CHAPITRE XVI LES SALAIRES AU XIXe SIÈCLE
La loi d'airain : la marchandise-travail et son prix de revient; prime d'amortissement de la machine humaine.
La hausse nominale des salaires au dix-neuvième siècle : des chiffres; partis de très bas, les salaires, malgré la hausse, ne sont pas arrivés très haut.
La hausse du prix de la vie : multiplication des besoins; hausse des loyers et des produits alimentaires.
Le chômage : les moyennes cachent deux choses : le chômage et les « salaires de famine » ; 400,000 travailleurs continuellement sans travail.
Salaires actuels : la propriété-travail a beaucoup moins augmenté que la propriété industrielle; hausse lente depuis 1880; longues journées, bas salaires; courtes journées, hauts salaires; salaires d'Australie et d'Amérique; - 3 francs par semaine à dix-huit ans; un « morceau savoureux » ; le salaire de l'ouvrier au cours de sa vie; les ouvriers d'aujourd'hui plus heureux que ceux d'autrefois parce que ceux-ci étaient plongés en des abîmes de misère.
Le minimum de salaire : il existe en France dans les travaux publics, en Australie et Nouvelle-Zélande, dans certains métiers.
La « loi d'airain ».
Sous le régime du salariat, le travail est une marchandise soumise à la loi de l'offre et de la demande, et le prix de cette marchandise, comme celui de toutes les autres, tend sans cesse à se ramener au minimum, c'està-dire au prix de revient de sa production. C'est ce qu'on appelle la « loi d'airain ».
Or, le prix de revient de la production de la marchandise-travail, c'est d'abord le prix des choses de première nécessité indispensables au travailleur, et c'est aussi le
prix minimum que coûte à l'ouvrier la vie en famille. En effet, la marchandise-travail doit non seulement se conserver en bon état pour produire le plus possible (voilà pour l'ouvrier considéré seul), mais encore se renouveler constamment, afin qu'il y en ait toujours sur le marché et que l'industrie ne chôme jamais faute de bras (voilà pour la famille ouvrière). L'enfant de l'ouvrier est destiné à l'usine : c'est une nouvelle machine qui remplacera l'ancienne quand celle-ci sera usée; et l'on sait que dans l'industrie on amortit le matériel.
Voilà pourquoi dans le prix du travail il entre deux composants : 1° le prix de Y entretien du travailleur en activité; 2° une sorte de prime d'amortissement préparant, avec l'enfant de l'ouvrier, le travailleur de demain.
On peut ainsi expliquer, semble-t-il, la hausse nominale des salaires au xixe siècle, ces salaires ayant haussé peut-être à cause de la plus grande « productivité du travail », mais plus sûrement à cause de l'augmentation du nombre des besoins et du prix de la vie.
La hausse nominale des salaires
au dix-neuvième siècle.
D'après les bordereaux des salaires publiés par Y Office du travail du ministère du commerce (1902), la hausse nominale des salaires aurait été de 118 p. 100 de 1806 à 1889, de 100 p. 100 de 1852 à 1896, et seulement de 2,8 p. 100 de 1896 à 1901.
Ces chiffres confirment à peu près ceux d'un graphique exposé en 1900 par le bureau des statistiques dans « l'inventaire social du xixc siècle1 » et résumant les enquêtes faites au cours du siècle :
1. L'Economie sociale à l'Exposition de 1900, t. V de l'Introduction générale, rapport de M. Ch. Gide. V. aussi les volumes spéciaux et détaillés.
Donc, si le salaire moyen de l'année 1892 est égal à 100 par hypothèse, on doit représenter par 45 celui de 1806 et par 103 celui de 1900. Les salaires journaliers, dans leur ensemble, auraient donc plus que doublé de 1806 à 1900, même de 1806 à 1880.
Voici, d'après Y Office du travail, le mouvement des salaires dans quelques métiers industriels :
professions 1824-33 40-45 1853 60-65 1874 1883 91-93
Grande industr. (ensemble)
Maçons (province)
Terrassiers (province). Charpentiers (prov.)...
Peintres (province) ....
9 catég. d'ouvr. (prov.).
Mineurs
Le bâtiment (à Paris). .
Ce tableau confirme la hausse. Mais, comme l'écrit M. Charles Gide dans son rapport sur Y Economie sociale à l'Exposition de 1900 :
Si le salaire a fait une énorme ascension au cours du xixe siècle, ce n'est point à dire qu'il soit arrivé très haut. Gela veut dire seulement qu'il est parti de très bas. Et on peut à bon droit s'étonner qu'il ait fallu tout un siècle de progrès et de lutte pour l'élever à ce taux misérable où il est encore aujourd'hui pour le plus grand nombre des hommes.
Voici encore deux tableaux officiels empruntés à YOffice du travail, l'un sur les salaires agricoles, l'autre sur les salaires industriels, et qui montrent, en même temps que la hausse à travers le siècle écoulé, l'insuffisance actuelle desdits salaires :
1. On égale à 100 le prix des salaires en 1891-1893. Les autres chiffres marquent le rapport des prix précédents au prix de 1892 pour chaque profession.
Salaires agricoles.
Avant Pendant -t— . — ~ — : - „- —
JOURNALIERS AGRICOLES1 et après la HIVER ÉTÉ HIVER ÉTÉ
Homme non nourri
Homme nourri
Femme non nourrie
Femme nourrie
La plus forte moyenne de ce tableau est 3,11, représentant le salaire d'été d'un journalier non nourri : or, les salaires d'été ne se touchent qu'au temps des foins, des blés et des vendanges. Ils durent un peu plus que les roses et un peu moins que la récolte et la cueillette. De sorte que ce tableau, plein de chiffres officiels, traduit la misère que traîne au fond des campagnes le malheureux journalier.
Salaires industriels.
la récolte
. récolte,
urn . . . | 69
urne., j 66
(départements, Paris excepté).