin aux guerres de religion qui désolaient le pays et rétablit l'ordre et la sécurité après une longue période de désordres et de misères. Mais c'est peut-être aussi parce qu'il avait aidé à relever les affaires en favorisant les progrès de l'industrie et les débuts de la Nouvelle-France du Canada, la signature de traités de commerce et l'organisation de relations commerciales avec l'Espagne, le Portugal et le Levant.

Son œuvre sera en partie continuée par Richelieu, mais pas du tout par Mazarin. Richelieu créa Y Imprimerie royale (1640) , protégea quelques fabriques, fit paraître des ordonnances royales pour rendre des rivières navigables, réorganisa le service des postes (1630), celui des ponts et chaussées (1633), concéda le canal de Briare à

une compagnie qui l'acheva en 1641, créa des compagnies de commerce et des colonies.

C'était peu pour l'industrie. Richelieu était absorbé par une œuvre politique. Mais voici l'époque de Colbert; c'est l'âge d'or des manufactures royales. La grande industrie s'installe peu à peu dans le pays, en attendant la machine à vapeur.

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