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I. - L'INDUSTRIE PENDANT LA RÉVOLUTION

Crise industrielle.

« Les Révolutions, a-t-on dit, sont toujours des époques critiques pour le travail; elles effrayent les capitaux, déconcertent la consommation et paralysent l'industrie. » Ce fut le cas de la Révolution française. A part les industries suscitées par la défense du sol national menacé par les monarchies coalisées, la période révolutionnaire (1789-1799) a été marquée dans les villes par une longue et douloureuse crise industrielle, qui sévit avec d'autant plus de violence que le pays venait d'être éprouvé par une crise commerciale et par deux années de disette.

Pendant que les campagnes s'enrichissaient à vendre le blé cher, les villes s'appauvrissaient, car la consommation industrielle diminuait. Elle diminuait à cause du pain cher, qui laissait moins d'argent disponible; à cause de l'émigration qui privait le pays de consommateurs, de capitaux et d'artisans qui s'en allaient à l'étranger mettre leur industrie à l'abri de la Révolution ou chercher un emploi pour leurs bras lassés par le chômage forcé. Un Français établi à Barcelone signalait en l'an IX, longtemps, il est vrai, après les débuts de l'émigration, le progrès que faisaient en Italie et en Espagne les nouvelles manufactures montées par des Français.

Ce sont les industries de luxe (dentelles, soieries, orfèvreries, articles de Paris, meubles, porcelaines, etc.) qui eurent le plus à souffrir : l'émigration leur enleva la clientèle riche, et la simplicité révolutionnaire, ennemie du luxe, amie du peuple, sacrifiant aux nécessités financières de la défense nationale, acheva de les tuer.

La guerre étrangère et la guerre civile, la Terreur et l'anarchie, en suspendant la vie, arrêtèrent les métiers. Ce ne sont que plaintes amères. Dès les débuts de la Ré-

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volution, à la veille des « journées d'octobre », un orateur s'écriait à l'Assemblée nationale : « Vous voyez les manufactures anéanties, les ateliers déserts, les ouvriers sans travail. » Arthur Young écrivait un peu plus tard qu'un grand nombre d'ouvriers avaient été renvoyés parce que la consommation se resserrait de toutes parts, qu'une misère affreuse s'étalait à Abbeville, à Amiens, à Rouen, à Louviers, où il avait vu les filatures vides, à Lyon, où 28,000 personnes, le même nombre qu'à Lille, vivaient de charité.

C'est pour ces légions de « sans travail » que la Constituante créa les ateliers nationaux, ateliers de secours ou de charité, tour à tour supprimés et rétablis, mal organisés et qui restaient forcément impuissants à guérir la classe ouvrière meurtrie par le chômage.

Quand la guerre éclata, les ouvriers coururent à la frontière; leur patriotisme était d'autant plus ardent que le travail était plus rare et le pain plus cher.

Cette guerre transforma Paris en une vaste manufacture d'armes et de charpie et poussa la Convention au système nécessaire des réquisitions. Or, les réquisitions furent un élément de crise et de ruine; c'est ainsi que fut anéantie la manufacture de draps de Châteauroux, à laquelle on avait enlevé 2,000 à 3,000 pièces au prix du maximum, et le maximum était dérisoire par rapport à la dépréciation des assignats.

Quand le maximum eut été supprimé, restèrent la difficulté du transport à cause du mauvais état et de l'insécurité des routes, l'absence de crédit, la fermeture du marché anglais, le prix exorbitant des produits exotiques. La production demeura languissante, et le luxe ridicule des « merveilleuses », des « muscadins » et des « incroyables » ne réussit même pas à ranimer celle de Paris.

Voici quelques effets de la crise industrielle pendant la période révolutionnaire :

A Lyon, le commerce de la soie était à peu près ruiné.

Après la prise de la ville soulevée par les royalistes (1793), le Comité de salut public avait décidé la séquestration des magasins et fabriques, la suppression des commissionnaires et marchands de soie, a funestes sangsues de l'industrie », des capitalistes coupables « d'agiotage et accaparement ». Il n'admettait plus que de petits ateliers dont la loi fixerait le maximum de production. Résultats : il n'y avait plus sous le Directoire que 3,500 métiers environ. Dans une pétition de l'an III, les fabricants se lamentaient sur leur « misère affreuse » : « Le mouvement que la Révolution a imprimé à la mode, disaient-ils, sans détruire entièrement le luxe, a fait disparaître la consommation de la majeure partie des vêtements de soie pour les hommes, et la bizarrerie du goût des femmes leur fait accorder une préférence coupable aux étoffes fabriquées chez nos plus cruels ennemis. » Nos « plus cruels ennemis » c'étaient les Anglais, et le grief était fréquent. On avait même voulu interdire le port des tissus anglais, pour lesquels, dès le xvme siècle, la clientèle riche manifestait une « préférence coupable » : des rapports de la mode avec l'industrie!

Non loin de Lyon, Tarare, qui fabriquait 10,000 à 12,000 pièces de mousseline, n'en fabriquait plus que la moitié, à cause des droits considérables qui pesaient sur les cotons. Dans la région, pourtant, le tissage des cotonnades était resté actif,

Sedan, au début du Consulat, se plaignait de la décadence de la draperie; vingt drapiers avaient péri sur l'échafaud, d'autres avaient été ruinés par des recettes en assignats. Et puis, il fallait compter avec le « mauvais esprit des ouvriers » ! Les fabricants auraient bien voulu introduire, comme à Reims, des mécaniques à filer; mais ils n'osaient pas, « dans la crainte de voir leurs ouvriers se livrer aux derniers et plus coupables excès ». Ce que signalaient les fabricants de Sedan, c'est l'hostilité classique des ouvriers contre les « mécaniques », qui les jetaient dans le chômage et la misère.

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A Reims, « le maximum et la réquisition ont été ruineux », dit un rapport. La draperie languissait, et l'exportation des vins de Champagne était interrompue.

A Louviers, mêmes plaintes au sujet des réquisitions. En l'an IV, les administrateurs du département du Nord réclamaient 20,000 livres « pour subvenir aux besoins pressants des ouvriers de Tourcoing (1,000 à 1,200 familles) qui sont sans travail, les fabriques qui les faisaient vivre étant en partie détruites par les différents ennemis qui ont successivement envahi cette commune, en partie dans l'inaction à cause de la situation incertaine des finances ».

En l'an VI, les députés de l'Aude demandaient une décharge de contributions, parce que « depuis la décadence des fabriques de draps destinés pour le Levant, il n'y a plus de richesse industrielle dans ce département, et que plus de 2,000 ouvriers, autrefois attachés aux fabriques, sont sans pain ».

A Saint-Quentin, la fabrique de batistes et de linons était ruinée; dans la région, 60,000 ouvriers étaient réduits à la mendicité.

Industries patriotiques.

La décadence industrielle pendant la période révolutionaire ne peut donc faire aucun doute. Mais il serait exagéré de croire que toute l'industrie était frappée à mort. Il y avait des industries patriotiques prospères. Jamais on n'avait exlrait des caves autant de salpêtre, fabriqué autant de fusils, autant de canons. Des manufactures d'armes s'étaient élevées à Amboise, à Souppes, à Chantilly, à Paris, où plus de deux cents forges jetaient l'éclat de leurs feux allumés par la Révolution.

La science collaborait avec l'industrie à l'œuvre de défense. L'acier manquait au fort de la guerre. On ne pouvait en demander à l'Angleterre. Foucroy inventa des procédés rapides de fabrication, et baïonnettes, sabres et épées furent en acier français.

Le cuivre aussi manquait pour les canons. On imagina

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de fondre les cloches des églises. Dans nos fonderies, on suivait encore le procédé très long du moulage en argile : le Comité de salut public, à la recherche des procédés les plus rapides, ordonna le procédé du moulage en sable. Et Monge, sur son ordre, publia sa Description de l'art de fabriquer les canons.

Il fallait des chaussures aux « va-nu-pieds » des armées de la République : Seguin imagina un procédé expédilif pour le tannage des cuirs, ce qui lui valut une récom- ' pense nationale décernée par la Convention (1795).

La Convention, dans l'intérêt des industries de la guerre, mettait parfois une sourdine à ses ressentiments politiques. Chaptal, quoique fédéraliste et contre-révolutionnaire, fut nommé, « à contre-cœur » il est vrai, inspecteur général des poudres et salpêtres dans le Midi : c'est qu'il était l'un des premiers chimistes de son temps 4. « Je parcourus, dit-il, toute la Provence et le bas Languedoc pour former partout les ateliers de salpêtre; le résultat de ce mouvement fut incroyable; la terreur était telle, que toute la population se précipitait dans les ateliers; tous les particuliers y apportaient leurs terres salpêtrées et le combustible nécessaire. » Sous l'effort de Chaptal se réalisait le mot d'un membre du Comité de Salut public : « On montrera la terre salpêtrée, et cinq jours après on chargera les canons. »

Au moment où l'on avait peur que la poudre manquât, tout était au « salpêtre » : il y eut les cours révolutionnaires du salpêtre (art de l'extraire, de le raffiner, de l'employer), les élèves du salpêtre, la fête du salpêtre (mars 1794), où l'on vit, raconte Monge, des travaux en salpêtre cristal-

1. Autre exemple de tolérance suggérée par l'intérêt de l'industrie. « Le maître de forges du Trançois (Cher), Nicolas Rambourg, ayant été dénoncé comme un aristocrate, le Comité de Salut public envoya un commissaire avec pouvoir de l'arrêter. Ce commissaire, qui s'était égaré dans la forêt, finit par rencontrer un groupe de travailleurs qui construisaient une digue pour amener de l'eau à la forge. Il les aborda : « Où est le château du citoyen « Rambourg, un dangereux aristocrate ? — Le château, le voici ; l'aristocrate, « c'est moi. » Le commissaire lui serra la main, et depuis ce jour le défendit contre d'autres dénonciations. » (Reybaud, le Fer et la Houille.)

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lise « sous des formes patriotiques » : il y eut même la Chanson républicaine du salpêtre. L'industrie du salpêtre et de la poudre eût eu mauvaise grâce à chômer.

La première exposition industrielle en France.

Le Directoire continua l'œuvre industrielle de la Convention, stimula les industries patriotiques, notamment la fabrication du fer et de l'acier, essaya d'encourager les manufactures par des subventions , accueillit favorablement les rares étrangers qui importaient en France quelque industrie nouvelle : en l'an IV, il accorda 6,000 livres, à deux Américains pour leur permettre de monter une fabrique de draps avec des mécaniques à filer et à carder.

C'est. le Directoire qui ouvrit la première exposition nationale des produits de l'industrie, François de Neufchâteau étant ministre de l'intérieur. Cette solennité stimulante eut lieu au Champ-dc-Mars en septembre 1798. Elle fut inaugurée par un discours pompeux du ministre :

Ils ne sont plus, dit-il, ces temps malheureux où l'industrie enchaînée osait à peine produire le fruit de ses méditations et de ses recherches, où des règlements désastreux, des corporations privilégiées, des entraves fiscales, étouffaient les germes précieux du génie. Le flambeau de la liberté a lui.

Ce flambeau n'éclairait que 110 exposants; les industriels avaient été prévenus trop tard, et l'exposition hâtivement organisée. Le ministre ne la considérait pas moins comme « la première pierre d'un édifice immense, que le temps seul peut achever, et qui s'embellira chaque année par les efforts réunis du commerce et de l'industrie ». Il avait confiance dans l'avenir de l'industrie française :

Lisez avec attention le catalogue, disait-il, et vous vous convaincrez que l'industrie française, prise au dépourvu, a honoré le génie national par des productions qui peuvent exciter l'envie des étrangers; vous verrez que cette exposition, conçue et exécutée à la hâte,

incomplètement organisée, est réellement une première campagne, une campagne désastreuse pour l'industrie anglaise et glorieuse pour la République.

L'enthousiasme du ministre n'était pas absolument justifié par les produits exposés. Pourtant, on put remarquer les débuts du Creusot, les crayons Conté, des essais de filature mécanique qui annonçaient l'ère prochaine des machines. Douze médailles furent décernées1, Les procédés industriels ne s'étaient pas sensiblement perfectionnés depuis 1789.

Néanmoins, une idée intéressante venait d'être -lancée : et l'on ira de l'exposition nationale de 1798 aux grandes expositions internationales du xixe siècle.

Salaires, prix, assignats.

Quant aux salaires industriels, il serait chimérique d'en fixer le taux sous la Révolution, car la décadence de l'industrie, le chômage, les assignats, le maximum, la hausse considérable du -prix de la vie, surtout dans les villes, rendent impossible toute évaluation du salaire réel.

Sous le Directoire , l'ouvrier parisien avait beau gagner de 120 à 350 livres par jour, comme il lui fallait payer le pain jusqu'à 80 francs la livre, la viande jusqu'à 130 francs, une paire de bottes jusqu'à 2,400 livres ! — en assignats — il était misérable, avec cette paye fantastique, plus encore qu'avant la hausse nominale des salaires.

La preuve, c'est que les gouvernements révolutionnaires ont été forcés d'assurer l'approvisionnement de

1. Il est curieux de relever les noms et les produits des douze fabricants médaillés à cette première exposition : Bréguet, échappement libre à force constante ; Lenoir, balance d'essai et instruments astronomiques ; Didot et Herhan, superbe édition de Virgile ; Clouet, fer converti en acier par simple fusiou; Conté, crayons ; Gremont et Barré (de Bercy), toiles peintes; Potter (de Chantilly), faïence blanche ; Payn fils (de Troyes), bonneterie de coton; Deharme (de Bercy), tôle vernie ; Julien, coton filé à la mécanique. On reconnaîtra sans peine dans cette douzaine d'industriels des maisons qui ont subsisté et conservé jusqu'à nos jours un nom désormais célèbre : Bréguet, Didot, Conté.

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Paris et de multiplier, dans la capitale et en province, les ateliers et les mesures de charité.

Si la Convention fut amenée à décréter le maximum, c'est que les prix des denrées indispensables avaient atteint des chiffres fabuleux. Et si les denrées avaient atteint des prix fabuleux, c'est que les assignats perdaient tous les jours un peu plus de leur valeur.

On sait que, pour conjurer la banqueroute, les assignats furent d'abord hypothéqués sur les biens nationaux, mais qu'ensuite la Révolution, glissant sur la pente fatale, fit émission sur émission, à tel point que leur total, de 1790 à 1796, s'éleva au chiffre formidable de 45 milliards!

Ce qui était arrivé en Amérique — où l'on avait payé une paire de chaussures jusqu'à 36,000 livres etun souper pour quatre personnes 50,000 livres en papier-monnaie — arriva en France. Les assignats perdirent presque toute valeur : en 1796, il fallut jusqu'à 19,000 livres en assignats pour obtenir un louis d'or. Et alors , quelles perturbations dans les relations économiques, les prix et les salaires !

Il fallut payer 100 livres pour un fiacre, 500 livres pour un dîner frugal, 19,000 livres pour une montre, 20,000 livres pour un sac de farine, 25,000 pour un vêtement.

Un serrurier, qui s'était retiré des affaires en 1790 avec une fortune assez rondelette de 321,000 livres, ne possédait plus, tant la hausse artificielle- avait été considérable, que 14,000 livres en 1796.

Beaucoup d'anciens privilégiés et de riches bourgeois se ruinèrent comme le serrurier. Il arriva ce qui était arrivé au xvie siècle après l'afflux des métaux précieux et la hausse des denrées. Cette hausse joua le rôle d'une niveleuse. Le prix du beurre nivelle plus vite que les idées égalitaires ! Les fortunes se déplacèrent. On assista en partie à la « ruine des anciens capitalistes ».

C'est pour cela, et aussi parce que les assignats procurèrent des ressources pour combattre l'ennemi inté-

rieur et les monarchies coalisées, que Ramel a pu dire aux Cinq-Cents et Louis Blanc répéter plus tard :

« Les assignats ont amené la destruction des ordres et des privilèges. Ils ont fait la Révolution. »

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