‹ Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris (volume 2)Chapitre 92 sur 150 · PROTESTATIONS POPULAIRES · texte numérisé non relu

PROTESTATIONS POPULAIRES

les conduirait, ces femmes obscures qui, en pleine Terreur, à la vue de ces exécutions, tirent entendre le cri de la conscience publique au prix même de leur vie, — Françoise Loissilier, Marie-Madeleine Virollc, Mélanic £nouf :

François Loissilier qui afBchait ce placard :

Peuple, habitants de Paris, armez-vous de courage pour sauver la vie à ces innocentes victimes et faire finir la guillotine ;

Marie-Madeleine Virolle, Mélanie Enouf qui, rattachant ces boucheries au règne des Jacobins, demandaient, pauvres filles du peuple, un roi :

« Parce que la France serait plus heureuse et qu'on ne tuerait pas tant de mondée x>

Leur tribune à elles fut Téchafaud et la hache du bourreau n'a point étouffé leur voix: qu'elle retentisse à jamais contre cette exécrable politique! Elles n'auront pas perdu leur cause si leur sang mêlé à celui des victimes qu'elles voulaient sauver inspire l'horreur pour les bourreaux.

La condamnation de ces femmes sera-t-elle rangée parmi ces arrêts qui, nous dit-on, étaient « basés sur des faits très criminels aux yeux du pays tout entier? > Où sont donc ces faits très criminels ? Tout gouvernement, je l'accorde, a le droit de se défendre contre des conspirations. Mais était-ce conspirer que de ne pas prendre part aux conspirations formées et avouées contre la monarchie fondée sur la constitution ? Était-ce conspirer que

i. Voyez ri-dessus, t. III, p. !^82-588. C'était aussi le cri d*unc enfant, d'une petite fille de cinq k six ans, dénoncée au Comité de salut public : a Qu'elle n'est ni citoyenne, ni patriote» parce que les patriotes sont des scélérats qui tuent et massacrent tout le monde, i (Voyez ci-dessus, t. III, p. 371.)

d'avoir, avant sa chute, protesté contre l*oulrage qu'elle avait reçue, le 20 juin, de ceux qui la voulaient dé-* truire? Était-ce môme conspirer que de ne pas applaudir à la révolution du 10 août, de regretter la mort du roi, de pleurer sur la reine? Or pour combien le moindre signe d'une manifestation de cette espèce est devenue cause de mort 1 L'émigration était un crime, quand on passait la frontière pour prendre les armes contre la France ; mais combien avaient émigré pour échapper au fer des assassins ; combien d'autres étaient sortis de France sans avoir l'intention d'émigrer, pour leur santé, pour leurs affaires, et trouvaient la mort en y rentrant! L'émigration était un crime, soit: mais les mères, les femmes, les filles, les sœurs d'émigrés qui recevaient d'eux ou qui leur transmettaient des nouvelles toutes de famille, étaient-elles criminelles? et cependant elles étaient impitoyablement mises à mort comme complices d'émigrés.

Que dire après cela de tant d'autres délits d'écrits ou . de parole, tenus pour crimes de lèse-nation ? On ne pouvait pas dire son fait à un coquin haut placé, fût-ce dans son village, sans être condamné pour propos c tendant au mépris des autorités constituées et à la dissolu* tion de la Convention nationale » ; et les sociétés populaires, les clubs prétendaient è la même inviolabilité. Encore moins pouvail-on rien écrire de la même sorte; et il y avait peine de mort non pas seulement pour l'auteur de l'écrit, mais pour celui qui le gardait chez lui, l'eût-il sans le savoir (à cet égard on n'admettait pas d'excuse) : car posséder de pareils écrits donnait lieu de croire qu'on en partageait les sentiments : preuve nouvelle que c'était non pas la manifestation de la pensée, mais

LES JUGEMENTS Ol.VLIFlÉS ASSASSINATS. i43

la pensée elle-même que Ton frappait, la pensée secrète. — C'était un crime digne de morl aux yeux des Jacobins non pas seulement d'écrire contre eux, de parler contre eux, mais de penser autrement qu'eux.

Supprimez un très petit nombre de cas justiciables desconseilsdc guerre, retranchez aussi quelques exemples de bourreaux qui deviennent victimes à leur tour, sur 2559 condamnations antérieures au 9 thermidor, on n'en trouvera pas dix, on n'en trouvera pas deux qui aient été prononcées pour des crimes punis de mort dans le Code pénal. Disons donc que ces 2550 condamnations environ et les juges qui les prononcèrent et les pouvoirs qui les autorisaient méritent la flétrissure de l'histoire. Là où il y avait encore quelque liberté de langage, et c'était dans les prisons, — témoin Beaulieu, témoin RioufTe, témoin Beugnot, — les arrêts du tribunal s'appelaient vulgairement, ce qu'ils étaient, des assassinats^ et la qualification leur en est resiée après la Terreur*. C'est le nom que leur donnaient WoIfT, un des greffiers du tribunal, elle substitut Cambon, au procès de Fouquicr-Tinville*. C'est le nom dont les flétrit la Convention elle-même aux applaudissements de tous, Girondins revenus ou anciens Montagnards, sauf quelques terroristes, dans le débat solennel qui eut lieu sur la restitution des biens des condamnés'.

A l'appréciation de l'éditeur des Mémoires sur Carnot, j'opposerai celle d'un autre homme que la Révolution ne reniera pas non plus, qui a vu les choses de près, et qui

1. A$$a*sinat commis sur quatre-vingt-un prisonniers de la prison de Saint-Lazare les 7. 8 c < 9 [6, 7 et 8] thermidor par le tribunal révolutionnaire (31 p. m>8*) et maint auti*c écrit.

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