PIERRE GOMMER, AGENT DE CHANGE
de pains, lesquels paraissent avoir été rompus, lesdits pains étant renfermés dans une très grande nappe, et que nous lui avons représentés et sommé de reconnoifre.
A répondu qu'il y a environ dix à douze mois il a éprouvé une sécheresse de poitrine, un crachement de sang et un délabrement d'estomac tel qu'il ne pouvoit faire aucune, fonction ;
Qu'inquiet de sa santé, il a consulté divers gens de l'art, lesquels lui ont conseillé de faire usage de pain presque sans levain et cuit deux fois, attendu que ce pain mis en panade (seule nourriture que prenoit alors le répondant) avoit la qualité de diminuer l'altération de sa poitrine et de faciliter les fonctions de l'estomac : qu'en conséquence il a chargé la citoyenne Fauconnier, femme de confiance de sa maison et chargée des détails de son méuage, de faire faire du pain de la qualité ci-dessus; ... que le boulanger a observé qu'il ne pouvoit pas fournir habituellement de cette nature de pain qui exigeoit dans sa préparation et sa cuisson des procédés et précautions différents du pain ordinaire, et qu'attendu que ce pain pouvoit se garder et que la disette ne se faisoit ressentir en aucune manière dans ce temps, le répondant a consenti à ce qu'il en fût fait une représentation d'environ trente pains de quatre livres, attendu que ce pain, quoique formant un volume semblable, perdoit moitié moins qu'un pain de quatre livres ; que le répondant s'étant lassé de cette panade donna ordre qu'on conservât ce qui en restoit, pour faire la soupe de son ménage lorsque l'on manqueroit de pain rassis; qu'on se servoit de temps en temps de ce pain pour la soupe, et que, il y a environ un mois, lui, répondant, ayant cru s'apercevoir que ce pain prenoit un petit goût, il dit à la citoyenne Fauconnier de le donner aux pauvres avant qu'il ne se gâtât; que le même jour ceux qui restoient desdits pains disparurent d'un petit cabinet dans lequel ils avoient été déposés jusqu'alors, de manière à se conserver, et que le jour de son arrestation il fut très étonné que le même pain se trouvât dans la chambre de sa cuisinière et en morceaux ; qu'il ne montoit jamais dans cette chambre qui est au cinquième étage ; que d'ailleurs ce
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pain étoit dans un coffre de cette cuisinière; qu'il croit reconnoître la quantité de morceaux de pain que nous lui représentons, sans savoir cependant si des morceaux d'une autre nature de pain n'y ont pas été ajoutés1.
De son côté, la femme de charge avait déclaré que, comme il n'en faisait plus usage, elle avait monté ces restes de pain dans cette chambre haute et avait ordonné à la servante de les donner à la laitière pour sa basse-cour1.
Il produisait des certificats du médecin qui le soignait depuis dix mois, du pharmacien qui lui fournissait des remèdes, du boulanger, qu'on pouvait d'ailleurs entendre comme témoins5; des attestations des voisins qu'il était bon patriote, qu'il faisait son service dans la garde nationale4. Rien n'y fit. Sur les questions posées par le président le jury déclara :
1° Qu'il est constant qu'il a existé des conspirations et complots tendant à troubler la République par une guerre civile, etc. ;
2° Que Pierre Gondier est convaincu d'avoir participé auxdits complots en accaparant chez lui une quantité très considérable de pains, à l'effet de faire naître la disette au milieu de l'abondance.
Et P. Gondier fut condamné à mort et exécuté avec le duc d'Orléans1. N'oublions pas que la confiscation accompagnait la mort, — et que souvent elle la motivait ! Il est évident que pour le riche agent de change on en voulait moins à son pain qu'à son argent.