V. Edmc Champion, la France, d'après les Cahiers de
sans, pour la plupart, sont misérables cent fois plus que les Caraïbes, les Groenlandais ou les Esquimaux,... » et qu'Arthur Young se soit indigné de la misère où les laissait croupir « un souverain si bon ». « Quel terrible fardeau pour la conscience des grands que ces millions d'êtres laborieux livrés à la faim par les exécrables maximes du despotisme et de la féodalité! »
Aussi la mendicité, « fléau destructeur, lèpre hideuse du royaume », remplissait-elle « les villes de vagabonds, et les campagnes de voleurs et d'incendiaires ».- Les habitants du bailliage d'Etampes voudraient « pouvoir vo}^ager avec sûreté et être chez eux à l'abri des attaques des brigands ». Des hordes de malfaiteurs envahissaient les terrains communaux, s'y établissaient et répandaient la terreur à la ronde. « Nous, pauvres laboureurs, disaient les paysans du Boulonnais, sommes exposés à bien des peines, de faire l'aumône le jour et même la nuit, aussi bien ceux qui n'ont pas la commodité, comme ceux qui sont en état de le faire, crainte de mauvaises suites, à cause de la grande misère et autres choses. »
Le mal est si profond que les privilégiés eux-mêmes sont obligés de le reconnaître. Le clergé de Châteauneuf, dans le Perche, voit « presque tous les habitants des campagnes et beaucoup de journaliers des villes incapables de fournir par leur travail aux besoins urgents de leur famille ». Ailleurs, le clergé paraît navré de la misère « la plus affreuse », « quelquefois si extrême » qu'il lui « semble impossible d'en tracer le tableau », Quant à la noblesse, « la franchise et l'honneur » ne permettent pas à celle de Toul de dissimuler l'état affligeant des peuples, surtout ceux des campagnes. Celle d'Angoulême propose de réduire le nombre des fêtes, de façon à soulager un peu « la misère extrême du peuple ».
Bien que le nombre des serfs eût considérablement diminué, il y avait encore en 1789 des hommes qui ne s'appartenaient point. Le servage subsistait non seulement dans le Jura, mais aussi dans la Bourgogne, dans les
Combrailles, en Bretagne, en Nivernais, près de Douai au profit de l'abbaye de Marchiennes, ailleurs encore. La mainmorte, si légère d'après M. d'Avenel, était, selon le clergé d'Amont, la principale cause de la misère en Franche-Comté. Le clergé de Melun voulait supprimer ce droit « barbare », qui ne laissait au serf « ni la faculté de tester, ni celle de changer de domicile, ni celle de choisir un état », el qui exposait « les gens de cette malheureuse condition à être partagés comme un bétail », quand leur père était mainmortable d'une seigneurie et leur mère mainmorlable d'une autre.
Vexations féodales.
« Nous sommes véritablement serfs, esclaves des seigneurs, de vrais esclaves par les droits qu'il nous faut payer; la féodalité est notre plus grand fléau, la nécessité de l'abolir est urgente; c'est le cri universel de toutes les paroisses. »
C'était au moins le cri du Tiers de Vannes, cri que répétaient à l'écho les Cahiers de Rennes, d'Auxerre et du Béarn. Sur plus d'un point du territoire, le clergé constate aussi que les droits seigneuriaux sont peut-être la principale cause de la misère des paysans, que « la barbarie féodale maintient les populations et l'agriculture dans un engourdissement mortel ».
Ces droits innombrables étaient moins lourds par les redevances qu'ils imposaient que par le mal qu'ils occasionnaient et les intolérables vexations auxquelles ils donnaient lieu. Voici les plus graves : le droit de champart occasionnait plus de dommages qu'il ne coûtait, disaient les paysans de Goussainville, parce que « celui qui a eu le malheur d'être chargé de cette redevance ne peut enlever sa récolte que le champarteur ne soit venu compter, après l'avoir averti vingt-quatre heures à l'avance; de là, perte de la récolte s'il survient un orage dans les vingt-quatre heures. Il faut encore que le cultivateur porte ce champart dans la grange indiquée, et cela avant qu'il puisse enlever ce qui lui reste. »
Ce qui rendait les banalités si odieuses, dit M. Champion, ce n'est pas tant le tarif à payer, l'interdiction d'écraser les grains avec une meule à bras ou avec une pierre et de les faire cuire chez soi, que l'obligation de les porter à grande distance, par des chemins affreux, celle d'attendre pendant deux et même trois jours à la porte d'un moulin dépourvu d'eau, celle d'accepter de la mauvaise farine, du pain brûlé ou pas cuit, de subir toutes sortes de malversations et de vexations de la part des meuniers et des boulangers.
De nombreux documents, de nombreuses plaintes dans les Cahiers, confirment les paroles de l'historien. Voici un extrait curieux du Cahier de Draguignan, à propos des habitants de Montauron et des Adrets :
Ils sont si éloignés des moulins, qu'ils emploient quatre ou cinq heures pour y porter leurs grains, autant pour retourner; ils sont obligés de traverser seize fois des rivières et des torrents dangereux. Plusieurs personnes s'y sont noyées, n'étant pas possible de construire des ponts. Les habitants ont même la douleur de voir que le seigneur a fait construire, il y a quelques années, deux nouveaux moulins auxquels il ne leur est pas permis d'aller...
Des seigneurs qui n'avaient plus de moulins continuaient à exiger le droit de mouture.
Dans les pays de vignes, la banalité des pressoirs nuisait à la qualité du vin « en empêchant, dit le Tiers de Reims, de le faire avec les précautions qu'il exige ».
D'après la noblesse de Châteauneuf-en-Thimerais, le gibier est « un des plus terribles fléaux de l'agriculture ». Il faut que le gibier pullule pour le caprice des privilégiés. Les riverains des forêts n'ont guère que la nue propriété de leurs champs : « les cerfs, biches, sangliers et autres bêtes de toute espèce en sont les usufruitiers », dit une paroisse du bailliage d'Alençon. Les cahiers sont remplis de plaintes analogues.
On sera peut-être surpris, lit-on dans le cahier de Colombes, d'entendre dire à tous les habitants d'une paroisse que le gibier cause leur ruine... Non seulement il détruit les récoltes, mais il rend les cultivateurs esclaves. Un particulier ne peut aller cultiver son champ sans être exposé d'encourir quelque peine... S'il voit du
gibier dans son champ et qu'il soit assez hardi pour le chasser, il est condamné à l'amende... Le gibier a le droit de dévaster les récoltes, sans que les propriétaires aient de droits sur lui, pas même celui de se plaindre.
Pour protéger le gibier, les seigneurs « font détruire tous les chiens, qui sont les gardiens des habitations, et tous les chats, qui sont les conservateurs des grains ». Quand ils ne font pas tuer les chiens, les seigneurs leur font couper les jarrets ou suspendre au cou un billot de bois. Aussi beaucoup de paroisses demandent-elles « que tout cultivateur puisse, sans être troublé, avoir un chien en liberté pour garder sa maison et ses bestiaux ». Pour ne pas détruire quelque nid de perdrix, il est interdit au cultivateur de labourer, de sarcler, de faucher en temps utile. Au contraire, il doit « garnir son champ de cinq épines par arpent; s'il n'en a pas... il faut qu'il s'en fournisse ou laisse établir au milieu du champ un hallier pour servir de retraite au gibier ».
Encore faut-il ajouter que les gardes des seigneurs commettaient des assassinats sur la personne des roturiers armés, qu'ils accusaient de délit de chasse.
Les droits de péage subsistaient encore, mais depuis longtemps les seigneurs avaient cessé d'entretenir les chemins et les ponts ou d'avoir un bateau pour le passage des rivières.
Parfois les nobles font renaître des droits éteints depuis de longues années. Grâce au droit d'enclave, ils prétendent assujettir aux droits féodaux des terres jadis libres, sous prétexte qu'elles sont « enclavées » dans leurs propriétés.
Les dîmes.
Les cahiers ruraux protestaient aussi contre les dîmes, « sangsues accablantes », peut-être moins parce qu'elles constituaient une a terrible imposition » que parce qu'elles étaient « la plus grande source des procès dans les paroisses ». C'était une matière confuse, réservoir de chicanes. La dîme n'était réglée que par l'usage, toujours
difficile à constater. Il y a des endroits, dit le tiers de Nemours, « où elle emporte jusqu'au tiers ou moitié de ce qui reste au cultivateur au delà des frais de culture ». On comprend que les paysans se soient révoltés et qu'ils se soient livrés parfois contre les dîmeurs et les curés à ces « voies de fait des plus violentes » que déplore le clergé du Quercy.
Les dîmes coûtaient annuellement aux travailleurs de terre environ cent millions, c'est-à-dire près de 250 millions d'aujourd'hui.
Plus tard, quand les prêtres réfractaires inciteront les paysans à la révolte contre la Révolution, la majeure partie ne bougera pas; en libérant leurs champs, la Révolution les avait délivrés d'impôts intolérables et de plus d'une source de misère.
Le paysan de Rousseau.
Ce n'était pas seulement l'impôt féodal et la dîme qui saignaient le paysan, c'était l'impôt royal, qui emportait jusqu'à 55 p. 100 de ce qu'il tirait du sol, car la « bourse du roi » était « profonde comme la mer, comme l'enfer toujours béante ». Encore fallait-il, pour qu'on ne lui prît pas jusqu'au dernier sou, pour qu'on ne saisît pas ses instruments de travail, que le paysan fît mine de mourir de faim.
Il y a dans les Confessions une page navrante sur la terreur que le fisc répandait dans les campagnes. C'était en 1732.
Après plusieurs heures de course inutile, raconte Jean-Jacques Rousseau, las et mourant de soif et de faim, j'entrai chez un paysan dont la maison n'avait pas belle apparence. Je croyais que c'était comme à Genève ou en Suisse, où tous les habitants à leur aise sont en état d'exercer l'hospitalité. Je priai celui-ci de me donner à dîner en payant. Il m'offrit du lait écrémé et du gros pain d'orge, en me disant que c'était tout ce qu'il avait. Je buvais ce lait avec délices, et je mangeais ce pain, paille et tout, mais cela n'était pas fort restaurant pour un homme épuisé de fatigue. Ce paysan, qui m'examinait, jugea de la vérité de mon histoire par celle de mon appétit. Tout de suite, après avoir dit qu'il -voyait bien que j'étais
la Terri; et le paysan 273
un bon jeune homme qui n'était pas là pour le vendre, il ouvrit une petite trappe à côté de la cuisine, descendit et revint un moment après avec un bon pain bis de pur froment, un jambon très appétissant, quoique entamé, et une bouteille de vin dont l'aspect me réjouit le cœur plus que tout le reste; on joignit à cela une omelette assez épaisse, et je fis un dîner tel qu'autre piéton n'en connut jamais. Quand je vins à payer, voilà son inquiétude et ses craintes qui le reprennent; il ne voulait pas de mon argent ; il le repoussait avec un trouble extraordinaire, et ce qu'il y avait de plaisant était que je ne pouvais imaginer de quoi il avait peur. Enfin, il prononça en frémissant ces mots terribles de commis et de rats de cave ;W. me fit entendre qu'il cachait son vin à cause des aides, qu'il cachait son pain à cause de la taille, et qu'il serait un homme perdu si l'on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim. Tout ce qu'il me dit à ce sujet, et dont je n'avais pas la moindre idée, me fit une impression qui ne s'effacera jamais. Ce fut là le germe de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre toutes les vexations qu'éprouve le malheureux peuple et contre ses oppresseurs. Cet homme, quoique aisé, n'osait manger le pain qu'il avait gagné à la sueur de son front, et ne pouvait éviter sa ruine qu'en montrant la même misère qui régnait autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attendri, et déplorant le sort de ces belles contrées à qui la nature n'a prodigué ses dons que pour en faire la proie des barbares publicains.
Douceur de vivre au temps des rois.
En 1789, c'est aux « barbares publicains » que le peuple s'en prend, ce n'est pas au roi :
Sire, disent dans leur cahier les gens de Culmon, près de Langres, tout ce qu'on nous envoyait de votre part, c'était toujours pour avoir de l'argent. On nous faisait espérer que cela finirait, mais tous les ans cela devenait plus fort. Nous ne nous en prenions pas à vous, tant nous vous aimions, mais à ceux que vous employez et qui savent mieux faire leurs affaires que les vôtres. Nous croyions qu'ils vous trompaient et nous nous disions dans notre chagrin : « Si notre bon roi le savait! » Nous sommes accablés d'impôts de toute sorte; nous vous avons donné jusqu'ici une partie de notre pain; il va bientôt nous manquer si cela continue. Si vous voyiez les pauvres chaumières que nous habitons^ la pauvre nourriture que nous prenons, vous en seriez touché; cela vous dirait mieux que nos paroles que nous n'en pouvons plus et qu'il faut nous diminuer. Ce qui nous fait bien de la peine, c'est que ceux qui ont le plus de biens payent le moins. Pourquoi donc est-ce que ce sont les riches qui payent le moinsj et les pauvres qui payent le plus ? Est-ce
que chacun ne doit pas selon son pouvoir? Sire, nous vous demandons à ce que cela soit ainsi parce que cela est juste...
Et tout au long de la monarchie absolue c'avait été la même détresse. On connaît le célèbre passage des Caractères (1688) :
L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides et tout, brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manger de ce pain qu'ils ont semé.
C'est bien la terre qui pleure, qui pleure sa misère au temps du « grand roi ». On a taxé La Bruyère d'exagération. Pourtant ce n'est que quelques années après lui que Fénelon écrivait à Louis XIV, vers 1693, la lettre fameuse où il lui disait avec douleur et avec courage :
Sire, vos peuples... meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée; les villes et la campagne se dépeuplent, tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre Etat pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions.
Tristes constatations confirmées par le pamphlétaire Michel le Vassor, qui écrivait en 1695 :
La campagne est presque déserte, une infinité de gens sont morts de faim, de misère, de maladies populaires. Les villages que nous avons vus beaux et peuplés sont détruits et abandonnés; la plus grande partie des laboureurs et des artisans sont à la mendicité.
C'est l'époque où Boisguilbert, dans le Détail de France (1697), et Vauban, dans la Dune royale (1707), dénonçaient la misère des campagnes et les souffrances du peuple occasionnées par les impôts.
Au temps de La Bruyère, les paysans ont encore du pain noir. Quelques années plus tard, ils n'en ont plus. De 1700 à 1714, six millions d'entre eux seraient morts de faim. Et, dix ans après la mort du « grand roi », en 1725, Saint-Simon pouvait écrire : « On vit en Normandie d'herbe des champs. Le premier roi de l'Europe ne peut être un grand roi , s'il ne l'est que de gueux de toutes conditions et si son royaume est un vaste hôpital de mourants. »
Même situation parmi les paysans d'Auvergne. En 1740, Massillon, évêque de Glermont-Ferrand, envoyait à Fleury ce témoignage irrécusable :
Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles, la plupart même, la moitié de l'année, mangeant du pain d'orge et d'avoine, qui fait leur unique nourriture et qu'ils sont obligés d'arracher de leur bouche et de celle de leurs enfants pour payer les impositions... C'est à ce point que les nègres de nos îles sont infiniment plus heureux, car en travaillant ils sont nourris et habillés avec leurs femmes et leurs enfants, au lieu que nos paysans les plus laborieux du royaume ne peuvent, avec le travail le plus dur et le plus opiniâtre, avoir du pain pour eux et leur famille et payer les subsides.
Pareille misère était générale : le témoignage des intendants en fait foi, et ce sont les flots de cette misère, surexcitée par deux années successives de disette, qui viendront battre, en 1789, les grilles dorées du palais de Versailles.
« On croira, jusqu'à la catastrophe, affamer toujours impunément, » avait dit le marquis de Mirabeau. La « catastrophe » eut lieu : ce fut la Révolution.
Malgré bien des souffrances encore, à la terre qui pleure va succéder la terre qui donne.