XI. LETTRE DE LA SŒUR A VITASSE SUR SON PROCÈS
entêtement; mais lorsqu'ils virent que cela ne m'ébrnnlait pas, ils voulurent aussi m'entreprendre et m'appelèrent fanatique ; mais le gendarme qui m'avait exhortée à faire le serment prit mon parti. Il vint me demander si c'est que je n'aimais pas tous les hommes ; je lui disque oui et que je voudrais leur faire tout le bien qui me serait possible : il fut leur dire qu'une personne qui voudrait faire du bien à tout le monde n'était pas une personne dont il fallût tant se méfier; que je ne ferais pas le serment, parce que je ne le pouvais pas, et il les fit tous sortir.
Le président, on Ta vu, posa au jury trois questions : la première sur le délit ; la seconde sur la participation de chacune des religieuses au délit; la troisième sur l'intention qu'elles auraient eue parla de « troubler l'État par une guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres. »
L'affirmative sur la troisième question eût été tellement monstrueuse qu'en la posant en cette sorte le président semblait dire au jury de répondre : Non.
La réponse du jury, affirmative sur les deux premières questions, fut en effet négative sur la troisième.
La mort leur était épargnée.
On fit rentrer les accusées et voici comment la sœur Vitasse raconte celte fin du procès engagé :
Peu de temps après, on nous reconduisit dans la salle du tribunal. Lorsque nous fûmes assises, l'accusateur public nous qualifia de vierges folles et lut noire jugement. Il commença par dire qu'il n'y avait pas de mort assez cruelle pour des fanatiques telles que nous; que cependant, comme il était prouvé que nous étions fort retirées et tranquilles, nous n'aurions subi que la peine portée par la loi, qui était d'être renfermées josqu'à la paix comme suspectes ; mais que, n'ayant pas voulu dire la demeure et le nom des prêtres réfractaires qui venaient chez nous, c'était comme si nous les eussions cachés ou recelés chez nous; que la loi punissait de la dé-
porlation tous les prêtres réfractaires et ceux qui les avaient cachés, et qu'ainsi nous méritions la même peine ; .que nous étions condamnées à la déportation selon les termes prescrits par la loi ; que tous nos biens, si nous en avions, seraient confisqués au profit de la république avec les exceptions portées par la loi.
Nous admirions la divine Providence, qui ne voulait pas nous faire perdre une couronne que nous avions bien méritée ; nous pensions à ce que Jésus-Christ dit dans sou Évangile : Que celui qui recevrait pour l'amour de lui un prophète recevrait la récompense due aux prophètes; s'il nous favorisait de leurs mêmes souffrances, il nous favoriserait sûrement de leurs mêmes récompenses.
Après notre jtigemeut, deux ou trois voix crièrent très faiblement: Vive la République! On nous reconduisit où nous avions couché depuis deux jours et nous y restâmes jusqu'au mardi soir, où l'on vint nous chercher pour nous conduire à la Salpêlrière, où nous sommes comblées de joie de souffrir quelque chose pour notre Dieu. La seule chose qui nous fasse un peu de peine, c'est le très prochain voisinage des filles publiques. Nous pensons que Dieu a sûrement eu, en le permettant, des desseins que nous ne connaissons pas, et nous nous y soumettons de tout notre cœur. Cela nous rend un peu plus matinales, afin de pouvoir faire nos exercices de piété plus tranquillement.
Voici, madame, toul ce que vous avez paru désirer ; il ne me reste plus qu'une grâce à vous demander : c'est de prier Dieu qu'il m'accorde la persévérance finale, car il ne me suffit pas d'avoir bien commencé, il faut encore bien finir. Il vous exaucera sûrement, madame, vous qui êtes une femme de foi et la bien-aimée de votre Dieu.
Iteccvcz, je vous prie, les assurances de mon sincère et tendre attachement et les sentiments de la parfaite estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être, madame, votre très humble servante.
(Archives, W 175, 5e liasse, pièce 33 )