‹ Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris avec le Journal de ses actesChapitre 224 sur 333 · NON-LIEU : LA CIT. LABARRE, ET. LAHOSSOIS. 5Î · texte numérisé non relu

NON-LIEU : LA CIT. LABARRE, ET. LAHOSSOIS. 5Î

a Le 11 juia 1793, lorsque mon frère fut arrêté, j'nvois été conduit avec lui au comité de sûreté générale d*où le citoyen Ingrand, Tun des membres, m'avoit renvoyée chez moi.

« Avant comme depuis celte époque, jusqu'au moment de mon arrestation, je vivois du travail de mes mains dans l'état de brodeuse, pour élever une GUe unique, maintenant âgée de 19 ans, qui ne m'avait jamais quittée.

« Citoyen, la fuite d'un frère accusé d'émigration peut-elle justifier une détention aussi dure et aussi peu méritée que la mienne! Languissant dans les fers, je n'ai pour y vivre que le seul travail de ma fille. Elle est heureusement dirigée par sa piété filiale qui ne se dément point, et dont le tribunal est témoin. Mais ma santé dépérit chaque jour et mes maux seront sans remède, pour peu qu'ils durent encore', d

Et il n'y avait nulle preuve qu'elle eût aidé à la fuite de son frère !

Le 23 du même mois (14 octobre 1794), une aHlire qui, un peu plus lot, aurait eu les suites les plus graves.

Il s'agissait d'un jeune homme, Etienne LAnossois,qui avait élé frère novice et avait exercé le mélier de boulanger à la Chartreuse de Belazy.

Dans un premier interrogatoire du 27 prairial, il avait fait cet aveu :

(X Étant commandé pour faire le service autour de la mon tagnc élevée pour célébrer la fête de l'Être suprême qui devait avoir lieu le décadi dernier, j'ai pris le parti, crainte de déplaire à Dieu et d'être persécuté par mes concitoyens, de me réfugier en Suisse où j'espérois vivre tranquille.

Quelle est la bonne fortune qui l'erapi^cha d'être envoyé dès lors à Paris? On ne sait. Mais à une époque où

i. Archives, W 456, n* 159, pivcri, sans dalc.

TKIB. RÉVOL., V. 21

à Paris on n'interrogeait plus guère, le 3 thermidor, ou lui fit subir ce nouvel interrogatoire à Gusset.

En marge on a écrit :

Essentiel à lire pour voir jmqu^ à quel degré de scélératesse le fanatisme peut conduire se^ imbéciles sectaires.

D. Y a-l-il longtemps que tu as quitté Cosne?

R. J'en suis sorli la veille de la fête célébrée en Thonneur de l'Être suprême.

D. Quel est le motif qui t'a fait quitter Cosne?

R. J'en suis sorti parce que j'avais été commandé pour monter la garde autour de la montagne dans la nuit du 19 au 20 prairial, jour où devait se célébrer la fête à l'Être suprême et que je craignois en montant cette garde de déplaire à Dieu.

On lui demanda s'il connaissait des prêtres. — Oui, entre autres Le Raie, prêtre insermenté et déporté.

D. Comment pouvois-tu craindre de déplaire à la Divinité en montant la garde la veille du jour consacré à la célébrer?

R. Je pensois que la fête ne lui étoit pas agréable et l'étois guidé par les lumières de TÉcriture.

D. As-tu connoissance de l'Ecriture, et quel passage peuxtu citer en faveur de ton opinion?

R. Dieu a institué le sabbat qui est actuellement le dimanche, et riiomme ne peut pas changer Touvrage de Dieu.

D. Où te proposois-tu d'aller en sortant de Cosne?

R. Dans la Suisse.

D. As-tu des connoissances dans la Suisse?

R. Je n'en ai point d'^iutre que celle de Raie, déporté, que je présumois y être, et j'y allois pour y vivre tranquille.

D. Pourquoi allois-tu en Suisse?

R. Pour éviter la persécution que m'eût attirée mon refus de monter la garde.

D. Aimes-lu la révolution française?

R. Non, je ne l'aime pas.

D. Quel motif as-lu de ne pas aimer la révolution?

NON-LIEU : ET. LKHOSSOIS. r,i5

H. Parce qu'elle a changé les usages de l'Église.

I). Es-tu [jartisan du gouvernement révolutionnaire décrété le 14 frimaire?

R. Je ne le connais pas ; mais ma volonté est de désapprouver tout ce qui esè contraire à la sainte Écriture.

D. De quel œil as-tuvu lamoitdu dernier tyran de la France?

R. J'ignore quels en sont les motifs. Je me résigne à tous les événements, parce que je suis convaincu que Dieu permet tout ce qui arrive.

D. Tu serois donc aussi content si Brunswick et tous les émigrés entroienl en France, égorgeoient les patriotes et détruisoient la République ?

R. Je suis soumis aux événements qui peuvent arriver d'un parti comme d'un autre, parce que la volonté de Dieu s'aceompliroit dans l'un comme dans l'autre cas.

D. Aimerois-tu mieux combattre pour les émigrés et les prêtres déportés que pour la république?

R. Si j'étois forcé de combattre, je combattrois pour les droits de l'Église^ parce que je suis convaincu que cette cause est plus agréable à Dieu que celle de la République dont vous me parlez

Cette réponse^ bien qu'elle ne s'appliquât véritablement qu'à la défense de l'Église, pouvait être interprétée comme un acte d'adhésion aux armées dirigées contre la République. Le juge se plait à lui faire sentir le couteau de la guillotine :

I). Connoissois-tu Ch. Morand, niaitre de poste à Cosne?

R. Oui, je sais qu'il a été guillotiné.

D. Serois-tu bien fâché si tu subissois le même jugement que Morand ?

R. Non.

D. Tu ne fais donc pas attention que la condamnation à mort ne s'applique qu'aux conspirateurs et aux ennemis de la République ?

R. Si la nation me juge conspirateur cl veut me condamner a mort je ne serois pas iachc de mourir ^

On était, ne roublions pas, au 3 thermidor ! S'il n'eut pas la gloire du martyre, il eut s^ns aucun doute celle du confesseur. Le tribunal ne le mit pas en jugement :

Mais attendu que cet homme est convaincu d'un fanatisme outré, ce qui le rendroit très dangereux dans la société,

Tarrét porta qu'il serait détenu jusqu'à la paix.

Le 9 brumaire an III (30 octobre 1794), un autre témoignage à la foi rendu en un temps moins redoutable : mais il y avait toujours tout à craindre quand on avait affaire à cette justice : c'élait une femme, Marie-Françoise Chevallier, mercière, dont voici l'in- Icrrogatoîrc :

D. Qui^lle a été la cause de son arrestation?.

R. Parce qu'elle a refusé de vendre un jour de dimanche.

D. Si elle n'a pas refusé de mettre des guirlandes de fleurs et de verdure à sa maison le jour de la fête de rÉternel?

R. Qu'en effet elle n*a point décoré sa maison le jour de celte fête, attendu que tous les citoyens avoient été seulement invités à le faire.

D. Si elle se rappelle ce qu'elle a dit lorsqu'on a ordonné son airéstittion et Tapposilion des scellés sur ses papiers?

R. Qu'elle se rappelle avoir dit qu^elle étoit trop heureuse de souffrir pour la gloire de Dieu et qu'elle remercioit les déposants qui donnoient contre elle des déclarations.

Si elle a un défenseur^?

Sachons gré au Iribunal de l'avoir dispensée d'en avoir un.

Page 1