LE SIÈCLE DE LA VAPEUR LA RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE DE 1815 A
La vapeur (invention de la chaudière tubulaire).
Avènement du machinisme : les premières machines à vapeur; les métiers mécaniques de l'industrie textile; apparition des machines-OUtils dans l'industrie métallurgique.
Les plaintes contre les machines : « baptême de. sang et de larmes »; le malheureux Papin; la Folie-Fulton et son premier passager; le barbier de Preston ; colères ouvrières; une paire de souliers en moins d'une heure; le chemin de fer et les mulets mexicains; Sismondi et Bastiat.
Révolution dans les transports : la navigation à vapeur : Y Elise sème l'épouvante; l'hélice; les transatlantiques.
Les premiers chemins de fer : la première locomotive; le premier chemin de fer, le premier service de voyageurs en France; amusantes préventions contre les chemins de fer; la loi de 1842 et les grandes lignes. Concessions à perpétuité, puis à temps ; les 27 compagnies de 1851 ; origine de la « féodalité des chemins de fer ».
Progrès de l'industrie : reprise des affaires; l'industrie sous la Restauration (la machine à papier, la presse mécanique); l'industrie de 1830 à 1850 (la houille; les minerais; le fer, la fonte, l'acier et les industries métallurgiques; les industries chimiques; les industries textiles; les premiers magasins de nouveautés, une caricature du Charivari; la papeterie, etc.).
La concentration industrielle : accroissement des villes; industrialisation de la femme et de l'enfant; la grande industrie; le gouvernement de la classe industrielle.
La question sociale : la misère ouvrière conséquence de la révolution industrielle; les fabricants de « sociétés futures » ; la révolution de 1848; la duperie des ateliers nationaux et les fusillades de juin.
La vapeur.
Si le XXe siècle promet d'être le siècle de l'électricité, on peut dire que le xixe a été le siècle de la vapeur. La vapeur a été la source d'une révolution économique plus profonde peut-être que la révolution occasionnée par la découverte du nouveau monde et de ses mines d'argent.
L'Angleterre, « bloc de fer et de houille au milieu de l'Océan », devait être la patrie d'élection des machines à vapeur. Mais il était réservé à un Français, à Seguin, de créer la vraie machine à vapeur par l'invention de la chaudière tubulaire (1827). La chaudière tubulaira, avec 40, 80, 120 tubes, produisit des quantités énormes de vapeur, grâce à l'augmentation de la « surface de chauffe ». En même temps, Seguin inventait un système de ventilation permettant d'activer la flamme du foyer.
La vapeur allait prendre possession du monde et le ' révolutionner par deux de ses principales applications : le machinisme et les chemins de fer.
Avènement du machinisme.
La première machine à vapeur fabriquée en France avait paru à l'exposition de 1806. Sous l'Empire, on comptait à peine une quinzaine d'établissements industriels possédant des machines à vapeur. En 1817, Douglas installa chez les filateurs de Rouen deux pompes à feu de 4 à 8 chevaux, destinées à remplacer les manèges; le préfet vint solennellement les visiter et admira ces engins nouveaux qui procuraient un travail plus rapide et une économie notable. En 1820, on recensait 65 machines à vapeur; à la fin de 1830, 625, représentant une force de 64,789 chevaux, et en 1859, 13,691, ayant une force de 169jlC36 chevaux. La progression est remarquable.
D'après l'enquête de 1840-45, les industries qui employaient le plus grand nombre de machines à vapeur étaient les filatures de coton (243), les mines de houille (218) , les fabriques de sucre (209) , les filatures et les tissages de soie (143), les filatures de laine (135); donc, en général, les industries textiles. Aujourd'hui, la machine à vapeur a envahi tout le domaine du travail, mais elle est menacée par la machine électrique.
La machine à vapeur n'aurait pas révolutionné le monde si elle n'avait pas permis l'emploi des machinesoutils. C'est également dans l'industrie textile que les machines-outils étaient le plus nombreuses. On savait filer à la mécanique la laine cardée dès le Consulat; la laine peignée se filait encore au rouet en 1819; mais, en 1827, Poupart de Neuflize, de Sedan, possédait 9,000 broches à filer la laine peignée. La pergneuse mécanique de Heilraann date de 1845. En 1806, la filature mécanique du coton n'allait pas au delà du n° 60; en 1823, elle en était exceptionnellement au n° 291. En 1836, la maison Schlumberger et Cie de Guebwiller construisait sur le modèle anglais les premiers self-acting, qui furent installés en Normandie, puis en Alsace à partir de 1844. Sous la Restauration, la filature du lin en était encore aux tâtonnements du début; en 1844, Decoster, de Paris, se faisait remarquer par ses métiers à filer le lin. La substitution du papier au carton sur les métiers Jacquard et d'autres modifications imaginées par Meynier permettaient de faire mécaniquement des tissus brochés. Le tissage mécanique était représenté par 500 métiers en 1834, et 31,000 en 1846, dont 10,000 en Alsace. Bref, dès la première moitié du siècle, toute l'industrie textile pouvait être envahie par la machine à vapeur actionnant des métiers mécaniques.
Dans l'industrie métallurgique, même transformation, moins complète pourtant. On se mettait à l'école de l'Angleterre. Les hauts fourneaux continuaient à s'exhausser; on leur insufflait de l'air chaud. Les fours à puddler se
multipliaient : 184 en 1834, près de 500 en 1846. Les marteaux pilons remplaçaient peu à peu les martinets et les marteaux à main; on trouvait « énorme » leur poids de 3,000 à 4,000 kilos. Depuis, les pilons sont devenus des monstres. Celui du Creusot pèse 150,000 kilos. On se servait déjà de puissants laminoirs, de grues pivotantes. A la fin de la Restauration, des machines commençaient à percer et à rogner le fer; des scies circulaires et des planeuses découpaient ou menuisaient le bois. L'outillage s'ingéniait pour satisfaire à la consommation. A l'exposition de 1844, on admira des tours, des machines à raboter, à découper, à river, à tarauder, à scier, dont la précision était déjà surprenante. Avec cet outillage perfectionné, on fabriquait le matériel des premiers chemins de fer.
Le monde industriel entrait dans la fournaise.
Plaintes contre les machines.
Quand une machine entrait dans un atelier, c'était le signal du départ pour beaucoup d'ouvriers. La Mull- Jenny, avec un homme et un enfant, faisait le travail de cent à deux cents fileuses; la peigneuse de Collier produisait « l'effet de cinq peignoirs à la main »; d'après le rapporteur de l'exposition de 1827, le métier mécanique à tisser remplaçait un ou plusieurs ouvriers; il en était de même des machines-outils de l'industrie métallurgique, mais elles ne tendaient pas encore, comme aujourd'hui, à faire disparaître la corporation des ajusteurs. Donc la machine éliminait la main-d'œuvre ouvrière.
D'autre part, les industriels qui avaient adopté les machines nouvelles faisaient une concurrence terrible aux routiniers ou à ceux qui manquaient de capitaux pour renouveler leur outillage; de là des ruines, des ouvriers sans travail, remerciés par les petits patrons, eux-mêmes écrasés par les machines.
Ainsi, de deux façons, l'avènement des machines était désastreux pour l'ouvrier, qui se trouvait jeté sur le pavé.
Et l'ouvrier poussait sa plainte : pas de travail, pas de pain, la misère et son cortège de souffrances.
Cette plainte n'était pas nouvelle : c'était l'éternelle plainte de l'homme dépossédé par la machine.
Depuis l'origine, une guerre tantôt sourde et tantôt déclarée, mais toujours acharnée et souvent violente, n'a cessé d'être faite par l'esprit d'immobilité à l'esprit de progrès; la plupart des inventions, même les plus populaires par la suite, ont rencontré d'abord l'hostilité ou la défiance et n'ont fait leur entrée dans le monde qu'à travers un baptême de sang et de larmes. (V. Passy, les Machines.)
Nous avons vu les corporations acharnées à la ruine des inventeurs. Le premier bateau à vapeur construit dès 1707 par l'illustre et malheureux Papin était mis en pièces par les bateliers du Weser. A New- York, un siècle après, le nouveau bateau à vapeur de Fulton était appelé par dérision la Folie-Fulton, et -c'est au milieu des huées et des injures de la foule que l'intrépide inventeur parvint à en gagner le bord1. Lorsque, en 1785, il avait fallu autoriser la fabrication des toiles peintes, des manufacturiers intéressés avaient raconté que le royaume « frémissait d'horreur ». En Angleterre, l'inventeur de la Jenny, machine à filer le coton, le célèbre barbier de Preston, Arkwright, persécuté à Manchester, avait dû chercher en Ecosse « un rasoir pour faire la barbe » à cette ville ingrate!
1. Mais aux railleries, grâce au succès, succédèrent les cris de surprise et d'admiration. Malgré cela, Fulton, ayant presque aussitôt organisé un service entre New-York et Albany, personne n'osa partir avec lui. Au retour, un seul voyageur trouva dans la cabine un homme occupé à écrire, auquel il demanda le prix du passage : « Six dollars, » répondit cet homme, qui était Fulton lui-même. Le voyageur paya, et Fulton se prit à regarder ses six dollars avec tant d'obstination, que le voyageur lui demanda s'il s'était trompé. Alors le grand inventeur, levant vers lui ses yeux où brillaient des larmes : « Pardonnez-moi, dit-il, mais je ne puis m'empêcher de songer que cet argent est le premier salaire que, depuis tant d'années, j'ai reçu pour mes peines. Je voudrais, ajouta-t-il, pouvoir conserver le souvenir de cet instant en partageant avec vous une bouteille de vin ; mais je suis trop pauvre pour vous l'offrir. Peut-être un jour me sera-t-il permis de me dédommager. » Ils se rencontrèrent, en effet, quatre ans après, et Fulton put alors fêter, comme il le désirait, son premier passager. (V. Figuier, Histoire des découvertes modernes.)
Nous avons vu briser le métier de Jacquard et menacer l'inventeur de le jeter à l'eau dans la ville même qui depuis lui érigea une statue. Nous avons entendu les lamentations des iîleurs normands à la fin de l'ancien régime. Non, les plaintes contre les machines n'étaient pas nouvelles. Seulement, elles devenaient de plus en plus nombreuses à mesure que les machines se multipliaient.
On vit, sous la Restauration, les petits artisans menacés joindre leur voix à celle des ouvriers. Ils imploraient les pouvoirs publics : en 1816, une pétition de cordonniers demandait au ministre d'interdire la fabrication mécanique des chaussures1, parce qu'elle pouvait entraîner « la ruine de leur industrie ». Ou bien ils s'attroupaient : en 1821, une coalition se produisit à Lodève contre un drapier qui avait installé dans sa fabrique une tondeuse mécanique. Et même ils se révoltaient : l'histoire n'a pu enregistrer toutes les machines brisées par la colère de la classe ouvrière dépossédée2.
Cruelle énigme, la machine, outil nécessaire du progrès social, fabrique, en attendant le bien-être pour tous, de la misère pour les travailleurs, auxquels la société, qui recueille les bénéfices de ce progrès, ne songe guère à donner du pain pendant les chômages meurtriers.
1. Aujourd'hui la fabrication mécanique des chaussures a atteint un tel degré de perfection, que les machines de cette industrie sont de celles qui se rapprochent le plus de la main humaine. Rien n'est plus curieux que le travail de ces mains de fer. Elles fabriquaient déjà vers 1850 une paire de souliers sur mesure en moins d'une heure. Aujourd'hui, une usine de Paris fabrique un million de paires par an avec 1,200 ouvriers seulement. On monte 216 bottines par jour à la machine. Il faut 84 opérations différentes pour une paire de bottines de dame. C'est le triomphe de la division du travail, car chaque ouvrier ne sait faire qu'une seule opération.
2. Vers 1864, « à Bordeaux, il a suffi delà pose de quelques bandes de fer d'un chemin de fer américain entre la gare et le port, pour exciter une de ces émotions dont la soudaineté déjoue toute vigilance, et dont l'emportement laisse après soi, avec des regrets amers et d'irréparables ruines, des larmes et du sang ». (F. Passy, les Machines.) On verra plus loin, à propos des grèves, des bris de machines. Mais, sans donner dans le préjugé contre les machines, on comprendra que des murmures circulent aujourd'hui parmi les très pauvres ouvriers textiles du Nord, qui sont menacés d'être remplacés par le métier à tisser Northrop, à raison de 1 pour 20.
Ces plaintes contre les machines furent élevées, pendant la révolution industrielle, « à la hauteur d'une théorie économique ». L'humanitarisme n'est pas toujours bon conseiller. Déjà Colbert avait congédié durement un inventeur comme un ennemi du travail par lequel il s'efforçait, dit le ministre, « de faire vivre honnêtement le peuple ». On reprenait le raisonnement de Colbert : les produits sont faits pour les hommes, disait-on, et non les nommes pour les produits; il faut s'opposer à l'invasion des machines pour conserver aux ouvriers le salaire dont ils vivent. Et l'on menaçait la France des misères et des crises qui sévissaient en Angleterre, au pays des machines1.
Sismondi fut le chef célèbre de cette école. Il aimait mieux « un pays peuplé de citoyens qu'un pays peuplé de machines à vapeur ». Il ne voulait pas que l'ouvrier se contentât de « soupes économiques », — en quoi il avait raison, — et se disait « presque tenté de maudire la division du travail et les manufactures », — en quoi il avait tort. Il accusait la machine de réduire l'ouvrier à l'état mécanique, d'absorber une partie du capital destiné aux salaires, de réduire fatalement la classe ouvrière à une vie misérable, de favoriser le contraste scandaleux, ferment de haines sociales, entre l'opulence des manufacturiers et l'indigence de leurs ouvriers, etc.
A quoi Jean-Baptiste Say répondait que le capital destiné aux salaires s'accroissait plus souvent qu'il ne diminuait. Le baron de Gérando, de son côté, opposait que la machine, au lieu d'abaisser l'ouvrier, élevait sa dignité. Et Bastiat s'écriait :
Malédiction sur les machines! Chaque année leur puissance progressive voue au paupérisme des milliers d'ouvriers en leur enle-
1. Vers la même époque, le général Santa-Anna, président du Mexique, auquel on proposait un chemin de fer entre Vera-Cruz et Perote, demandait ce qu'on voulait qu'il fit des muletiers et des mulets ! Il aurait pu demander aussi ce qu'on voulait qu'il fit des voleurs qui « vivaient » de l'arrestation des muletiers et des mulets !
vant le travail, avec le travail le salaire, et avec le salaire le pain. Malédiction sur les machines! Voilà le cri qui s'élève du préjugé vulgaire... Mais maudire les machines, c'est maudire l'esprit humain!
Révolution dans les transports :
la navigation à vapeur.
En même temps qu'elle créait le mécanisme, la vapeur révolutionnait les conditions des transports : aux voiliers, jouets des vagues, succédaient peu à peu les navires à vapeur, victorieux des flots; aux lourdes et lentes diligences, les premiers chemins de fer.
L'invention de la navigation à vapeur, trois fois écartée de France par les malheurs de Papin, l'émigration de Jouffroy d'Abbans, le refus opposé à Fulton, eut son triomphe définitif en Amérique. L'Angleterre fut ensuite la plus prompte à utiliser la nouvelle découverte.
La Restauration sut gré à Jouffroy d'Abbans de son dévouement et de son exil. Elle lui vint en aide : en 1816, à Bercy , il put lancer le Charles-Philippe, qu'il arrêta sous les fenêtres des Tuileries, aux applaudissements du roi et de la cour. Mais son privilège fut contesté par la Compagnie Pajol. Jouffroy acheva de se ruiner et dut accepter en 1830 un asile aux Invalides : triste fin d'un inventeur tenace.
Ce fut un capitaine français de la Compagnie Pajol qui accomplit la première traversée de la Manche sur un bateau à vapeur. C'était en 1816, il vint de Londres à Paris sur VElise, bravant la tempête épouvantable qui éclata^ au cours de la traversée et qui fit périr plus d'un voilier. L Elise aborda au Havre à la stupeur des pilotes et des marins du port. Ainsi fut démontrée la résistance du bateau à vapeur. Il remonta la Seine par une nuit obscure, jouant le rôle amusant d'un épouvantail. a Les villageois se rassemblaient sur les rives du fleuve, appelés par le bruit des roues et effrayés à la vue des étincelles et des jets de flamme qui s'échappaient du bateau. Cette espèce de torche sillonnait avec rapidité le cours du fleuve, atti-
rait de loin tous les regards et semait l'épouvante sur son parcours. Les cris sinistres : « Au feu! au feu! » le tocsin et les aboiements des chiens, ne cessèrent, jusqu'au point du jour, de poursuivre la fantastique apparition. » En récompense, l'entrée à Paris fut triomphale : au milieu des applaudissements de la foule, Y Élise vint mouiller sous les fenêtres des Tuileries, qu'elle salua de vingt et un coups de canon.
Bientôt des services de bateaux s'établirent sur presque tous les fleuves de France. D'autres, dont le premier fut le Courrier de Calais, firent régulièrement la traversée de la Manche. En 1835, les Chambres votaient la création d'une ligne de bateaux à vapeur entre Marseille et Gonstantinople.
Mais déjà la vapeur sillonnait les océans. En 1819, le Savannah, bateau américain, faisait en vingt-cinq jours, c'est-à-dire en six jours de plus que les navires à voiles, la traversée de Savannah à Liverpool. En 1821, Y Entreprise, vaisseau anglais, faisait en quarante-cinq jours le voyage de l'Angleterre aux Indes. En 1842, le Drover, bateau anglais, accomplissait le premier tour du monde à la vapeur.
En France, c'est seulement en 1830 que fut construit, dans les ateliers d'Indret, le Sphinx, le premier navire à vapeur de notre marine de guerre; c'est seulement en 1840 que la Chambre des députés se préoccupa de créer un service de paquebots, bateaux transatlantiques, destinés à mettre en communication la France et l'Amérique. Elle vota 28 millions pour la construction de dix-huit vapeurs qui desserviraient les trois lignes du Havre à New-York, de Nantes au Brésil, de Marseille et de Bordeaux aux Antilles.
Une modification importante avait été apportée à la construction des bateaux à vapeur par l'application de Yhélice, dont l'invention est due à Dallery (1803), Delisle et Sauvage (vers 1823), et dont le premier essai fut fait en 1838 par les Anglais. Toujours à l'affût du progrès, les
Anglais avaient commencé à substituer au bois le fer et l'acier dans la construction des navires.
Les vapeurs allaient déjà très vite, car le système tubulaire, appliqué aux chaudières, donnait aux machines une force jusqu'alors inconnue.
Tels sont les débuts de la navigation à vapeur qui devait plus tard conquérir les océans et faire en cinq jours la traversée de Hambourg à New- York !
Les premiers chemins de fer.
Le chemins de fer devaient jouer un rôle économique plus considérable que les bateaux à vapeur; mais, comme ils étaient plus difficiles à construire, ils se laissèrent distancer par la marine à vapeur. Depuis, ils ont « rattrapé le temps perdu » : il y a aujourd'hui plus de 800,000 kilomètres de chemins de fer dans le monde entier. En 1800, il n'y en avait pas un pouce.
Pourtant, on connaissait depuis deux siècles les voies ferrées construites en ornières ou en saillie; mais les voitures qui roulaient sur ces rails primitifs étaient soumises à la traction animale, très employée dans les mines et les usines d'Angleterre. Elle existe encore. La première ligne concédée en France (à perpétuité), de Saint- Etienne à Andrézieux (1823), ne servait qu'au transport de la houille et des marchandises dans des wagons remorqués par des chevaux.
Les chemins de fer ne furent vraiment créés qu'avec la traction à vapeur, avec l'invention de la locomotive. h% premier chemin de fer à vapeur fut celui de Liverpool à Manchester : les trains étaient remorqués par la locomotive première manière inventée par Stephenson vers 1815. Cette locomotive allait moins vite que des chevaux; elle faisait du 6 à l'heure : il fallait autre chose.
La Compagnie du chemin de fer de Liverpool à Manchester mit la question en concours : c'est alors (1829) que Stephenson présenta la première locomotive digne du nom, la célèbre Fusée, à laquelle il avait appliqué la chau-
328 HISTOÏRIS DU TRAVAIL Et DES TRAVAILLEURS
dière tubulaire inventée deux ans auparavant par Seguin. La Fusée faisait 60 kilomètres à l'heure sans charge, et 25 en traînant 38 tonnes. Les chemins de fer n'avaient plus qu'à sillonner les continents.
Trois ans après, le 1er juillet 1832, était inauguré en France, sur la ligne de Roanne à Saint-Etienne, le premier service de voyageurs, avec deux locomotives qui venaient d'Angleterre. Figuier raconte un voyage qu'il fit sur ce chemin de fer primitif : les voûtes des tunnels étaient si basses et si étroites, les piliers des ponts si rapprochés, que le voyageur risquait de se faire décapiter en mettant la tête à la portière. Les wagons, étaient des boîtes en sapin pareilles à des diligences. « Nous eûmes le bonheur d'arriver à Saint- Etienne sans encombre, ajoute le voyageur; c'était tout ce que l'on pouvait demander à notre embryon de chemin de fer. »
Les concessions faites à perpétuité par la Restauration sans subvention de l'Etat comprennent : Andrézieux à Saint-Etienne, Saint-Etienne à Lyon, Andrézieux à Roanne, Epinal au canal de Bourgogne.
Les préventions contre les premiers chemins de fer sont amusantes : Thiers, ministre des travaux publics, affirmait que les chemins de fer ne seraient jamais que des joujoux pour les Parisiens; le savant Arago, parlant en 1836 de la basse température des tunnels, n'hésitait pas à déclarer « que dans ce passage subit du chaud au froid, les personnes sujettes à la transpiration seront incommodées, qu'elles gagneront des fluxions de poitrine, des pleurésies, des catarrhes » ! D'autres prétendaient que lorsque deux trains, allant en sens contraire, passeraient l'un à côté de l'autre, l'air, entre eux, serait si violemment comprimé que les voyageurs seraient aussitôt asphyxiés! Les paysans attribuaient à la fumée des locomotives les pluies persistantes, la maladie des pommes de terre, toutes sortes de fléaux! Naturellement, les maîtres de poste et les conducteurs de diligence, qui sentaient leurs profits me« nacés, étaient furieux contre les chemins de fei\
L'extension du réseau fut très lente. En 1841, il n'y avait encore que 877 kilomètres de chemins de fer, dont 566 kilomètres seulement en exploitation. L'année suivante était votée la loi du 11 juin 1842 : cette loi, d'une importance capitale dans l'histoire de nos chemins de fer, décidait la création des grandes lignes reliant Paris aux frontières, à la Méditerranée, à l'Océan, au Centre, etc. En tout, 2,500 kilomètres. L'Etat se chargeait de l'acquisition des terrains, de l'exécution des terrassements, des ouvrages d'art, des stations; les Compagnies fermières, du matériel roulant et de l'exploitation. A l'expiration des concessions, la valeur de la voie ferrée et du matériel roulant serait remboursée par l'Etat à la Compagnie. On avait renoncé aux concessions à perpétuité pour les concessions à temps (99 ans au plus). Le projet de 1842 devait être exécuté dans un délai de dix ans.
Les travaux furent activement poussés, mais arrêtés quand survinrent la crise financière de 18kl et la crise politique de 1848 : les valeurs des chemins de fer furent très dépréciées; les actions du Paris-Lyon tombèrent de 250à 35 francs, et l'Etat fut obligé de racheter cette ligne. Malgré cet arrêt, en fin 1851 il y avait 3,910 kilomètres de chemin de fer concédés, dont 3,546 exploités : 383 par l'Etat, le reste par 27 compagnies.
Dans la période suivante, de 1852 à 1857, ces 27 compagnies se groupèrent en 6 compagnies puissantes, constituant la « féodalité des chemins de fer », contre laquelle Lamartine avait protesté en 1838, disant que l'Etat devait s'assurer seul les bénéfices de l'exploitation, et qu'avant dix ans les compagnies seraient maîtresses du gouvernement et des Chambres1.
1. En même temps que débutaient la navigation à vapeur et les chemins de fer, et que la télégraphie électriquefaisait son apparition (première ligne Paris à Rouen, votée en 1846), se développait le réseau des routes et des canaux En 1836, fut votée la grande loi sur les chemins vicinaux. En 1851, il y avait 558,000 kilomètres de chemins vicinaux classés. Il y avait34,275 kilomètres de routes royales classées en 1830, et 35,952 en 1847; routes départementales, 31,644 kilomètres en 1830, 43,869 kilomètres en 1847. Des centaines
La reprise des affaires.
Avant même que l'extension des voies ferrées ne l'eût excitée, l'industrie annonçait par ses progrès les « merveilles » qu'elle devait produire à la fin du siècle, grâce à la vapeur, à l'électricité, aux mathématiques, à la chimie et aux perfectionnements de la mécanique.
Les débuts furent pénibles sous la Restauration, à cause des guerres dont on sortait, à cause de l'invasion. L'industrie prit son essor à partir de 1818, après la crise. La paix favorisa le travail. Les affaires reprirent, ainsi que le constate le mouvement des capitaux à la Banque de France : la Banque n'avait escompté que 207 millions en 1815, elle en escomptait 727 en 1818. L'exposition de 1819 enregistra la reprise des affaires. Depuis, le mouvement continua, coupé par des crises périodiques qui, chose remarquable, revinrent tous les dix ans : 1817, 1827, 1837, 1847, 1857.
L'industrie sous la Restauration1.
A cette époque, les mines de charbon des bassins de
Saint-Etienne, de la Sarre, du Nord, étaient largement
de ponts furent construits. On sait que beaucoup de péages subsistaient. Sous la monarchie de Juillet, le réseau de la canalisation fut étendu de plus de 2,000 kilomètres. Le service postal accru peut donner une idée du progrès général de la circulation : en 1830, 64 millions de lettres et 40 millions d'imprimés; en 1847, 126 millions de lettres et 90 millions d'imprimés.
1. Il suffit de lire la liste des industriels qui furent décorés de la Légion d'honneur à l'exposition de 1849, pour connaître les industries alors en progrès. Voici la liste des 23 industriels décorés : Poupart, de Neuflize (machine à coudre les draps), Bréguet (horlogerie), Lerebours (instruments d'optique), Sandau (Ecole des arts et métiers de Châlons), Welter (chimiste), Detrey (bonneterie de fil), Arper (percale), Bacot (draperie fine), Beaunier (aciers), Beauvais (soieries), Bonnard (filature de soie), Depouilly (soieries), Firmin Didot {typographie), Dufaud (fers affinés), Jacquart (métier à tisser les étoffes façonnées et brochées), Kœchlin (toiles peintes), Lenoir (instruments d'optique et de physique), Maillé (soieries), Raymond (teinture des soies), Saint-Bris (limes et râpes), Vitalis (chimiste), Widmer (toiles imprimées), etc.
exploitées : les raines d'Anzin faisaient la fortune des Casimir-Périer.
Mais l'industrie ne dévorait pas encore d'énormes quantités de houille. En 1831 elle n'en consommait que 2 millions de tonnes, contre 7 millions et demi en 1847. En 1828, il sortit des houillères de France 1,774,000 tonnes de pain noir pour l'industrie : c'est le maximum atteint sous la Restauration.
« Les progrès de nos usines métallurgiques datent presque tous de la paix de 1814, » écrivait Adolphe Blanqui, en 1827. Et le rapporteur de l'exposition de 1834 constatait ces progrès.
Pendantles seize années accomplies depuis 1819, disait-il, des progrès immenses ont été faits dans presque toutes les fabrications du fer. En exhaussant les hauts fourneaux, on les a rendus susceptibles de produire, dans un temps donné, plus de fer avec une moindre quantité de combustible. Grâce à l'emploi de la houille, soit isolée (méthode anglaise), soit combinée ayec le charbon de bois (méthode champenoise), on a considérablement accru la fabrication du fer, qu'on a rendue plus économique.
La fusion à la houille a débuté en 1822. En 1825, la production de la fonte a été de 192,000 tonnes, et celle du fer de 140,000 tonnes, dont 96,000 au bois et 44,000 à la houille. La Haute-Marne, la Haute-Saône, la Gôte-d'Or, la Loire, la Moselle, les Ardennes, tenaient les premiers rangs dans cette production.
L'exposition de 1819, dit le rapporteur, a appris au public que l'important problème de la fabrication de l'acier était enfin complètement résolu par les fabricants français. Les aciéries établies dans vingt et un départements ont envoyé à l'exposition des échantillons d'acier de toute espèce... Aujourd'hui ce ne sont plus de simples tentatives, la fabrication est établie en grand et fournit abondamment aux besoins du commerce.
Grâce aux progrès de l'aciérie, la fabrication des faux (à Toulouse et ailleurs) s'éleva à 72,000 en 1817, à 300,000 en 1834, et leur importation diminua d'un tiers; la fabrication des limes et râpes s'améliora (usines de Raoul à
Paris, de Saint-Bris à Amboise, etc.), ainsi que la fabrication des scies, des aiguilles, des alênes, des clous, des objets de quincaillerie (usine des frères Japy à Beaucourt). Le fusil à piston remplaçait le fusil à pierre et préparait des hétacombes de lapins.
Les industries chimiques, nées au temps de la Révolution, continuaient leurs progrès. La chaux hydraulique de Vicat, découverte importante pour les constructions, obtenait une médaille d'or en 1827. Le sucre de betterave s'était fondu dans la paix, à cause de l'ouverture des frontières ; quand les propriétaires fonciers eurent frappé d'une surtaxe de 55 francs par quintal les sucres des colonies étrangères, le sucre de betterave reparut en France. En 1828, il y en avait 58 fabriques. La bougie stéarique de Chevreul s'allume en 1827, et le gaz d'éclairage, revenu d'Angleterre, commence à faire concurrence à l'huile au moins dans quelques rues de Paris.
Les industries textiles sont toujours les plus importantes de France. Nous avons vu les progrès de leur outillage. Les prix des tissus diminuent; c'est le début d'une longue évolution vers le bon marché. La maison Ternaux, de Paris, fabrique des châles cachemires qui seront bientôt à la portée de toutes les bourses. La peluche de soie nous affuble du chapeau mécanique haute forme inventé par Gibus.
La fabrication du papier à la mécanique, inventée en 1799 par Robert, ouvrier de la papeterie d'Essonnes, était revenue en France en 1815, après un voyage en Angleterre. On fabriquait déjà du papier avec de la paille (1756), du foin, des écorces, du jonc.
La première presse mécanique à imprimer fut exposée en 1827. Cette invention allait rendre des services considérables à la science, à l'instruction, au progrès1. Mais
1. Déjà, en 1814, Kœnig et Baiier avaient imaginé une presse mécanique qui imprimait plus de 1,000 feuilles à l'heure. En 1817, Ganal imaginait de procéder à l'encrage des caractères avec des rouleaux élastiques. Ce fut le point de départ d'une véritable révolution dans l'imprimerie. Les perfectionne-
les premières presses furent souvent brisées par les « travailleurs du livre » rejetés dans le chômage.
Il est impossible de passer en revue toutes les transformations industrielles de la Restauration. Un fait politique en mesure toute l'importance : en 1830, la production industrielle avait pris une si grande extension que le pouvoir, grâce à la révolution de Juillet, passa de la vieille aristocratie et de la bourgeoisie foncière à la bourgeoisie industrielle et financière.
L'industrie de 1830 à 1850.
La révolution bénigne de 1830 ne troubla nullement les affaires. Le mouvement économique s'améliora sous la monarchie de Juillet. Le commerce extérieur passa de un milliard 131 millions en 1831 à 2 milliards 437 millions en 1846. La circulation s'accroissait : le cabotage, qui expédiait 1 milliard 782 millions de tonnes en 1837, en expédia 3 milliards 627 millions en 1847; les canaux, qui, en 1832, donnaient un revenu de 2 milliards 734 millions, produisirent en 1846, malgré la réduction des tarifs, plus de 9 milliards; les chemins de fer commençaient à prendre une part notable dans le mouvement des voyageurs et des marchandises; la banque de France fondait des succursales en province; le nombre des patentés s'élevait, de 1,100,000 vers la fin de la Restauration, à 1,500,000 en 1844. L'esprit d'invention était stimulé : l'Empire n'avait jamais délivré cent brevets d'invention
nients apparurent vite. On eut les presses imprimant en blanc, d'un seul côté de la feuille; puis des presses à retiration, imprimant des deux côtés; les presses à réaction de l'Anglais Taylor, imprimant aussi des deux côtés, très rapidement, employées pour les journaux ; enfin (1867) la presse rotative de Marinoni, extra-rapide, pour les journaux quotidiens, à raison de plus de 20,000 à l'heure. Marinoni augmenta encore le tirage de sa rotative en 1873 avec le papier continu en rouleau. Il inventa également une machine polychrome qui imprime d'un seul coup en diverses couleurs et donne 20,000 exemplaires à l'heure. C'est de cette invention que date l'extension des journaux illustrés. Marinoni est resté pendant vingt ans, depuis 1883, directeur du Petit Journal. Il a inventé également une machine pour impression en tailledouce, une autre pour le tirage des billets de la Banque de France.
en une année, la Restauration n'avait pas dépassé la moyenne de 250; or le nombre monta à près de 1,400 en 1843, et dépassa 2,000 après la loi de 1844 sur lesdits brevets. Ces chiffres mesurent le progrès général de l'industrie.
La production de la houille , attestant la transformation industrielle, augmentait: elle atteignit 5,153,000 tonnes en 1847. Les mines du bassin de la Loire étaient les plus productives ; celles du Nord ne venaient qu'au second rang. Casimir Périer avait pu faire agrandir de 1,400 hectares sa concession d'Anzin, qui comprit désormais les environs de Denain. Le nombre des mineurs en France passa de 15,600 en 1831 à 35,000 environ en 1847.
Les machines à vapeur, alimentées par la houille, accomplissaient, en 1847, un travail équivalent à celui d'au moins un million et demi de manœuvres.
La production du minerai de fer doubla : 714,000 tonnes en 1833, 1,658,000 en 1847. On produisit près de 600,000 tonnes de fer (250 p. 100 de plus qu'en 1812), et plus de 220,000 tonnes de fonte en 1847. La fonte à la houille coûtait moins cher que la fonte au bois : pour une tonne de fonte, il fallait de 30 à 60 francs de houille ou de 80 à 120 francs de bois, ha/iiét/iode catalane était reléguée dans les Pyrénées : on lui reprochait de produire un fer manquant d'homogénéité. La fabrication de la tôle prenait de l'extension. Les établissements du Creusot, de Fourchambault, de Decazeville, Denain, se faisaient remarquer dans les expositions.
On fabriquait trois sortes d'acier : l'acier naturel, l'acier de cémentation, l'acier fondu ; mais la production ne dépassait pas 13,000 tonnes en 1847 *. La fabrication de la fonte et de l'acier employait 25,000 ouvriers en 1830, et 38,000 en 1847 : on voit que l'extension de certaines
1. Voici d'autres chiffres : en 1850, 405,000 tonnes de fonte, 246,000 tonnes de fer, 11,000 tonnes d'acier; cinq ans après, ces chiffres avaient doublé : 849,000 tonnes de fonte, 557,000 tonnes de fer, 22,000 tonnes d'acier (Villain, le Fer, la Houille et la Métallurgie à la fin du dix-neuvième siècle).
industries était un ramède au chômage provoqué par le machinisme.
Les articles d'acier, outils, aiguilles, quincaillerie, baissaient de prix et s'amélioraient. La vogue n'en restait pas moins aux produits similaires de l'Allemagne et de l'Angleterre, à tel point que des industriels français dissimulaient habilement leurs produits sous une fausse marque étrangère! Pourtant, les fabriques des Japy à Beaucourt, des Migeon et Vieillard à Morvilliers, jouissaient déjà de la faveur commerciale.
Nous avons vu que l'industrie métallurgique, surexcitée par la construction des chemins de fer, par des commandes de colosses : locomotives, chaudières, wagons, rails, grues, ponts de fer, décuplait ses moyens d'action et s'armait de machines ingénieuses pour raboter, découper, river, tarauder, scier l'acier ou le fer comme du bois. Une des plus précieuses inventions de l'époque est la machine à coudre de Thimonnier (1840). Plus tard on devait coudre à la vapeur.
Le minerai de fer n'était pas le seul minerai tiré du solde France. Pontgibaud, Poullaouen et Vialas fournissaient du plomb argentifère (.1 million de francs seulement en 1846).
Les mines de cuivre de Ghessy et de Saint-Bel ne rendaient que 350,000 francs en 1846; mais il existait d'importantes fonderies de cuivre, zinc, etc., à Romilly, à Imphy, à la Villette, à Saint-Denis, à Paris. Le fer galvanisé de Sorel fut récompensé d'une médaille d'or en
L'utilisation de la galvanoplastie à la dorure, à l'argenture, à l'application d'un métal quelconque, fit la célébrité du comte de Ruolz et de l'orfèvre Christophle.
Après la mécanique, la chimie a été alors, comme elle est aujourd'hui, un des plus puissants auxiliaires de l'industrie.
C'est elle qui avait perfectionné la teinture, qui avait créé un
grand nombre d'industries spéciales, fabriquant de toutes pièces des produits inconnus auparavant, ou tirés à grands frais du sein de la nature et de pays lointains; c'est elle qui apportait dans le détail de la plupart des fabrications une précision toute nouvelle et qui élevait à une hauteur scientifique ce qui n'avait été jusque-là que routine. Elle éclairait les villes au gaz et épurait les huiles, pendant qu'à côté de la lampe coûteuse de Garcel et du quinquet, Pranchot fabriquait la lampe modérateur qui allait vulgariser l'éclairage et fournir sa blanche lumière aux plus modestes tables. Elle améliorait les colles fortes, fabrication à peine connue en France au commencement du siècle; elle tirait le sulfate de soude des eaux mères des salines; elle perfectionnait la préparation du salpêtre; elle réduisait de moitié le prix de l'ammoniaque; elle commençait à utiliser les goudrons de la houille ; à la céruse, dangereuse pour les ouvriers qui l'employaient comme pour ceux qui la fabriquaient, elle opposait le blanc de zinc, qui est presque inoffensif... Avec Pelletier et Caventou, la chimie avait tiré la quinine du quinquina jaune, enrichissant ainsi la médecine d'un remède précieux; avec Gay-Lussac, elle rendait à la fois beaucoup plus économique et moins insalubre la préparation de l'acide sulfurique dans les chambres de plomb; avec Dumas, elle apprenait aux teinturiers à mieux connaître les propriétés de l'indigo; avec Boucherie, elle conservait le bois par des infiltrations de sulfate de fer ; avec Chevreul, elle décomposait les corps gras et en extrayait les acides1...
On comptait parmi les grandes fabriques de produits chimiques celle de Ghauny, qui appartenait à la Compagnie des glaces de Saint-Gobain; celle de Kuhlmann, à Loos, près Lille (acide sulfurique et noir animal); celle des salines de l'Est (soude et ses dérivés) ; celle de Javel, près Paris (eau de Javelle); celle de Gournerie, à Cherbourg (iode), etc. Il faudrait compter aussi les 400 fabriques de sucre dont la production, grâce aux appareils perfectionnés que la maison Derosne et Gail commençait à leur fournir, atteignait 40 millions de kilos en 1836.
Le caoutchouc vulcanisé2 (1840) et la gutta-percha fai-
1. Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France.
2. Le caoutchouc avait été introduit en Europe par La Condamine vers 1740. Longtemps il resta sans applications pratiques. Ce n'est que quatrevingts ans après son apparition que le caoutchouc fut employé en Angleterre à la fabrication d'étoffes imperméables. Puis on en fit des bretelles, des jarretières, etc. Mais le caoutchouc naturel subissait trop l'influence de la température. La découverte de la vulcanisation (incorporation de soufre au
saient leur apparition. L'invention de la photographie par Niepce et Daguerre était le point de départ d'une industrie qui allait devenir une des plus importantes du monde : déjà, en 1845, on comptait à Paris 13 daguerréotypistes de profession et 40 fabricants de produits et d'appareils.
Nous avons montré l'industrie textile envahie par les machines, et les tisserands des campagnes bientôt réduits à une tâche ingrate ou à la misère. Et cependant, grâce à l'accroissement de la production qui avait entraîné la baisse des prix, le tisserand de Mulhouse ne payait plus que 3 francs le kilo de coton filé qu'il avait payé près de 12 francs en 1819.
Un industriel de Rouen évaluait à 105 millions la valeur de la rouennerie et du calicot fabriqués en Normandie; 60,000 métiers battaient pour la rouennerie, 20,000 pour le calicot; près de 130,000 ouvriers et ouvrières y étaient employés, le plus souvent chez eux sur commande.
On évaluait à 334 millions la valeur totale des produits de l'industrie cotonnière sortant des 566 filatures et 20,410 tissages révélés par la statistique de 1840-1845. La Seine-Inférieure (165 millions), le Haut-Rhin (60 millions), le Nord (24 millions), tenaient la tête dans cette industrie.
A la même époque on évaluait à 350 millions les produits de Y industrie linière : Nord (47 millions), Sarthe (13), Seine-Inférieure (6).
Saint-Quentin filait et tissait à la fois le coton, le chanvre et le lin et jouissait sur le marché d'une réputation
caoutchouc) par l'Américain Goodyear, vers 1840, supprima ces inconvénients. Le caoutchouc vulcanisé sert à caoutchouter les tissus, à la fabrication des tubes, bouchons, canules, anneaux, etc. En 1851, Morey fabriqua le caoutchouc durci (ébonite), qui sert à la fabrication de peignes, brosses, instruments d'optique, plaques pour machines électriques, isolants, électrophores. L'ébonite se travaille à froid et est susceptible d'un beau poli. Enfin on fabrique du caoutchouc artificiel en traitant à chaud des huiles végétales par le chlorure de soufre. Les applications industrielles du caoutchouc sont aujourd'hui innombrables; l'une des plus importantes est la fabrication des pneumatiques pour cycles, automobiles et voitures.
incontestée pour ses percales, ses mousselines, son tulle, son linge de table, etc. Cette fabrication occupait, en 1834, 210,000 broches, 5 établissements de tissage mécanique, 50,000 métiers à main, et fournissait pour 40 millions de produits.
En 1847, on évaluait à 473 millions le produit total des lainages. La draperie française soutenait aisément sa vieille réputation. Elbeuf devenait le plus grand centre des draperies. En 1834, il employait 25,000 à 30,000 travailleurs et fabriquait de 60,000 à 70,000 pièces valant 50 millions : cette valeur eût été bien plus grande encore si le prix de l'aune n'était pas tombé de 24-36 francs en 1814 à 14-18 francs en 1834. On voit que dans toute l'industrie textile les prix baissaient, conséquence fatale de la grande production et de la concurrence.
En 1847, à la veille de la crise, il y avait à Lyon 50,000 à 60,000 métiers fabriquant de la soie; c'était à peu près la moitié des métiers que possédait la France entière, dont la production en soieries valait peut-être plus de 400 millions.
Sans passer en revue toute l'industrie textile, signalons, dans les premières années de la monarchie de Juillet, l'ouverture à Paris, à l'enseigne du « Bonhomme Richard », de l'un des premiers magasins de confection. On faisait à Paris le commerce de lingerie dans des magasins de nouveautés, la Belle Fermière, la Chaussée d'Antin, le Coin de Rue, le Pauvre Diable, vraies bonbonnières à côté du Louvre ou du Bon Marché d'aujourd'hui, mais qu'on qualifiait alors de a magasins monstres ». Le Charivari les caricaturait, montrait un étranger s'enquérant auprès d'un commis Où l'on pouvait trouver le comptoir des bonnets de coton.
« Au fond de la neuvième galerie à droite, puis la quatrième à gauche, et, une fois arrivé au quinzième comptoir, vous demanderez les bonnets de coton; là on vous indiquera parfaitement le chemin que vous devez prendre pour y arriver.
— Ah! sapristi! s'écrie le client, je suis bien fâché d'avoir laissé mon cabriolet à la porte du magasin. »
La papeterie, elle aussi, était munie de machines. En 1827, il n'y avait que quatre papeteries mécaniques en France; il y en avait douze en 1834, et peut être une centaine en 1848. La machine à papier fut perfectionnée. On eut aussi des machines pour broyer les chiffons, épurer la pâte, en régler le débit sur la toile métallique, couper, lustrer le papier. Annonay (Montgolfier), "Rives (Blanchet et Kléber), Angoulême (Laroche frères), étaient toujours les principaux centres de fabrication.
Dans la variété des industries qui naissent sous les pas de la liberté, il est impossible de tout- embrasser. On commençait à faire du pain à la mécanique en 1844; une médaille d'or fut décernée à Mouchotte frères, dont la boulangerie mécanique, établie à Grenelle, fournissait 6,000 kilogrammes de pain par jour. C'est dans les premières années du règne de Louis-Philippe que la maison Guibal et Rattier commença à donner quelque importance au caoutchouc filé et tissé avec la laine, la soie ou le coton, et c'est vers la fin de cette période qu'on trouva le moyen d'en faire une substance à la fois malléable et solide en le combinant avec le soufre. C'est pendant cette période que Demarle et Dupont parvinrent à fabriquer dans des conditions pratiques le ciment de Boulogne; que Pierre Blanzy importa d'Angleterre à Boulogne l'industrie des plumes métalliques l (1846); que la fabrication de la porcelaine à Limoges prit de l'extension; que la faïence fine, imitée d'Angleterre, se répandit en France sous le nom de porcelaine opaque; que la cristallerie produisit les cristaux colorés et développa toutes les ressources du moulage, et que le flint-glass fut fondu de manière à fournir aux grandes lunettes de Lerebours et de Cauchois des objectifs d'une homogénéité presque irréprochable; que le carton-pierre chercha à rivaliser avec la fonte de fer et la pierre pour fournir aux entrepre*
1. Autrefois, on écrivait avec des plumes d'oie ; on le voit sur les vieilles estampes et les miniatures. L'usage des plumes métalliques ne s'est généralisé qu'au xixe siècle. Cependant la plume métallique paraît très ancienne. Les Romains la connaissaient : le musée de Naples conserve une plume de bronze, découverte à Pompéï, assez semblable à nos plumes d'acier. Le moyen âge employait aussi des plumes en bronze, en argent, en or, mais c'étaient plutôt des objets de luxe et de curiosité. On sait que les anciens écrivaient avec un style (sorte de grosse aiguille) sur des tablettes enduites de cire. Edison, à qui l'on doit plus de 600 inventions, a inventé une plume électrique qui permet d'obtenir de nombreux exemplaires d'une même page.
PROGRÈS DE L'iNDUSTRIK 341
neurs des ornements à bon marché... Sax commençait à créer toute une famille d'instruments à vent en cuivre, qui devaient faire une révolution dans la musique militaire et prendre même une place à l'orchestre. On citait avec éloge... Pleyel, Erard, pour les pianos. (Levasseur.)
La concentration industrielle.
Cette revue rapide des progrès de l'industrie ne suffit pas à caractériser tout le mouvement industriel de la première moitié du xixe siècle. Ce que nous avons vu, c'est la vapeur et le machinisme s'installant dans l'industrie, augmentant la production et la division du travail, remplaçant les ouvriers rejetés dans le chômage, révolutionnant les transports et les communications.
A ces traits généraux de l'évolution industrielle il faut ajouter : Y accroissement des villes, où la population affluait, attirée par l'appât de salaires problématiques; l'industrialisation de la femme et de l'enfant par la réduction de l'effort musculaire (l'enquête de 1840-45 a trouvé dans les établissements industriels occupant plus de dix ouvriers, 131,098 enfants, 254,871 femmes et 672,446 hommes pour soixante -trois départements); enfin, phénomène économique d'une importance sociale considérable, la concentration industrielle .
La concentration industrielle, qui n'était encore qu'une « tendance », devait devenir à la fin du siècle un des caractères saillants de l'économie manufacturière1. Mais déjà la grande industrie, fille du machinisme, commençait à développer ses conséquences : la fermeture des petits ateliers, la ruine des petits patrons vaincus par la concurrence et par la baisse des prix de vente et rejetés dans le commerce (au temps de Louis-Philippe, le nombre des commerçants croissait rapidement); l'agglomération des travailleurs en de vastes usines; le mouvement des capitaux, la puissance des capitalistes et la constitution d'une minorité (124,000 en 1851) de grands industriels et de
1. V. Levasseur, Histoire des classes ouvrières, 1180-1810, II, 2° edifc., p. 117.
grands capitalistes qui, avec la richesse, possédaient le pouvoir politique1.
C'est à cette minorité qu'appartenaient les grandes usines métallurgiques, les tissages et les filatures, les soieries, en général toute l'industrie textile, la plus importante de France; à elle, les mines de houille, les mines de fer, les hauts fourneaux, les banques, les chemins de fer, la navigation; à elle, à cette haute bourgeoisie, l'administration, le gouvernement, le pouvoir politique, la domination. La Restauration, c'est la domination des grands propriétaires fonciers; la monarchie de Juillet, c'est le gouvernement des banquiers et des industriels2.
Le gouvernement de la haute bourgeoisie.
Ainsi la haute bourgeoisie était non seulement la classe propriétaire, mais la classe dirigeante, et cette confusion dans les mêmes mains de la souveraineté et de la propriété constitue bien, selon le mot de Guizot, la féodalité.
Cette « féodalité nouvelle », seule électrice, est seule éligible, grâce au régime censitaire qui réserve le pouvoir aux riches et en écarte la petite bourgeoisie et les travailleurs. Ses représentants sont conseillers municipaux, maires, conseillers généraux, députés, membres de la Chambre des pairs, ministres. C'est elle qui fait la loi, et ce sont ses préfets et ses magistrats, souvent issus de l'aristocratie foncière, qui en assurent l'exécution parmi les salariés et les petits artisans. Ce sont ses officiers, descendants de l'ancienne noblesse, qui sont réquisition-
1. C'est cette minorité que Villeneuve-Bargemont appelait alors une « féodalité nouvelle » dans son Economie politique chrétienne. Vers la même époque, un autre chrétien, Lamennais, disait que le salariat est une forme de l'esclavage, parole que Tolstoï a reprise à son compte.
2. « Sous la Restauration, les électeurs, au nombre d'environ 200,000, étaient de grands propriétaires ou de riches manufacturiers. Sous le règne de Louis-Philippe, la fixation du cens à 200 francs en porta le nombre à 300,000 environ et donna l'influence dans la Chambre des députés à la moyenne propriété et à l'industrie, au moment où la Chambre elle-même prenait une autorité prépondérante dans la direction des affaires. » (LevAsseur, op. cit., 66.)
nés sur les champs de grève à Lyon, à Paris, en province1. Pendant les journées de juin, elle fait fusiller dans les rues de Paris le peuple qui réclame du pain et qui avait acheté de son sang la Piépublique nouvelle. En 1850, elle subordonne l'Université à l'Eglise par une loi de réaction, la loi Falloux. Bref, la grande bourgeoisie avait installé ses représentants et ses gardiens sur toutes les avenues du pouvoir, et voilà comment la situation économique d'un pays explique son organisation politique. Le gouvernement de ceux qui possèdent et qui produisent est une fatalité de l'histoire. C'est ainsi que Casimir Périer est à la fois banquier à Paris, mineur à Anzin, tisseur dans l'Isère, propriétaire foncier à Pont-sur-Seine et à Vizille, député et premier ministre.
Ajoutons que le régime douanier était au service des intérêts de cette haute bourgeoisie. Le protectionnisme sévissait à outrance : sur les blés, sur le bétail, sur les fers, sur les sucres, et « le tarif ne satisfait jamais toutes les cupidités », dit M. Lévasseur. Les sucres étrangers étaient frappés d'un droit de 50 p. 100 , les fers anglais de 120 p. 100. Sous la Restauration, il fallut payer 7,000 francs de droits pour introduire une machine à vapeur à Saint-Etienne. En 1825, le fer monta à 65 francs le quintal, alors qu'il ne valait que 32 ou 35 francs au temps de Louis XVI.
Pour la satisfaction des intérêts de quelques-uns, on n'hésitait pas à sacrifier les intérêts généraux du pays tout entier. Aussi la vie était-elle chère.
La question sociale.
La vie était chère, les salaires bas et les chômages fréquents :
Les manufactures, écrivait au ministre le préfet du Nord, en 1842,
1. De 1830 à 1840, les conflits entre les classes furent très nombreux; la petite bourgeoisie était alors l'alliée du prolétariat pour réclamer la réforme électorale ; les répressions furent sanglantes. V. l'Histoire des grèves, la fusillade de Lyon et le massacre des douze mineurs de la Loire en 1846.
occupaient autrefois plus de bras parce qu'il n'y avait pas de machines... A la moindre fluctuation, les fabriques démontent, un grand nombre d'ouvriers sont renvoyés, et le reste éprouve une baisse dans le prix de la journée1.
La baisse était favorisée par la concurrence des femmes et des enfants que les industriels employaient à des prix de famine :
Il faut voir (à Mulhouse), dit un contemporain, Villermé, il faut voircette multitude d'enfants, maigres, hâves, couverts de haillons, qui arrivent pieds nus par la pluie et la boue, portant à la main, et, quand il pleut, sous leur vêtement devenu imperméable par l'huile des métiers tombée sur eux, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu'à leur retour.
Cette misère, conséquence de la révolution industrielle, posait la question sociale d'une manière pressante et précise. C'est pourquoi la révolution de 1848 fut autant sociale que politique. On cherchait des remèdes.
A aucune époque de l'histoire on n'avait vu autant de solutions se produire. Saint-simoniens, fouriéristes, communistes humanitaires, organisateurs du travail, avaient prêché la suppression de la misère, demandé le renversement d'une société qu'ils déclaraient impuissante et corruptrice, et la création d'une société nouvelle fondée sur le principe d'une meilleure répartition. Quelle répartition ? Les saint-simoniens répondaient : « Celle qui plaira au prêtre, maître absolu de tous les biens; » les fouriéristes : « Celle qui sera librement résolue en faveur du travail du capital et du talent par l'harmonie des volontés, — réglée sur les besoins de chacun, disait Cabet; — égale pour tous, » répliquait Louis Blanc. (Levasseur.)
L'histoire des doctrines sociales de 1848 est très intéressante, mais nous n'avons à en parler ici que pour montrer qu'elle ne peut pas se séparer de l'histoire économique.
M. de Tocqueville l'avait dit : « Nous nous endormons sur un volcan. » La révolution éclata. On sait le reste : la représentation ouvrière et socialiste, les promesses
1. La baisse était favorisée par la concurrence des femmes et des enfants que les industriels employaient à des prix de famine.
proches de l'industrie 345
faites aux travailleurs par le gouvernement provisoire, les belles proclamations sur le droit au travail, sur le droit à la vie, les socialistes bernés par la bourgeoisie républicaine, la duperie des ateliers nationaux conduits à un échec voulu, dirigés par le ministre Marie contre les idées de Louis Blanc1, enfin l'épouvantable fusillade des ouvriers de Paris par des soldats français sous les ordres de Cavaignac : la bourgeoisie républicaine, effrayée par les revendications de la classe ouvrière, apportait à la question sociale la même solution meurtrière que la bourgeoisie royaliste. Un an après la loi Falloux, le coup d'Etat du 2 décembre, malgré la protestation d'une faible minorité de républicains, établissait l'Empire, « la seule forme de gouvernement possible, a dit Karl Marx, à un moment où la bourgeoisie avait perdu la faculté de gouverner la nation et où la classe des travailleurs ne l'avait pas encore acquise ».
1. V. V Histoire des ateliers nationaux, par Emile Thomas, qui en fat le directeur.