SALAIRE MOYEN PAR JOUR
Ouvriers : Enquêtes de Ouvrières : Enquêtes
Industries extractives (mines et —
carrières) 1,95
Industries de l'alimentation . . 1,90
Industries chimiques 2,15
Industries du papier et du livre . 2,05
Cuirs et peaux 2 »
Industries textiles 1,90
Vêtements » »
Ebénisterie » »
Travail des métaux 2,40
Bâtiments 2 »
Céramique, verrerie. 1,90
1. La seconde série de chiffres (69, 60, 100, etc.) indique le rapport au laire de 1892 égalé à 100.
CD
oo
En 1892, d'après une enquête de Y Office du travail qui porta sur près de 700,000 ouvriers, le taux mo}^en des salaires industriels pour toute la France était de 4 fr. 20 par jour pour les hommes et de 2 fr. 20 pour les femmes.
En 1900, M. Pelloutier, enquêteur audit Office, après des recherches personnelles, aboutissait à la moyenne générale de 4 fr. 85 pour le travail masculin de l'agriculture et de l'industrie, et à une moyenne de 2 fr. 16 pour le travail féminin1. Ces chiffres paraissent un peu forts comparés aux chiffres précédents, d'autant que l'enquêteur dit qu'il a opéré en tenant compte des chômages et des réductions de salaires périodiques. « Une moyenne générale embrassant tous les salariés en France, et seulement les hommes, ne dépasserait guère 3 fr. par jour et 1,000 fr. par an. » (Cn. Gide.) Tous ces chiffres font voir que les salaires ont eu beau monter pendant le xixe siècle, ils étaient partis de si bas, ils venaient du fond d'une si profonde misère, qu'en général ils n'ont même pas pu atteindre le niveau d'airain au-dessous duquel la vie ouvrière n'est que privations.
La hausse du prix de la vie.
D'ailleurs, parallèlement aux salaires haussait le prix de la vie pour deux raisons : raffinement et la multiplication des besoins, la hausse réelle des denrées.
Aujourd'hui le travailleur mange du pain blanc, boit du vin, prend du café, consomme du sucre, fume son paquet de tabac, lit son journal, prend le tramway, va plus ou moins au cabaret, au spectacle, à la réunion publique, en promenade. Bref, le cours de la vie lui a apporté de nouveaux besoins et affiné ceux d'autrefois.
Mais, en devenant plus variée et plus digne, son existence est devenue plus chère, en même temps que l'ouvrier, comprenant sa valeur, ayant plus d'instruction,
1. La Vie ouvrière en France, par Fernaud et Maurice Pelloutier, p. 73.
se comparant aux a heureux de la terre », devenait plus sensible aux privations. C'était le progrès tirant l'homme de la brute, éclairant les bas-fonds de misère où s'attardaient son inconscience et sa résignation, c'était l'inéluctable progrès, le fleuve incessant de la vie charriant pêle-mêle l'espérance et les déceptions , la joie de vivre et la tristesse des luttes. Et les luttes pour l'existence étaient d'autant plus navrantes que le prix de la vie montait sans cesse.
A ce sujet, Y Office du travail avait exposé en 1900 le tableau suivant, qui était censé représenter les dépenses d'une famille ouvrière de Paris au long du xixe siècle1 :
Or, ce tableau ne tient compte ni du vêtement, ni du transport, ni des dépenses d'instruction, ni dès dépenses de solidarité ouvrière; il ne tient pas compte, en un mot, de l'augmentation des besoins dans la classe ouvrière et ne porte que sur la « même quantité et la même qualité » de produits à travers tout le siècle. Encore nous marquet-il pourtant, non pas, comme il le prétend, l'augmentation du prix de la vie ouvrière, mais l'augmentation de prix du même logement, de la même quantité de nourriture, de chauffage et d'éclairage d'un bout à l'autre du siècle.
Il n'est pas rare d'entendre dire par des personnes d'âge qu'avec la même somme d'argent on obtenait jadis beaucoup plus de produits qu'aujourd'hui. En effet, la vie d'autrefois était moins chère que celle d'aujourd'hui, et c'est une loi de l'évolution économique, maintes fois vérifiée dans ce livre, que le pouvoir d'achat de l'argent
1. Le prix de la vie en 1884-1893 est pris comme terme de comparaison^
est allé sans cesse en diminuant depuis le fond du moyen âge jusqu'à nos jours.
Deux choses ont augmenté surtout : les denrées alimentaires et les loyers. Quant au prix du vêtement, grâce à l'industrie de la confection, aux bas salaires, aux grands magasins, il a plutôt diminué.
La hausse du prix des denrées tient principalement à l'augmentation du nombre des intermédiaires interposés entre le producteur et le consommateur. En 1861 , il y avait en France 1,537,000 commerçants; vingt ans après, on en comptait près de 4,644,000. Leur nombre augmente encore tous les jours. Et comment vivraient ces trop nombreux intermédiaires s'ils ne grevaient pas le prix de la marchandise de leurs bénéfices successifs, dont le total doit sortir de la poche ouvrière? Le résultat de cet état de choses, c'est, par exemple, qu'une barrique de vin de 220 litres, payée 10 ou 12 francs à Narbonne, n'est pas livrée au consommateur parisien à moins de 115 ou 120 francs.
Parmi les produits alimentaires, c'est peut-être le pain dont le prix a le moins haussé : aussi la consommation en a-t-elle sensiblement augmenté. De 1823 à 1853, le prix moyen du kilogramme de pain blanc de première qualité a été de 34 centimes; de 1855 à 1892, il a été de 36 centimes; depuis 1894, il est de 37 centimes et demi, et même, dans certains quartiers de Paris, de 40 centimes.
Le prix de la viande augmente lentement, mais constamment depuis le commencement du siècle; aussi, contrairement à ce qui se passe pour le pain, la consommation tend à diminuer dans la classe ouvrière. D'après M. Husson [les Consommations de Paris), le prix moyen de la viande de boucherie a passé de 1 fr. 05 le kilo en 1781-86 à 1 fr. 64 en 1894. A l'heure actuelle, le prix de la viande, le mouton surtout, ne fait qu'augmenter à la Villette, à tel point que de nombreux étaliers de Paris, ne pouvant pas augmenter leurs prix de détail en proportion du prix de gros, sont obligés de fermer leur boucherie.
Les œufs, en 1788, valaient environ 44 francs le mille; en 1854, 52 francs; aujourd'hui, le mille vaut 82 francs. C'est donc une hausse de près de 50 pour 100 depuis cent ans.
Les pommes de terre jaunes, les moins chères, coûtaient, en 1849, de 3 fr. 50 à 4 fr. 50 l'hectolitre; en 1859, de 6 fr. 50 à 7 fr.; en 1869, de 7 à 8 fr. Aujourd'hui, elles coûtent de 7 fr. à 12 fr. 50. Le prix des haricots a doublé de 1849 à 1892. Et le beurre, qui se payait, en 1849, de 1 fr. 28 à 1 fr. 90 le kilo, en 1859 de 1 fr. 48 à 2 fr. 36, en 1869 de 2 fr. 50 à 3 fr. 54, vaut aujourd'hui de 2 fr. 05 à 4 fr. 26.
Le prix du vin s'est accru sensiblement au cours du siècle, malgré l'abondance de certaines récoltes. En 1788, le litre valait 44 cent.; en 1854, 57 cent.; il coûte aujourd'hui 60 et même 70 centimes au détail, et c'est au détail, à la bouteille, que l'ouvrier achète le vin. Malgré la hausse, les ouvriers ont tendance à puiser l'énergie dans plus de vin, parce que la viande est trop chère, parce que l'alimentation a subi, au cours de ces trente dernières années, une augmentation de 22 ou 23 p. 100, alors que les salaires n'ont augmenté, pendant la même période, que d'environ 17 p. 100.
En même temps que montait le prix des denrées alimentaires, montait à Paris et dans les grandes villes, dans presque tous les centres ouvriers, le prix des loyers, sans que l'air et la lumière circulent plus abondamment dans le logis étroit où vit la famille ouvrière, où, le soir, rentre le travailleur, harassé de fatigue. A Paris, le percement des grandes artères, des belles rues, la démolition des petites maisons, la multiplication des tramways, ont chassé l'ouvrier vers les faubourgs et la banlieue, où la vie est encore très chère, sans compter que celte émigration forcée lui impose des dépenses de transport onéreuses, parce que répétées.
Est-il besoin de multiplier les chiffres pour montrer que la hausse du prix de la vie diminue singulièrement
la hausse des salaires, et prouver combien grande est l'erreur de ceux qui, pour mesurer le progrès social, ne regardent que la valeur nominale des salaires, oubliant de considérer leur valeur réelle par rapport au prix des choses de première nécessité1 ?
Le chômage.
Encore ces moyennes sont-elles illusoires. « Le salaire moyen est une fiction, dit M. Dagan2; il habitue les esprits à se figurer que la généralité des salariés reçoit un taux de salaire particulier en apparence convenable. »
Le salaire moyen cache deux choses : le chômage et les salaires de famine. Quelle valeur d'information possède un chiffre qui ne nous renseigne que sur le prix de la journée et point sur le nombre des journées? Il ne faut jamais oublier que l'ouvrier, à condition qu'il ne subisse aucun chômage pour maladie, grève, crise industrielle ou autres causes, n'est payé que pour 290 ou 295 jours de travail. S'aviserait-on de regarder la condition du moissonneur et du maçon à travers leurs salaires de la saison d'été, alors qu'ils n'ont pas de travail pendant l'hiver? Les moyennes de salaire devraient porter sur l'année entière pour ne pas voiler l'une des plaies les plus douloureuses du salariat : le chômage.
Nous avons vu combien le chômage fut terrible vers le milieu du xix0 siècle, au moment où s'opérait avec une rapidité inouïe la révolution industrielle. On n'a pas de chiffre sur ces anciennes crises du travail.
Aujourd'hui, les statistiques évaluent de 300,000 à 400,000 le nombre des travailleurs, enfants, femmes, hommes, continuellement en chômage. M. Vaillant l'a évalué à une moyenne de 406,000 de 1896 à 1901, dans un discours dont les conclusions en vue d'organiser la pro-
1. D'après un document de l'Exposition, cité dans le rapport de M. Gicle, à Reims, de 1834 à 1899, le prix du pain a augmenté de 36 p. 100 ; le prix de la viande, de 60 p. 100; le prix du vin, de 75 p. 100; le prix des loyers, de €6 p. 100.
2. De la Condition du peuple au vingtième siècle, par H. Dagan, p. 88.
tection contre le chômage ont été adoptées par toute la Chambre1 : 406,000 « sans travail » sur à peine 10 millions d'ouvriers! Et l'armée des chômeurs forcés grossit d'année en année.
L'éloquence de ces chiffres, concernant ce qu'on appelle 1' « armée de réserve du travail », prouve combien on s'illusionnerait sur la situation générale des travailleurs si on la jugeait par la seule moyenne des salaires, sans tenir compte des tristesses.de ces chômages meurtriers, que les sociétés anciennes n'ont pas connus, mais dont souffre de plus en plus la société contemporaine.
Enfin, à travers les moyennes, on n'aperçoit point ces salaires dérisoires qui ne permettent pas de vivre et qu'on appelle salaires de famine. Or ces salaires sont malheureusement légion, et ce sont les ouvrières surtout qui en souffrent.
Salaires actuels2.
En tenant compte de cette illusion des moyennes, on s'aperçoit nettement que les salaires ont beaucoup moins
1. Chambre des députés, séance du 30 novembre 1904. Dans son discours, M. Vaillant a montré que le chômage augmente tous les jours, et qu'il est également considérable à l'extérieur, en Angleterre (24 p. 100 dans un district ouvrier de Londres), et en Allemagne (76,000 à Berlin et dans la région). L'orateur a indiqué parmi les causes le désordre de la production, l'invasion continuelle de la machine, le remplacement des adultes par des femmes et des enfants, l'exode des campagnes vers les villes. Comme remèdes immédiats il a indiqué : 1° des mesures préventives (lois snr le travail, protection efficace de la femme et de l'enfant industrialisés, réduction des heures de travail, minimum de salaire, interdiction des heures supplémentaires et du marchandage, coopératives, organisation méthodique du placement comme fait le Ministère du travail de la Nouvelle-Zélande, établissement d'un plan de tous les travaux publics de l'Etat, des départements et des villes pour tenir les ouvriers en haleine), et 2° des mesures de réparation (travaux de chômage, secours de chômage, caisse de chômage, assurance contre le chômage, avec le concours de l'Etat, des départements et des communes, la création d'une commission d'enquête permanente sur le chômage et les conditions du travail.
2. Une enquête personnelle nous a permis d'établir les chiffres suivants pour les salaires du groupe industriel important de Voiron et environs :
« Tissage de la soie : moyenne des salaires : 1 fr. 50; 300 jours de travail; par an, 450 fr. ; minimum, 0 fr. 75; maximum (très rare), 4 francs. Ce maximum de 4 francs est si rare, qu'il y a des contremaîtresses italiennes très habiles et très recherchées qui ne gagnent que 3 fr. 50. Les salaires des
augmenté que la propriété mobilière, que la richesse industrielle et financière et que la propriété bâtie. Dans l'essor général de la propriété vers les hautes valeurs, la propriété-travail est restée loin en arrière.
Depuis un quart de siècle, d'ailleurs, la hausse des salaires s'est presque arrêtée : les tableaux qui précèdent montrent qu'en effet depuis 1880 les salaires n'augmentent plus que très lentement, beaucoup plus lentement qu'autrefois. A l'heure actuelle, ils diminuent, surtout dans l'industrie textile. Les 800,000 travailleurs de cette industrie n'atteignent que très rarement les 4 fr. 50 d'autrefois et plus du tout les 5 ou 6 francs d'il y a une quinzaine d'années.
Voilà deux lois qui régissent les salaires contemporains. En voici une autre, plus étrange encore : c'est
hommes ne sont pas plus élevés que ceux des femmes; au confraire, car les hommes sont moins habiles, et le travail est au mètre. Les malhabiles ne conduisent qu'un métier, souvent il y a 3 métiers pour 2; quelquefois une ouvrière conduit 2 métiers à la fois.
« Velours : moyenne (hommes et femmes), 2 fr. 25; le travail, étant plus difficile, est plus payé.
« Mousseline : moyenne, 1 fr. 50.
« Toiles : moyenne, 2 fr. 25.
« Menuiserie : 3 fr. 25. Métallurgie, fonderie : moyenne, 4 fr. 50. — Construction mécanique : 4 francs.
« Atelier d'électricité : moyenne, 5 fr. 25, de 40 à 60 cent, à l'heure, journée de 10 heures. Des tourneurs privilégiés gagnent .6 francs. Les tourneurs sur métaux travaillent aux pièces et non à l'heure. Quand ils étaient très habiles, et dans des castrés rares, ils se faisaient autrefois des journées de 12 à 20 francs; mais cela n'arrive plus dans la région de Voiron, à l'heure actuelle.
« Papeteries. Sur 100 hommes ou femmes, il y a quelques favorisés : 2 conducteurs de machines à papier (le premier, 4 fr. 25; le 2e, 3 fr. 75); pas de chômage; 4 ou 5 conducteurs de cylindres (à broyer les chiffons) : 2 fr. 75. Après, c'est les bas salaires : femmes aux calandres, moyenne, 1 fr. 50; ouvrières du triage et classage, emballage du papier, de 1 fr. 25 à 1 fr. 50 ; les «ouvrières du triage et de la préparation des chiffons gagnent de 0 fr. 50 à 1 fr. 50 par jour; il en est même qui ne gagnent pas 50 cent, par jour, quand elles tombent sur de mauvais chiffons (travail payé au poids).
« Travail du papier : sacs, enveloppes, etc. Dans les sacs en papier, les salaires varient de 25 cent, à 3 francs et 3 fr. 50 (grand maximum) par jour. Il y a une douzaine d'années, il y avait à Voiron des enfants de douze, treize, quatorze ans qui gagnaient à ce travail 2 sous par jour! Aujourd'hui encore, notamment pendant les vacances, il y en a qui gagnent 5 ou 6 sous, •et ils ne sont pas nourris.
qu'en général, plus longue est la journée de travail, plus bas est le salaire, et qu'au contraire plus courte est la journée, plus haut est le salaire.
A cet égard, les deux tableaux suivants, qui figurèrent à l'Exposition de 1889, sont lumineux. Il est vrai que c'est de Belgique que nous vient cette lumière; mais elle éclaire la même situation dans tous les pays industriels.
1° Longues journées, bas salaires.