Léonard Sello, 29 ans, ex-prétre
il8 CHAP. XLYin. — CONSPIR. DES PRISONS : SAINT-LAZARE.
En tête de cette deuxième fournée, nous trouvons deux noms qui ne peuvent passer sans qu'on s*y arrête, Roucher et André Chénier, deux poètes de valeur fort inégale, mais singulièrement rapprochés dans le cours de ces dernières années : tous deux enthousiastes de la Révolution à Torigine, mais ennemis de ses excès, et par conséquent relégués de bonne heure dans le parti de la résistance; parlant dans le même club, écrivant dans le même journal, puis renonçant à peu près en même temps à la lutte, quand ils se voient décidément débordés ; mais suspects au premier chef, arrêtés, jetés dans la même prison, d'où ils sortirent le même jour pour aller côte à côte au tribunal et à l'échafaud.
Roucher, le plus âgé des deux, s'était fait connaître par quelques pièces fugitives qui ne pouvaient que lui donner la vogue des salons et la faveur de la cour : il mérita la protection de Turgot, qui lui donna une de ces places de finances, où un poète, laissant la besogne à des commis, peut continuer de rimera son aise. Roucher, receveur des gabelles à Montfort-l'Àmaury, y 6t son poème des Mois. Disciple des économistes et des philosophes et, à ce titre, partisan des idées de la Révolution, il était, par humeur, hostile à toute violence et se trouva, comme je l'ai dit, amené à combattre des entraînements qu'il ne partageait pas. On peut voir sa pensée dans plusieurs articles qu'il donna en avril, mai et juin 1792, au Journal de Paris *.
Après le 10 août, après l'établissement de la République et quand la lutte était entre les Girondins et les Montagnards, il ne songea plus qu'à se faire oublier, et
i. CEuvreê en prose d'André Chénier, publiées par M. Bccq de Fouqiiières (i87S), Préface, p. 38, note 1.
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il semble qu'il eûl dû y roussir : car enfin le poète couvrait le journaliste, et La Earpe seul pouvait s'acharner conti-e le poème des Mois. — S'il avait refait son poème, en traitant des mois de Tan II! Mais non, il ne s'occupait que d'herboriser, il ne songeait qu'à transmettre les inoiTensifs enseignements de la botanique à sa fille. Quoiqu'il pût faire, il était suspect, et quelques semaines après la promulgation de la fameuse loi du 17 septembre, on lui en fit l'application. Le 20 du 4*'mois de Tan II (11 octobre 1793), il fut écroué à Sainte-Pélagie, d'où il fut transféré trois mois plus tard (20 nivôse, 9 janvier 1794) à Saint -Lazare. Il n'a parlé de Tan II que de sa prison. Sa correspondance avec sa fille* nous a donné une peinture curieuse de la vie des détenus et met particulièrement en lumière sa figure si calme et si douce ^ Ce n'est pas lui qui aurait dû inspirer des craintes aux Comités de salut public ou de sûreté générale, lui le prisonnier assurément le plus résigné, le plus docile, le plus systématiquement soumis, comme on en peut juger par ce fragment de lettre, au moment où les prisons étaient l'objet des mesures les plus rigoureuses :
Depuis le 26, disait-il le 28 prairial, il nous est défendu d'avoir de la lumière dans nos chambres. Il faut souper et se coucher dans les ténèbres. Tous les détenus, il est vrai, ne se conforment pas à cet ordre. Mais, mon wiseman * et moi, nous courbons la tête sous l'autorité, persuadés qu'il faut lui obéir partout, en liberté comme en prison, en prison surtout. On ne nous a pas mis ici pour avoir nos aises. D'ailleurs, le
i. Voyez b Correspondance de Roucher publiée sous le titre de Consolaliotn de ma capiiviié, par son gendre M. Guillois, 1797, 2 toI in-8. J'en ai cité plusieurs fragments au chapitre des prisons dans la Terreur^ t. II, p. 35 et soiv.
2. Cliabroud, son compagnon de captifilé, qu'il définit assez par cette qualification fkmilièrc, dans ses lettres, comme un sage, un philosophe.
iSO CHAP. XLYni. - CONSPIR. DES PRISONS : SAINT-LAZiRE.
détenu le plus sage est celui qui se fait le moins remarquer. Cache ta vie est un root qui aurait dû être fait tout exprès pour les maisons de détention. Du moins j*en ai fait ici la règle de ma conduite ^
Et dans Tactc d'accusation on le met en tête, on le désigne comme chef de la conspiration de Saint-Lazare!
André Chénier avait joué un rôle plus important et plus remarqué au début de la Révolution et dans les derniers efforts tentés pour soutenir l'œuvre de TÂssemblée constituante*.
Il était né à Conslantinople, d'une mère grecque. Par sa mère, il semblait avoir reçu le soufQe du génie poétique de la Grèce ; par son père, il fut introduit dans la diplomatie. Attaché en 1788 à M. de la Luzerne, ambassadeur de France en Angleterre, il eut sous les yeux le spectacle d'un gouvernement libre. Lié d'amitié avec le chevalier de Pange, avec les frères Trudaine, petilsfils de l'intendant Trudaine, ses condiciples au collège de Navarre, il partagea leur enthousiasme à l'avènement de la Révolution. On a pu le dire justement, c'est le fond de sa pensée que l'on retrouve dans une brochure publiée par son père, à la veille des États généraux, sous ce titre : Idées pour un cahier du tiers état de la ville de Paris. — Mais le courant qui avait amené la révolution allait se divisant, maintenant qu'elle était faite, et la famille de Chénier pouvait en donner un exemple. Le père était modéré ainsi qu'André ou Saint- André comme il s'appelait (car la mode de prendre à un patron non seulement son nom mais son titre peut se