‹ Histoire du Tribunal révolutionnaire de ParisChapitre 55 sur 451 · LE GÉNÉRAL ROME · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL ROME

L'accusateur public exposait que ces lettres ne « respiraient que l'aristocratie la plus encroûtée » et certainement elles n'étaient pas d'un ami de la Révolution. Dans Tune d'elles, il pressait un ami de se porter adjudicataire des chasses du château de Chambord, occupé par Polignac avant la Révolution, et qu'il voulait lui conserver : donc il attendait son retour. Dans une autre, sans signature et sans date, probablement un peu avant la bataille de Valmy, il disait :

Elle me donne pour nouvelles que nous avons encore été battus, et que l'on assure que le général D. M. (Dumouriez) est un f. g., qui s'entend avec les Prussiens, car sans lui nos troupes seraient invincibles ; que Ton va faire le procès aux généraux du Nord. Sans doute, ajoutait-il, qu'ils prendront des généraux dans les sans-culottes. Ah ça ira, n'est-ce pas loin ! Tout le monde quitte Paris...

Dans une troisième, du 9 avril 1795, il exprimait plus ouvertement encore ses sentiments de royaliste :

a Le chagrin que j'éprouve en ce moment-ci, ne me guérit pas; tu sais ce qui le cause, L. F. J. B. (Louis François Bourhon-Conti) a été arrêté hier, à cinq heures du matin, et traduit à la mairie par cinquante gendarmes ; il y est encore, attendant son sort, destiné à Marseille : impossible de lui parler, le voir ou le suivre ; objet de l'ambition d'un de ses amis de soixante-dix ans; tu sais qui c'est. P. E. (Philippe Égalité) esta l'Abbaye, au secret, où il beugle comme un taureau en furie : on l'entend de la place ; et pour le soulager, le peuple lui chante à haute voix la première traduction de l'air favori ça ira. Si les projets de nos chefs s'exécutent, notre tour viendra bientôt ; on ne veut plus rien que des sans-culottes : plus de commerce, plus de riches, plus de prêtres d'aucun genre; des laboureurs et des soldats : vive la République1.

i. Bulletin, n*90, p. 368.

78 CHAP. XVI. — MANUEL, LES HORS Là LOI, ETC.

Ces lettres n'avaient reçu aucune publicité. Mais qu'importe, quand on est jugé non sur ce qu'on écrit ou ce qu'on dit, mais sur ce qu'on pense? On ne produisit même aucun témoin, les pièces paraissant suffisantes, et Rome fut condamné1.

Pour Gussy et pour Gilbert de Voisins la procédure fut plus sommaire encore. Cussy avait été mis hors la loi par le décret qui frappait les Girondins fugitifs. Gilbert de Voisins avait été déclaré émigré par un arrêté du directoire du département de Paris On se borna à les faire comparaître pour constater leur identité.

Gilbert de Voisins pouvait contester pourtant que la loi contre les émigrés dût l'atteindre*. Parti de France au commencement de février 1791, il était rentré le 26 mai 1792, après avoir résidé à Tournai, à Bruxelles, en Hollande. Il avait parcouru l'Allemagne, mais se défendait d'avoir tenu aucun conciliabule avec les émigrés.

Il présentait pour excuse une raison qui explique bien des départs en ces tristes années :

Que s'il avait pu rester tranquille dans la maison qu'il avait choisie pour sa demeure à Rellegarde, il n'aurait jamais pensé à sortir du royaume ; mais que quelques mouvements s'étant élevés dans le pays sans qu'il y eût donné sujet, il avait cru pouvoir faire usage, sans inconvénient, de la faculté qui était alors accordée à tout citoyen d'aller où bon lui semblerait.

Mais le juge :

A lui observé qu'il eût été bien plus simple, au lieud'émigrer,

1. Archives, /. /., pièce 10 (interrog.), 12 (questions) et 5 (jugement).

2. • La vérité, dit Beaulieu, est que ce magistrat, aussi vertueux qu'estimable sous tous les rapports, n'était pas dans le cas de la loi sur J'émigration ; mais il avait une fortune considérable, et il fallait un prétexte pour s'en emparer. « (Dauban, Parié en 1793, p. 312.)

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