II. — AU TEMPS DE COLBERT
Colbert contre la fainéantise.
On a dit que Colbert, continuateur de la politique économique inaugurée par Henri IV, peut être regardé comme le « père de la grande industrie en France ». Ce serait vrai s'il était possible qu'un phénomène économique et social aussi important pût être l'œuvre d'un homme ou d'un gouvernement. Néanmoins il est certain que Colbert, du commencement jusqu'à la fin de son « ministère », s'est préoccupé de « conserver », cl' « augmenter » et de créer des manufactures, « n'y ayant rien, disait-il, qui contribue tant au bien de l'Etat, des provinces et des peuples que ces établissements ».
Lui aussi prétend faire travailler les oisifs. En un sens, son œuvre est une lutte contre la « fainéantise », Il trouve que le peuple d'Avranches « est très fainéant », que les habitants de Bourges sont « d'une fainéantise sans pareille » ; il recommande « de retirer les habitants'de Poitiers de l'extrême fainéantise dans laquelle ils ont esté de tout temps et sont encore plongés ». Il a la hantise de la fainéantise. Le remède, c'est la manufacture; c'est pourquoi il la présente aux échevins d'Abbeville comme le meilleur moyen de « baisser la fainéantise et réduire la mendicité aux malades et aux invalides ».
Les capitaines d'industrie.
Dans cette guerre contre la « fainéantise », Colbert fut
secondé par une petite légion de soldats actifs", recrutés souvent dans le commerce et la banque.
Le plus vaillant fut ce Bellinzoni, Italien naturalisé, sorte de commis voyageur en manufactures, toujours en voyage, toujours conférant avec les intendants, les industriels, les financiers, financier lui-même, directeur d'une compagnie d'assurances, nommé par Golbert inspecteur général des manufactures aux appointements de 4,000 livres par an, « à cause du soin qu'il prend pour tout ce qui concerne le commerce et les manufactures du royaume », et qui, véritable chevalier d'industrie, paraît-il, finit ses jours à Vincennes, où il avait été enfermé après la mort de Golbert, pour cause de malversations.
Jabach, banquier, nommé directeur de la manufacture d'Aubusson, et qui participa comme capitaliste à de nombreuses entreprises; Savary, ancien marchand de soieries, auteur du Parfait Négociant, qui s'est principalement occupé de la réglementation; Gamuzet, bonnetier de Paris, qui installa à la Salpêtrière la fabrication des bas au métier et qui s'en alla de ville en ville colporter cette industrie; De Bie, un des deux directeurs de la compagnie du Point de France et un des principaux actionnaires de la compagnie des bas de soie; Amonet, riche protestant qui s'occupa surtout de la dentelle, et qui, chassé par l'intolérance, alla s'établir à Londres; les deux frères Poquelin, marchands qui possédaient des comptoirs à Gênes et à Venise et qui travaillèrent à la rédaction des règlements ainsi qu'à l'établissement de plusieurs manufactures, notamment de la fabrique de glaces du faubourg Saint-Antoine, tous furent, avec Bellinzoni, les missi dominici de Golbert et comme ses capitaines d'industrie.
Ce qu'étaient les manufactures royales.
Au xvne siècle, le mot « manufacture » désignait la fabrication en grand, la grande industrie, par opposition à l'expression « arts et métiers », qui s'appliquait à la petite industrie.
Quant aux manufactures « royales », elles n'étaient pas toutes, tant s'en faut, des manufactures d'utat. En réalité, trois sortes d'établissements portaient le titre demanufacture royale :
1° Les manufactures de l'Etat, comme les Gobelins, la Savonnerie, Beauvais, quelques ateliers militaires de Brest, de Toulon, de Rochefort, de l'Arsenal. Elles étaient peu nombreuses. Les unes, les Gobelins, par exemple, étaient administrées directement par le roi, les autres par des entrepreneurs qui fournissaient leurs produits à l'Etat suivant un prix déterminé.
2° Les manufactures collectives, groupant une collectivité de fabricants d'une même localité, comme les tapisseries d'Aubusson, ou bien une collectivité de fabriques travaillant dans plusieurs localités, comme le « point de France », et qui jouissaient de privilèges conférés par lettres patentes. Elles non plus n'étaient pas nombreuses; la manufacture d'Elbeuf et celle de Sedan (1666) appartenaient à cette catégorie.
3° Les établissements particuliers, propriété d'un seul ou d'une société, auxquels avaient été octroyées des lettres patentes de manufacture royale. Celles-ci étaient les plus nombreuses.
On a retrouvé la trace de 582 manufactures royales des trois espèces : 68 du xvie siècle à Colbert, 113 du temps de Colbert, 243 de Colbert au milieu du xvme siècle, 153 de 1753 à 1789. Colbert n'a donc pas inventé les manufactures royales, et il n'est pas le dernier qui en ait créé.
Gros capitaux.
Ces établissements de grande industrie étaient montés sur des capitaux considérables pour le temps : la manufacture de soie de Dupuys, sur un capital de 200,000 livres; celle des bas de soie de Madrid, sur un capital de 300,000 livres; celle de fer-blanc de Beaumont, sur un capital de 350,000 livres ; celle des draps de Villeneuvetter en Languedoc, sur un capital de 1,800,000 livres : l'en-
trepreneur, qui était fermier de gabelles, se trouve ruiné pour avoir fait trop de dépenses. A la fin du xvnie siècle, la manufacture de glaces de Saint-Gobain avait absorbé 2 millions de livres (environ 4 millions et demi de francs d'aujourd'hui).
La note à payer.
Encore ces capitaux ne suffisaient-ils pas. Les industriels recevaient des subventions de l'Etat. De 1664 à 1683, il aurait été dépensé environ 5 millions et demi de livres en subventions aux seules industries textiles, surtout aux tapisseries (les Gobelins et la Savonnerie auraient absorbé 4 millions de livres de 1661 à 1710). Dans les 5 millions et demi de livres ne sont comptés ni les 2 millions dépensés en pensions, ni les 3 millions pour les commandes de tapisseries et de draps. , Lorsque Colbert fonda (1664) la manufacture royale de tapisseries de Beauvais, non seulement il accorda à Louis Hinard, directeur, le privilège exclusif de fabriquer pendant trente ans des « tapisseries de verdures et personnages », l'exemption d'impôts, de douanes et de péages ainsi que d'autres avantages, mais encore il lui donna le terrain, les trois quarts du prix des constructions, 30,000 livres d'argent (valeur en monnaie actuelle, 113,000 francs), encore 30,000 en prêt sans intérêt pour six ans, une prime de 20 livres par ouvrier étranger qu'il embaucherait, et une autre prime annuelle de 30 livres par apprenti français. C'était pour l'Etat une assez jolie note à payer.
La guerre des dentelles.
Une des plus curieuses manufactures royales créées par Colbert, c'est assurément la compagnie du Point de France, fondée pour remplacer par une dentelle nationale les fines dentelles de Venise, les guipures des Pays- Bas et le point d'Angleterre que recherchait la mode. Comme on fabriquait déjà depuis longtemps de la dentelle en France, notamment au Puy, à Aurillac, à Alen-
çon, et comme, d'autre part, Colbert prétendait faire les ouvrières des pays désignés dentellières malgré elles, il «'ensuivit une véritable guerre des dentelles. - La compagnie du Point de France, créée en 1665, reçut pour neuf ans le monopole de la fabrication « de toutes sortes d'ouvrages de fil, en la manière des points qui se font à Venise, Gênes, Raguse et autres pays étrangers », ainsi que le droit d'établir des fabriques dans tout le royaume. Le roi lui donna un hôtel à Paris et une subvention de 37,000 livres. La vente et même le port des dentelles étrangères furent interdits. Les intendants et les maires durent prêter leur appui, recruter des ouvrières, pour lesquelles les villes durent fournir des bâtiments.
A Reims, dès la fin de la première année (1666), il y avait 120 ouvrières à l'atelier. Mais on vit les autres dentellières de la ville organiser chaque soir un charivari devant la fabrique.
A Aurillac, même tapage dirigé contre « les Italiennes ».
S'il n'y eut pas de charivaris dans le Velay, c'est que Colbert ne paraît pas y avoir imposé le même monopole. L'industrie de la dentelle y était ancienne et prospère. « On fait des dentelles au Puy qui produisent des sommes énormes, » écrivait en 1698 Lamoignon de Rasville, intendant du Languedoc; et il ajoutait que ces dentelles, vendues en Espagne, en Allemagne et dans tous les pays étrangers, faisaient vivre une bonne partie de la population.
A Auxerre, les ouvrières refusaient de s'enfermer dans la manufacture, préférant travailler chez elles. Alors Colbert écrivit (1675) : « Comme la ville d' Auxerre veut retourner dans la fainéantise et l'anéantissement dans lesquels elle a esté, mes autres affaires et ma santé m'obligent à l'abandonner à sa mauvaise conduite ! »
En 1678, à Bourges, on ne trouve plus trace de la manufacture : plus de neuf cents ouvrières qui s'étaient
présentées pour apprendre le métier étaient retournées à la « fainéantise ».
A Alençon, quand on apprit la création de la compagnie privilégiée, il y eut une grande émotion, car le monopole menaçait de tarir une des richesses du pays. En effet, plus de 8,000 personnes, femmes, enfants, vieillards même, jusqu'aux « petites bergerotes des champs », vivaient de la dentelle. On imitait le genre de Venise. Il y avait des cols en point d' Alençon qui valaient jusqu'à 2,000 livres. « C'est une manne, » disait l'intendant. Les dentellières gagnaient 8 sous par jour avec'la nourriture, 12 sous sans la nourriture; logées, nourries et entretenues, elles avaient de 24 à 42 livres par an (valeur en monnaie actuelle, 90 à 160 francs).
Aussi y eut-il une première émeute de mille dentellières quand apparut dans la ville l'agent de la compagnie; pour éviter la mort, il se réfugia chez l'intendant. Golbert déplaça l'intendant, coupable de n'avoir pas montré assez de fermeté.
Vingt dentellières vénitiennes furent envoyées pour apprendre le nouveau point aux Alençonnaises : nouvelle émeute; les Vénitiennes furent battues. Il fallut faire intervenir le gouverneur de la ville et de la province. Malgré ce déploiement de force, la manufacture ne put triompher de la dentelle libre.
Ainsi, partout des difficultés, presque partout la guerre. Pourtant, la compagnie du Point de France peut être regardée comme une grande entreprise industrielle, puisqu'elle paraît avoir employé environ 5j-500 ouvrières dans une dizaine de villes. Néanmoins, son privilège ne fut pas renouvelé; en 1675, la dentelle française, désormais célèbre, fut rendue à la liberté.
La manufacture des glaces.
Les glaces, obj ets de luxe comme les dentelles, venaient aussi de l'étranger. Golbert résolut d'affranchir la France de la tutelle de Venise. Il chargea l'ambassadeur auprès
de cette république d'engager secrètement quelques bons maîtres verriers pour le service du roi. L'entreprise était difficile, car Venise, jalouse d'une industrie qui avait une renommée universelle, ne souffrait pas qu'un étranger pénétrât dans ses ateliers, confisquait les biens de tout artisan qui émigrait et faisait même empoisonner des ouvriers vénitiens établis à l'étranger. D'ailleurs la plupart des ouvriers ne possédaient pas tout entier le secret de la fabrication, car les glaces étaient coulées à Murano et polies à Venise.
Pourtant l'ambassadeur réussit. En 1665, fut créée la « Manufacture royale de glaces de miroir », avec privilège exclusif de vingt ans, pour la fabrication « des glaces à miroir des mêmes et diverses grandeurs, netteté et perfection que celles que l'on fait et fabrique à Murano, près de la ville de Venise, lozanges ou carreaux, transparens servans aux cbassis et fenêtres, vases de toutes façons, verroterie pour les Indes, émaux, pièces de cheminées, services entiers de table,... le tout par des ouvriers vénitiens qui ont été conduits dans notre royaume ». La fabrique fut installée au faubourg Saint-Antoine; ce n'est qu'après la mort de Colbert qu'a été créée celle de Saint-Gobain. Auparavant, en 1666, une seconde manufacture avait été achetée à Tourlaville, en Gotentin.
« Nos glaces sont plus parfaites que celles de Venise, » écrivait Golbert quelques années après. Déjà les palais et les carrosses du roi étaient ornés de belles glaces de -cristal, et l'on allait bientôt décorer la célèbre galerie des Glaces du château de Versailles.
Bas de soie et bas d'estame à la machine.
On avait inventé en Angleterre un métier à tricoter les bas de soie, bas de laine, ou bas de coton.
C'est avec des métiers anglais que fut créée, en 1656, au château de Madrid, par Hindret, la première manufacture de bas dé soie. Plus tard, Colbert fonda avec Hindret une société au capital de 300,000 livres (à peu
près 1,200,000 francs en monnaie actuelle), qui employa 79 compagnons, lesquels reçurent chacun 200 livres de gratification après une visite de Louis XIV.
Un manufacturier de Lyon, après avoir reçu un prêt de 40,000 livres sans intérêt pour six ans, porta de 15 à 100 le nombre de ses métiers. La grande industrie s'emparait de la fabrication des bas de soie.
Mais Golbert n'a pas encouragé uniquement la fabrication mécanique des bas de luxe, il a voulu substituer aux chausses de serge cousue que l'on portait alors, les bas de laine au tricot ou bas d'estame. Gamuzet reçut le privilège de la manufacture où l'on devait les fabriquer. Des fabriques furent établies à Villeneuve-le-Roi, Joigny, la Charité, Vierzon, Reims, Glermont, Moulins, etc.
La guerre de Hollande ralentit l'activité de ces fabriques sans les faire disparaître, et la France compta une industrie de plus. On commençait même à fabriquer des bas de coton.
Le nouveau métier paraît avoir soulevé une certaine opposition, car il faisait une rude concurrence aux ouvrières qui tricotaient les bas de laine à la main; un arrêt du conseil d'Etat (1700) limitera expressément l'emploi des métiers à Paris et à dix-sept autres villes, déterminera jusqu'à la forme des métiers ainsi que la nature et la façon des matières. Ce fut un épisode de la lutte séculaire entre la machine et l'ouvrier dépossédé.
La manufacture de Van Robais, La fabrication des tissus a toujours été une des branches principales de l'industrie française. Pourtant, dans la première moitié du xvne siècle, l'Angleterre et la Hollande avaient supplanté la France dans le commerce de drap avec le Levant.
Les Hollandais étaient s ihabiles qu'ils avaient « l'art de faire un drap égal à ceux de Garcassonne avec un tiers moins de laine », et qu'ils filaient et apprêtaient cette laine « avec une diligence si grande qu'un de leurs
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ouvriers faisait plus de besogne en un jour qu'un Français en une semaine ». Aussi les draps hollandais avaientils le double avantage de la bonne qualité et du bon marché.
Au moment même où il attirait des verriers et des dentellières de Venise, Colbert installait en France des ouvriers hollandais. En 1665, Van Robais parût de Middelbourg avec toute sa famille et 50 ouvriers pour aller fonder à Abbeville une grande manufacture de draps fins d'Angleterre et de Hollande. Van Robais reçut 12,000 livres (45,000 francs d'aujourd'hui) pour ses frais de déplacement; il toucha pendant trois ans une prima de 2,000 livres par métier monté jusqu'à concurrence, de quarante métiers; 40,000 livres lui furent prêtées sans intérêt, dont il ne remboursa que 20,000; il avait un privilège exclusif dans un rayon de 10 lieues autour d'Amiens; il était exempt de toute taille et, chose extraordinaire, autorisé, lui et sa famille, à pratiquer librement la religion protestante.
Le privilège de la manufacture fut renouvelé jusqu'à la fin du xvnie siècle, mais ce ne fut qu'en 1764 qu'elle obtint le titre de manufacture royale. Elle devint un grand établissement industriel, avec un personnel qui atteignit près de 1,700 ouvriers et une vente annuelle d'environ 600,000 livres de draps fins. Malgré cela, elle profita de son privilège pour n'accorder que des salaires de famine. C'est pourquoi, en 1768, la municipalité d'Abbeville était hostile au renouvellement du privilège, disant que « les ouvriers étaient dans la misère » !
D'autres manufactures de drap, royales ou non, furent créées ou subventionnées par Colbert, à Caen, Amiens, la Ferté-sous-Jouarre, Meaux, Aumale, en Bourgogne, dans le Languedoc, etc. Mais il n'est pas possible de leur accorder une mention spéciale : elles sont trop !
Il en est de même des progrès réalisés par le tissage de la toile en Bretagne et en Dauphiné et par celui de la soie dans la région lyonnaise. Signalons, pourtant, la création
d'au moins deux manufactures royales de soieries : celle de Saint-Maur-les-Fossés pour la fabrication des velours de soie et des draps d'or et d'argent; celle de Dupuys, à Lyon, pour la fabrication des crêpes de soie à la façon de Bologne, manufacture qui occupa, au dire des contemporains, 6,000 ouvriers rien qu'à Lyon, et sans compter ceux de Saint-Chamond et de Saint-Etienne1.
Industries métallurgiques et chimiques.
Les industries textiles, quoique les plus importantes, n'absorbèrent pas toutes les préoccupations de Colbert. Il fit venir des mineurs et des fondeurs de la Suède, favorisa les débats de l'exploitation de la houille, fit ouvrir dans le Midi des mines de cuivre et de plomb : celle de Pézenas finit par rendre, en 1669, 300 quintaux de plomb par jour.
. A Vienne, à Giromagny, à Saint-Etienne, on établit des fonderies royales; à Saint-Etienne, une manufacture royale d'armes. On travailla le fer à Grenoble. Le secret de la fabrication du fer-blanc fut dérobé à l'Allemagne; en 1765, il y en aura deux fabriques, une à Bain (Franche- Comté), l'autre en Alsace.
Pour stimuler la construction des navires et le dévelop? pement de la marine, une prime de 4 livres par tonneau fut promise pour tout bâtiment de plus de 100 tonneaux acheté à l'étranger, et de 5 livres si le bâtiment était construit en France. Le système des primes ne date pas de nos jours.
Colbert essaya aussi de naturaliser en France l'industrie des savons, ainsi que la fabrication suédoise du goudron.
L'industrie française à la mort de Colbert. Lorsque mourut Colbert, l'activité industrielle de la
1. Signalons aussi ce que Colbert fit contre la ville du pape. Comme il avait interdit l'introduction dans le royaume des soies d'Avignon, la plus grande partie des ouvriers delà ville des papes se retira à Nîmes. Après avoir déserté Avignon, la soierie devient florissante à Nimes, mais elle fut fortement atteinte par l'émigration qui suivit la révocation de l'édit de Nantes.
France n'avait jamais été aussi grande, et la grande industrie prenait peu à peu de l'extension.
La Flandre1, la Picardie, la Normandie2 au nord-ouest, le Lyonnais, le Dauphiné3, la Provence4, le Languedoc5 au sud-est, la Touraine au centre, se distinguaient parmi les plus riches provinces manufacturières. Au nombre des principaux produits des fabriques étaient les sucres raffinés de Marseille et des bords de la Loire; les papiers de Bourgogne, d'Auvergne et d'Angoumois ; les chapeaux (et les gants) du Dauphiné, de Provence et du Bèrri; les fers du Hainaut, de Bourgogne, du Dauphiné, du comté de Foix, de l'Angoumois et du Limousin ; les soieries de Tours et de Lyon ; les dentelles de Flandre, d'Alençon, de Lorraine, du Puy6, d'Auvergne; les toiles de Normandie, du Maine, du Dauphiné, de Bretagne; les tricots de l'Ile-de-France, de l'Orléanais, du Berri; les tapis de l'Ile-de-France et de la Touraine ; les draps et tissus de laine de Flandre, de Picardie, de Normandie, de l'Ile-de-France, de Champagne, d'Alsace, du Berri, du Languedoc, et les cadis du Midi. (Levasseur.)
1. Flandre : lin, fils, toiles fines, draps, dentelles, bas, tapisserie, velours, tanneries, savons. Lille était déjà un grand centre de fabriques et de tissus. D'après l'intendant, le nombre des marchands et des maîtres de métiers y dépassait 4,000; quelques-uns avaient jusqu'à 1,200 ouvriers. On y fabriquait jusqu'à 500,000 pièces d'étoffe par an. Armentières ne fabriquait alors que des lainages, avant de devenir la reine de la toile; Tourcoing et Roubaix, des étoffes mêlées de soie et de laine.
2. Les fabriques de draps de bouviers (1681) occupaient, dès les débuts, 60 métiers et 1,900 ouvriers, en plusieurs ateliers. Des commerçants possédaient 400,000 ou 500,000 livres ; l'un d'eux, Légende, avait même 5 à 6 millions, fortune immense pour l'époque. La dentelle d'Alençon rapportait 500,000 livres par an.
3. Le Dauphiné produisait -. draps, soies, toiles (Voiron, etc.), laines filées, peaux et cuirs (Voiron, Grenoble, etc.), gants (Grenoble), chapeaux (Grenoble, Moirans, Sassenage, etc.), papiers (Rives, Vienne, Vizille, etc.). Il y avait 4 forges et fonderies de cuivre, 11 forges de fer, 9 fabriques d'acier (dont Voiron), 4 forges de cuivre, 7 fabriques de lames d'épées (Voiron, etc.), 2 fabriques de faux et faucilles (Voiron, Vizille), 1 grande fonderie de canons à Saint-Gervais, 1 grande fabrique d'ancres à Vienne.
4. Provence : huiles (rapportaient jusqu'à 1,200,000 fr. par an), savons, cartes, cuirs, gants, mûriers, vers à soie, tissus, papiers (55 fabriques), raffineries de sucre, chapeaux et autres produits dans le grand centre de Marseille.
5. Languedoc : produit annuel des draperies fines et des draps communs évalué à 12 millions et demi de livres; exportait pour 1,500,000 livres tournois de soie. Nimes et Montpellier étaicut les deux grands centres manufacturiers.
6. D'après M. G. Martin, la dentelle seule n'occupait pas moins de 40,000 personnes dans le Velay. Le point de Tulle faisait concurrence au point d'Alençon vers la fin du xvnc siècle.