LES ENNEMIS DE ROBESPIERRE
des détenus ^ On en c(5mptait dix-huit au moins'; on disait même qu'il y en avait trente' et dans le nombre pouvaient se trouver des membres des comités aussi : Jagot, YouUand, Yadier, du Comité de sûreté générale ; Billaud-Yarennes» Gollot-d'Herbois, du Comité de salut public ; et non pas seulement les rivaux de Robespierre en influence, mais les travailleurs du comité, même Camot qui avait un émule en. Saint- Jus t et qui, dans la chaleur d'une querelle au sein du comité, n'avait pu s'empêcher de jeler aux triumvirs cette parole de défi : c Vous êtes des dictateurs ridicules \ r>
Cette dictature en ce qui touche Robespierre était pressentie par tout le monde. Au dehors c'était comme un fait établi. On imprimait dans les gazettes le gouvernement de Robespierre, les armées de Robespierre.
1. On lit, dans les cahiers du bureau de la surreillance admiaistrative, plu-* sieurs dénoDcialions sur les c lettres écrites i la citoyenne CabarruSi femme divorcée de Devins : >
c L'une insignifiante est datée de Bordeaux ; l'autre» même timbre, est signée Manoury. Ce dernier est à Rouen.
c Robetpierre : Donner une idée plus précise de ces lettres et tâcher de découTrir Nanourî.
— c Le comité ré?olutionnaire fait passer au comité dix nouTelles lettres adressées a la citoyenne Cabarrus, femme Derins divorcée.
c Elles ne contiennent rien de suspect ; les sujets sont tous en amoroso.
c Robespierre : Il faut réunir tous les pièces relatives à la Cabarrus. » (Archives, F 7 4437).
C'est le 3 prairial qu'elle avait été arrêtée. C'est le 5, au rapport de Laurent Lecointre, qu'une première réunion se fit entre Lecoinlre lui-même, Tallien, Fréron, Barras, Courtois, Gamier de l'Aube, Rovère, Thirion et Gufl'roy contre Robespierre. (Bûchez et Roux, Hist. de la Révol. française, t. XXIIII. p. 348 ; Louis Blanc, t. XI, p. 167.
2. « Robespierre donna le courage du désespoir i Tallien, Bourdon de FOisé, Legendre, Lccointre, etc., auxquels, par ses discours* il fit redouter le sort de Danton et de Lacroix. Tout tyran qui menace et ne frappe pas est frappé luimême. > (Durand de Uaillan, Mémoires, ch. x, p. 198.)
3. Leoointre, les Crimes de Septembre, p. 13-14; cf. Barère, Mémoires, t. U, p. 211.)
4. Bûchez et Roux, Hist. parlem. de la RévohUion française, t. IIXIII, p. 302.
i9S CHAP. L. — PBËLIMINAIRES DU 9 THERMIDOR.
Robespierre y voyait un signe de la conspiration de Tétranger; et ceux qui en France soulignaient ces appellations, exallant sa puissance, ne songeaient sans doute qu'à la ruiner. Mais la tactique élait-elle bonne? Est-on bien sûr que cette façon de grandir un homme soit un moyen de le perdre dans nos républiques? Gela lui valait quelques cris de haine cachés sous le couvert de l'anonyme dans la Convention ou ailleurs^; mais cela pouvait, à un moment donné, remuer et entraîner à lui la masse du peuple.
D fallait d'autres moyens pour faire obstacle à sa dictature. C'était aux membres des comités les plus menacés comme étant le plus près du pouvoir et le plus jaloux de le garder, qu'il convenait d'aviser au péril. On chercha le côté faible de Robespierre, et au Comité de sûreté générale on crut l'avoir trouvé.
Attaques indirectes contre Robespierre; affaire de Catherine Théol; rapport
de Vadier; lettre de Payau.
Une vieille femme, une sorte d'illuminée, Catherine Théot, s'était fait quelques adeptes en se donnant comme la mère de Dieu et annonçant la venue d'un nouveau Messie. Parmi ses croyants était nn ancien religieux, ancien constituant, l'un des personnages de la journée du jeu de paume, dom Gerle, et quelques femmes qui soutenaient la prophélesse de leur argent. Quel était ce Messie? On ne le disait pas : mais on laissait entendre
1. Yoyei les deux lettres conservées aux Archives, F 7 4436, et publiées sous les u~ i.viii cl Lx dans les Papiers trouvés citez Robespierre j p. 2t20 et 224.
RAPPORT DE YâDIER SUR CATHERINE TUÉOS. i93
que ce pourrait bien élre Robespierre lui-même. Il y avait là une pisle à suivre. Le Gomilé de sûrelé générale n'eut garde de la négliger. Catherine Théot fut arrêtéjB avec dom Gerle et d'autres par Senart qui s'était fait présenter comme néophyte et qui, à peine initié, donna le signal à son escorte d'agents de police postés dans la rue. L'affaire fut soigneusement instruite et Yadier vint au nom de son comité en faire le rapport à la Convention.
Yadier rattachait les folies de Catherine Théot (il la nommait Théos pour mieux accentuer l'esprit de la secte) à la grande conspiration de l'intérieur et du dehors : c'était une fourberie de prêtres, une œuvre qui continuait sous le voile d'une doctrine ridicule et les cérémonies d'une bizarre initiation la série des grands attentats : massacres de la Saint -Barthélémy, vêpres siciliennes, conspiration de poudres, etc.
Si la Révolution avait triomphé, on pourrait mépriser les prêtres, disait-il. Mais lorsque leurs scélérates singeries deviennent une arme meurtrière dans les mains de nos ennemis, lorsque Pitt envoie sur nos côtes une cargaison de poignards destinés pour Paris ; lorsque les crucifix, les sacréscœurs, les rosaires sont les signes de ralliement des conspirateurs, lorsqu'on les trouve dans les poches des émigrés, sur la poitrine des brigands de la Vendée, et qu'on voit ces funestes emblèmes dans les galetas de la prétendue mère de Dieu... ; lorsqu'il est prouvé que le monstre Lamiral, assassin de Collot d'Herbois (il oublie Robespierre) était le camarade et le commensal du baron de Batz, chef de toutes les conspirations de l'étranger,., verrez-vous de sang- froid et sans inquiétude se former autour de la représentation nationale un atelier de fanatisme, une manufacture de fous, une pépinière de Cordays?Non, citoyens...
THIB. KklOh, Y 1S
Mais a la prélendue mère de Dieu » n'était que c la pièce curieuse » de cet atelier; le principal agent, le précurseur du nouveau Messie était dom Gerle, et Yadier en fait un portrait peu flatté qu'il encadre. d'une façon grotesque entre a ses deux petites sœurs t •— c ses deux colombes », en compagnie d'un cinquième illuminé, Quesvremont-Lamotlie. En conséquence il proposait et fit voler à la Convention un décret qui renvoyait les cinq prévenus au tribunal révolutionnaire ^
Le c fanatisme ^, c'était l'ennemi : mais derrière cet ennemi abstrait, on comptait bien en atteindre un autœ : l'instruction en effet devait faire découvrir des choses que le rapporteur ne disait pas, et il le savait : un certificat de civisme délivré à dom Gcrle, sur la recommandation de Robespierre, une lettre de Catherine Théot à Robespierre, c trouvée si heureusement, dit Vilale, dans sa couche virginale lors de son arrestation'. » Quand l'aftaire vint au Comité de salut public, Robespierre s'opposa avec une grande vivacité à ce qu'on la renvoyât (quoi qu'en dit le décret) devant le tribunal, et il y réussit (27 prairial ') ; il n'en resta pas moins suspect au moins de complaisance pour des mome-