Beaulieo, Buai$, etc., t. V, p
voulait plus apporter le dîner, ne sachant à qui s'adresser pour être payé de ce repas1. »
La confiscation était une peine jointe à la mort dans le jugement. Condamné, le duc d'Orléans n'avait plus, de tous ses grands biens, un assignat de cinq livres pour payer sa dépense !
Le fidèle domestique qui servait le duc d'Orléans dans sa prison ne l'assista point à l'heure suprême. Le jour du jugement, vers les trois heures, on vint le prendre et on le conduisit dans un cachot d'où on ne le ramena qu'à dix heures du soir dans la chambre de son maître. Inquiet de ne le point retrouver, il demanda : Où est le citoyen d'Orléans? — Il n'y a plus personne, dit le geôlier. Le concierge Bault ou Lebeau, qui était un excellent homme, fitce qu'il put pour adoucir sa position, et lui dit qu'on l'avait éloigné de sa chambre parce qu'elle était contiguë à celle où le prince avait été amené après son jugement, et qu'après le jugement il était défendu aux condamnés de parler à qui que ce soit, sinon aux confesseurs*.
i. Comparez à ce récit ce que rapporte le récit haineux contenu dans le recueil de Des Essarta :
c Le jour môme où il monta au tribunal révolutionnaire, il lui arriva, une ou deux heures avant d'y paraître, un panier de vin blanc de Champagne. En le recevant, il dit au concierge : Voici, monsieur Le Beau, le meilleur vin qu'il soit possible de boire. Parbleu! vous me ferez le plaisir de le goûter. Le Beau, par respect, se défendit de celle invitation. Point, point de cérémonie, lui répondit d'Orléans, je vous en prie, goûtez-moi ce vin; je vous jure que jamais personne au monde rien a bu, je ne dis pas de meilleur, mais d'aussi bon. Le Beau, cédant à ses instances, ôta son chapeau et tendit un verre que d'Orléans remplit deux fois. Quant à d'Orléans, il but, sans se reposer, une bouteille entière, disant à chaque coup qu'il buvait : Ah! que c'est bon! Ce fut bon dernier repas » (Des Essarts, t. IX, p. 34) •
2. Gamache fut mis en liberté cette même nuit. Il nous a conservé une anecdote qui peint Fouquier-Tinville en ses bons jours.
La femme de Gamache désirait le voir, et, ne pouvant entrer dans sa prison, obtint d'être conduite au terrible accusateur public. Il lui demanda son Ige. c — Vingt-deux ans, répondit-elle. — A ton âge, un mari perdu, cent de retrou-
24 CHAP. Xm. — LE DDC D'ORLÉANS.
Le confesseur ne fit pas défaut au condamné. Fouquier- Tinville, à la demande sans doute du prince, invita l'abbé Lothringer à venir lui donner les secours de la religion. Le tribunal cette fois ne s'inquiéta plus d'interroger le prêlre, comme pour Custine, sur ce dernier entretien ; et Ton se trouve ainsi privé d'un document revêtu du caractère judiciaire. Mais une lettre de cet ecclésiastique à la duchesse d'Orléans, publiée plus tard, peut en tenir lieu.
Le prince commença à lui demander s'il était le prêtreallemand dontluiavait parlé la femme Richard \ et s'il était dans les bons principes de la religion. L'abbé Lothringer lui avoua qu'il avait prêté serment, mais qu'il s'en repentait et n'attendait qu'un moment favorable pour le rétracter.
« M. le duc d'Orléans, continue-t-il, se mettant à genoux, me demande s'il avait encore assez de temps pour faire une confession générale ; je lui dis que oui, et que personne n'était en droit de l'interrompre, et il fit une confession générale de toute sa vie. Après sa confession, il me demandait, avec un repentir véritablement surnaturel, si je croyais que Dieu le recevrait dans le monde de ses élus. Je lui ai prouvé par des passages et des exemples de la sainte Écriture que son noble repentir, sa résolution héroïque, sa foi en la miséricorde infinie de Dieu, sa résignation à la mort, le sauveraient infailliblement. «Oui, me répondit-il, je meurs in- « nocent de ce dont on m'accuse : que Dieu leur pardonne « comme je leur pardonne. J'ai mérité la mort pour l'expia- « tion de mes péchés : j'ai contribué à la mort d'un innovés. » Après une telle réponse, continue Gamache, ma femme se mit à Tondre en larmes. Fouquier-Tinville resta un moment en réflexion, prit la plume, écrivit pendant près de deux minutes, et lui dit : <r Ecoute : D'Orléans mourra mercredi et je ferai ce que je pourrai pour te rendre ton mari. »
1. 11 y a ici défaut de mémoire. Hichard fut avant et après le jugement du duc d'Orléans concierge de la prison. Mais depuis l'affaire de l'œillet, il avait été, nous l'avons vu, remplacé temporairement par Baultou Lebeau.
c cent, et voilà ma mort ; mais il était trop bon pour ne « pas me pardonner. Dieu nous joindra tous deux avec « saint Louis.... » Je ne peux pas assez exprimer combien j'étais édifié de sa noble résignation, de ses gémissements et de ses désirs surnaturels de tout souffrir dans ce monde et dans l'autre pour l'expiation de ses péchés, desquels il me demandait une dernière absolution au pied de l'échafaud1. »
Le duc d'Orléans fut mené au supplice' avec Coustard son coaccusé, Gondier, agent de change, le serrurier Brousse et Nicolas Laroque, condamnés le jour précédent à divers titres comme nous le dirons plus tard. On raconte qu'en passant devant le Palais-Royal le funèbre cortège fit une pause calculée pour torturer le prince par les souvenirs de son ancienne grandeur. Le Bulletin se contente de dire :
« Arrivé devant son ancien domicile, Égalité a jeté dessus un regard secqu'il a prolongé jusqu'à la rue de la Loi (rue Richelieu) ; au demeurant, on n'apercevait sur sa figure aucune altération; il a été exécuté le premier, sur la place de la Révolution \ »
L'auteur du Glaive vengeur est forcé aussi, à son grand
1. Extrait du Républicain, français, du 5 fructidor an V. Cam pardon, t. I, p. 168-169, note.
J'aime i croire que l'abbé Lothringer fait quelque confusion quand il dit : c Arrivé à la Conciergerie, je le trouve (le duc d'Orléans) tout prêt à se confesaer ; mais un homme ivre, dont je ne sais pas le nom, et en même temps condamné pour avoir, comme je crois, jeté du pain dans les latrines (cela désignerait, sauf quelque altération dans le prétexte du jugement, le banquier Gondier), nous a déroutés par d'horribles blasphèmes que dans son désespoir il vomissait contre la religion et ses ministres. Cet homme a tout fait pour empêcher M. le duc d'Orléans de se confesser et de donner sa confiance à un prêtre. Inutilement les gendarmes présents lui imposai' nt silence. Tout à coup, par une providence spéciale, l'homme ivre commença à s'endormir jusqu'à l'arrivée des exécuteurs. »
Ce*t une imputation qui ne saurait convenir à la personne de Gondier. Je n'en voudrais pourtant pas charger le malheureux Brousse, condamné pour propos tenus dans l'ivresse.
2. L'ordre d'exécution était pour 4 heures de relevée (Archives af, d» 48, n* 64.)
regret, de reconnaître le courage dont ût preuve le duc d'Orléans. « D'Orléans, à qui la prévention publique supposait Pâme d'un valet, la lâcheté d'un enfant, est pourtant mort avec le masque du courage. Il l'emprunta, sans doute, du désir de cacher les remords de ses infâmes forfaits1. »
1. C'est également le langage de l'auteur de Dame Guillotine, p. 347-348. On en peut croire aussi sur ce point le récit de Des Essarta dont j'ai caractérisé l'esprit, et sa conclusion en porte la marque : c II monta d'un pas ferme sur l'échafaud, et reçut la mort avec intrépidité. Telle fut la fin d'un des plus grands scélérats que la France ait tus naître dans son sein. »
Cet esprit se retrouve dans plusieurs autres pamphlets du temps : Te$tament de I/nûs-Philippe-Joseph d'Orléans, ci-devant premier prince du sang, et depuis surnommé Égalité, membre de la Convention et tratlre à la patrie (huit pages in-8* sans date). Le duc d'Orléans avait contre lui les royalistes, les Girondins et les Montagnards. La vénérable duchesse d'Orléans, dont assurément il n'était pas digne par ses mœurs, prit soin de défendre sa mémoire, sur les points où elle était défendable, dans un livre imprimé par son ordre sous ce titre : Explication de Y énigme du roman intitulé : Histoire de la conjuration de Ijouis-Pkilippe-Joscph d'Orléans. Les événements de 1830 réveillèrent contre lui la haine des premiers jours. On en peut voir la preuve dans le Précis de la conjuration du duc d'Orléans, dit Égalité, rédigé d'après M ont joie, par M. C... Paris, chez l'auteur, rue Dauphine, 26 (1838).