BARBOT, INSTITUTEUR
pour Yoir qu'on est suspect dès lors qu'on a de quoi vivre, il est sûr que votre pays sera bientôt à la hauteur des circonstances, et que vous aurez le plaisir de voir établir en per* manence l'aimable guillotine. Mais non, venez plutôt vivre ici, aGn d'assister à l'enterrement de l'épouvantable anarchie. Elle se débat encore vigoureusement dans son bourbier; mais (féjà plus de la moitié des sections lui a porté des coups violents ; les hommes faibles, mais honnêtes, savent où se rallier.
Il rapportait que le tribunal de Marseille avait fait mettre à mort le fameux Savon, le Marat du pays, et il applaudissait à la démarche des députations marseillaises, comme aux mesures prises par la commission des Douze pour réprimer les attentats projetés contre la Convention. Il disait à ce propos :
« Depuis cinq jours Robespierre à totalement disparu, le fameux Desfieux aussi : on remarque également que Panis et autres septembriseurs ne paraissent plus, même aux Jacobins. Seraient-ils renfermés dans leurs cabanes (caves?) à conspirer de nouveau ? Us peuvent bien méditer encore des crimes, mais ils ne pourront les exécuter : les bons citoyens sont là qui veillent pour le salut de la Convention et pour la sûreté des personnes et des propriétés. Les factieux sortiront bientôt de leurs repaires, mais je présume que ce ne sera que pour subir la peine de leurs forfaits. Paris, à l'aide des braves Marseillais, ne tardera pas à renverser la horde des brigands qui souillent son enceinte depuis longtemps. L'insolente Commune n'a plus que quelques moments à jouir des fruits de ses nombreux attentats. Chaumet a beau traiter de chimérique le complot formé dans la nuit du dimanche au lundi ; il a beau vouloir disculper son ami Pache qui a présidé une de ces séances nocturnes, les preuves des crimes existent à la commission des Douze. Le rapporteur Ta garanti sur sa tête et sur celles de ses collègues. Les coupables seront bientôt punis. »
166 CHAP. XVni. — 1» TENDËSHÂlRE-44 FRIMAIRE.
Mais les coupables étaient maintenant au pouvoir ; ils ne songeaient plus à nier le complot, il avait réussi : c'est la commission des Douze qui se trouvait coupable, elle et le malheureux instituteur qui l'avait applaudie. Le pauvre homme, arrêté pour une lettre antérieure à cette révolution, se trouvait fort embarrassé quand le président lui disait :
Qu'entendiez-vous par cette phrase : « Venez vivre ici, afin d'assister à l'enterrement de l'épouvantable anarchie ; elle se débat encore vigoureusement dans son bourbier » ? Était-ce de la commission des Douze dont vous entendiez parler?
R. Non. J'entendais dire que Robespierre, Marat, Danton, étaient des hommes dont les principes exaltés favorisaient l'anarchie. J'observe à cet égard que j'ai été dans cette erreur pendant huit ou neuf jours et que c'était avant l'époque du 31 mai.
D. Comment avez-vous pu être huit ou neuf jours dans l'erreur sur le compte des plus ardents défenseurs des droits du peuple, notamment sur celui de Robespierre, qui n'a jamais changé de principes... etc.?
D. Qu'entendiez-vous par ces phrases-ci. : «Le tribunal de Marseille, que les proconsuls avaient cassé, mais qui a été rétabli sur-le-champ par les sections, a jugé solennellement et fait mettre à mort le fameux Savon, le Marat du pays, pour avoir égorgé ou fait égorger environ soixante personnes »?
R. Cela avait été annoncé à la Convention.
D. Vous regardiez donc Mirât comme l'auteur des meurtres commis à Paris ?
R. Plusieurs personnes le pensèrent ainsi et je partageais leur erreur.
D. Avez-vous assisté à ce tribunal lors du procès de Marat?
R. Non.
D. Mais vous ayez dû savoir le résultat de son affaire, le témoignage d'affection que le peuple lui a rendu. R. C'est vrai*.
Cette humble attitude ne sauva pas le malheureux. Il fut guillotiné.
Le 12 brumaire (2 novembre), une « femme de lettres > d'une vie un peu accidentée, Marie-Olympe de Gouges, âgée de trente-huit ans (ou mieux de quarante-cinq), veuve Aubry*.
C'était une femme de beaucoup d'imagination et de peu de conduite. Elle avait débuté par de petites comédies, des drames, des pièces épisodiques : Molière chez Ninon. Elle eût voulu être une nouvelle Ninon. Quand la Révolution éclata, elle s'y tourna tout entière. Elle intervenait dans les mouvements séditieux. Elle avait écrit le 18 juin, l'an IV de la liberté (1792), à Pétion, pour qu'il empêchât la marche du faubourg Saint-Antoine vers les Tuileries (le 20 juin) : car c'était un coup monté3. Elle écrivait au roi et à la reine, même après le 10 août, quand ils n'étaient plus guère en mesure de l'entendre ni de la satisfaire ; à la reine, pour qu'elle s'interposât auprès de son frère, en faveur de la paix; au roi, pour qu'il l'autorisât à aller elle-même
i. Bulletin, n» 20, p. 78.
2. Elle s'appelait Marie Gouge, veuve de Louis- Yves Aubry. C'est ainsi qu'un jugement du tribunal civil de la Seine (4 fructidor an VI) fit rectifier son nom à la minute du jugement du tribunal révolutionnaire (Archive», VY 29 \ dossier 210, pièce 44). Elle était née à Montauban le 7 mai 1748. Il lui en avait coûté d'avouer qu'elle eût 45 ans (ibid., pièce 44 bis).
3. Cette démarche, lui disait-elle, est odieuse et inconstitutionnelle; je n'aime pas plus le roi des Thuileries que le roi du faubourg Saint-Antoine. Tous les deux conspirent sans relâche au renversement de la constitution, mais la constitution nous donne celui des Thuileries ; il faut savoir le respecter, même avec ses ▼ices, jusqu'à la preuve entière (ibid., pièce 18).
168 CIIÀP. XVIII. - 1" VENDÉMIÀIRE-U FRIMAIRE.
auprès de ses frères, en son nom, pour arrêter la guerre '. Elle avait fondé des sociétés populaires de femmes. Elle prétendait rivaliser à la tribune avec les plus grands orateurs. Elle voulait parler au peuple aussi et sur tout sujet : la mort du roi, le tribunal révolutionnaire, les Girondins*. Ses écrits se placardaient sur tous les murs.
C'est ce qui la perdit.
Après la révolution du 51 mai, quand les départements menaçaient de s'insurger contçe Paris, elle eut l'idée de faire une sorte d'appel à la nation et composa un écrit intitulé : Les trois urnes ou le salut de la patrie. Elle y proposait de réunir les assemblées primaires pour délibérer sur la forme de gouvernement à établir : monarchie, république une ou république fédérative.
Avant que son factum fût affiché, on l'arrêta.
Interrogée immédiatement par les administrateurs de police (20 juillet), elle le fut ensuite par Ardouin, juge au tribunal révolutionnaire, et c'est ici que Ton trouve ses explications sur cette affaire.
Dans son placard elle gardait l'anonyme : « Par un voyageur aérien. » — «Je me nomme Toxieodendronn.» Elle en reconnut le manuscrit qui avait été saisi chez la citoyenne Longuet, femme de Pimprimeur3. Elle dit que le placard avait été tiré à cinq cents exemplaires. Si